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2021 : premiers regards

Depuis longtemps, j’ai tendance à préférer la rentrée littéraire de janvier à celle de septembre. Dégagée des enjeux imposés par les prix d’automne, moins médiatisée peut-être, elle s’étale plus dans le temps (on dit rentrée de janvier, mais en réalité les parutions importantes s’enchaînent chaque mois, de janvier à mai) et laisse plus de place aux textes, aux découvertes, et aussi au temps long.
Un peu moins submergés, les libraires auront en effet davantage l’opportunité de laisser leur chance à certains livres qui, balancés dans le maelström de septembre, seraient sans doute passés inaperçus, ou auraient trop vite disparu des bonnes places sur les tables pour espérer avoir la vie qu’ils méritaient.

Mes premières lectures confirment largement cette tendance. Sur quatre livres lus depuis fin décembre, trois coups de cœur (dont, fait encore plus rare, deux chez le même éditeur) ! En attendant les chroniques, voici leurs trombines et un bref résumé :

Nos corps étrangers, de Carine Joaquim (Manufacture de Livres, 7 janvier)

PREMIER ROMAN. Élisabeth, Stéphane et leur fille Maëva quittent Paris pour s’installer dans une grande maison, loin du tumulte de la ville. Le couple est persuadé de parvenir à prendre un nouveau départ en oubliant les blessures et les trahisons. Pourtant c’est loin du foyer que chacun trouve une nouvelle raison de vivre.

Les orages, de Sylvain Prudhomme (L’Arbalète Gallimard, 7 janvier)

NOUVELLES. Sylvain Prudhomme explore ces moments où un être vacille, où tout à coup il est à nu. Heures de vérité. Bouleversements parfois infimes, presque invisibles du dehors. Tourmentes après lesquelles reviennent le calme, le soleil, la lumière.

La République des faibles, de Gwenaël Bulteau (Manufacture de Livres, 4 février)

PREMIER ROMAN – POLAR. Le 1er janvier 1898, à Lyon, un chiffonnier découvre le cadavre d’un enfant sur les pentes de la Croix-Rousse. Il était recherché depuis plusieurs semaines par ses parents. Le commissaire Jules Soubielle est chargé de l’enquête dans une ville en proie à de fortes tensions, entre nationalisme, antisémitisme exacerbé par l’affaire Dreyfus et socialisme naissant.


Et pas mal d’autres envies encore – et comme d’habitude, il va falloir faire des choix, et laisser passer certains titres, hélas…
Vous trouverez ci-dessous un premier aperçu en images, survol non exhaustif (qui correspond pour l’essentiel aux textes dont je dispose déjà) et sans ordre particulier, pour le seul mois de janvier.

Littérature francophone

L’Ami, de Tiffany Tavernier (Sabine Wespieser, 7 janvier)

Un samedi matin comme un autre, Thierry entend des bruits de moteur inhabituels tandis qu’il s’apprête à partir à la rivière. La scène qu’il découvre en sortant de chez lui est proprement impensable : des individus casqués, arme au poing, des voitures de police, une ambulance. Tout va très vite, et c’est en état de choc qu’il apprend l’arrestation de ses voisins, les seuls à la ronde. Quand il saisit la monstruosité des faits qui leur sont reprochés, il réalise, abasourdi, à quel point il s’est trompé sur Guy, dont il avait fini par se sentir si proche.

Presqu’îles, de Yan Lespoux (Agullo Court, 21 janvier)

Lancement de la collection de textes courts des éditions Agullo avec ce recueil d’histoires signé par un excellent blogueur polar.
Des tranches de vie saisies au vol, tour à tour tragiques et cocasses, brossant le portrait de personnages attachés de gré ou de force à un territoire, les landes du Médoc.

La Vengeance m’appartient, de Marie Ndiaye (Gallimard, 7 janvier)

Susane, avocate, se retrouve en charge de la défense de la femme de son ancien amour de jeunesse, jugée pour avoir noyé leurs trois enfants. Fascinée par cette sombre affaire, elle découvre peu à peu le vrai visage de cet homme dont son père soutient qu’il abusa d’elle quand elle avait 10 ans, une histoire dont elle ne garde aucun souvenir.

Vivonne, de Jérôme Leroy (La Table Ronde, 7 janvier)

Paris, 2026. Un typhon que nul n’a vu venir se déchaîne sur la capitale. Alexandre Garnier, éditeur, assiste au spectacle de désolation. Il est saisi d’une crise d’angoisse qui réveille le souvenir d’Adrien Vivonne, poète et ami d’enfance disparu mystérieusement depuis 2012. En 2030, le pays est aux mains de milices tandis qu’Alexandre est à la recherche de son ami dont il retrace le parcours.

