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Il est juste que les forts soient frappés

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Ils s’aiment. C’est d’un banal. Pourtant, était-ce écrit ? Elle, le moineau, la môme à fleur de peau, la brûlée vive du cœur, pouvait-elle vraiment tomber amoureuse pour de bon de lui, le lutin, farceur, virevoltant, l’insatiable vivant ? Hé bien, pourquoi pas. Voilà : Théo aime Sarah, et Sarah aime Théo. Ils mettent le feu à leur jeunesse, ils dévorent Paris, bien au chaud dans leur cocon d’amis.
Puis voilà l’enfant, le premier. Un garçon prénommé Simon, qui ne vole rien mais agrandit encore l’amour, si c’est possible.
Et voilà le deuxième, une fille cette fois. Camille. Mais Camille ne vient pas seule. Logée à ses côtés au creux du corps de Sarah, la maladie joue les trouble-fête. La voilà qui montre sa face ricanante, la veille de Noël. Sarcasme cancéreux.
Alors commence le combat. Acharné, furieux, désespéré. Une guerre d’amour et de courage à mener contre l’inexorable. Le genre de lutte à la hauteur de cœurs aussi forts que ceux de Théo et Sarah.

Thibault-Bérard-©-Audrey-DuferVous voulez savoir où réside la magie de ce premier roman de Thibault Bérard ? C’est aussi simple que sidérant : dès la première page, on sait qu’il n’y aura pas de miracle. Je ne vous spoile rien, là, je vous jure que c’est la vérité. Dès la première page, on sait que Sarah est morte. La source est on ne peut plus fiable : c’est Sarah elle-même qui l’affirme. Elle, narratrice de sa propre vie depuis l’outre-tombe. On sait donc que la maladie a gagné. On sait que le livre que l’on tient entre ses mains est une tragédie, et qu’il n’y a rien à en attendre de mieux que des larmes, de la colère et des regrets.

Et pourtant – voilà le miracle – : durant toute la lecture, on espère. On y croit. On se bat, pied à pied, aux côtés de Théo et Sarah. Parce qu’ils sont trop beaux, trop drôles, trop passionnés, trop vivants, pour qu’on renonce d’emblée. Parce qu’on veut que Simon et Camille grandissent avec leur mère. Parce qu’il ne peut en être autrement.
Avec une sincérité qui emporte tout sur son passage, Thibault Bérard donne à ce récit une énergie communicative, une envie de vivre, une joie inattendue. Sur un tel sujet, nombre d’écrivains auraient choisi le mélo, la tartine de sanglots tellement épaisse qu’elle coupe l’envie de pleurer. Mais non, pas lui. Il est juste que les forts soient frappés est un volcan. Il amène la dévastation, mais quel spectacle !

On y pleure, c’est fatal. À plusieurs reprises, la digue lâche prise, impossible de résister. Mais toujours par surprise, sans effet trop appuyé.
Surtout on y sourit beaucoup. Et on sent son cœur palpiter, jamais laissé en repos tout au long de la lecture. Ce livre rappelle qu’il faut vivre, qu’il faut en profiter, sans relâche. Quand on est parent, il intime de répéter à ses enfants qu’on les aime, et de se tenir auprès d’eux, toujours disponibles. Tout ce qu’il dit est essentiel. Il le fait avec simplicité, dans une langue d’aujourd’hui. Vive et ouverte, rapide et percutante.

Je ne suis pas forcément très réceptif aux romans d’amour. Les premières pages, d’ailleurs, ont tardé à m’emporter. Je le précise par honnêteté, pour ceux qui trouveraient l’entrée en matière du roman trop gentille, peut-être convenue. La suite, soit les deux tiers du livre, est un ouragan insatiable, qui se nourrira sans fin de vos émotions. Alors, je vous en conjure : chassez vos raideurs, oubliez vos a priori. Ouvrez la porte à Théo et Sarah. Vous en sortirez sans doute un peu plus vivants qu’avant.


Le Bon sens

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Novembre 1449, dix-huit ans après la condamnation pour hérésie de Jeanne d’Arc, Charles VII chasse les Anglais de Rouen. La fin de la guerre de Cent Ans est proche : il faut achever la reconquête du territoire, panser les plaies des provinces dévastées et réconcilier les partis engagés dans la guerre civile. Promettant le pardon et l’oubli, le roi ordonne pourtant une enquête sur le procès de 1431. Malgré la résistance d’une partie de l’Église et de l’Université, quelques hommes opiniâtres, rusant avec la raison d’État, vont rechercher preuves et témoins pour rétablir la vérité, le droit et l’honneur de la jeune fille…


Chers amis Cannibales, si vous êtes amateurs de bons romans historiques, je ne saurais que trop vous recommander de laisser traîner vos mirettes dans les livres de Michel Bernard. N’étant pas moi-même grand amateur du genre, je vous explique pourquoi.

Pour être plus précis, je vais essayer de vous expliquer pourquoi, parce que je ne suis pas certain d’avance que je vais être très clair.
Ce qui, régulièrement, m’emmerde dans les romans historiques, c’est la propension instinctive de leurs auteurs à croire que, pour s’immerger au Moyen Âge, en pleine Renaissance ou Révolution française, il faut écrire vieux. Vous voyez ce que je veux dire ? Des écrivains contemporains qui tentent de reproduire ce qu’ils pensent être la langue de l’époque, la manière de parler, qui entreprennent de brider leur style pour tenter de sonner véridique, je suis désolé : la plupart du temps, je n’y crois pas.
Ce n’est pas parce qu’on copie ou, pour être exact, qu’on parodie une idée souvent fausse d’une période historique, en fonction d’idées reçues et de clichés solidement établis, qu’on touche au plus près la vérité. À l’inverse, écrire avec modernité – j’entends par là, dans l’esprit de son propre temps, dans la manière que l’on connaît aujourd’hui – n’interdit pas de sublimer son sujet, même s’il s’est déroulé mille ans auparavant.

