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Fin de siècle

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2024, Bassin méditerranéen : depuis une dizaine d’années, les ultra-riches se sont concentrés là, le seul endroit où ne sévissent pas les mégalodons, ces requins géants revenus, de façon inexplicable, du fond des âges et des océans. À Gibraltar et à Port Saïd, on a construit deux herses immenses. Depuis, le bassin est clos, sans danger. Alors que le reste du monde tente de survivre, ici, c’est luxe, calme et volupté pour une grosse poignée de privilégiés.
Mais voilà ! L’entreprise publique qui gérait les herses vient d’être vendue à un fonds de pension canadien. L’entretien laisse à désirer, la grille de Gibraltar vient de céder, le carnage se profile…


En un mot :
dentesque


Un roman qui porte (à dessein) le même titre qu’un album de The Divine Comedy peut-il être mauvais ? Non, évidemment.

 

Par ailleurs, si vous suivez ce blog depuis assez longtemps, le nom de Sébastien Gendron vous dira sans doute quelque chose. C’est que j’entreprends un suivi assidu du garçon, et une défense tout aussi frénétique de son œuvre, qui est plutôt du genre unique. Vous l’aurez compris à son résumé, ce nouveau livre reste dans son registre iconoclaste, mordant et furieux, quelque part entre Mars Attacks ! de Tim Burton, la folie joyeuse de Joe Dante et les délires hirsutes des romans de la série Bourbon Kid.
Un truc comme ça, en tout cas.

A moins que ce soit, tout simplement, du Gendron dans le texte. Le romancier ne fait jamais le même livre, mais son esprit ironique et destructeur passe de l’un à l’autre avec constance. Mieux, Fin de siècle peut être lu comme un écho de Quelque chose pour le week-end (d’ailleurs évoqué dans ce nouveau roman), où des Grands Pingouins, dont l’espèce était éteinte depuis le milieu du XIXème siècle, réapparaissent subitement à notre époque et sèment la terreur dans une ville balnéaire anglaise.
Ici, point de pingouins, mais carrément des mégalodons, requins gigantesques dont la cruauté et l’acharnement à tout engloutir feraient passer le grand blanc des Dents de la Mer pour un poisson-clown.

 

Comme dans Quelque chose…, ces animaux monstrueux font figure de détonateur, qui visent à faire exploser les conventions sociales, les hypocrisies en tous genres, l’égoïsme, la vénalité, bref toutes ces belles qualités humaines que le romancier, allez savoir pourquoi, semble avoir en horreur.

Chaque apparition des mégalodons donne lieu à des scènes de boucherie réjouissantes, tout à fait dans l’esprit de la mode de la sharkploitation – anglicisme barbare désignant une vague de films de série Z qui mettent en scène des requins tueurs, dans des scénarios dont l’objectif évident est d’aller toujours plus loin dans la connerie.
Allez, pour le plaisir, un petit extrait de Mega Shark vs. Giant Octopus. Vous allez voir, c’est sublime à tous points de vue :

Mais Sébastien Gendron ne s’en tient pas à ce seul procédé, qui tournerait vite en rond. De chapitre en chapitre, le roman rebondit entre différents personnages, formant une galerie éparse que l’on suit comme un film déconstruit façon Tarantino.
On croise un aventurier décérébré, résolu à devenir l’homme qui se jette le plus haut en parachute, depuis la mésosphère précisément ; un « artiste » contemporain ayant fait fortune en dénaturant les œuvres célèbres d’autres artistes ; un agent du FBI justement spécialiste en art et à la recherche du dit artiste ; un meurtrier poussant l’art du meurtre dans ses pires raffinements ; un océanographe à qui tout le monde en veut d’avoir donné l’alerte sur les mégalodons ; une bande de branquignols espagnols lancés dans une opération de sauvetage débilissime en lien avec l’héritage de Franco ; le prince Albert de Monaco… et quelques autres.

sharknado 6L’ensemble paraît parfois un peu hétéroclite, voire foutraque, mais permet à l’auteur de balayer large dans son propos. Et aussi d’instaurer peu à peu un climat d’inquiétude, relevant plus ouvertement de la science-fiction, avec une histoire de failles temporelles et d’apparitions improbables qui font basculer ses personnages, et l’ensemble du livre, dans une effarante perte de repères annonçant l’effondrement de notre monde.

Loin de se cantonner à une forme de comédie horrifique, Fin de siècle assume donc au fil des pages une vision sombre de l’avenir, de l’humanité, proclamant un épuisement de notre règne qu’il n’est pas idiot de craindre, au rythme où vont les choses.
Un roman original, au ton résolument singulier, distrayant mais pas que. Si vous n’aimez pas les sentiers battus, voilà du hors-piste qui saura vous stimuler.


A première vue : la rentrée POL 2018

Ce sera forcément une rentrée très particulière pour les éditions POL, puisque ce sera la première sans leur fondateur, Paul Otchakovsky-Laurens, décédé dans un accident de voiture en début d’année. Pour autant, pas de bouleversement, puisque le programme s’appuie sur quelques noms solides de la maison depuis des années, et sur un cocktail connu de solidité et d’inventivité littéraires.

Schefer - Série NoireTU PERDS TON SANG-FROID : Série noire, de Bertrand Schefer
C’est l’histoire d’un fait divers inspiré par un roman. Fait divers qui devient ensuite un autre roman. (Vous suivez ?) Dans les années 60, un escroc foncièrement antisocial découvre un polar de la Série Noire qui va lui inspirer un kidnapping promis à une certaine célébrité médiatique à l’époque. Dans son sillage et dans celui d’un jeune ouvrier récemment revenu de la guerre d’Algérie, ainsi que d’une beauté danoise errant dans Paris avec Anna Karina, on croise nombre de figures de l’époque, de Sagan à Simenon en passant par Truffaut et Kenneth Anger. Quand le roman réfléchit sur lui-même et devient bouillonnement intellectuel.

Valabrègue - Une campagneLES MARCHES DU POUVOIR : Une campagne, de Frédéric Valabrègue
Dans un village du sud de la France, le ton monte au sein du conseil municipal entre le maire sortant et la directrice de l’école primaire. La campagne électorale qui s’ensuit s’enlise dans les rumeurs, les coups bas et les intimidations… Probablement aussi sanglant que tristement réaliste, ce roman devrait nous renvoyer notre belle époque à la figure. Ca promet !