La Soutenance, d’Anne Urbain (éditions de l’Olivier, 14 janvier)

PREMIER ROMAN. Antoine et Dan sont deux frères que tout oppose. Le premier est constamment freiné par ses doutes alors que le second affirme clairement sa volonté de dominer les autres. Leur rapport de force s’inverse lorsque Dan, ivre, révèle un secret qui expose ses faiblesses et qu’Antoine tente de le protéger.


Littérature étrangère

Un papillon, un scarabée, une rose, d’Aimee Bender (L’Olivier, 7 janvier)
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy)

Francie a huit ans quand la dépression de sa mère, Elaine, vient bouleverser à jamais son existence. Recueillie par son oncle et sa tante, Francie grandit entourée d’affection auprès de sa cousine Vicky. Malgré tout, elle vit une jeunesse singulière, détachée du réel, habitée par la peur de la folie. Mère et fille tracent dès lors leur chemin : l’une survit, l’autre se construit en s’efforçant de « ralentir le monde » et de sonder ses souvenirs d’enfance.
Mais comme toujours dans les romans d’Aimee Bender, la fantaisie règne : un insecte décorant un abat-jour prend vie puis s’échappe, une fleur brodée sur un rideau tombe au sol, bien palpable… L’imaginaire devient le lieu le plus propice à la découverte de vérités profondes.

Le Grand jeu, de Graham Swift (Gallimard, 7 janvier)
(traduit de l’anglais par France Camus-Pichon)

1959, Brighton. Chaque soir, le maître de cérémonie Jack Robins, Ronnie Deane alias Pablo le Magnifique et l’assistante Evie White proposent un spectacle de variété aux vacanciers. Pourtant, rien ne destinait Ronnie à devenir magicien. Pour le protéger des bombes allemandes, sa mère le confie aux Lawrence, un couple âgé. Dans leur propriété de l’Oxfordshire, il découvre l’art de la magie.

Analphabète, de Mick Kitson (Métailié, 28 janvier)
(traduit de l’anglais (Écosse) par Céline Schwaller)

Elle n’est jamais allée à l’école. Elle se débrouille avec les nombres, elle sait faire sa signature. En fait, elle sait faire tout un tas de signatures en fonction de ce qu’elle signe. Son père lui a aussi appris à ne rien vouloir de matériel, mais, sur ce coup-là, il n’a pas réussi. Elle adore le luxe. Elle arnaque, vole et fuit. Les hommes riches et naïfs sont sa proie de prédilection. Mary a du métier et sait effacer ses traces. Mais cette fois c’est Jimmy Shaski, un jeune homme débrouillard, son fils, qui est à ses trousses. Ainsi que Julie Jones, la flic tenace.

L’Usine, de Hiroko Oyamada (Christian Bourgois, 14 janvier)
(traduit du japonais par par Silvain Chupin)

Deux hommes et une femme trouvent un emploi à l’Usine, un gigantesque complexe industriel. Le premier étudie les mousses pour végétaliser les toits, le deuxième relit et corrige des textes divers et la troisième est préposée à la déchiqueteuse. La monotonie de leur emploi les frappe mais ils n’ont pas d’autres options pour gagner leur vie et ils sont prêts à accepter beaucoup de choses.

Une suite d’événements, de Mikhaïl Chevelev (Gallimard, 7 janvier)
(traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs)

PREMIER ROMAN. Grand reporter, Pavel Volodine est spécialiste des conflits interethniques dans la Fédération de Russie. Menant désormais une vie rangée, il est surpris d’être contacté par la police, qui requiert ses services sur une prise d’otages dans une église, qu’un homme nommé Vadim menace de faire sauter. Or Pavel a connu le terroriste lors d’un reportage. Il se retrouve à négocier avec lui.

Casa Triton, de Kjell Westö (Autrement, 13 janvier)
(traduit du suédois par Anna Gibson)

Sur un archipel d’Helsinki, le célèbre chef d’orchestre Thomas Brander se fait construire une somptueuse résidence secondaire appelée la Casa Triton, en référence à l’intervalle du diable, un accord de notes dissonant autrefois interdit. Il sympathise avec son voisin Lindell, un guitariste sans talent hanté par la mort de sa femme, qui l’aide à trouver sa place dans ce village insulaire.


