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À première vue : bilan final !

Bon, voilà, le tour d’horizon est, pour moi, à peu près terminé.
Rien ne dit que quelques surprises ne viendront pas perturber l’ordre des choses tel qu’il est établi ci-dessous. Néanmoins, dans l’ensemble, voici ce que je retiens de la rentrée littéraire 2020 – la liste de mes envies, en somme.
Comme les fois précédentes, elle est établie dans l’ordre de mes attentes, même si celui de mes lectures effectives sera sûrement différent au bout du compte – et que toutes ne seront pas lues…

À vous de faire votre marché désormais, en espérant que vous trouverez dans tout ceci de quoi vous réjouir, vous faire rêver, vous embarquer… tout ce qui constitue le plaisir du lecteur !


À première vue : récapitulatif 2020

Je vous propose un petit outil qui pourrait s’avérer fort utile, si jamais vous cherchez à découvrir le programme d’un éditeur en particulier en cette rentrée littéraire 2020.

Vous trouverez donc ci-dessous la liste, dans l’ordre alphabétique, des éditeurs abordés cette année dans la rubrique « à première vue ». Pour en savoir plus sur leurs publications, il vous suffit de cliquer sur le nom qui vous intéresse.

Pour vous faciliter encore un peu plus la vie, je laisserai cet article épinglé en haut du blog durant quelque temps.

Actes Sud
Agullo
Albin Michel
Autrement
Aux Forges de Vulcain
Christian Bourgois
Delcourt
Fayard
Finitude
Flammarion
Gallimard
Gallmeister
Éditions du Globe
Grasset
Éditions de l’Iconoclaste
Julliard
Lattès
Liana Levi
Métailié
Éditions de Minuit
Éditions de l’Olivier
Le Passage
Philippe Rey
Plon
P.O.L.
Rivages
Éditions du Rouergue (la Brune)
Robert Laffont
Seuil
Stock
Sabine Wespieser
Verdier
Zoé
Zulma
Bonus :
Sonneur, Fosse aux Ours, Viviane Hamy, Tripode


À première vue : deuxième bilan intermédiaire

Au terme de la troisième semaine de la rubrique, mise à jour en images (et toujours classées à peu près par ordre d’impatience) des attentes cannibales pour cette rentrée littéraire 2020 ! Il y a du changement par rapport à la semaine dernière – et il y en aura encore la semaine prochaine…


À première vue : la rentrée Flammarion 2020

logo


Intérêt global :

sourire léger


Sept titres. Voici enfin un « gros » éditeur qui semble avoir compris les enjeux de la crise et qui a réellement resserré son programme de rentrée. Par ailleurs, Flammarion envoie ses poids lourds en première ligne – Alice Zeniter, Serge Joncour, Philippe Djian -, histoire d’assurer le coup. Comme souvent avec cette maison, c’est solide, pas forcément clinquant, mais on peut d’ores et déjà être sûr qu’elle tiendra son rang dans les places d’honneur.


TÊTES D’AFFICHE


Alice Zeniter - Comme un empire dans un empireComme un empire dans un empire, d’Alice Zeniter

Il y a trois ans, L’Art de perdre (prix Goncourt des Lycéens) avait enfin propulsé cette jeune romancière prometteuse sous les projecteurs, et à raison. Alice Zeniter se retrouve donc forcément attendue pour son retour, qu’elle a choisi de mener sur une voie plus contemporaine et politique.
Elle y suit en effet le parcours de deux jeunes gens, deux trentenaires qui essaient, chacun à leur manière, de repenser le monde dans lequel nous vivons. L’un, Antoine, est assistant parlementaire, et se demande comment renverser la détestation de l’action politique (et de ses acteurs) qui semble gagner une frange de plus en plus importante de la population. L’autre, L, est hackeuse, et œuvre en coulisses et en toute illégalité pour démolir les privilèges indus, punir les mauvaises pratiques et tenter d’abattre ceux qui creusent chaque jour un peu plus les inégalités. Ils ne sont ni « méchants » ni « gentils ». Parce qu’ils veulent encore croire qu’un autre monde est possible, ils se battent avec leurs petites armes, leur volonté et leur espoir.
J’ai lu les premières pages : l’écriture est puissante, le regard affûté, le ton mordant d’emblée. Alice Zeniter paraît au rendez-vous. Si c’est le cas de bout en bout, bonne nouvelle !

Serge Joncour - Nature humaineNature humaine, de Serge Joncour

Fidèle de la rentrée littéraire (un roman tous les deux ans environ) et des listes de meilleures ventes, Serge Joncour est la deuxième locomotive de Flammarion. Il nous ramène sur cette nuit de terrible tempête sur laquelle, comme un signe du destin, s’acheva 1999 et commencèrent les années 2000. Tandis que les éléments se déchaînent à l’extérieur, un homme reste reclus dans sa ferme du Lot. Ce qu’il craint, ce n’est pas la violence du ciel que l’arrivée des gendarmes. Car ils viendraient mettre un point final à son histoire, qui est aussi celle du monde paysan en France, et au-delà, toute une manière de concevoir la société.
Avec ambition, Joncour s’attache à remonter trente ans de l’Histoire récente du pays, et à essayer de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Un socle humain pour sonder le politique, voilà encore un roman qui devrait faire parler de lui.

Philippe Djian - 2030 (160920)2030, de Philippe Djian

Mine de rien, c’est un petit événement dans le Landerneau (ou pas). Après avoir été longtemps l’une des plumes phares de Gallimard, Philippe Djian rejoint l’écurie Flammarion avec un titre qui se passe de commentaire.
2030, ça paraît encore loin, non ? C’est demain. C’est presque déjà aujourd’hui. Dans ce roman qui joue d’une légère anticipation pour mieux éclairer le présent, Djian interroge un monde qui continue à courir à sa perte. Greg, son héros, est tiraillé entre son patron, à la tête d’un laboratoire aux pratiques litigieuses (et accessoirement mari de sa sœur), et sa nièce Lucie qui s’engage à fond dans la lutte pour l’écologie – à la manière de de cette jeune filles suédoise qui, à la fin des années 2010, faisait office de Jeanne d’Arc de l’environnement…


SOLEIL DE MINUIT


Eric Laurrent - Une fille de rêveUne fille de rêve, d’Eric Laurrent

Encore un transfuge, tiens. Mais celui-ci fera moins de bruit que Djian. Eric Laurrent a pourtant publié douze romans aux éditions de Minuit avant d’arriver cette année chez Flammarion. Il y amène Nicky Soxy, figure centrale de son précédent roman, Un beau début, dans lequel il relatait ses origines à la fois modestes et cradingues. En effet, avant d’être cette vedette éphémère dont le seul talent est d’être célèbre pour être célèbre, elle fut Nicole Sauxilange, camarade de classe du narrateur et, accessoirement, fille de son grand-père (oui, beurk). Dans Une fille de rêve, Eric Laurrent s’attache à raconter l’éclosion de la star, ses splendeurs et misères de courtisée moderne la vouant à une disparition aussi brutale que son apparition.