Pagano - Serez-vous des nôtresTHAT NIGHT WE WENT DOWN TO THE RIVER : Serez-vous des nôtres ?, d’Emmanuelle Pagano
Deux amis depuis l’enfance se revoient après une longue période sans se croiser. L’un, un peintre raté, a hérité du domaine familial dans une région où se trouvent de nombreux étangs, qui régissent les relations entre les gens depuis toujours. L’autre a quitté la région depuis longtemps pour s’engager dans la Marine et travailler dans un sous-marin nucléaire. En se retrouvant, les deux hommes évoquent leur enfance et adolescence commune, marquée par leur relation à l’eau. Troisième volume de la Trilogie des rives après Ligne & Fils et Sauf riverains, dans laquelle Pagano réfléchit de manière romanesque aux rapports entre l’homme et l’eau.

Bayamack-Tam - ArcadieÉON : Arcadie, d’Emmanuelle Bayamack-Tam
Une jeune fille découvre avec étonnement que son corps change pour se parer d’attributs masculins. Cette métamorphoses aux origines non identifiées la conduit à mener une enquête sur ce qu’est être un homme ou une femme, et découvre que personne n’en sait vraiment rien. Dans le même temps, elle tombe amoureuse d’Arcady, chef spirituel de la communauté libertaire dans laquelle elle vit avec ses parents, mais se rebelle contre lui et ses principes supposés lorsqu’il refuse d’accueillir des migrants en quête de refuge.

Léger - La robe blancheÔ MA JOLIE MAMAN : La Robe blanche, de Nathalie Léger
Au commencement il y a un fait divers : une jeune artiste, qui avait décidé de voyager en autostop de Milan à Jérusalem, vêtue d’une robe de mariée pour promouvoir la paix dans les pays en guerre, est violée et assassinée par un homme qui l’avait prise dans sa voiture vers Istanbul. Fascinée par cette histoire, Nathalie Léger la relate et raconte en parallèle, comme en miroir, le parcours de sa propre mère, abandonnée par son mari dans les années 70 et accusée de porter les torts exclusifs du divorce devant le tribunal.


On lira peut-être :
Une campagne, de Frédéric Valabrègue
Série noire, de Bertrand Schefer



Avant la chute, de Noah Hawley

Un avion privé se crashe en mer, entre l’île de Vineyard et New York. Contre toute attente, le drame laisse deux survivants : Scott Burroughs, un peintre sur le retour, et un petit garçon de quatre ans à qui l’artiste sauve la vie en le ramenant à la nage, malgré un bras blessé, jusqu’à la côte.
Transformé du jour au lendemain d’anonyme un rien loser à ce genre de héros que les Américains adulent, Scott doit affronter une célébrité qu’il n’a pas recherchée, puis une vague de soupçons qui, très vite, interrogent sa survie – d’autant que d’autres questions surgissent bientôt au sujet des autres passagers de l’avion, puis de l’accident lui-même… D’ailleurs, s’agit-il bien d’un accident ?

Hawley - Avant la chuteLe bandeau jaune apposé sur la couverture du roman proclame que Noah Hawley est également scénariste, créateur de la série Fargo. Un rappel commercial, certes, mais pas inutile pour appréhender ce deuxième livre publié en France après Le Bon père (2013). Car Hawley approche la construction d’Avant la chute d’une manière qui évoque le temps laissé dans une série à la fabrication des personnages, à leur compréhension en profondeur, privilégiant cet aspect de la réflexion romanesque à un rythme trépidant et à un suspense de tous les instants.

Débuté par la plongée de l’avion dans l’océan et par le sauvetage héroïque du petit JJ par Scott Burroughs, Avant la chute alterne ensuite des chapitres consacrés à l’enquête et à tout ce qui l’entoure, et des parties entièrement consacrées à chacune des onze personnes présentes dans l’avion au décollage : sept passagers, un garde du corps et trois membres d’équipage ; onze personnes ayant toutes ou presque des zones d’ombre et des choses à cacher… Ces retours dans le passé, soigneusement élaborés, patiemment tissés, complexifient d’autant la compréhension du drame, proposant au lecteur de nouvelles pistes, parfois complémentaires, parfois contradictoires de celles suivies par les policiers ou par les journalistes.

Assez éloigné finalement du genre policier, Avant la chute est un roman savamment psychologique qui nécessite un peu de patience – amateurs de lectures haletantes, passez donc votre chemin ! Mais si vous appréciez les puzzles littéraires qui mettent en avant la difficile compréhension de l’humain, et proposent mine de rien de nombreux sujets de réflexion bien de notre temps – les dérives sensationnalistes des médias, l’attrait irrésistible de certains pour les théories du complot, les mécanismes de la rumeur et du doute, la lutte quasi impossible pour son droit à la vie privée, ou les conséquences inenvisageables de certains choix sentimentaux -, alors vous serez largement servis avec ce livre copieux et intelligent.

Avant la chute, de Noah Hawley
(Before the Fall, traduit de l’américain par Antoine Chainas)
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782070149742
544 p., 22€


Hével, de Patrick Pécherot

Dans un vieux bahut d’avant-guerre, André et Gus trimballent du fret sur les routes défoncées et enneigées du Jura. Poissards et hantés par leur passé, ils courent après les clients et au-devant des ennuis avec l’entêtement buté des ânes aiguillonnés par la carotte du malheur.
Un homme parcourt la région à pied, évitant les routes, les villes, et les barrages de pandores de plus en plus nombreux. Il cherche André. Ce qu’il lui veut ? Sûrement pas du bien.
On est en 1958. La Guerre d’Algérie fait rage, loin là-bas. Loin ? Pas tant, en fait.

Pécherot - HévelLe style de Patrick Pécherot est un régal à chaque fois renouvelé. Vivace, imagé, gouailleur, percutant. Quelle verve ! Il n’y a pas grand-monde pour écrire comme lui aujourd’hui, et pour cause : c’est sans doute une langue d’un autre temps, héritage croisé des polars de Léo Malet ou Jean Amila, et du cinéma d’Audiard bien sûr. Pour autant, rien de suranné chez Pécherot. Son écriture est bien plus vivante et authentique que celle de nombre de ses contemporains, parce qu’elle est naturelle, évidente et fluide. Un régal, je vous dis, d’autant plus gourmand qu’il est rare.