Polar, roman noir

Cimetière d’étoiles, de Richard Morgiève (Joëlle Losfeld, 7 janvier)

États-Unis, 1962. Rollie Fletcher et Will Drake, agents de police corrompus, poursuivent l’assassin d’un Marine. Sur fond de guerre du Vietnam, d’assassinat du président Kennedy, de Dexamyl et d’alcool, leur enquête les confronte à une affaire d’Etat dont ils ne sortent pas indemnes.

Les jardins d’Éden, de Pierre Pelot (Série Noire, 14 janvier)

Après une vie difficile, Jipé Sand est revenu à Paradis, dans la ville et la maison de son enfance pour se rétablir et retrouver sa fille Annie, dite Na, qui semble avoir disparu depuis des mois. Mais à Paradis, se trouve aussi le bois où a été retrouvé le corps à moitié dévoré de Manuella, la fille de Virginia et amie de Na. Jipé veut maintenant comprendre ce qui s’est passé.

Bluebird, Bluebird, d’Attica Locke (Liana Levi, 14 janvier)
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch)

Darren Mathews, un des rares rangers noirs du Texas, est suspendu en attendant un jugement. Il accepte une enquête officieuse pour un de ses amis du FBI. Il se rend dans un hameau du comté de Shelby où deux cadavres ont été trouvés dans le bayou, celui d’un avocat noir de Chicago et celui d’une jeune fille blanche. Il règne un climat raciste en ville aux prises avec une fraternité aryenne.

Traverser la nuit, d’Hervé Le Corre (Rivages, 20 janvier)

Louise, la trentaine, a depuis la mort de ses parents sombré dans la drogue et l’alcool. Aujourd’hui, elle vit seule avec son fils Sam, 8 ans. Un jour, elle est rouée de coups par son ancien compagnon qui la laisse pour morte. L’affaire est alors confiée au groupe dirigé par le commandant Jourdan. Parallèlement, les enquêteurs sont confrontés à un dangereux tueur de femmes.

La Face nord du cœur, de Dolores Redondo (Série Noire, 28 janvier)
(traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet)

Amaia Salazar intègre l’équipe de l’agent Dupree qui traque un tueur en série. Il a détecté en elle une intuition singulière qui fait défaut aux autres enquêteurs. Alors que l’ouragan Katrina dévaste le sud des États-Unis, un homme, dit le Compositeur, laisse un violon sur chaque lieu de ses meurtres, qu’il réalise toujours lors de grandes catastrophes.


COUP DE COEUR : La Note américaine, de David Grann

Au début des années 1920, aux États-Unis, la plupart des Indiens ayant survécu aux exterminations méthodiques des colons sont parqués dans des réserves. Tous, à vrai dire, sauf ceux de la tribu Osage. Après avoir été repoussé de leurs territoires d’origine au fil des années, ils ont fini par accepter l’offre de terres arides et minérales au fin fond de l’Oklahoma. Un cadeau à double tranchant pour ceux qui ont condescendu à leur faire ce présent qu’ils pensaient misérable : le sous-sol s’est révélé extraordinairement riche en pétrole, assurant la fortune des Osages qui en avaient la propriété exclusive.
Une telle situation ne pouvait évidemment pas plaire à tout le monde.

Un jour, deux membres de la tribu disparaissent. On retrouve la femme abattue d’une balle dans la tête. S’ensuivent des empoisonnements, l’explosion d’une maison, d’autres disparitions, d’autres meurtres. La terreur s’empare des Osages, ces Indiens qui vivent comme des colons – voire mieux que la plupart d’entre eux, puisqu’ils ont même des domestiques blancs… Un affront insoutenable pour certains. Les premières enquêtes sont bâclées, à tel point que le gouvernement fédéral se voit obligé d’intervenir. Un jeune homme de 29 ans, à la tête du BOI (Bureau Of Investigation), est chargé des investigations. Il s’appelle J. Edgar Hoover, il est assoiffé de pouvoir, et voit dans cette terrible enquête l’occasion de parvenir à ses fins.
Tout est en place pour l’un de ces grands drames qui nourrissent la terre américaine de sang et de violence.