AU CŒUR DES (IM)POSSIBLES


Mathilde Alet - Sexy SummerSexy Summer, de Mathilde Alet

Après avoir parcouru les premières pages de ce roman, je crois qu’il serait judicieux de ne pas le juger trop vite, sur la mauvaise mine de sa couverture bas de gamme et son titre racoleur de bluette pour ados. (De l’importance de l’emballage, encore une fois.)
D’adolescence il est bien question ici, mais pas sous l’angle convenu auquel on pourrait s’attendre. Juliette, la jeune héroïne du troisième roman de Mathilde Alet (après deux premiers publiés en Belgique chez Luce Wilquin), souffre de la « maladie des ondes », ce qui pousse ses parents à quitter Bruxelles pour s’installer à la campagne. Là, ils pensent avoir fait le nécessaire pour préserver leur fille de la douleur. Mais les étendues désertes du plat pays peuvent receler d’autres formes de violence…
En rédigeant cette présentation, je repense à Adeline Dieudonné et son formidable premier roman, La Vraie vie. Méfions-nous des jeunes romancières belges, elles ont tendance à avoir du talent.

Nicolas Rodier - Sale bourgeSale bourge, de Nicolas Rodier

Là encore après examen des premières pages, je suis un peu moins convaincu par ce premier roman. Aîné d’une famille nombreuse des milieux aisés où l’on vit ancré dans la certitude qu’on a tous les droits, Pierre a néanmoins grandi dans la violence, sous la coupe notamment d’une mère tyran. Devenu adulte, il finit par reproduire le même schéma et se retrouve en garde à vue après avoir frappé sa femme. L’occasion d’opérer un retour en arrière et de chercher dans son enfance « privilégiée » les racines de son mal…
Le sujet – sonder les origines de la violence dans les milieux bourgeois – est intéressant, même s’il n’est pas neuf. Sur le peu que j’ai lu, toutefois, le style m’a paru manquer un peu de relief. À voir, peut-être, sur la longueur.

Couvertures_Rentree.inddInge en guerre, de Svenja O’Donnell
(traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina)

La guerre observée du côté des femmes allemandes. Voilà un point de vue qu’on n’a sans doute pas trop l’habitude de rencontrer, et qui pourrait donner de l’intérêt à ce récit de Svenja O’Donnell. Celle-ci, en remontant vers le passé toujours gardé secret de sa grand-mère Inge, se livre à une quête des origines, de la vérité familiale envers et contre tout.


BILAN



Lecture probable

Comme un empire dans un empire, d’Alice Zeniter

Lectures envisageables
Sexy Summer, de Mathilde Alet
Nature humaine, de Serge Joncour


Histoire des lieux de légende

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Traduit de l’italien par Renaud Temperini


umbertoecoFaut-il encore présenter Umberto Eco ? Disparu en 2016, cet écrivain italien fut l’un des plus grands érudits de notre époque. Il devint immensément populaire pour ses romans, pourtant pas forcément abordables, y compris Le Nom de la Rose qui lui valut sa renommée mondiale. Mais son esprit curieux et avide de savoir a également arpenté les terres de la philosophie, de la linguistique, de la sémiotique, de l’esthétique, entre autres domaines.
Dans une collection de beaux livres illustrés avec une richesse répondant à l’abondance intellectuelle de l’auteur, les éditions Flammarion ont publié quelques livres qui rencontrèrent eux aussi un grand succès : Histoire de la laideur, Histoire de la beauté, et cette Histoire des lieux de légende dont je souhaite vous dire quelques mots.

C’est avec beaucoup d’humilité que je l’aborde, car se confronter à une intelligence aussi puissante que celle d’Umberto Eco est profondément intimidant. Mais également stimulant, car dès lors que l’on se lance, on peut être sûr d’apprendre énormément de choses, et d’ouvrir d’innombrables portes de curiosité qu’une seule vie ne suffirait pas à explorer. Ce pourrait être frustrant (ça l’est, parfois), mais c’est avant tout excitant.

George Arnald - ruines de l'abbaye de Glastonbury

George Arnald, Ruines de l’abbaye de Glastonbury

Dans cet ouvrage, plus accessible que d’autres de ses livres, Umberto Eco part donc en quête de lieux mythiques qui, depuis des siècles, fascine les écrivains, les poètes, les penseurs, les historiens, mais aussi les explorateurs de l’impossible. Et, bien sûr, les lecteurs qui, grâce aux œuvres inspirées par ces lieux, en ont abordé les rivages et arpenté les fabuleux décors.
L’Eldorado, l’Atlantide, Thulé, le Pays de Cocagne figurent parmi ces destinations extraordinaires, tout comme les territoires de la Bible, ceux croisés par Homère durant son Odyssée, ou ceux qui furent le théâtre des aventures du Graal.

Mais Umberto Eco s’intéresse également à des lieux réels, transfigurés par une page d’Histoire assortie de pas mal de fantasmes et d’imagination, comme Rennes-le-Château et son abbé Saunière.
Ou encore ce qu’il appelle les lieux de la vérité romanesque : des lieux créés par des romanciers, dont on sait qu’ils n’existent pas mais auxquels la littérature nous permet de croire sans réserve – ainsi du Poudlard de Harry Potter, du château de Dracula en Transylvanie ou du 221B Baker Street, célèbre adresse où réside Sherlock Holmes, alors même qu’il n’y a pas de numéro 221B dans la véritable Baker Street de Londres.

ecoextrait02Chaque chapitre est éclairé d’œuvres picturales représentant les lieux évoqués, ainsi que d’extraits d’œuvres littérales qui en font la description. De quoi, là encore, donner envie d’aller voir plus loin, et de poursuivre sans limite les explorations dont Umberto Eco se fait le guide avec érudition mais simplicité, et une gourmandise intellectuelle qui incite sans réserve à partager sa table.


J’irai tuer pour vous

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1985, Paris est frappé par des attentats comme le pays en a rarement connu.
Dans ce contexte, Marc Masson, un déserteur parti à l’aventure en Amérique du Sud, est soudain rattrapé par la France. Recruté par la DGSE, il est officiellement agent externe mais, officieusement, il va devenir assassin pour le compte de l’État.
Alors que tous les Services sont mobilisés sur le dossier libanais, les avancées les plus sensibles sont parfois entre les mains d’une seule personne… Jusqu’à quel point ces serviteurs, qui endossent seuls la face obscure de la raison d’État, sont-ils prêts à se dévouer ? Et jusqu’à quel point la République est-elle prête à les défendre ?