Pour ceux qui, néanmoins, gardent un souvenir mitigé de sa précédente sortie (Une plaie ouverte) : rassurez-vous. Si Hével est à nouveau remarquablement construit, sa structure n’est pas aussi élaborée, ni le contexte aussi complexe. Soucieux comme le plus souvent d’asseoir son intrigue sur un solide fond historique, Pécherot choisit cette fois la Guerre d’Algérie comme fond dramatique. Il le fait à sa manière, avec une distance qui n’exclut pas la justesse, en s’engageant avant tout derrière ses personnages et leurs ombres chargées en douleur – personnages dont il narre les errances dans des décors à la fois magnifiques et sombres, des forêts blafardes de neige près de la frontière suisse aux petites villes tiraillées d’ennui, de misère ou de racisme contextuel – en pleine guerre d’Algérie, il ne fait spécialement pas bon d’avoir une « gueule de métèque »…

Afin d’ajouter au plaisir déjà immense de la lecture, Hével est en outre parcouru d’apartés réjouissants sur l’art de raconter une histoire. Ces mots-là, Pécherot les place dans la bouche d’un Gus revenu de tout, qui relate aujourd’hui les faits d’alors à un journaliste avide de sensations fortes et de révélations choquantes. Pas le genre du vieux Gus, ni de Patrick Pécherot qui en fait son porte-parole, avec une ironie violente qui fera vibrer ceux pour qui le polar n’est pas qu’affaire d’effets de manche.

Hével, de Patrick Pécherot
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782072785054
224 p., 18€


Salut à toi ô mon frère, de Marin Ledun

Dans la famille Mabille-Pons, je demande Charles, le père clerc de notaire, et Adélaïde, infirmière. Toujours aussi fantasques et fous d’amour qu’au premier jour. J’ajoute un chien, deux chats, et six enfants pour faire bonne mesure, dont trois adoptés en Colombie. Dont Gus, le petit dernier, encore collégien. Qui a disparu. Et pour cause : le voilà accusé d’avoir participé à une drôle d’affaire de braquage, qui menace de laisser sur le carreau un buraliste flingué à bout portant. Rien d’étonnant, Gus est toujours dans les mauvais coups – sauf qu’il n’y est jamais pour rien, c’est juste qu’en bouc émissaire de choc, il se trouve toujours au mauvais endroit au mauvais moment.
Oui, mais Gus, braqueur ? Vous rigolez ? Il n’y a pas un Mabille-Pons pour y croire, et tandis que la smala fait front et corps autour d’Adélaïde métamorphosée en pasionaria furibonde, Rose, vingt-et-un ans, se lance dans sa propre enquête – d’autant plus motivée que le lieutenant Richard Personne, chargé côté condés de débusquer le fugitif, lui fait le coup des yeux doux…

Braquage, amour et morphine

Ledun - Salut à toi ô mon frèreEn 2010, Marin Ledun faisait un passage éclair à la Série Noire avec une première incursion à Tournon, Ardèche, dont le titre, La Guerre des vanités, annonçait la couleur : noir de chez noir. Huit ans et une ribambelle d’excellents romans (de la même teinte) plus tard, le voici de retour dans la célèbre collection polar de Gallimard avec une couverture rosh flashy, un titre emprunté aux Bérurier… Noir (on ne se refait pas), une nouvelle intrigue plantée à Tournon (tiens donc) – le tout pour une étonnante comédie socialo-policière qui déboîte.

Hein ? Quoi ?!? Marin Ledun, rigolo ?!? Ben oui, m’sieurs-dames, le garçon a du talent à revendre, tendance toutes catégories. On le connaît très bien en maître du noir humain et social (Les visages écrasés, En douce), en percutant analyste politique (L’Homme qui a vu l’homme, Au fer rouge) ou en expert d’un futur plus proche que jamais (Dans le ventre des mères, le méconnu mais magistral Zone Est) ; le voilà qui monte sur scène avec de l’humour par boîtes de douze, des personnages tous plus barrés les uns que les autres, et une intrigue joyeusement hirsute.
Le modèle saute aux yeux, il est même intelligemment cité dans le texte, l’ombre de la saga Malaussène par Daniel Pennac plane sur ce livre. Le bouc-émissaire, la famille déglinguée, on y est ! Mais modèle ne rime pas forcément avec copie sans imagination ; Marin a son ton bien à lui, ses propres références culturelles, plus rock et contemporaines, qu’il déroule façon tapis rouge (musique, cinéma, littérature, il y en a pour tous les goûts !), et une manière tout à fait personnelle de mener son intrigue en lui lâchant la bride, en lui faisant prendre des virages aussi serrés qu’inattendus (dont l’un où Rose, hospitalisée, découvre avec euphorie les joies de la morphine…), et en la pimentant d’une histoire d’amour délicieuse, piquante et irrévérencieuse.

Du rire, de l’amour, non et puis quoi encore !!! Allez, Marin reste Ledun, on n’est pas là que pour la blague ou le rose flashy. Au fil des péripéties foutraques de Rose et des siens, le romancier glisse son regard percutant sur notre monde, comme toujours. Cette fois, c’est le racisme facile (pléonasme) des bas du Front qui ramasse, sur fond de rumeurs imbéciles et de connerie ordinaire étalée à tous les étages de la société. L’acuité de l’écrivain est intacte, il n’y a que l’emballage qui change.

Mais, en littérature, le contenant (la forme) peut être aussi important que le contenu (le fond). Alors, cette aventure en terre inexplorée de l’écrivain landais est un cadeau précieux, autant pour ses lecteurs de longue date (j’en suis, depuis le tout premier) que pour ceux qui auront la chance de le découvrir avec ce livre. Plus que jamais, lisez Marin Ledun, l’un des auteurs français l’un des plus atypiques qui soient – et donc l’un des plus précieux, évidemment.

Salut à toi ô mon frère, de Marin Ledun
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782072776649
276 p., 19€


Ma ZAD, de Jean-Bernard Pouy

Fallait pas le chercher, le gars Camille. En filant des palettes inutilisées, piquées à son boulot (responsable des achats du rayon frais à l’hyper du coin), il voulait juste donner un coup de main à des jeunes gens dont l’idéalisme et l’engagement lui plaisaient. Mais voilà, avec cette histoire, il s’est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment – c’est-à-dire sur la ZAD de Zavenghem, pile au moment où des fachos embauchés à vil prix ont foncé dans le tas pour déloger les activistes. Résultat : quelques mauvais coups, une garde à vue histoire d’échanger quelques amabilités avec les condés, puis retour à la maison pour découvrir que le hangar où il stockait son matériel vient de partir en fumée, qu’il n’a plus de boulot et plus de copine.
Alors, non, fallait pas le chercher, le gars Camille. Parce que maintenant, il va s’engager dans la lutte à fond. Et forcément, ça va faire mal.

