Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Point cardinal, de Léonor de Récondo

Les bonnes intentions ne donnent pas toujours de bons résultats. C’est sans doute la leçon à tirer de la lecture du nouveau roman de Léonor de Récondo, dont j’avais adoré Pietra Viva et apprécié Amours (en dépit d’une fin moyenne), mais dont ce Point cardinal m’a quelque peu déboussolé.

Heureux en mariage avec Solange depuis vingt ans, père de deux adolescents, un garçon de quinze ans et une fille de treize, reconnu dans son métier, Laurent a le profil parfait de l’homme épanoui à qui tout réussit. Pourtant, une faille ouverte en lui depuis l’enfance s’élargit sans cesse au point d’envahir son esprit sans répit : Laurent se sent femme, au plus profond de son être. En cachette de sa famille, il se rend régulièrement dans une boîte de nuit où il devient Mathilda, blonde flamboyante qui assume une féminité exacerbée.
L’inévitable finit par se produire : Solange découvre son secret. Loin de le réfréner, Laurent y voit le signe qu’il doit assumer au grand jour la femme qu’il est. Au risque de tout briser autour de lui…

Récondo - Point cardinalJe suis sincèrement curieux de savoir comment le livre va être reçu par la communauté transsexuelle, si ceux qui sont concernés au premier chef par ce sujet se retrouveront dans ce roman.
Honnêtement, j’ai quelques doutes. Car la vision qu’offre Léonor de Récondo du choix de Laurent me paraît globalement trop angélique pour être crédible. Certes, son héros-héroïne se heurte parfois à l’incompréhension, au rejet violent de son fils aîné, au regard méprisant d’un thérapeute ne voyant en lui qu’un névrosé ; mais dans l’ensemble, son parcours est moins semé d’embûches que d’encouragements, de soutiens, qui vont l’aider à franchir le pas et à s’assumer complètement. Cela paraît trop facile, surtout dans notre société moderne où, nous le savons tous, les questions de sexualité et d’identité se heurtent à de terrifiantes réactions dès lors que l’on s’écarte de la « norme » papa-maman.

Pire, en suivant Laurent pas à pas, en le cernant d’une focale serrée, j’ai eu le sentiment que la romancière en avait dressé involontairement le portrait d’un égoïste, peu soucieux des souffrances de ses proches, uniquement obnubilé par sa volonté d’assumer son être profond.
Cette dimension familiale de la problématique est soit trop sous-traitée pour que le roman ne paraisse pas bancal, incomplet ; soit trop béatement optimiste, avec l’engagement de Claire, la fille de 13 ans, qui décide d’écrire un article dans le journal du collège pour faire comprendre aux autres la différence de son père – un traitement certes touchant, mais gentiment naïf et aussi prévisible que la réaction virilement violente du fils aîné (âgé de 15 ans et forcément fan de foot).

Là où sa simplicité s’accordait joliment aux cadres historiques des livres précédents, le style dépouillé de Léonor de Récondo crée parfois des appels d’air dans la narration et menace de platitude certains dialogues qui sonnent soap opera d’une manière décevante ; au point qu’on a parfois l’impression de lire l’un de ces téléfilms un peu niais que pourrait diffuser M6 un après-midi de jour férié.
Pour autant, Point cardinal est fluide, rythmé, et se lit facilement. Trop, peut-être, puisqu’il manque des aspérités sur lesquels accrocher les réflexions du lecteur, ses doutes, ses questionnements. Une relative déception pour moi, même si je sais que le choix de Léonor de Récondo de tendre vers l’espoir et le lumineux, choix de tolérance assumée, saura plaire à nombre de lecteurs.