En un mot :
létal


Je vous ai laissé dernièrement sur la petite déception causée par Le Loup des Cordeliers, le dernier roman en date d’Henri Loevenbruck. Il me semble donc indispensable de rééquilibrer la balance en évoquant son livre précédent, J’irai tuer pour vous. Peut-être son meilleur à ce jour, pour moi ; en tout cas, c’est sûrement mon préféré du romancier.

loevenbruckSi je devais marquer la partition de J’irai tuer pour vous d’un léger bémol, ce serait en raison de son titre, qui peut paraître soit facile, soit voyeur, soit un peu putassier dans le genre Michel Bussi. À première vue en tout cas. Ce titre, pourtant, a le mérite de résumer parfaitement le propos du livre : c’est l’histoire d’un homme qui va apprendre à tuer pour nous. Oui, nous, le peuple de France. Nous, les citoyens aux vies ordinaires, loin des arcanes complexes de la politique, inconscients des enjeux monumentaux auxquels sont parfois confrontés les tenants du pouvoir, et surtout leurs serviteurs de l’ombre.

J’irai tuer pour vous, c’est donc l’histoire d’un de ces hommes d’action, bras armés de l’État qui ne sont tout simplement pas censés exister. C’est surtout une histoire vraie. Marc Masson a véritablement existé, et vécu cette vie invraisemblable que nous rapporte Henri Loevenbruck avec une empathie et une profondeur qui invitent à admirer cet homme, pour son courage, sa capacité à agir, mais également pour sa capacité à s’interroger sur le sens de sa mission, ou encore ses zones d’ombre et fêlures, nombreuses – il en faut pour accepter de vivre une existence pareille.

Si Loevenbruck rend aussi bien justice à Marc Masson (dont ce n’est évidemment pas le véritable nom), c’est qu’il l’a connu. Il fut l’un de ses amis, avant même de connaître ce pan caché de sa vie. C’est donc avec sincérité qu’il s’empare de son parcours, et avec un luxe de détails et d’informations qu’il nous propose de plonger dans les méandres des années 1985-88. Les otages français au Liban, la guerre, les attentats en France, les manœuvres politiques insensées, la cohabitation Mitterrand-Chirac : tout y est, et plus encore.

pasquachiracLes acteurs réels de l’époque y jouent leur propre rôle avec conviction. Les politiques redoublent de rouerie, n’oubliant jamais leurs propres intérêts – dans ce registre, Charles Pasqua est évidemment inimitable ; personnage romanesque dans la vie, il adopte avec naturel son habit de fiction sous la plume d’un Loevenbruck qui a dû
se régaler avec un tel caractère. Plus risqué, le romancier se glisse également au côté des otages : Jean-Paul Kauffmann, Marcel Carton, Marcel Fontaine, Michel Seurat, puis l’équipe d’Antenne 2 (Philippe Rochot, Jean-Louis Normandin, Georges Hansen et Aurel Cornéa). Avec dignité et empathie, il donne à voir leur quotidien, fait résonner leurs angoisses, leurs interrogations, leurs espoirs aussi. Sans jamais aucune fausse note.

On sent que son expérience a permis à Henri Loevenbruck de maîtriser à la perfection cette histoire complexe, et de s’y investir corps et âme. Formellement, J’irai tuer pour vous est un thriller implacable, enchaînement de chapitres courts qui varient les points de vue, passant de Marc Masson – colonne vertébrale du récit – à la sphère politique ou au cachot des otages avec une fluidité éblouissante. Surtout, le roman vibre de justesse, et joue d’une vaste gamme d’émotions en évitant les pièges du pathos, du jugement politique ou du manichéisme.

Grand polar politique et humain, qui brise les frontières du genre en s’emparant du monde dans toute sa complexité, J’irai tuer pour vous est l’un des thrillers français incontournables de ces dernières années. Il est paru en poche en fin d’année dernière : raison de plus pour ne pas le manquer.


Nombreux ont été ceux qui ont dit tout le bien qu’ils pensaient de ce roman formidable ! En vrac : Émotions – Blog Littéraire de l’ami Yvan, Livres à profusion, Mon féérique blog littéraire de Stelphique, Un bouquin sinon rien


Le Service des manuscrits

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« A l’attention du service des manuscrits ». C’est accompagnés de cette phrase que des centaines de romans écrits par des inconnus circulent chaque jour vers les éditeurs. Violaine Lepage est, à 44 ans, l’une des plus célèbres éditrices de Paris. Elle sort à peine du coma après un accident d’avion, et la publication d’un roman arrivé au service des manuscrits, Les Fleurs de sucre, dont l’auteur demeure introuvable, donne un autre tour à son destin.
Particulièrement lorsqu’il termine en sélection finale du prix Goncourt et que des meurtres similaires à ceux du livre se produisent dans la réalité. Qui a écrit ce roman et pourquoi ? La solution se trouve dans le passé. Dans un secret que même la police ne parvient pas à identifier.


 

Depuis le succès surprise mais mérité du Chapeau de Mitterrand, Antoine Laurain cherche, consciemment ou non, à reproduire la recette magique qui avait fait de ce roman l’agréable petit miracle fin et pétillant qu’il était. Hélas, de même que Rhapsodie française ou La Femme au carnet rouge, j’ai trouvé sa nouvelle tentative décevante.

Au début, pourtant, j’avais envie d’y croire, même si cette histoire de manuscrit dont le contenu fait écho à la réalité n’est pas neuve. Peu importe, le procédé peut donner de belles choses. (Là, tout de suite, je pense à Garden of Love, de Marcus Malte. La comparaison, à vrai dire, n’est pas flatteuse pour Antoine Laurain.)
J’ai donc plongé, sans mal car la construction est prenante, et la plume fluide. Quoique, un peu moins inspirée peut-être, moins enlevée, plus convenue dans sa manière de poser les personnages, qui titillent les clichés avec trop d’insistance. Le psy cachottier, l’éditrice omnipotente – mais sympa (trop d’ailleurs pour ce qu’est réellement le milieu littéraire) -, la policière obstinée… Mouais.

Le problème, néanmoins, le vrai problème est ailleurs : Antoine Laurain n’est pas un auteur de romans policiers. L’intrigue du Service des manuscrits reposant entièrement sur un suspense, si celui-ci s’évente trop vite et sort des rails de la crédibilité, c’est tout le livre qui vacille. J’ai donc vu venir la solution de très loin ; avant de la vérifier, l’ai trouvée convenue ; l’ayant lue, ai été déçu. Acharné à conserver son histoire du côté de la facilité, pour ne pas dire de la légèreté, Laurain la rend improbable, et relativement niaise.