Pouy - Ma ZADQuel bonheur de retrouver Jean-Bernard Pouy dans une telle forme ! D’ailleurs, ça ne trompe pas, l’ami Jibé écume les médias depuis la rentrée, d’autant plus que, hasard du calendrier judiciaire, son nouveau roman est tombé pile au moment où le gouvernement décidait de plier définitivement l’affaire de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. En bon collègue (oui, n’oublions pas qu’Édouard Philippe a aussi écrit des polars), le Premier Ministre a donné au revenant Pouy des munitions pour faire entendre sa voix d’infatigable anar.

Et cette voix, c’est vraiment une joie de la retrouver intacte dans Ma ZAD. Le style virevolte, crochète volontiers par quelques blagues tellement pourries qu’elles font immanquablement rire, pique les autorités sans donner de signe de lassitude… quoique, si, les héros sont fatigués. Ça épuise, de conspuer les abuseurs de pouvoir et autres profiteurs des guéguerres économiques. On sent bien, à la mélancolie qui sourd parfois des réflexions de Camille, que l’engagement citoyen se teinte de désenchantement. Le moyen de faire autrement, vu le monde dans lequel on vit ?
Quoi qu’il en soit, on se marre beaucoup en lisant Ma ZAD (oh, la description de l’hypermarché au début du roman, avec son allée en descente et en cul-de sac !!!), on ne s’ennuie pas une seconde, on accompagne une brochette réjouissante de personnages pétillants (ah, la petite Claire !!!), et on se prend à croire, l’espace de quelques pages, qu’on peut parfois renverser les empêcheurs de rêver en rond.

Bref, Pouy inaugure en beauté la nouvelle ère de la Série Noire, et on espère que sa reprise du service se perpétuera pour quelques livres de plus. Parce qu’on a drôlement besoin de zigotos dans son genre pour y croire encore.

Ma ZAD, de Jean-Bernard Pouy
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782072753756
208 p., 18€


COUP DE CŒUR : Jake, de Bryan Reardon

Un matin, le monde paisible de Simon Connolly s’écroule. Heureux mari et père au foyer, il apprend qu’une tuerie vient d’être perpétrée dans le lycée de ses deux enfants. En se précipitant sur place, il découvre rapidement que son fils aîné, Jake, a disparu. Il ne figure pas parmi les victimes, mais reste introuvable dans l’établissement et alentour.
Lorsqu’on apprend que le garçon était le seul ami de Doug Martin-Klein, un gamin asocial que personne n’est vraiment surpris d’identifier comme l’auteur du massacre, la rumeur ne tarde pas à courir. Jake aurait été son complice, et aurait réussi à fuir avant l’intervention des forces de l’ordre…
Confronté à l’innommable, Simon tente coûte que coûte de retrouver Jake en premier, tout en affrontant doutes et culpabilité. A quel moment la situation a-t-elle pu lui échapper ? Son fils a-t-il pu commettre une chose pareille ? Et surtout, où est-il et pourquoi se cache-t-il ?

Reardon - JakeJe l’avoue, je ne lisais plus trop la Série Noire depuis quelques années. A l’exception, et encore, de quelques noms majeurs de la collection (Ferey, Nesbo, Manotti), les propositions de l’éditeur Aurélien Masson ne m’inspiraient plus autant qu’à ses débuts. Mais voilà, Masson est parti créer Equinox, une nouvelle collection de polar aux Arènes, et Stefanie Delestré l’a remplacé. Après avoir retaillé le format de la Série Noire et revu légèrement sa maquette, cette excellente éditrice réalise des débuts parfaits, avec le retour gagnant de Jean-Bernard Pouy, un Caryl Ferey très bien tenu, et donc ce premier roman de Bryan Reardon qui m’a laissé pantelant d’émotion.

En anglais, le roman s’intitule Finding Jake, subtilité intraduisible en français (qui n’a donc retenu avec sobriété que le prénom du garçon). « Finding Jake », c’est « trouver Jake » bien sûr, mais aussi « découvrir Jake », au sens d’essayer de comprendre qui il est vraiment. Et c’est ainsi que fonctionne le roman, alternant des phases au présent qui relatent les minutes, puis les heures qui suivent le massacre, et des chapitres remontant à l’enfance de Jake, depuis ses premiers mois jusqu’au drame.
Outre que ce système d’alternance fonctionne toujours bien dans un polar, tenant le lecteur en haleine et l’obligeant souvent à tourner les pages pour dérouler le plus vite possible les deux fils du récit, le dispositif ici a le mérite de faire la part belle à la réalité des personnages, de jouer de leurs ambivalences, de leurs multiples facettes, d’autant plus que cette réalité est placée sous l’éclairage cru d’une catastrophe. Ce qui semblait anodin à l’époque peut soudain prendre un tout autre sens… mais interpréter a posteriori une attitude, une phrase, un moment de vie, n’est-ce pas se tromper un peu plus ?

Tenant l’ensemble du roman sur ce fil fragile, Bryan Reardon creuse le sillon du doute et de la culpabilité d’une manière intime, profonde, avec d’autant plus d’empathie et d’humanité que nous suivons l’histoire du point de vue de Simon, narrateur du drame. Les hésitations, les coups de colère, les atermoiements de Simon sont les nôtres, jusqu’à ce que la vérité soit enfin dévoilée, après plus de 300 pages d’horrible incertitude.
Alors l’émotion explose enfin, et c’est le regard très flou que j’ai lu les vingt ou trente dernières pages de Jake, profondément bouleversé par la sincérité des sentiments qui irradie de ce final d’une force incroyable.

Dans la lignée d’un Thomas H. Cook (on pense bien sûr aux Feuilles mortes, dont le sujet est très proche), Bryan Reardon nous offre avec Jake un roman noir extraordinairement juste, sensible et touchant, un condensé d’humanité qui laisse les larmes aux yeux et le cœur un peu plus ouvert. Une découverte que je serais très heureux de vous voir partager.

Jake, de Bryan Reardon
(Finding Jake, traduit de l’américain par Flavia Robin)
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782070147243
352 p., 21€


Une plaie ouverte, de Patrick Pécherot

Signé Bookfalo Kill

Dans sa très élogieuse chronique sur son blog Actu du Noir (un indispensable de la blogosphère polar, soit dit en passant, si vous ne le connaissez pas encore), Jean-Marc Laherrère dit d’Une plaie ouverte que c’est « un roman qu’il faut mériter ». Si je lui emprunte ses mots, c’est que je ne saurais en trouver de meilleurs.
Évoquer Patrick Pécherot, c’est d’abord le reconnaître pour ce qu’il est : sans doute l’un des plus beaux écrivains de langue française contemporaine, un styliste hors pair, à la fois inspiré et intuitif, toujours à la recherche de l’expression la plus juste, de l’image la plus évocatrice, de la formule la plus poétique. Lire Pécherot, c’est se régaler de mots, avec une gourmandise rabelaisienne. Et le fait qu’il soit publié en Série Noire, je le précise pour les polardosceptiques, n’y change rien. Oui, sa technique et ses influences (dont Léo Malet et Jean Amila, eux-mêmes assez autonomes par rapport au genre) empruntent au roman noir ; mais sa littérature se joue des codes et élève le niveau bien au-dessus de la mêlée.