Point cardinal, de Léonor de Récondo
Éditions Sabine Wespieser, 2017
ISBN 978-2-84805-226-7
232 p., 20€

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A première vue : la rentrée Sabine Wespieser 2017

Comme l’année dernière, Sabine Wespieser aligne trois auteurs sur la ligne de départ, deux Françaises (oui, que des dames) et un Indonésien. Trois écrivains déjà publiés par cette formidable petite maison, qui confirme sa solidité, sa régularité et son sens de la prise de risque littéraire. Même si cela peut malheureusement déboucher sur un échec…

Récondo - Point cardinalDÉBOUSSOLÉ : Point cardinal, de Léonor de Récondo (lu)
La jeune romancière poursuit son travail d’exploration en matière d’identité sexuelle et personnelle. Après Amours, où elle narrait la passion au début du XXème siècle entre une femme de la bourgeoisie provinciale et sa servante, voici qu’elle aborde la question de la transsexualité. Après avoir mené des années de vie tranquille avec son épouse et leurs deux enfants, Laurent se travestit et découvre qu’il se sent mieux dans ces atours féminins. Commence alors le long chemin de la révélation et de l’acceptation…
Léonor de Récondo est sûrement sincère et pleine de bonnes intentions, mais son traitement de ce sujet paraît au final trop enthousiaste et angélique pour être crédible. Une relative déception.

Richeux - Climats de FrancePILIERS DE LA TERRE : Climats de France, de Marie Richeux
Climat de France, c’est le nom d’un bâtiment construit par Fernand Pouillon à Alger. En le découvrant en 2009, Marie est saisie d’un bouleversement qui la renvoie à son enfance, incarnée par l’immeuble où elle grandi à Meudon-la-Forêt, conçu par le même architecte. Entre ces deux lieux, entre ces différentes époques, elle se met alors à tisser des liens au fil de différentes histoires qui se répondent. C’est l’un des nombreux romans où il sera question d’Algérie en cette rentrée, par un effet de concomitance qui, pour une fois, ne répond à aucune célébration particulière.

Kurniawan - Les Belles de HalimundaWALKING DEAD : Les Belles de Halimunda, d’Eka Kurniawan
(traduit de l’indonésien par Étienne Naveau)
Une femme sort de sa tombe 21 ans après sa mort, et traverse la ville d’Halimunda, où elle exerça le plus vieux métier du monde, pour retrouver la dernière de ses quatre filles. Après avoir mis au monde les trois premières, dont la beauté sidérante leur avait valu de nombreuses souffrances, Dewi Ayu avait émis le vœu que sa dernière-née fût laide. Elle avait été exaucée, mais cela n’empêche pas la jeune femme d’être courtisée par un homme mystérieux – et c’est cet événement qui convainc Dewi de revenir d’entre les morts.
En remontant le temps, c’est l’occasion de parcourir un siècle d’histoire indonésienne, de la domination néerlandaise à l’indépendance en passant par la terrible dictature de Soeharto. Deuxième roman de Kurniawan à paraître en France, après L’Homme-Tigre, mais son premier dans l’ordre d’écriture.


A première vue : la rentrée Sabine Wespieser 2016

Pour cette rentrée littéraire d’automne, Sabine Wespieser propose une voix irlandaise incontournable et deux francophones aux univers aussi barrés qu’ambitieux. Aucune facilité en vue donc, ce qui n’est pas une surprise pour qui connaît l’exigence et la singularité d’une des éditrices les plus attachantes de France.

O'Brien - Les petites chaises rougesLE CHANT DU BOURREAU : Les petites chaises rouges, d’Edna O’Brien
La vénérable romancière irlandaise (85 ans) revient avec un roman très attendu – et déjà très apprécié par ses premiers lecteurs en avant-première. Dans un petit village d’Irlande, Fidelma tombe amoureuse d’un étranger en provenance du Monténégro, ténébreux et fascinant, qui vient de s’y installer comme guérisseur. Mais l’idylle coupable (Fidelma est mariée) tourne court après l’arrestation de Vladimir Dragan, qui était recherché pour crime contre l’humanité… Dragan est inspiré du terrifiant Slobodan Milosevic, maître d’œuvre des massacres pendant la guerre en Yougoslavie.