Du coup, je me pose une question : si l’auteur avait été un parfait inconnu, ce livre aurait-il franchi la barrière du service des manuscrits ?
Je vous laisse réfléchir à cet épineux problème…


Un loup pour l’homme, de Brigitte Giraud

Appelé en Algérie pendant la guerre, Antoine refuse de porter les armes et est affecté comme infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. Il y rencontre Oscar, récemment amputé d’une jambe, qui refuse de communiquer avec qui que ce soit. Intrigué et fasciné à la fois, Antoine va patiemment apprivoiser le blessé rétif et entreprendre de l’aider à accepter son état.
Pendant ce temps, Lila, la femme d’Antoine qui a appris qu’elle était enceinte juste avant son départ, passe les premières semaines de sa grossesse à se morfondre à Lyon, avant de décider de rejoindre son mari en Algérie pour y accoucher…

Giraud - Un loup pour l'hommeUn loup pour l’homme est un roman très important pour Brigitte Giraud, puisqu’elle y transpose par la fiction l’histoire de ses parents ; c’est, de son propre aveu, le livre qu’elle essayait d’écrire depuis des années et qu’elle n’arrivait pas, ou n’osait pas aborder de peur de ne pas être à la hauteur de son sujet.
Je suis loin d’être un fin connaisseur de l’œuvre de la romancière lyonnaise, mais le peu que j’avais lu d’elle jusqu’à ce nouveau livre m’avait intéressé sans pour autant me séduire plus que cela, principalement pour des raisons littéraires. Je retrouve grosso modo les mêmes sensations à la lecture d’Un loup pour l’homme, même si c’est sans doute le meilleur texte que j’ai lu d’elle.
Sur le fond, Giraud excelle à cerner ses personnages, à les sonder en profondeur, en particulier Antoine dont elle capte avec finesse les atermoiements, la curiosité, la volonté aussi. En tant que fil rouge de l’intrigue, sa relation étrange avec Oscar se suit avec curiosité, mais ses rapports avec ses camarades de galère et avec sa femme sont finalement beaucoup plus riches et passionnants à suivre. La romancière réserve quelques belles pages à la naissance de la famille que forment Antoine, Lila et leur fille, moments du récit où son style et ses images sont les plus affûtés et les plus justes.

Car, pour le reste, je regrette que la forme soit souvent trop factuelle, manquant de relief, d’aspérité dans la langue, alors que les sentiments abordés comme le contexte historique (la guerre d’Algérie, en arrière-plan) sont forts, contradictoires, et auraient mérité plus d’engagement littéraire. Les belles phrases, les passages puissants surgissent de temps à autre d’un fil narratif un peu trop ténu, trop plat. C’est en général lorsqu’elle évoque le rapport au corps, notamment dans ses ambiguïtés – sujet récurrent de son travail – que Brigitte Giraud se montre la plus pointue.
Cependant l’ensemble du texte souffre malheureusement de petites longueurs, pas rédhibitoires certes, mais qui font flancher la force générale du roman ; pour le dire crûment, un certain nombre de phrases paraissent superflues, sensation gênante car elle laisse penser que le texte aurait sûrement gagné en puissance ce qu’il aurait perdu en nombre de pages si un élagage sérieux avait été effectué.

Sentiment mitigé donc pour Un loup pour l’homme, dont on sent la sincérité, l’engagement, hélas desservis par certaines limites stylistiques qui rendent le roman trop commun d’un point de vue littéraire pour parvenir à élever son propos et à le rendre inoubliable.

Un loup pour l’homme, de Brigitte Giraud
Éditions Flammarion, 2017
ISBN 978-2-08-138916-8
250 p., 19€


A première vue : la rentrée Flammarion 2017

À première vue, Flammarion, cette année, c’est un transfert qui fait un peu causer dans le Landerneau (Brigitte Giraud quittant Stock, son éditeur historique), quelques motifs de curiosité mais pas forcément de quoi trépigner sur place. Les auteurs convoqués sont solides, connus de la maison dans l’ensemble, et n’envoient pas des tonnes de rêve. Pas sûr qu’un raz-de-marée de bonheur viendra d’ici… mais on veut bien se tromper et avoir des bonnes surprises, comme c’est régulièrement le cas chez cet éditeur.

Giraud - Un loup pour l'hommeALGÉRIE I : Un loup pour l’homme, de Brigitte Giraud
Pour son entrée chez Flammarion, la romancière lyonnaise présente un livre très important pour elle, celui qu’elle cherchait à écrire depuis ses débuts en littérature. A mots couverts de la fiction, elle y évoque son père, incarné ici par Antoine, jeune Français appelé en Algérie pendant la guerre alors que sa femme Lila est enceinte. Refusant de porter les armes, il est casé comme infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès, où il rencontre Oscar, un caporal récemment amputé d’une jambe. Entre les deux hommes naît une amitié qui se construit sur l’horreur de la guerre…

Zeniter - L'Art de perdreALGÉRIE II : L’Art de perdre, d’Alice Zeniter
Plusieurs auteurs s’emparent donc du même sujet, l’Algérie, dans cette rentrée. Outre Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma), Marie Richeux (Sabine Wespieser), Kaouther Adimi (Seuil) et donc Brigitte Giraud, Alice Zeniter s’intéresse aux origines algériennes de sa famille dont elle ne sait rien, faute de pouvoir en parler. Elle le fait de manière fictionnelle, en remontant plusieurs générations à la recherche des vérités du passé.

Seigle - Femme à la mobyletteDARDENNE : Femme à la mobylette, de Jean-Luc Seigle
Depuis son roman précédent, l’émouvant Je vous écris dans le noir, voilà un auteur que je sais capable de me surprendre au meilleur sens du terme. Alors, pourquoi pas avec ce nouveau livre, même si son pitch ne m’emballe pas plus que cela, je l’avoue ? Cette Femme à la mobylette, c’est Reine, mère de trois enfants délaissée, livrée à elle-même, aux portes de la misère. Jusqu’au jour où elle récupère une mobylette bleue, l’une de ces vieilles pétrolettes des années 60, en laquelle elle place tous ses espoirs restants…

Bouillier - Le Dossier MBLOB : Le Dossier M, de Grégoire Bouillier
Méfiez-vous des gens discrets, ils finissent toujours par se mettre à trop parler. Prenez Grégoire Bouillier, habitué depuis ses débuts à signer des livres très courts aux éditions Allia. Il n’avait pas donné de nouvelles depuis 2008, il aurait fallu s’en alarmer avant que ne débarque sur nos tables ce volumineux pavé de 864 pages, première partie (!) d’un dyptique (!!) dont le deuxième volume sera aussi long (!!!) De quoi y sera-t-il question ? Hé bien, d’amour, apparemment. Même si je n’ai pas tout compris au sujet de ce livre, dont le principe est semble-t-il de céder à toute logorrhée du moment qu’elle est suscitée par une inspiration subite… Bon, bref, je ne vous en dirai guère plus ici, à vous de voir si relever ce genre de défi vous amuse.