Pécherot - Plaie ouverteMais alors, pourquoi Une plaie ouverte se mérite-t-il particulièrement ? Parce que sa structure est très élaborée et pourra en perdre quelques-uns en route. Le nouveau roman de Patrick Pécherot impose d’être patient et d’accorder toute sa confiance à l’auteur, qui n’offre pas une lecture clef en main. Si les premiers chapitres, très courts, s’enchaînent de manière logique, on se demande en effet où ils nous emmènent.
Voici d’abord un homme qui se réveille dans une cabane au bord du lac ; à ses côtés, dort une vieille Indienne. Nous sommes en 1905, sans doute aux États-Unis. Puis voici qu’on évoque un certain Dana, Valentin Louis Eugène de son état civil ; et ensuite Martha Jane Canery, entrée dans la postérité sous le pseudonyme de Calamity Jane. Et voilà encore une autre figure du grand Ouest, William Frederick Cody alias Buffalo Bill, créateur du grand spectacle à l’américaine avec son Wild West Show. Quel rapport entre eux ? On comprend bientôt qu’un détective privé de la célèbre agence Pinkerton est sur les traces de Dana. Pourquoi ? Sur les ordres de qui ?
Pour comprendre, il faut remonter en 1870. La France est défaite par les Prussiens, Napoléon III chassé du pouvoir, la République reprend ses droits – pas longtemps, car bientôt Paris s’embrase, hostile au nouveau gouvernement. C’est l’heure de la Commune, dont s’emparent notamment quelques amis emballés par l’air de liberté qui souffle alors sur la capitale. Ils se nomment Vallès, Verlaine, Courbet, Louise Michel… et Dana. Quel rôle a-t-il joué dans tout cela ? Pourquoi a-t-il mystérieusement disparu dès la Commune écrasée dans le sang ? C’est ce que cherche à comprendre Marceau, autre rescapé de la bande…

Ce résumé pourtant fort long n’est qu’une esquisse d’Une plaie ouverte. Il ne dit rien finalement de sa richesse, ni de l’intrication exceptionnelle de ses personnages, dont de nombreux réels, qui constitue la trame narrative complexe du récit. C’est en cela que le roman se mérite. Il faut avoir la patience de suivre Pécherot dans sa plongée entre les ombres de la Commune, dont il narre la fièvre, joyeuse et insouciante d’abord, morbide et sanglante ensuite, avec une énergie débordante. Lui faire confiance pour nous emmener, mine de rien, de minuscules indices en savantes bifurcations, là où il le souhaite précisément, vers une réflexion sur la frontière entre le mythe et la réalité, ce que reconstitue la mémoire et ce qu’affirment les faits historiques – l’évocation dans le roman du Wild West Show, gigantesque entreprise de réécriture de l’Histoire masquée sous un spectacle enchanteur, faisant ici particulièrement sens.

Œuvre magistrale, Une plaie ouverte fait partie de ces grands romans qui exigent beaucoup des lecteurs, pour mieux les servir en belle littérature, puissante et intelligente. Si la tiédeur vous lasse, si vous recherchez un livre qui vous élève et vous interroge sans rien sacrifier au romanesque, convoquez Patrick Pécherot. Vous serez servis.

Une plaie ouverte, de Patrick Pécherot
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2015
ISBN 978-2-07-014871-4
270 p., 16,90€


Du sang sur la glace, de Jo Nesbø

Signé Bookfalo Kill

Pour Daniel Hoffmann, le parrain de l’héroïne à Oslo, Olav Johansen est expéditeur (comprenez tueur à gages). Il n’est pas le meilleur ni le plus intelligent, mais il est efficace et fait ce qu’on lui dit de faire, nourrissant son travail et son existence de réflexions frappées au coin du bon sens, qu’il glane au gré de ses lectures.
Ses affaires se compliquent néanmoins le jour où Hoffmann lui désigne une nouvelle cible : sa propre femme, Corina, que le caïd sait infidèle et qu’il veut punir pour cela. Problème, à la vue de la belle fautive, Olav tombe légèrement amoureux, ce qui va le pousser à prendre des initiatives malheureuses…

Nesbo - Du sang sur la glaceBon point pour Jo Nesbø : il délaisse Harry Hole, son héros emblématique qu’il semble avoir usé jusqu’à la corde, au moins le temps de ce « one-shot » très court. Hyper efficace, doté d’un vrai ton, Du sang sur la glace se dévore d’une traite, ce qui ne m’empêche pas de le considérer comme un aimable passe-temps dans l’œuvre du romancier norvégien, beaucoup moins fort dans le même genre que Chasseurs de têtes, sa précédente escapade hors des sentiers battus de Hole.

En laissant la parole à Olav, Nesbø fait le pari de mettre en avant un personnage singulier, à la fois tueur à gages efficient, presque amoral, et homme terriblement sentimental, naïf, amoureux à distance d’une jeune femme boiteuse et sourde-muette qu’il a sauvée des griffes d’un amant violent. Un héros à l’enfance bancale, atteint d’une dyslexie qui lui fait interpréter ses lectures à sa manière – ainsi des Misérables qu’il a tendance à revisiter en s’identifiant à Jean Valjean transformé dans sa tête en meurtrier en quête de rédemption…
Le personnage est attachant, autant que peut l’être Léon dans le film éponyme de Luc Besson – impossible en lisant Du sang sur la glace de ne pas songer au terrible assassin, maladroit et un peu niais dans la vie, qu’incarnait Jean Réno. Mais quelque chose m’a empêché de céder à l’empathie à son égard, je ne sais pas quoi exactement, une distance, le côté un peu trop prévisible de l’intrigue peut-être. Ou alors le paradoxe trop fort incarné par Olav, capable de fulgurances intellectuelles, de citations philosophiques ou de virtuosités littéraires en rupture avec le côté prétendument limité du personnage, même si le romancier tente d’enrober le tout dans un style approximatif qui sent trop sa figure de style pour être honnête.