Borel - FraternelsTOUS AZIMUTS : Fraternels, de Vincent Borel
Difficile de résumer ce gros roman (560 pages) sans l’avoir lu (et peut-être même après ?), le pitch proposé par l’éditrice étant trop long, bavard et touffu pour espérer en tirer une ligne claire. A première vue, on dirait un roman choral dont tous les personnages entreprennent une course à l’utopie, dans l’espoir de contrecarrer la marche en avant absurde de notre monde vers les injustices et les désastres. Un objet de curiosité, sans aucun doute ; à voir si nous aurons le courage et le temps de nous y plonger…

Mavrikakis - Oscar de ProfundisIL ÉTAIT UNE VILLE : Oscar de Profundis, de Catherine Mavrikakis
La fin du monde est proche. Une pluie glacée s’abat sur les hordes de sans-abri à qui les nantis ont abandonné le centre-ville de Montréal. En cette nuit du 14 au 15 novembre, règne pourtant une effervescence inhabituelle : la rock-star Oscar de Profundis revient dans sa ville natale pour deux concerts exceptionnels. Tandis que le chanteur s’enferme dans une immense villa en attendant l’heure de se produire, une pandémie abat les miséreux et des bandes rivales mettent la vile à sac… La romancière montréalaise s’aventure sur le terrain du post-apocalyptique, décidément en vogue – probablement parce que l’état actuel du monde et sa violence le justifient ?


Une vie entière, de Robert Seethaler

Signé Bookfalo Kill

Une vie entière, c’est l’histoire d’un homme simple. Une histoire ordinaire, avec ses grands drames et ses petits bonheurs qui curieusement s’équilibrent au bout du compte. Cette vie entière, c’est celle d’Andreas Egger, né à l’aube du XXème siècle en ville mais conduit dans les montagnes alors qu’il a environ quatre ans – suite au décès de sa mère, il est alors confié aux soins hélas pas très bons d’un fermier rustre et brutal, qui lui mène la vie dure (au point de le rendre boiteux après une raclée trop violente) et le met au travail dès son plus jeune âge.
Sans se plaindre, Andreas apprend à se servir de ses mains, grandit au contact de la terre, gagne bientôt son indépendance en travaillant pour une entreprise de construction de téléphériques qui amène le progrès au cœur de sa vallée. Il rencontre Marie, l’amour de sa vie – mais la vie est-elle si simple ?…

Seethaler - Une vie entièreLe deuxième roman de l’Autrichien Robert Seethaler est en fait extraordinairement compliqué à résumer tant son histoire est simple. On peut évoquer les différentes étapes de l’existence d’Andreas, son héros, comme j’ai commencé à le faire ci-dessus ; mais c’est le meilleur moyen de passer à côté de la réussite du livre, qui tient à des choses plus subtiles qu’à sa seule « intrigue ». Comme le dit le fondé de pouvoir de l’entreprise des téléphériques à Andreas :

« On peut acheter ses heures à un homme, on peut lui piquer ses journées ou lui voler toute sa vie. Mais personne ne peut prendre à un homme ne serait-ce qu’un seul de ses instants. »

Toute la poésie d’Une vie entière tient dans ces deux phrases. La beauté du roman se cache dans ses interstices, dans ce qu’il dit d’une existence humaine, ses joies infimes, ses plaisirs minimes mais fondateurs, ses peurs et ses chagrins aussi, ses interrogations et ses mystères.
C’est un véritable conte moderne que relate ici Robert Seethaler, parfois teinté de nostalgie, car s’y niche une réflexion légèrement passéiste sur le progrès, un progrès inéluctable que tente d’accompagner Andreas sans jamais le comprendre vraiment. Un progrès, aussi, qui s’oppose au caractère immémorial des montagnes, toujours promptes à rappeler qu’elles étaient là avant nous et qu’elles le seraient encore après nous. La nature est d’ailleurs le deuxième personnage principal du roman, merveilleusement évoquée par Seethaler au fil de quelques images et scènes marquantes par leur simplicité et leur évidence.

Très élégamment traduite par Elisabeth Landes, la langue dépouillée de Robert Seethaler touche au plus juste de l’émotion et raconte Une vie entière comme si nous l’avions tous déjà vécue. Une délicatesse littéraire dans laquelle se lover au coin d’un feu ou sous une couverture moelleuse.