Bénech - Un amour d'espionJEAN LE CARRE : Un amour d’espion, de Clément Bénech
Le narrateur, un étudiant en géographie, se voit invité, au détour d’une discussion, à relever le défi que lui propose Augusta. La jeune femme l’attend à New York, où elle vient de s’installer, car elle veut percer le mystère autour de son petit ami Dragan, un critique d’art roumain qu’elle a rencontré via une application. Ce dernier est accusé de meurtre par un internaute anonyme (résumé Electre). Une sorte de pastiche de roman d’espionnage assortie d’une réflexion sur les réseaux sociaux et le virtuel. Si j’ai bien compris. Bref.

Pollet-Villard - L'Enfant-moucheURANUS : L’Enfant-mouche, de Philippe Pollet-Villard
Inspiré par l’enfance de la mère de l’auteur, l’histoire d’une petite orpheline dans un village de Champagne, pendant l’occupation. Survivant de rien, slalomant entre les bassesses et les humiliations de ses voisins, sa vie bascule lorsqu’elle s’aventure du côté allemand…

Pons - Parmi les miensDÉBRANCHE : Parmi les miens, de Charlotte Pons
Trois frères et sœurs se retrouvent au chevet de leur mère, hospitalisé en état de mort cérébrale, sans espoir de retour. Ils se déchirent sur la suite à donner aux événements, tout en se confrontant à leurs souvenirs d’enfance. Premier roman.
(Je vais me pendre et je reviens. Ou pas.)

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El Akkad - American WarWE TAKE CARE OF OUR OWN : American War, d’Omar El Akkad
(traduit de l’américain par Laurent Barucq)
Les États-Unis sont à nouveau coupés en deux par la guerre, le nord et le sud s’affrontant cette fois au sujet des énergies fossiles. Après la mort de son père, une petite fille est envoyée avec sa mère dans un camp de réfugiés. Cette expérience extrêmement violente la transforme peu à peu en machine de guerre… Journaliste d’origine égyptienne, le néo-romancier signe un livre coup de poing sur l’état de l’Amérique, sous couvert d’un roman d’anticipation politique qui en dit long sur aujourd’hui.

Lagioia - La FéroceINTÉRIEUR NUIT : La Féroce, de Nicola Lagioia
(traduit de l’italien par Simonetta Greggio et Renaud Temperini)
La fille d’un riche entrepreneur est retrouvée morte au pied d’un immeuble, après avoir été vue marchant nue et ensanglantée au bord d’une route. L’hypothèse d’un suicide est privilégiée, mais pour quel motif cette jeune femme aurait-elle mis fin à ses jours ? On louche fortement du côté des malversations de son père… La littérature italienne pointe encore et toujours du doigt la corruption qui gangrène le pays, nouvel exemple avec ce roman couronné du prix Strega (Goncourt transalpin) en 2015.

Mendelsohn - Une odysséeHOMÉRIQUE : Une Odyssée, de Daniel Mendelsohn
(traduit de l’américain par Isabelle Taudière et Clotilde Meyer)
Le père de Daniel Mendelsohn (auteur du formidable récit-enquête Les disparus) décide d’assister au séminaire que donne son fils sur L’Odyssée d’Homère, au Bard Collège, université privée au nord de New York. L’occasion pour les deux hommes de se retrouver, une épopée intime qui vaut bien des voyages.


A première vue : la rentrée Flammarion 2016

Le chiffre est tombé récemment, il n’y aura « que » 560 romans publiés durant la rentrée littéraire de l’automne 2016, un chiffre en baisse qui confirme une tendance des éditeurs à maîtriser leur rythme de publication, espérant ainsi privilégier la qualité à la quantité. On distingue même une tendance régulière de cinq ou six romans français ou francophones, pour deux ou trois romans étrangers – mouvement que l’on retrouve chez Flammarion, avec pas mal de noms connus en tête d’affiche. Pas de quoi devenir hystérique, mais disons qu’à première vue, le programme paraît correct…

Ovaldé - Soyons imprudents les enfantsY’EN A MÊME QUI DISENT QU’ILS L’ONT VU VOLER : Soyez imprudents les enfants, de Véronique Ovaldé
Dans la famille Bartolome, un seul précepte est adressé aux adolescents : « soyez imprudents les enfants ». A 13 ans, Atanase, la petite dernière, n’a pourtant encore rien entendu de tel et piaffe d’impatience. La découverte d’un tableau et le mystère entourant son peintre rencontrent le désir d’aventure de la jeune fille, qui part à la recherche de l’artiste pour essayer de comprendre avec lui pourquoi son œuvre l’a bousculée à ce point…

Joncour - Repose-toi sur moiLES OISEAUX : Repose-toi sur moi, de Serge Joncour
Des corbeaux colonisent la cour d’un immeuble parisien. Terrorisée par leur présence, une jeune styliste sollicite l’aide de son voisin, ex-agriculteur reconverti dans le recouvrement de dettes. Ce curieux événement va évidemment les rapprocher et faire basculer leurs vies… Un roman d’amour sur fond de choc des cultures entre ville et campagne : avec Joncour, bon conteur doué  pour l’ironie, tout est possible.

AJAR - Vivre près des tilleulsPOLYPHONIE SUISSE : Vivre près des tilleuls, de l’AJAR
Ce roman est avant tout un projet singulier, car il est l’œuvre de 18 auteurs, Suisses romands (AJAR étant l’acronyme de « Association de Jeunes Auteur-e-s Romandes et romands), tâchant de faire voix commune pour raconter une seule et même histoire, celle d’une écrivaine suisse dont on découvre par hasard un journal intime dans lequel elle relate l’impossible deuil de sa fille.  Forcément un objet de curiosité formelle, quant au fond…

Grenier - L'Année la plus longue366 : L’Année la plus longue, de Daniel Grenier
Ce petit pavé (432 pages) a franchi l’Atlantique depuis son Québec natal pour venir nous conter en toute simplicité trois siècles d’histoire en Amérique du Nord, à travers les destins croisés de deux hommes nés un 29 février – l’un des deux en profitant pour ne vieillir que tous les quatre ans… Sur le papier, une grande fresque romanesque dont le les Québécois ont le secret, par un auteur de 36 ans dont c’est le premier roman.

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JE EST UN AUTRE : Le Vieux saltimbanque, de Jim Harrison
La rentrée littéraire étrangère sera marquée par plusieurs publications posthumes (Henning Mankell, Umberto Eco), dont le dernier roman de Jim Harrison, paru aux USA un mois avant sa mort. Pour ce livre, Harrison fait le choix d’une autobiographie masquée, puisqu’il prête à un narrateur, écrivain en mal d’inspiration, les moments marquants de sa propre vie. L’une des sorties importantes de la rentrée, par la force des choses.