Je ne dis pas : « écrire mal » ni « écrire pauvre », attention. Mais écrire sans se forcer à imiter quelque chose qu’on n’a pas connu et qu’on ne maîtrise sans doute pas si bien que cela, écrire en restant fidèle à son propre style, à sa propre voix, à son propre contexte, c’est souvent ce qui, pour moi, permet d’être le plus juste et sincère possible. Quels que soient le sujet et la période du roman, d’ailleurs, le précepte est valable pour tout projet littéraire.

Michel Bernard est en quelque sorte à la croisée de ces chemins. Son écriture est sublime, inspirée, soignée. Majestueuse sans être pompeuse. Riche sans être surchargée. Elle tutoie l’Histoire sans puer la naphtaline. En tout cas, c’est particulièrement vrai dans Le Bon sens, que je vous présente ici, comme dans Le Bon coeur, qui le précédait. (Les deux romans peuvent se lire indépendamment, dois-je le préciser.)

Jeanne d'ArcJeanne d’Arc ne m’a jamais particulièrement fasciné (même si je la plains beaucoup, la pauvre, d’avoir été récupérée par un borgne éructant dont les idées politiques sont diamétralement opposées aux siennes), et le XVème siècle est une période de notre Histoire dont j’ignore à peu près tout, de même que la Guerre de Cent ans. Trop lointains et lacunaires souvenirs d’école…
J’ai donc, grâce à ce roman, appris et découvert beaucoup de choses, que le texte m’a donné envie d’approfondir hors de ses frontières. Michel Bernard, dont le travail de documentation est irréprochable, restitue l’époque, les acteurs de ce temps, mais aussi les décors, les villes, et les enjeux politiques, avec une grande clarté, sans fanfreluches ni dentelles superflues. Une apparente simplicité qui n’est due qu’à la puissance de son écriture, à l’émotion qui la véhicule, et à sa curiosité pour ses personnages, le Roi Charles VII en tête. Des hommes et des femmes qu’on pourrait craindre figés dans leur lointain passé, mais que le romancier rend accessibles, compréhensibles, tout simplement humains.

Charles VII par Jean Fouquet

Charles VII par Jean Fouquet

Pour être parfaitement honnête, n’aurais sans doute pas lu Le Bon Sens si je n’avais pas déjà connu le nom de Michel Bernard. Je l’avais découvert il y a quelques années avec un autre roman magnifique, Les forêts de Ravel, qui s’intéressait au célèbre compositeur du Boléro. C’est ce qui m’a incité à lui faire confiance pour ce nouveau livre, alors même que je l’aurais sans doute manqué sans son nom sur la couverture.
Si jamais, donc, ces quelques mots ont pu titiller votre curiosité, et même si le sujet du livre ne vous passionne pas tant que cela… laissez une chance à ce roman. Une très belle surprise est toujours possible.

Bernard - Le bon coeurN.B.: Le Bon Coeur, roman qui relatait la vie fulgurante de Jeanne d’Arc, vient de sortir dans la Petite Vermillon, collection de poche des éditions de La Table Ronde.


Lecture en cours : « Le Monde n’existe pas »

Ethan et Clara sont de bons personnages : un bon Américain, au parcours exemplaire, se révèle le meurtrier d’une belle jeune fille à l’innocence saccagée, le tout dans une petite ville de province dont on aime imaginer la paix et la sécurité. Il s’agit maintenant de susciter la tempête des passions par la construction d’une intrigue simple, ressassée à chaque instant du jour et de la nuit, enrichie de temps en temps d’un minuscule démenti et soutenue par deux ou trois scoops qui viendront relancer la pitié et la terreur. (…)

J’ai regardé la télé, j’ai écouté la radio, j’ai lu les journaux et je suis allé sur les sites. J’ai lu, entendu, amassé des informations. J’ai été frappé par la vacuité des propos et des images, comme je l’avais été dès la première nuit devant la télé : à l’évidence, s’il fallait bien nourrir l’immense tube à déverser l’information, il n’y avait en réalité aucun fait nouveau. Dans ces cas-là, d’ordinaire, la nouvelle se tarit d’elle-même, non parce qu’elle aurait perdu en importance mais que le tube n’a pas assez de substance pour se perpétuer. C’est une sorte de ver énorme, presque hideux dans sa voracité monotone et robotique, à toute heure du jour et de la nuit. S’il est vrai que la curiosité est une des passions humaines, le ver en est l’exact opposé : il n’est pas là pour renseigner mais pour se régénérer dans le mouvement infini de sa dévoration. Sur les plateaux se sont succédé sociologues, psychiatres, criminologues, bavards, les bouches à tout faire du ver universel. Maquillés, rajeunis, bien habillés, la parole confiante et assurée, contents d’eux-mêmes, ils n’ont rien dit : ils ont nourri le ver. (…)

Même le Président des États-Unis a écrit un tweet : « Pitié et miséricorde pour Clara Montes, fureur et châtiment pour le meurtrier qui souille notre communauté. »
Et aussitôt le tweet a été commenté par des millions d’autres tweets, analysé à la radio et à la télé, répercuté par l’immense et folle caisse de résonance du monde. L’épuisante société du bavardage. »

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Le Monde n’existe pas
Fabrice Humbert
Éditions Gallimard, 2020

Chronique à suivre de cette lecture stimulante