Grann - Note américaineC’est cette histoire ahurissante que David Grann, journaliste au New Yorker, narre ici par le détail. Et le résultat est exceptionnel à tous les titres. La Note américaine est avant tout d’une rigueur et d’une richesse documentaire formidables. Fouillant dans toutes les archives disponibles, suivant sur le terrain la piste des descendants des victimes comme des coupables, Grann s’attache à dresser le tableau le plus complet possible, et y parvient d’une manière magistrale. Même sans être familier avec l’Histoire américaine, on comprend tout, on saisit tout, et on apprend énormément de choses, en commençant par le parcours singulier de la tribu Osage qu’il faut bien maîtriser pour capter la suite de l’affaire.
David Grann du reste ne s’en tient pas à la seule restitution du drame, il va plus loin en intervenant dans le récit, pour ouvrir de nouvelles portes, élargir les perspectives de son histoire, et interroger la nature même de son pays, dont il est toujours utile de rappeler que ses racines baignent abondamment dans le sang.

La Note américaine est aussi un livre captivant – pour reprendre un cliché vieux comme le crime, il se dévore comme le meilleur des polars. Sauf que tout est vrai, bien entendu. Ce qui rend le récit encore plus fort, plus glaçant ; ce qui permet à David Grann de toucher au plus juste et au plus profond des âmes, que ce soit pour restituer la terreur des victimes ou l’horrifiante noirceur des meurtriers ou de leurs commanditaires. Le journaliste maîtrise l’art du romancier pour mener son histoire à un rythme implacable qui brise toute tentation de lâcher prise. J’insiste sur ce point, car la nature seule du récit suffit à justifier de s’y plonger ; mais la virtuosité littéraire mise en œuvre par Grann, restituée par la traduction puissante de Cyril Gay, participe largement de l’enthousiasme qui naît au fil des pages.

On peut comprendre que la parution l’année dernière aux États-Unis de la Note américaine ait secoué l’opinion publique outre-Atlantique. Ils n’ont d’ailleurs pas fini d’en entendre parler, car Martin Scorsese s’est emparé du livre et travaille en ce moment même à son adaptation sur grand écran. Un signe, parmi d’autres, de l’importance du travail de David Grann, que je vous invite ardemment à découvrir, tout en remerciant les éditions Globe de nous en avoir offert aussi vite la lecture.

La Note américaine, de David Grann
(Killers of the Flower Moon, traduit de l’américain par Cyril Gay)
Éditions Globe, 2018
ISBN 978-2-211-23289-0
366 p., 22€


Ils savent tout de vous, de Iain Levison

Signé Bookfalo Kill

On a tous rêvé, un jour ou l’autre, de percevoir les pensées des autres. Une chimère, bien sûr, la télépathie n’existe pas.
Ah bon ?!? Hé bien, allez dire ça à Jared Snowe ! Certes, depuis qu’il entend des voix dans la tête de n’importe qui se trouvant à proximité de lui, il est passé du statut d’obscur policier du fin fond du Michigan à celui de super-flic, capable de deviner le mensonge chez ceux qu’il arrête aussi facilement que s’ils lui présentaient spontanément des aveux complets. Pratique, dans son métier, oui… mais dans la vie de tous les jours, ce n’est pas drôle tous les jours.
Ah oui, tant que vous y êtes, causez-en aussi à Brooks Denny. A part plumer d’autres détenus au poker, à quoi ce « don » pourrait bien lui servir, lui qui attend son exécution dans le couloir de la mort parce qu’il a tué un flic ?
C’est sans compter, bien sûr, sur cette jolie diablesse de Terry Dyer, sortie de nulle part (c’est-à-dire d’un service très secret des autorités américaines) et visiblement fort bien renseignée sur cette histoire de télépathie. Après, n’allez pas imaginer que la rencontrer et se mettre à son service sera forcément une bonne nouvelle, hein…

Levison - Ils savent tout de vousC’est mon premier Iain Levison (oui oui, je sais, honte sur ma tête, je n’ai pas encore lu Un petit boulot…) et, si ce n’est peut-être pas son plus ambitieux, d’après ce que je sais de son œuvre, je me suis tout de même régalé avec ce roman mené tambour battant. Maître conteur, Levison emballe son histoire du début à la fin, sans temps mort ni fioriture, en suivant le schéma le plus simple mais le plus efficace qui soit : alterner son récit entre deux lignes principales, l’une suivant Brooks Denny, l’autre Jared Snowe – et, au milieu, redoutable et agréablement détestable, l’agent Terry Dyer, aussi canon qu’elle est dénuée d’empathie, aussi enjôleuse que perverse ; bref, le genre de personnage qu’on adore !