Kraus - I love DickCE N’EST PAS CE QUE VOUS CROYEZ (BANDE DE GROS DÉGOÛTANTS) : I love Dick, de Chris Kraus
Une femme mariée tombe follement amoureuse d’un homme prénommé Dick, à qui elle se met à écrire ; par jeu ou par défi, le mari de cette femme entame lui aussi une correspondance avec Dick… Publié en 1997 aux Etats-Unis, I love Dick est un livre culte aux États-Unis, considéré par une journaliste du Guardian comme « le livre le plus important sur les relations homme-femme qui ait été écrit au XXème siècle ». Rien que ça. On demande à voir, même si le pitch ne nous fait pas plus rêver que cela.

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BONUS / LE ROMAN FANTÔME : Babylone, de Yasmina Reza
Je vous aurais bien dit un mot également du nouveau roman de Yasmina Reza, surtout que j’avais aimé son précédent, Heureux les heureux. Mais faute de savoir de quoi il est question (aucun résumé digne de ce nom n’est disponible), nous devrons attendre la sortie du livre.


Les ennemis de la vie ordinaire, d’Héléna Marienské

Signé Bookfalo Kill

Psychiatre spécialiste des addictions, Clarisse imagine de monter une thérapie de groupe pour ses cas les plus sévères. Elle réunit donc dans la même pièce un curé cocaïnomane et sosie du Pape François, une alcoolique en perdition, un professeur d’université fornicateur au dernier degré, une ado junkie, un joueur obsédé par la roulette, une acheteuse compulsive de vêtements et un sportif tellement accro que son corps ne suit plus et se casse en morceaux. En les confrontant à leurs perditions respectives, Clarisse espère les voir se réfréner spontanément.
Mais c’est tout le contraire qui se produit : après quelques frottements dus aux caractères explosifs des forces en présence, les sept patients, loin de se soigner, commencent à se refiler leurs obsessions et à devenir polyaddicts…

Marienské - Les ennemis de la vie ordinaireBon, oui, je sais, présenté de cette manière, ce roman pourrait ne pas en faire rêver certains d’entre vous. Je ne vais pas vous jouer de la flûte, ce n’est pas le roman de la rentrée littéraire. MAIS – mais c’est tout de même un bon livre, pour peu qu’on apprécie les comédies bien déjantées, qui n’ont peur de rien et surtout pas de cramer allègrement toutes les limites possibles de la décence et du réalisme.

La principale qualité des Ennemis de la vie ordinaire, c’est de commencer de manière tranquille (relativement tout de même, on y revient), pour ensuite voguer avec régularité vers les excès les plus loufoques, sans remords ni jamais mollir, jusqu’à un final d’anthologie.
Au début, Héléna Marienské est prise par un impératif simple : cadrer ses nombreux personnages, les poser dans leurs addictions respectives, ce qui l’oblige à les présenter l’un après l’autre. Le procédé n’évite pas le piège du systématisme ni celui de certains clichés, mais il est indispensable pour en arriver au cœur du récit : la joyeuse mise en commun des obsessions, qui s’épanouit bientôt dans un projet complètement dingue nécessitant les qualités et défauts respectifs des héros, éloge de la solidarité et de l’amitié décomplexées.

Dans son dernier tiers, le roman devient totalement barge, et on sent, à sa verve et au rythme trépidant du récit, que la romancière s’est particulièrement amusée à partir de ce moment-là. Ça tombe bien, son enthousiasme est contagieux. Je me suis franchement amusé avec ce final prenant pour cadre un tournoi international de poker, où Héléna Marienské lâche la bride à ses personnages et leur laisse la main.

Ce n’est pas toujours très subtil, mais Les ennemis de la vie ordinaire permettent de passer un bon moment, irrévérencieux (mention spéciale au curé sosie du pape : l’idée paraît balourde, mais la romancière l’exploite avec talent), assez original et au final plutôt joyeux. Rien que pour cela, ce livre est un spécimen assez rare, surtout dans une rentrée littéraire dure et morose. Donc, si vous cherchez un échappatoire singulier, votez Marienské !

Les ennemis de la vie ordinaire, d’Héléna Marienské
Éditions Flammarion, 2015
ISBN 978-2-08-136659-6
320 p., 19€


Juste avant l’oubli, d’Alice Zeniter

Signé Bookfalo Kill

Franck est fou amoureux d’Émilie ; depuis toutes ces années qu’ils se connaissent et vivent ensemble, ses sentiments pour elle n’ont jamais faibli. Émilie, de son côté, voue une passion dévorante à Galwin Donnell, un auteur de polar culte disparu mystérieusement en 1985 sur l’île de Mirhalay, dans les Hébrides, où il s’était retiré et coupé du monde pendant vingt ans. Terre hostile battue par la mer et le vent, Mirhalay est déserte la plupart du temps, si l’on excepte les phoques, les mouettes et un gardien taciturne qui y réside toute l’année.
Tous les trois ans, les Journées d’Études Internationales sur Galwin Donnell regroupent sur l’île les plus éminents spécialistes du romancier ; et cette année, c’est Émilie, en qualité de thésarde à son sujet, qui est chargée d’organiser l’événement. Juste avant le début du colloque, Franck la rejoint, avec l’intention secrète de la demander en mariage, histoire de reconsolider leur couple ébranlé. Mais rien ne va se passer comme prévu…

Zeniter - Juste avant l'oubliMalgré d’indéniables qualités qui en font un roman agréable à lire, Juste avant l’oubli fait pour moi partie de ces livres porteurs d’une promesse que la lecture n’honore pas tout à fait. Parfois, à la lecture d’un résumé, on imagine une histoire que le livre n’apporte pas au bout du compte. J’attendais donc une comédie féroce sur le petit monde des universitaires, à la manière de David Lodge, doublée peut-être d’un suspense favorisé par le cadre en huis clos du roman. Il y a un peu de cela, mais pas en quantité suffisante pour que j’y trouve mon compte.

Juste avant l’oubli est avant tout le récit d’une histoire d’amour. Compliquée, forcément, sinon ça ne serait pas drôle. En l’occurrence, compliquée par le fantôme d’un homme disparu, un romancier culte qui parasite les sentiments d’Émilie et rend jaloux Franck. Galwin Donnell est le grand personnage invisible du roman. A l’aide de citations de ses œuvres, d’une biographie détaillée, d’une construction élaborée, Alice Zeniter en fait une figure crédible, dont on aurait envie de découvrir les romans. C’est l’une des réussites de Juste avant l’oubli, avec la description de l’île (imaginaire), bout de terre hostile dont la désolation renvoie aux états d’âme de Franck et à l’étiolement de son histoire d’amour avec Émilie.

Pour le reste, le cadre du colloque, qui aurait pu servir d’écrin à une comédie féroce, n’est pas assez exploité. Les personnages qui le composent, ayant chacun une opinion bien arrêtée sur Donnell, restent assez pâlots, à tel point que, bien souvent, j’étais obligé de revenir en arrière, au chapitre les présentant à tour de rôle, pour me souvenir de qui il s’agissait. Là où il aurait pu y avoir des scènes de rivalités gourmandes, sarcastiques, des dialogues savoureux, on se contente d’une suite d’exposés, intéressants par la manière dont ils épaississent la matière Donnell, mais sans aspérités.