Bref, je n’y ai pas trop cru dès le début, ce qui me fait d’autant plus regretter d’avoir moins adhéré aux accélérations et aux explosions de violence du récit, ainsi qu’aux pirouettes finales remettant pas mal de choses en perspective, où l’on retrouve toute l’habileté narrative de Jo Nesbø quand il s’agit de surprendre son lecteur. C’était un peu tard pour moi, déjà trop spectateur du roman pour y être sensible. Un goût d’inachevé en ce qui me concerne donc.

Du sang sur la glace, de Jo Nesbø
Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2015
ISBN 978-2-07-014522-5
154 p., 14,90€


Une affaire de trois jours, de Michael Kardos

Signé Bookfalo Kill

L’université les a liés d’une amitié qu’ils s’efforcent de faire durer chaque année, le temps d’un week-end de golf, alors que leurs parcours respectifs et leurs aspirations les ont éloignés. Cette fois, c’est Will, ingénieur du son et musicien ayant décidé avec sa femme de vivre loin de la folie de New York après un drame, qui doit accueillir Nolan, homme politique en pleine ascension qui brigue un poste de sénateur, Jeffrey, informaticien opportuniste qui a fait fortune dans la Silicon  Valley, et Evan, l’avocat ; mais ce dernier, débordé par une énième affaire urgente, doit renoncer à rejoindre ses amis.
Mais le week-end d’agrément dérape très vite. Sur un coup de tête inexplicable, Jeffrey kidnappe la jeune caissière d’un drugstore où le trio s’est arrêté. Lorsque Will et Nolan réalisent ce qu’il a fait, il est trop tard pour libérer la jeune fille. Ils la conduisent donc dans le studio d’enregistrement où travaille Will, désert pour le week-end, le temps de décider quoi faire ensuite. Débute alors un huis clos où vont s’étaler au grand jour rivalités et rancœurs depuis trop longtemps enfouies…

Kardos - Une affaire de trois joursPremière traduction de l’Américain Michael Kardos en France, Une affaire de trois jours est une bonne surprise proposée par la Série Noire de Gallimard. Pas une révolution, non, loin de là, mais tout de même un très bon suspense psychologique, dont la grande force réside, comme souvent dans ces cas-là, sur ses personnages.
Élaboré à coups de flashbacks habilement distillés, privilégiant l’avancée de l’intrigue au respect de la chronologie, l’historique de l’amitié des quatre protagonistes se dévoile peu à peu. Une amitié, ou plutôt des amitiés complexes, fondées sur de bonnes comme de mauvaises raisons, mécanisme subtil que Kardos décrypte joliment, en prenant tout son temps et sans négliger aucun des personnages.

La partie contemporaine du récit commence fort avec l’enlèvement, avant de connaître un petit coup de mou lorsque les trois amis devenus complices tergiversent sur ce qu’il faut faire. Les raisons qui les poussent à séquestrer la jeune fille plutôt que de la libérer immédiatement semblent un peu ténues, même si le romancier insiste sur la sévérité effective de la justice américaine dans ce genre d’affaire. On ne peut toutefois s’empêcher de penser parfois qu’il ne devrait pas y avoir d’affaire du tout…
Puis, petit à petit, d’autres enjeux prennent le pas, la victime s’avérant peut-être moins oie blanche qu’il n’y paraissait de prime abord… Sans parler des révélations que Kardos amène tranquillement mais avec un art certain du rebondissement, jusqu’à une fin aussi maligne que cruelle et amère.

Bon polar donc que cette Affaire de trois jours, pour qui aime les romans où les personnages et leurs histoires occupent le premier plan, sans écraser pour autant une intrigue menée lentement mais sûrement.

Une affaire de trois jours, de Michael Kardos
Traduit de l’américain par Sébastien Guillot
  Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2014
ISBN 978-2-07-014021-3
273 p., 20€


Pur, d’Antoine Chainas

Signé Bookfalo Kill

Comment raconter Pur ? Son contenu est aussi riche que son titre est bref – et hautement ironique, car de pureté, il n’y en a pour ainsi dire pas dans ce nouveau roman d’Antoine Chainas ; ceux qui connaissent déjà l’auteur de Versus n’en seront pas étonnés. Il y a, au mieux, des « idéaux » de pureté, avec tout ce que cette expression peut véhiculer comme projets nauséabonds quand on l’applique à la politique ou à la société.
Racisme primaire ou ordinaire, suprématie de la race blanche, montée de l’extrême-droite, mouvances nationalistes dangereusement activistes, tout ceci est donc au programme de Pur, pour un polar glacé, d’une grande maîtrise, sans doute le plus accessible de son auteur, en dépit de sa dureté.

Chainas - PurPresque mine de rien, le récit taquine les codes de l’anticipation sociale, dont Sauvagerie de J.G. Ballard constitue un exemple qui aura sans doute inspiré en partie Chainas. Le romancier plante le décor dans le sud-est de la France, le cadre dans un futur proche – si proche qu’il pourrait être demain, voire déjà aujourd’hui.
Tout commence par un accident de voiture dont est victime le couple Martin. Sophia, la femme, meurt ; Patrick, le mari et le conducteur, s’en sort quasi indemne, et accuse deux Arabes au volant d’une Mercedes de l’avoir envoyé dans le décor en tirant un coup de feu sur son véhicule. Rapidement médiatisé, le fait divers embrase les esprits de la région, déjà échauffés par une série de crimes perpétrés sur des immigrés par un tireur d’élite, rebaptisé « le sniper de l’autoroute », parce qu’il abat ses victimes le long des voies rapides du coin.
Chargé de ces affaires, le capitaine Durantal soupçonne pourtant vite Patrick Martin de ne pas être aussi clair qu’il le prétend. En s’intéressant à lui, il découvre l’existence des enclosures, ces villes hyper protégées et réservées à des élites triées sur le volet, qui auraient tout intérêt à voir disparaître certains types de population défavorisée encore trop proches à leur goût de leurs supposés paradis…

Il y a aussi Julien, un adolescent coincé entre son père, surnommé le « Révérend » parce qu’il dirige en ascète moral la plus grande communauté fermée de la région, et Amandine, dont le jeune garçon est amoureux alors qu’elle joue avec lui ; ou encore Alice Camilieri, adjointe métisse de Durantal, une ambitieuse qui croit pouvoir supporter le handicap supposé de sa peau en frayant avec le maire de la ville, très porté sur la droite…
Et d’autres personnages, qui ont tous un point commun : leur existence est déchirante d’isolement et d’incompréhension. C’est là que se trouve le cœur du roman, dans le récit de cette ultra-moderne solitude qui empêche toute communication, restreint l’intelligence et mène aux pires extrémités. Comme dans Versus, Antoine Chainas parvient à nous rendre ses protagonistes, non pas attachants (ils ont peu pour l’être), mais accessibles, parfois même touchants malgré leurs dérives – ainsi de Durantal, flic obèse qui s’auto-détruit en se goinfrant, ou de Julien, élevé dans un cadre idyllique mais incapable de trouver le bonheur.