Si le suspense bat son plein, Levison le pointille d’humour subtil, et surtout le met au service d’une intrigue qui mitraille allègrement notre société de tout-surveillance, où Internet et les téléphones portables sont devenus les premiers réseaux d’espionnage mondial. Ils savent tout de vous, clame le titre français, plus explicite que le Mindreader original – le « ils » désignant moins les deux pauvres héros du roman, Snowe et Denny, plutôt embarrassés de leur pouvoir, que ceux qui les manipulent et nous traquent, tous autant que nous sommes, à travers les outils les plus familiers de notre vie quotidienne. Big Brother is watching you – again and again… Le propos de George Orwell n’a jamais été autant d’actualité, hélas.

Iain Levison ne martèle pas pour autant son propos ni ne se pose en donneur de leçon. Ils savent tout de vous est avant tout un polar solide, enlevé et amusant, comptant sur ses personnages et son rythme d’enfer pour vous hypnotiser. Et autant vous le dire, ça marche à fond !

Ils savent tout de vous, de Iain Levison
(Mindreader, traduit de l’américain par Fanchita Gonzalez Batlle)
Éditions Liana Levi, 2015
ISBN 978-2-86746-792-9
232 p., 18€


La Comédie des menteurs, de David Ellis

Signé Bookfalo Kill

Je veux aujourd’hui vous parler d’une rareté, à tous points de vue. D’abord parce que, si ce roman est toujours disponible, vous aurez du mal à le trouver en librairie, sachant qu’il est sorti en 2007, qu’il n’a connu qu’un succès d’estime (manière polie de dire qu’il n’a pas très bien marché) et qu’il n’est encore jamais paru en poche.
Rareté ensuite et surtout, pour sa construction très particulière, qui lui donne tout son intérêt… Mais je vais y revenir.

Quelques mots de l’histoire, que j’emprunte pour une fois à la présentation de l’éditeur : la Comédie des menteurs est l’histoire d’une femme, Allison Pagone, qui passe en jugement pour meurtre. Prise entre deux feux, un procureur qui veut l’envoyer dans le couloir de la mort et une agente du FBI qui pense pouvoir l’utiliser contre sa famille pour déjouer un complot terroriste, Allison ne pense qu’à une seule chose : protéger sa fille et son ex-mari, qui semble pourtant avoir des choses à se reprocher.

Ellis - La Comédie des menteursOk, là je lis dans vos pensées : avec un résumé pareil, qu’est-ce que ce roman peut bien avoir de remarquable ? La réponse est simple, je l’ai évoquée ci-dessus, c’est sa construction qui fait la différence. En effet, la Comédie des menteurs est intégralement racontée à l’envers. Pour le dire autrement, on commence par le dernier chapitre (à savoir, en plus, la mort de l’héroïne…) et on termine par le premier.
Le procédé n’est certes pas nouveau, notamment au cinéma (cf. par exemple Memento de Christopher Nolan). Il n’en demeure pas moins rare, et demande une virtuosité exceptionnelle de la part de l’auteur, en même temps qu’un effort supplémentaire de la part du lecteur. Mine de rien, il faut quelques chapitres, et donc un peu d’acharnement, pour habituer notre cerveau à cette lecture à rebours.

Néanmoins, une fois que c’est le cas, quel bonheur ! Les gros lecteurs de polars devraient notamment y trouver leur compte, tant cette idée renouvelle le plaisir du suspense. Quoi qu’il arrive, quoi que vous croyiez deviner, vous finirez toujours par être pris de court à un moment ou à un autre.
David Ellis exploite de façon miraculeuse toutes les possibilités qu’offre cette structure, multipliant les fausses pistes, les chausse-trapes et les rebondissements, sans jamais négliger la profondeur et la complexité de ses personnages (notamment les deux femmes au centre de l’histoire, l’écrivain Allison Pagone et l’agent du FBI Jane McCoy), ni l’incroyable densité de l’intrigue.
D’ailleurs, si la forme est primordiale, le fond est moins bateau et superficiel que le résumé ci-dessus semble le suggérer. Pensez plutôt au titre du roman et songez au festival de manipulation qu’il promet. Ellis nous immerge dans l’enquête du FBI, convoque une intrigue sur fond de terrorisme sans tomber dans la caricature, tout en livrant des développements passionnants sur le lobbying, une pratique typiquement américaine dont l’auteur dévoile les rouages complexes avec aisance.

Bref, la Comédie des menteurs est une tuerie totale, d’une maîtrise absolue jusqu’à la conclusion (enfin le début, devrais-je plutôt dire), où tout finit par se remettre en place. Bluffant, Mr Ellis, ce moment de lecture purement jouissif !