Bien vu par ce qu’il raconte sur le couple, finalement assez touchant, Juste avant l’oubli est un roman fluide, mais qui ne va pas assez loin dans son projet à mon goût. Une petite déception.

Juste avant l’oubli, d’Alice Zeniter
Éditions Flammarion, 2015
ISBN 978-2-0813-3481-6
285 p., 19€


Un amour impossible, de Christine Angot

Signé Bookfalo Kill

Bon, je l’ai fait. Ca y est. Pour la première fois, j’ai lu un roman de Christine Angot jusqu’au bout. Pour être honnête, ça n’a pas été sans mal, mais je l’ai fait.
Pourquoi, me direz-vous, s’infliger une telle peine ? Parce que, durant tout l’été par quelques bons camarades libraires, et encore plus depuis sa parution, dans une avalanche médiatique qui n’a jamais été aussi dithyrambique à son sujet, j’ai entendu dire énormément de bien d’Un amour impossible, le nouvel opus de la dame. Ne voulant pas mourir idiot, et bien décidé à me laisser séduire moi aussi, pourquoi pas, j’ai donc tenté ma chance.

Angot - Un amour impossibleEn vain, je ne vais pas vous le cacher. Pourtant, j’aurais pu aimer ce roman. Le sujet, celui de l’amour entre mère et fille, est simple mais fondamental, et peut donner de grandes pages. D’ailleurs, il y a quelques beaux passages, et Angot développe joliment les différentes composantes de cet amour – celui, inconditionnel, de la petite fille pour sa mère et de la mère pour sa petite fille ; puis les difficultés, les incompréhensions parfois cruelles et violentes de l’adolescence ; et, enfin, la reconstruction, le réapprentissage de l’amour à l’âge adulte.
A tout ceci vient s’ajouter le cas particulier de Christine Angot, puisque c’est bien d’elle et de sa mère dont il est question dans ce roman, ainsi que de son père, qui a abusé d’elle durant son adolescence (sujet de L’Inceste, roman polémique d’Angot paru il y a quelques années). Brièvement évoqué, ce contexte complique bien sûr les relations entre la fille et la mère.

Oui, il y a des belles choses dans Un amour impossible. Mais voilà, il y a aussi le style Angot, et là, désolé, je ne supporte pas. Je parle surtout de ses dialogues qui, je trouve, sonnent horriblement faux, à la recherche d’un effet de réel faisant rarement bon ménage avec la littérature. À chaque fois, j’ai l’impression de lire un scénario de sitcom. Bon sang, que c’est niais ! Christine Angot y adopte un style direct, cherchant sans doute à restituer la manière dont on parle dans la vie de tous les jours – en particulier le personnage de sa mère, qui n’est pas beaucoup allée à l’école et, de son propre aveu, manque de culture.
Cela donne, par exemple, dans la bouche de la narratrice Christine :

« J’en ai marre moi, on fait rien, on s’ennuie. C’est pas intéressant ! Quel ennui. On est là, comme ça. Qu’est-ce que c’est ennuyeux ! Qu’est-ce qu’elle est pas intéressante cette vie !Je m’ennuie moi ici. Quel ennui !! Mais quel ennui ! On parle jamais de rien. De rien d’intéressant. J’en ai marre de cette vie moi. »

Si j’insiste sur ces partis pris formels, c’est qu’ils sont la cause majeure de mon blocage. Ils peuvent également causer des dérapages tendancieux, par exemple lorsque la romancière donne la parole à la compagne de son père, d’origine allemande, en la faisant chuinter lourdement tous les trois mots, dans une parodie grotesque d’accent germanique. Et je ne parle pas de son goût pour les onomatopées ridicules, ou les répétitions lourdingues de mots ou de phrases, toujours au nom de ce fameux effet de réel.

Bref, avant d’avoir ouvert Un amour impossible, je me voyais déjà surprendre tout mon monde en rédigeant une chronique enthousiaste sur ce roman ; reconnaître, mea culpa, que je me trompais depuis des années sur Christine Angot, que c’était son personnage médiatique horripilant qui m’avait abusé… Hé bien non. Je n’ai pas détesté Un amour impossible, je ne l’ai pas aimé non plus. C’est un livre qui, par certains aspects, m’a intéressé, mais dont la forme m’a profondément rebuté, m’empêchant de l’apprécier.
C’est un peu l’histoire d’un amour impossible entre l’œuvre de Christine Angot et moi, en somme. Pas grave, puisque tant de gens l’encensent soudain cette année, et qu’elle aura sans doute un prix littéraire cette année ; peut-être même le Goncourt, pourquoi pas… (On en reparle, de la valeur des prix littéraires, ou on attend de les voir tomber ?)

Un amour impossible, de Christine Angot
Éditions Flammarion, 2015
ISBN 978-2-08-128917-8
216 p., 18€


Il était une ville, de Thomas B. Reverdy

Signé Bookfalo Kill

Eugène, jeune ingénieur français, débarque à Detroit pour mettre en place un nouveau programme de fabrication automobile. Il découvre une ville au bord de la faillite, au centre-ville déserté et ravagé, comme fui par ses habitants au lendemain d’une guerre. Il rencontre aussi Candice, la serveuse au sourire rouge brillant, qui pourrait bien lui donner une bonne raison de s’accrocher dans ce paysage désolé.
Charlie, douze ans, vit encore dans le coin avec sa grand-mère. Mais le jour où son meilleur ami Bill se fait tabasser une fois de trop par sa mère, les deux garçons décident de suivre leur copain Strothers vers la Zone, no man’s land caché en plein cœur de la ville, où la vie serait « meilleure ».
Où vont tous ces gosses ? Que leur arrive-t-il ? C’est la question que se pose inlassablement le lieutenant Brown, dont le bureau s’encombre de dizaines de signalements de disparition. En songeant qu’une ville dont la jeunesse s’évapore est une ville qui meurt…

Reverdy - Il était une villeAvec ce roman polyphonique, Thomas B. Reverdy retrouve la grâce qui l’avait porté pour l’écriture des Évaporés il y a deux ans. Le schéma des deux livres est proche d’ailleurs, et l’on y trouve des similitudes – disparition, quête pour retrouver l’être aimé…
La valeur ajoutée d’Il était une ville, c’est sa description de Detroit, ville emblématique de la crise aux États-Unis, tellement gangrénée par la corruption et fauchée par les désillusions économiques qu’elle a fini par être mise en faillite à la fin des années 2000. Les regards croisés des personnages donnent à voir cette cité à genoux, avec un réalisme effarant que vient sauver la poésie de la langue. Sous la plume de Reverdy, Detroit a des airs de ville post-apocalyptique, à la fois effrayante et séduisante. C’est ce qui s’appelle transcender son sujet : le romancier aurait pu n’être que tristement documentaire, au contraire il magnifie la désolation des lieux et des âmes par la force simple de son écriture.