Le reflet que le romancier nous renvoie de la société, et donc un peu de nous-mêmes, n’est pourtant pas flatteur ; c’est là qu’il est le plus marquant, parce qu’il nous confronte au mal que nous faisons, à la peine que nous créons, avec un regard d’une acuité impitoyable. Épuré, lui, pour le coup, le style de Chainas fait de chaque phrase un coup de couteau qui déchire le voile des conventions, tourne et retourne dans la plaie du mal. Il frappe d’autant plus fort qu’il est débarrassé des dérives inutiles qui encombraient ses précédents romans, allant droit au but, jusqu’à un final forcément terrible.

Sans chercher à délivrer de message, Chainas accomplit ce que le roman noir peut faire de mieux : scruter à distance le monde pour en révéler les troubles et les dangers que nous créons. A ce titre, Pur est une réussite aussi totale qu’effroyable, ancré dans son époque, et l’exemple même qu’un polar peut rayonner d’intelligence et s’avérer une lecture indispensable.
C’est enfin, et c’est la meilleure des nouvelles, le grand retour d’Antoine Chainas. Tant mieux.

Pur, d’Antoine Chainas
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2013
ISBN 978-2-07-014099-2
306 p., 18,90€

Ils ont aimé aussi et en ont beaucoup à dire : Hannibal le Lecteur, Unwalkers


La Comédie des menteurs, de David Ellis

Signé Bookfalo Kill

Je veux aujourd’hui vous parler d’une rareté, à tous points de vue. D’abord parce que, si ce roman est toujours disponible, vous aurez du mal à le trouver en librairie, sachant qu’il est sorti en 2007, qu’il n’a connu qu’un succès d’estime (manière polie de dire qu’il n’a pas très bien marché) et qu’il n’est encore jamais paru en poche.
Rareté ensuite et surtout, pour sa construction très particulière, qui lui donne tout son intérêt… Mais je vais y revenir.

Quelques mots de l’histoire, que j’emprunte pour une fois à la présentation de l’éditeur : la Comédie des menteurs est l’histoire d’une femme, Allison Pagone, qui passe en jugement pour meurtre. Prise entre deux feux, un procureur qui veut l’envoyer dans le couloir de la mort et une agente du FBI qui pense pouvoir l’utiliser contre sa famille pour déjouer un complot terroriste, Allison ne pense qu’à une seule chose : protéger sa fille et son ex-mari, qui semble pourtant avoir des choses à se reprocher.

Ellis - La Comédie des menteursOk, là je lis dans vos pensées : avec un résumé pareil, qu’est-ce que ce roman peut bien avoir de remarquable ? La réponse est simple, je l’ai évoquée ci-dessus, c’est sa construction qui fait la différence. En effet, la Comédie des menteurs est intégralement racontée à l’envers. Pour le dire autrement, on commence par le dernier chapitre (à savoir, en plus, la mort de l’héroïne…) et on termine par le premier.
Le procédé n’est certes pas nouveau, notamment au cinéma (cf. par exemple Memento de Christopher Nolan). Il n’en demeure pas moins rare, et demande une virtuosité exceptionnelle de la part de l’auteur, en même temps qu’un effort supplémentaire de la part du lecteur. Mine de rien, il faut quelques chapitres, et donc un peu d’acharnement, pour habituer notre cerveau à cette lecture à rebours.

Néanmoins, une fois que c’est le cas, quel bonheur ! Les gros lecteurs de polars devraient notamment y trouver leur compte, tant cette idée renouvelle le plaisir du suspense. Quoi qu’il arrive, quoi que vous croyiez deviner, vous finirez toujours par être pris de court à un moment ou à un autre.
David Ellis exploite de façon miraculeuse toutes les possibilités qu’offre cette structure, multipliant les fausses pistes, les chausse-trapes et les rebondissements, sans jamais négliger la profondeur et la complexité de ses personnages (notamment les deux femmes au centre de l’histoire, l’écrivain Allison Pagone et l’agent du FBI Jane McCoy), ni l’incroyable densité de l’intrigue.
D’ailleurs, si la forme est primordiale, le fond est moins bateau et superficiel que le résumé ci-dessus semble le suggérer. Pensez plutôt au titre du roman et songez au festival de manipulation qu’il promet. Ellis nous immerge dans l’enquête du FBI, convoque une intrigue sur fond de terrorisme sans tomber dans la caricature, tout en livrant des développements passionnants sur le lobbying, une pratique typiquement américaine dont l’auteur dévoile les rouages complexes avec aisance.

Bref, la Comédie des menteurs est une tuerie totale, d’une maîtrise absolue jusqu’à la conclusion (enfin le début, devrais-je plutôt dire), où tout finit par se remettre en place. Bluffant, Mr Ellis, ce moment de lecture purement jouissif !

La Comédie des menteurs, de David Ellis
Traduit de l’américain par Patrice Carrer
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2007
ISBN 978-2-07-077481-4
441 p., 22,90€

Pour faire plus court, lire par exemple l’avis de Nico, le taulier de l’excellent site Polars Pourpres.
Et si vous hésitez toujours, vous pouvez jeter un œil au début animé sur le forum du même site, où les avis plus contrastés vous éclaireront peut-être : http://rivieres.pourpres.net/forum/viewtopic.php?t=1434


L’Evasion, de Dominique Manotti

Signé Bookfalo Kill

Italie, 1987. Filippo Zuliani, prisonnier de droit commun sans envergure, est témoin de l’évasion de Carlo Fedeli, son compagnon de cellule et ancien des Brigades Rouges ; sans réfléchir, il lui emboîte le pas et prend le large de son côté. Quelques semaines plus tard, alors qu’il vient d’arriver à Bologne, il apprend la mort de son codétenu lors d’une tentative de holp-up à Milan. Affolé, isolé, Filippo s’enfuit à Paris chez Lisa, une réfugiée italienne et amie de Carlo, qui lui trouve un logement et un travail.
Pour tromper la solitude, et le chagrin d’avoir perdu un ami cher, pour séduire une femme également, Filippo se met à écrire. Mélangeant réalité et fiction, il raconte leur cavale, le braquage qui tourne mal, et ce qui s’ensuit. Rageur et sincère, son roman, L’Évasion, est publié en France et rencontre le succès. Coincé entre la justice de son pays, qui s’intéresse soudain à lui, et la rancoeur des réfugiés italiens en France, Filippo se retrouve alors au centre d’intérêts pas forcément en accord avec les siens…