Une vie entière, de Robert Seethaler
(Ein ganzes Leben, traduit de l’allemand (Autriche) par Elisabeth Landes)
Éditions Sabine Wespieser, 2015
ISBN 978-2-84805-194-9
157 p., 18€


A première vue : la rentrée Sabine Wespieser 2015

L’éditrice Sabine Wespieser a pris l’habitude de publier peu mais bien – une coutume qui lui a valu ces derniers mois un prix Fémina pour Yanick Lahens, et le Prix des Libraires pour les formidables Amours de Léonor de Récondo. Elle aborde cette rentrée 2015 avec un seul roman français, à paraître en août, et deux étrangers très dépaysants, l’un pour septembre, l’autre pour octobre. Qui dit mieux ?

Meur - La Carte des MendelssohnCARTOGRAPHIE FAMILIALE : La Carte des Mendelssohn, de Diane Meur
Dans la famille Mendelssohn, on connaît Moses, le philosophe, et Félix, le compositeur. Mais quid de l’homme né entre eux, fils du premier et père du second, que l’Histoire a laissé dans l’ombre ? En s’intéressant à Abraham Mendelssohn, Diane Meur ne se doutait pas qu’elle allait dérouler un arbre généalogique de plus en plus vaste, découvrant des ramifications insoupçonnées qui finissent par faire du roman des Mendelssohn le roman d’une enquête – infinie, comme la vie.
Sur le papier, l’un des livres les plus ambitieux de la rentrée française.

Kurniawan - L'Homme-TigreGROAR : L’Homme-Tigre, d’Eka Kurniawan
(traduit de l’indonésien par Etienne Naveau)
Si vous avez envie de lire un roman indonésien (ce n’est pas si courant), en voici l’occasion. L’histoire d’un homme, Margio, coupable du meurtre d’un notable inoffensif dénommé Anwar Sadat, et qui prétend être possédé par un tigre. Entre tragédie sociale et conte animiste, une curiosité, sans aucun doute.

Seethaler - Une vie entière (pt)ÉTOILE DES NEIGES : Une vie entière, de Robert Seethaler
(traduit de l’autrichien par Elisabeth Landes)
Remarqué l’année dernière avec Le Tabac Tresniek, l’Autrichien Robert Seethaler revient avec le roman d’un homme ordinaire, Andreas Egger, menant sa vie en regardant toujours vers l’avant, qu’il s’agisse de combattre sur le Front de l’Est pendant la Seconde Guerre mondiale, d’échapper à la coupe d’un homme brutal l’ayant élevé à la dure enfant, ou d’accompagner le développement des téléphériques dans les montagnes où il vit. Un livre qui sera sûrement plus gratifiant à lire qu’à résumer (surtout sans l’avoir lu !)


Jackie, de Kelly Dowland

Signé Bookfalo Kill

Voilà un drôle de petit livre. D’abord parce qu’il fait partie des titres inaugurant la collection de poche des éditions Sabine Wespieser, et qu’il en est le seul inédit – un texte d’ailleurs extrêmement atypique chez cette éditrice, on y reviendra un peu plus loin.
Ensuite parce que c’est un journal, tenu en français par une Américaine new yorkaise jusqu’au bout des ongles. Kelly Dowland est une « grande blonde extrêmement bien proportionnée qui joue du tuba », compagne d’un acteur shakespearien et maman d’un petit Elton à la langue bien pendue (comme sa mère). Elle fait corps avec Gros Doré, son instrument fétiche, impose son physique avantageux au milieu des hommes qui l’entourent sans jamais en abuser, élève son fils avec patience et humour, a une ribambelle de copines lesbiennes… Bref, une new yorkaise de cinéma.