La Comédie des menteurs, de David Ellis
Traduit de l’américain par Patrice Carrer
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2007
ISBN 978-2-07-077481-4
441 p., 22,90€

Pour faire plus court, lire par exemple l’avis de Nico, le taulier de l’excellent site Polars Pourpres.
Et si vous hésitez toujours, vous pouvez jeter un œil au début animé sur le forum du même site, où les avis plus contrastés vous éclaireront peut-être : http://rivieres.pourpres.net/forum/viewtopic.php?t=1434


L’Origine du silence, de Jed Rubenfeld

Signé Bookfalo Kill

Avez-vous déjà entendu parler de l’obusite ? Saviez-vous que, durant la Première Guerre mondiale, Marie Curie avait financé des petits véhicules, conduits par certaines de ses collaboratrices – surnommées les “petites Curie” –, transportant des instruments de radiologie afin d’aider les chirurgiens à mieux opérer les blessés ? Non, moi non plus. Cela fait partie des nombreuses choses que l’on apprend au détour des pages de L’Origine du silence, thriller historico-psychologique aussi instructif que palpitant.

New York, 1920. La Première Guerre mondiale est passée par là, changeant à jamais la face du monde. Ancien disciple de Freud, Stratham Younger est revenu de tout : de la psychanalyse, en laquelle il ne croit plus, comme des champs de bataille français, où il s’est brillamment illustré en tant que médecin. Il en a aussi ramené Colette, une jeune scientifique française, élève de Marie Curie, et son petit frère Luc, un garçon de dix ans atteint d’aphasie.
En compagnie de Colette et de l’inspecteur Littlemore, Younger est témoin d’un terrible attentat, l’explosion d’une charrette piégée juste devant Wall Street, au moment où les employés du célèbre quartier des finances envahissent les rues pour aller déjeuner.
C’est le début d’une enquête complexe – dont je ne dirai rien de plus, parce que ce serait trop long, sans parler de vous gâcher le plaisir de cet excellent polar.

Sérieusement documenté, Rubenfeld ne cède jamais à la facilité des clichés, toujours risquée quand on mêle l’Histoire à un roman, et nous entraîne de Washington et ses sombres arcanes du pouvoir, à l’Autriche – où l’on retrouve l’incontournable Freud – en passant par la France. Son travail de reconstitution est aussi solide que discret, l’auteur privilégiant sans cesse l’avancée de son intrigue à la tentation d’étaler ses connaissances, mais usant avec intelligence de ces dernières pour développer son histoire. Une réussite digne de Caleb Carr, auteur de la référence en matière de thriller psychologique : L’Aliéniste, et dont Rubenfeld apparaît comme le meilleur héritier.

Puis l’on retrouve avec plaisir son ton si particulier, avec ses petites touches d’humour et de légèreté toujours bienvenues, dont l’inspecteur Littlemore est l’incarnation parfaite. Débarqué presque en catimini au milieu de L’Interprétation des meurtres 1, avant d’en devenir le personnage le plus marquant, il trouve ici une place digne de son envergure. A ses côtés, les autres personnages, anciens ou nouveaux, héritent tous de personnalités – attachantes, mystérieuses ou répugnantes – qui donnent envie de les retrouver au fil des pages.
Pages que l’on tourne à grande vitesse jusqu’à la fin et sa cascade de révélations, certaines parfois osées… Mais qu’importe, car Rubenfeld ne dépasse jamais les bornes de l’improbable, et son talent est tel que tout passe.

Bon, sinon, vous avez compris que c’était un coup de cœur, oui ? Sachant qu’en plus, on peut lire ce roman sans avoir lu le précédent, vous n’avez plus aucune excuse, foncez !

L’Origine du silence, de Jed Rubenfeld
Éditions Fleuve Noir
ISBN 978-2-265-09253-2
568 p., 20,90€

1 Dans l’Interprétation des meurtres, Stratham Younger, jeune psychiatre disciple de Freud, avait l’honneur de recevoir son mentor lors de l’unique visite que ce dernier fit aux Etats-Unis, en 1909, accompagné de Carl Jung. Alors au début d’une dispute intellectuelle qui les verraient devenir penseurs ennemis un peu plus tard, les deux éminents psychanalystes se retrouvaient mêlés à une sordide affaire de meurtres, où leurs talents s’avéraient précieux pour aider à la résolution de l’enquête menée par l’iconoclaste inspecteur Littlemore.

 

On en discute ici : Rivières Pourpres, le forum du site Polars Pourpres