Manotti - L'EvasionL’Évasion, c’est d’abord bien sûr la fuite de prison, scène inaugurale du livre qui en conditionne le léger côté polar – léger, parce que Dominique Manotti tire clairement plus vers le roman noir, voire vers autre chose de plus inattendu (j’y reviens après), que vers le suspense et l’enquête policière.
Toujours soucieuse de taper là où ça fait mal, la romancière pose cette fois son roman dans le cadre de la lutte entre les Brigades Rouges et le gouvernement italien. Elle s’intéresse plus particulièrement aux exactions des services secrets italiens, prêts à manipuler les néofascistes et l’extrême-droite pour orchestrer des attentats qu’ils imputeront plus tard à leurs opposants pour ruiner leur crédibilité politique, dans un ballet mortel dont la démocratie ne sort jamais grandie.
Il est question aussi des réfugiés politiques italiens en France, accueillis avec bienveillance par Mitterrand et constitués en véritable communauté (nulle mention n’est faite de Cesare Battisti, mais on y pense forcément).

Pourtant, et si l’évasion du titre était tout autre ? Il apparaît très vite en effet que Manotti n’utilise le cadre historique que comme toile de fond. Le sujet du livre, la véritable Évasion, c’est celle que procurent l’exercice de l’imagination, la création, l’écriture. Les plus belles pages du roman sont là, lorsque l’auteur décrit la manière dont Filippo s’empare des mots pour donner un sens, d’abord à son histoire, ensuite à sa vie entière, en les nourrissant de rêve et de fiction ; puis dans la métamorphose qui est la sienne lorsqu’il rencontre le succès et s’immisce dans le petit monde des lettres parisiennes.
Il y a là quelque chose d’intimement juste, qui permet à Manotti de montrer quelque chose de nouveau, en s’attachant davantage à son personnage qu’à l’intrigue, en laissant même parfois celle-ci au second plan – sans la délaisser non plus – pour plonger dans la psyché du héros.

Sans perdre de sa conscience politique et de son engagement, Dominique Manotti s’autorise donc une Évasion d’autant plus bienvenue qu’elle est inattendue, une escapade noire sur le territoire de la littérature, « une histoire d’écriture et de mort » selon ses propres termes. Une réussite.

L’Évasion, de Dominique Manotti
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2013
ISBN 978-2-07-014058-9
211 p., 16,90€


L’Intrus, de Paul Harper

Signé Bookfalo Kill

Vera List, célèbre psychothérapeute pour le beau linge de San Francisco, se rend compte que deux de ses patientes ont, sans le savoir ni se connaître, le même amant. Plus grave : celui-ci exerce une pression psychologique redoutable sur les deux jeunes femmes, en faisant référence à des secrets qu’elles n’ont confiés à personne – hormis Vera List. L’homme a donc forcément accès aux dossiers professionnels, pourtant soigneusement gardés à l’abri, de la psy…
Pour mettre un terme à une situation aussi inconfortable que périlleuse, Vera List fait appel aux services de Marten Fane, privé d’un genre très spécial, de ceux qui sont capables de résoudre en toute discrétion les problèmes les plus embarrassants. Par tous les moyens s’il le faut.

Sur le papier, certains romans sont très prometteurs : une bonne idée, la possibilité de rebondissements et de surprises, un contexte psychologique riche, des personnages intéressants. Et puis, une fois lus, il ne reste pas grand-chose de tout ceci, sinon la sensation d’être passé à côté de quelque chose de beaucoup mieux.
C’est le cas de cet Intrus, un thriller à classer dans la catégorie « il y a avait tout pour, mais… »

Il y avait tout pour rencontrer des personnages forts et incarnés : des blessures, des fêlures psychologiques, des doutes, de la peur, de la détermination… Mais jamais les premiers rôles ne quittent leurs deux dimensions de papier. Ni Fane, ni Vera List, ni les deux femmes victimes ne sont assez attachants pour que l’on tremble ou soit ému pour eux. Quant aux seconds couteaux, ils sont le plus souvent limités à un nom, parfois à une fonction, à tel point qu’on les mélange tous et qu’on se moque totalement de leur existence.

Il y avait tout pour évoluer dans un cadre formidable : San Francisco est une ville exceptionnelle, un décor de roman idéal. Mais de ce point de vue, le guide du Routard est sans doute plus palpitant que les maigres descriptions sans imagination abandonnées ça et là par Paul Harper, quand son récit l’oblige à s’y plier.
Art de la description que le romancier ne maîtrise d’ailleurs pas du tout de manière générale. Les bons auteurs savent meubler leurs arrière-plans de menus détails – une tasse, une plante verte, une enseigne clignotante – qui donnent un charme, une personnalité unique au roman. Chez Harper, cela n’arrive jamais ou quasi. Et cela manque.

Il y avait tout pour happer le lecteur et le tenir en haleine : une intrigue psychologique, à base de manipulation, quoi de mieux ? Mais jamais le rythme n’accélère, jamais Harper ne prend de chemin inattendu ni n’élève la tension, pas même à la fin, d’ailleurs assez plate, voire curieusement elliptique, comme si l’auteur avait eu peur d’aller au bout de son sujet et d’énoncer quelques vérités moches à entendre.
Car il y avait également tout pour élever le débat et nourrir le roman d’un regard et d’un engagement d’auteur : dans l’Intrus, il est notamment question des tortures sordides que les États-Unis se sont « autorisés » à accomplir après le 11 septembre. Mais Harper ne fait qu’effleurer le sujet, l’utilise comme un rapide élément d’explication psychologique, sans aller plus loin.

Cet Intrus m’a donc déçu. Certes, je l’ai lu sans ennui, parce que Paul Harper a plutôt bien construit son histoire, et qu’on a envie de savoir comment cela va se terminer (malheureusement sans relief). Mais le tout manque si cruellement de chair, d’intensité, de vérité qu’à aucun moment je ne me suis senti véritablement impliqué dans l’histoire. Dommage.

L’Intrus, de Paul Harper
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2012
ISBN 978-2-07-013363-5
296 p., 19,50€