Dowland - JackieRien ne la prédisposait à écrire. Sauf que Jackie, sa Grand’Ma adorée, tout juste centenaire, tombe gravement malade. Embolie pulmonaire. A son âge, cela n’annonce rien de bon. Alors Kelly décide de tenir ce journal. Pour évoquer sa grand-mère, bien sûr, belle figure qui lui a transmis beaucoup de sa fougue, peut-être pour conjurer le sort et le retarder un peu ; mais aussi pour raconter sa propre vie et celle de ses proches alors que l’ombre de la mort d’un être cher pèse sur leur existence.

Jackie est tiraillé par ce déchirement fondateur entre la vie et la mort. D’un côté, c’est un petit livre malicieux, coquin, amusant, vivace, rempli de cet optimisme compact dont les Américains ont le secret. On sourit souvent, on s’attendrit, et on s’amuse du ton presque naïf de cette jeune femme dont le français, tout à fait correct, est toutefois loin d’être châtié – et c’est aussi ce qui fait son charme, même si, pour cette raison, la parution de ce livre chez Sabine Wespieser, habituée à publier des romans dont la langue est travaillée, maîtrisée, est assez inattendue.
D’un autre côté, passé l’étonnement des premières pages, on comprend assez vite ce qui a pu toucher l’éditrice dans ce journal. L’émotion très vite s’impose, au détour de quelques mots, esquissée avec sincérité et sobriété, notamment lorsque la mort s’approche à grands pas. Les dernières pages, bien sûr, sont bouleversantes, d’une dignité qui sera familière à tous ceux qui ont perdu des proches, et l’on regrette de quitter Kelly si vite, aussi sûrement qu’elle a regretté de voir partir sa Grand’Ma.

Portrait en creux d’une femme libre, Jackie est un livre plein de force et d’une beauté brute assez rare. Un témoignage de vie à déguster entre rires et larmes.

Jackie, de Kelly Dowland
Éditions Sabine Wespieser, coll. SW Poche, 2015
ISBN 978-2-84805-189-5
94 p., 7€


L’odeur du Minotaure de Marion Richez

Voilà un premier roman bien singulier. Lu rapidement, j’ai eu, en le fermant, une étrange sensation. Ai-je réellement compris ce que je venais de lire?

L'Odeur du MinotaureMarjorie, une toute jeune femme, décide de prendre sa vie en main et plaque son enfance campagnarde et son amoureux plus qu’ambitieux pour enfin s’épanouir. Elle réussit de brillantes études et devient la « plume » d’un ministre. Sans repère, elle collectionne les hommes et les histoires d’amour foireuses jusqu’à ce que sa mère l’appelle. Chose qu’elle n’avait plus fait depuis des mois voire des années. Son père est en train de mourir. Marjorie décide alors de retourner dans cette campagne qui lui fait horreur, dans cette vie d’autrefois. Elle accepte de redevenir la fille de ses parents, le temps d’un dernier adieu. Mais alors qu’elle conduisait, de nuit sur une départementale, elle percute un grand cerf. Et sa vie bascule…

Jusque là, tout va plutôt bien. Le style littéraire utilisé n’est pas ma tasse de thé, mais ça se laisse lire. On se met facilement dans la peau de cette jeune fille esseulée dans la grande ville et ça fonctionne bien. Et puis, à partir de l’accident, j’ai complètement perdu les pédales, tout comme l’héroïne du roman. Si j’ai bien suivi, Marjorie ressentirait en elle les sensations du cerf. Il aurait pris possession de son corps, de son cerveau. Ses perceptions en seraient décuplées et elle en devient complètement folle, d’où son internement en unité psychiatrique. Et elle n’est pas la seule à se sentir folle, parce que la lectrice que je suis n’a strictement rien compris. Était-ce le but? Pourquoi?

Ce roman m’a laissé de marbre et j’ai terminé le roman avec un sacré goût d’inachevé et de déception… mais Marion Richez a un style littéraire intéressant et je suis assez optimiste pour un prochain roman.

L’odeur du Minotaure de Marion Richez
Editions Sabine Wespieser, 2014
9782848051666
122p.; 18€

Un article de Clarice Darling.