La structure du roman est également remarquable. Les différents personnages que Thomas B. Reverdy suit à tour de rôle induisent des perspectives et des tons différents. Quand on est avec Charlie et ses amis, l’ombre de Stephen King plane au-dessus du récit, celle de Stand by me ou de la Tour Sombre, qui évoque l’enfance aventureuse en train de basculer vers l’adolescence, son chagrin, ses effrois et ses espoirs. L’enquête du lieutenant Brown donne, bien sûr, une coloration polar au roman.
Quant à Eugène, son regard professionnel et distancié, un rien naïf, est braqué sur l’effondrement économique, social et physique de Detroit, auquel vient s’ajouter le point de vue de Candice, fille du coin, serveuse dont les habitués disparaissent jour après jour.
Si l’on suit ces personnages à tour de rôle, Reverdy ne respecte néanmoins pas forcément la chronologie du récit, comme si chaque moment passé dans la ville avait sa vie propre selon la manière dont on l’expérimente. Le temps du roman semble alors se distendre ou se contracter, étirer le sentiment de perte et de désolation qui frappe Detroit ; les personnages paraissent perdus dans un lieu coupé du monde, ballottés passivement par la crise comme un radeau de sauvetage perdu en pleine mer.

Conte réaliste d’une cité qui meurt sous les coups de boutoir absurdes d’une société globalisée, rongée par l’hérésie économique qui la gouverne, Il était une ville est un roman discrètement implacable, dont la justesse humaine adoucit le terrible portrait. Et Thomas B. Reverdy est décidément un auteur qui compte.

Il était une ville, de Thomas B. Reverdy
  Éditions Flammarion, 2015
ISBN 978-2-0813-4821-9
268 p., 19€


A première vue : la rentrée Flammarion 2015

Flammarion continue à jouer la carte de la sobriété en 2015, avec seulement sept titres français et un étranger (comme l’année dernière). Et, à première vue, la qualité s’en ressent, puisque le panel est assez intéressant et varié cette année.

Reverdy - Il était une villeSIX FEET UNDER : Il était une ville, de Thomas B. Reverdy (en cours de lecture)
L’auteur des Évaporés campe son nouveau roman dans les rues abandonnées de Detroit, capitale emblématique de la crise aux Etats-Unis. Tout en dressant le tableau effarant d’une ville en faillite, désertée et quasi rendue à l’état sauvage, Reverdy suit les destins parallèles d’Eugène, un ingénieur automobile français parachuté là pour un projet bidon ; Charlie, jeune garçon qui décide d’accompagner un de ses amis maltraité par sa mère dans une escapade à la Stephen King ; et le lieutenant Brown, policier usé mais tenace qui enquête sur le nombre très élevé de disparitions d’enfant en ville… Soit un mélange étonnant, qui met un peu de temps à prendre mais finit par très bien fonctionner.

Marienské - Les ennemis de la vie ordinaireBREAKING BAD : Les ennemis de la vie ordinaire, d’Héléna Marienské (lu)
Les ennemis du titre, ce sont les patients de Clarisse, tous atteints d’addictions sévères, que ce soit au jeu, à la drogue, au sexe et autres réjouissances. Persuadée d’avoir l’idée du siècle, la psychiatre décide de les réunir pour une thérapie du groupe qui devrait, selon elle, leur permettre de résoudre collectivement leurs problèmes. Mais au contraire, loin de se soigner, les sept accros finissent par se refiler leurs addictions… Une comédie trash et malpolie (voire olé-olé par moments), de plus en plus drôle et attachante jusqu’à un final complètement délirant. Ça ne plaira pas à tout le monde, mais Marienské assume son idée avec une gouaille réjouissante.

Zeniter - Juste avant l'oubliCASTLE : Juste avant l’oubli, d’Alice Zeniter
Changement de registre pour l’auteure du salué Sombre dimanche, histoire d’une famille hongroise au XXe siècle. Cette fois, elle met en scène un couple, Franck et Emilie : lui est très amoureux d’elle, elle n’en a que pour un auteur de polar culte, disparu mystérieusement en 1985, dont elle est une spécialiste. A l’occasion d’un colloque qu’Emilie organise sur une île, Franck décide de la suivre et de la demander en mariage. Mais tout va vite déraper… Très tentant pour nous, notamment pour la mise en scène apparemment très réussie d’un romancier qui n’existe pas, on en reparlera à coup sûr !

HOUSE OF CARDS : Vladimir Vladimirovitch, de Bernard Chambaz
Il l’ignore sûrement, mais Poutine a un parfait homonyme prénommé Vladimir Vladimirovitch. Lequel Vladimir Vladimirovitch, après avoir surpris une once d’émotion sur le visage de marbre du Président, se passionne pour la vie de son célèbre homonyme (vous suivez ?) Portrait en creux de l’un des hommes les plus puissants et dangereux de la planète, ce roman vaudra ou non le coup d’oeil selon la profondeur du regard de l’auteur.

Seksik - L'exercice de la médecineGREY’S ANATOMY : L’Exercice de la médecine, de Laurent Seksik
Une femme femme, cancérologue à Paris, tente d’échapper à l’héritage d’une famille pratiquant la médecine à chaque génération. Un roman généalogique qui sert de prétexte à une balade dans le siècle, de la Russie tsariste ou stalinienne au Berlin des années 20.

Angot - Un amour impossibleDESPERATE HOUSEWIFE : Un amour impossible, de Christine Angot
Il paraitrait à ce qu’il paraît que l’Angot nouveau est supportable, voire appréciable. Revenant une fois encore sur son histoire familiale (pour ceux qui l’ignoreraient, elle a été violée par son père lorsqu’elle était adolescente), la délicieuse Christine se focalise cette fois, mais gentiment, sur sa mère. D’où le côté plus aimable, plus apaisé, de ce roman.

SEPT A LA MAISON : Le Renversement des pôles, de Nathalie Côte
Deux couples partent en vacances sur la Côte d’Azur dans deux appartements voisins. Ils espèrent en profiter, mais la période estivale va être surtout l’occasion d’exprimer non-dits et rancoeurs. Des faux airs de Vacances anglaises, le roman de Joseph Connolly, dans ce pitch. A voir si ce sera aussi méchant ! (Premier roman)

Harrison - Péchés capitauxPEAKY BLINDERS : Péchés capitaux, de Jim Harrison
Retour sous la plume de l’illustre romancier américain de l’inspecteur Sunderson, apparu dans Grand Maître. Désormais retraité, Sunderson s’installe dans le Michigan et s’accommode de voisins quelques peu violents, le clan Ames, dont il aide même l’un des membres à écrire un polar. Mais le jour où Lily Ames, sa femme de ménage, est tuée, rien ne va plus…