A première vue : la rentrée Sabine Wespieser 2014

Entendons-nous bien : un « petit » éditeur est généralement qualifié de cette manière parce qu’il s’agit d’une petite structure, aux moyens économiques modestes, ce qui ne l’empêche pas d’être autrement ambitieux d’un point de vue littéraire – aussi bien par conviction que par la force des choses. Là où Gallimard peut publier vingt romans et en laisser les trois quarts sur le bord de la route, le « petit » éditeur joue à chaque parution, si ce n’est sa survie, au moins son bien-être et son avenir.
Il y a de nombreuses maisons de ce calibre qui font un excellent travail, et il nous serait impossible de toutes les citer et de présenter leur travail en cette rentrée littéraire 2014. Néanmoins, avant d’en évoquer certaines ensemble dans un prochain article, je voudrais distinguer ici une éditrice tout à fait remarquable, dont les livres sont aussi beaux qu’ils sont souvent très bons : Sabine Wespieser. L’année dernière, elle avait fait le pari de ne publier qu’un seul roman à la rentrée, mais quel roman ! – c’était le merveilleux Pietra Viva de Léonor de Récondo. Cette année, elle revient avec trois livres, tout aussi prometteurs.

Mavrikakis - La Ballade d'Ali BabaQUARANTE VOLEURS : La Ballade d’Ali Baba, de Catherine Mavrikakis
Roman du père disparu raconté par sa fille aînée, Erina, père joueur, fantasque, épuisant et fascinant à la fois, le nouveau roman de la Québécoise Catherine Mavrikakis promet de sortir très vite des sentiers battus, en imaginant aussi les retrouvailles inattendues de l’homme et de la jeune femme dans les rues de Montréal noyées sous la neige… alors que le père est mort neuf mois plus tôt. Et de se nouer une aventure littéraire étonnante, où une phrase de Shakespeare tirée de Hamlet jouera un rôle primordial…

Richez - L'Odeur du MinotaureLABYRINTHE : L’Odeur du Minotaure, de Marion Richez
La vie peut toujours nous surprendre et sortir de pistes toutes tracées. C’est ce que racontera Marion Richez dans son premier roman, suivant une jeune femme devenue « plume » d’un ministre au fil d’une existence menée sans accroc ni passion d’une enfance à un présent sage en passant par d’inévitables études brillantes. Mais tout change lorsque Marjorie reçoit de sa mère, un peu oubliée elle aussi, la nouvelle que son père est mourant. Prenant la route en catastrophe, la jeune femme percute un cerf. Un accident qui va bouleverser sa vie…

Lahens - Bain de luneSAGA HAÏTI : Bain de lune, de Yanick Lahens
Au village d’Anse Bleue, il y a les Lafleur et les Mésidor, deux familles à la fois liées et antagonistes, par leur longue histoire, leurs intérêts et leurs différences. Quand Tertulien Mésidor tombe amoureux d’Olmène Lafleur, et quand la politique s’en mêle, les événements se précipitent… La quatrième parution d’une grande romancière haïtienne contemporaine, dont la langue riche et vivace chante la beauté et la complexité de son petit pays.


Pietra Viva, de Léonor de Récondo

Signé Bookfalo Kill

En 1505, le pape Jules II commande au sculpteur Michelangelo Buonarroti le tombeau fastueux qui accueillera sa dépouille après sa mort. L’artiste de trente ans, déjà réputé pour une sublime pietà et pour une statue gigantesque de David érigée à Florence, saisit l’occasion de fuir Rome, où la mort d’un jeune moine dont il était épris l’a plongé dans le deuil. Il s’installe durant quelques mois à Carrare, célèbre pour ses carrières de marbre blanc de la plus belle qualité qui soit.
Dans ce village reculé, entouré des carriers fiers et respectueux, encouragé par l’amitié bizarre de Cavallino, l’homme qui se prend pour un cheval, bousculé par l’affection spontanée du petit Michele, le sculpteur n’a d’autre choix que de se confronter enfin aux démons de son enfance orpheline, de ses passions brûlantes, de son caractère ombrageux mais aussi à son art…

Recondo - Pietra VivaPietra Viva, c’est l’histoire d’un homme solitaire, taciturne, « souvent perdu au milieu des autres » (p.141), confit dans un ancien malheur, et qui va apprendre à s’ouvrir aux autres comme à lui-même. Ce pourrait être une histoire anodine si ce n’était celle de Michel-Ange.
Léonor de Récondo s’empare de la figure de l’un des plus célèbres artistes au monde avec une liberté totale, loin de vouloir faire de son livre un roman historique figé et codifié. D’ailleurs, hormis l’évocation de l’époque à travers certains détails (une conception archaïque de l’hygiène, des références aux personnalités de l’époque telles Laurent de Médicis ou Savonarole), Pietra Viva recherche moins la véracité historique que celle, poétique, des hommes et des âmes.

Car c’est là que le roman s’avère magnifique. Épousant celui de l’artiste, le style épuré de Léonor de Récondo va à l’essentiel de la phrase et des sentiments. En quelques mots simples mais toujours judicieusement choisis, elle interroge le mystère du génie artistique, plonge au cœur de la mémoire, sonde l’obscurité des souffrances du passé. Elle livre également une belle expérience du deuil sans plomber son texte de chagrin, lui renvoyant comme un miroir apaisant un éloge de l’enfance et de la folie douce qui parfois sont les mêmes.

Pietra Viva est aussi un hymne à la nature ; puis un réveil de tous les sens, au fil d’un poème qui, en se dévoilant strophe par strophe au fil des chapitres, scande le réveil des souvenirs de Michel-Ange et son retour à la vie : c’est l’une des très belles idées formelles du roman.
Délicat et d’une grande sensibilité, Pietra Viva est tout ce que j’ai dit, et reste pourtant une lecture fluide, légère, lumineuse, susceptible de toucher le plus grand nombre par sa grâce et son évidence. Il suffit d’avoir un cœur pour en faire, comme moi, un coup de cœur.

Pietra Viva, de Léonor de Récondo
Éditions Sabine Wespieser, 2013
ISBN 978-2-84805-152-9
228 p., 20€


Ecoute la pluie, de Michèle Lesbre

Signé Bookfalo Kill

Elle devait rejoindre son amant à l’hôtel des Embruns, au bord de la mer. Elle allait prendre le métro. Mais le vieil homme qui patientait sur le quai à côté d’elle lui a souri, avant de se jeter sous la rame devant elle. Bouleversée, elle renonce à son voyage et erre toute la nuit dans Paris, laissant la pluie d’orage qui inonde la capitale lui inspirer souvenirs et réflexions – sur l’amour, le désir, le temps, la vie…

Lesbre - Ecoute la pluieMichèle Lesbre a réellement vécu la scène qui ouvre son nouveau roman, vu « le petit monsieur de la station Gambetta » – à qui est dédié le livre – se laisser prendre par le métro. On comprend donc volontiers son besoin d’exorciser cette expérience traumatisante grâce au pouvoir thaumaturge de l’écriture.
Le résultat pourtant est déstabilisant. Si Écoute la pluie court sur une centaine de pages, il laisse une impression étrange d’incertitude, qui répond à l’errance sans but de la narratrice – errance qui n’a pour fonction que de dérouler ses pensées, ses réflexions sur la nature de son amour et de son désir pour l’homme qu’elle était censée rejoindre. C’est donc un roman sans péripétie, un voyage intérieur, qui ne cherche pas à donner des éléments de compréhension face au drame qui sert de déclencheur au roman.

La romancière tricote délicatement son récit, par petites touches, au fil d’une plume mélancolique et subtile. C’est très beau, et pourtant je n’ai pas été ému ni emporté par ce texte. Peut-être parce que je n’ai pas su m’identifier à la narratrice ? Un lectorat féminin se reconnaîtra-t-il l davantage dans cette voix ? C’est une possibilité, et une question à laquelle je vous laisse, mesdemoiselles et mesdames, bien volontiers répondre.

Écoute la pluie, de Michèle Lesbre
Éditions Sabine Wespieser, 2013
ISBN 978-2-84805-134-5
100 p., 14€