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À première vue : la rentrée Albin Michel 2020

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Intérêt global :

sourire léger


Du côté d’Albin Michel, on se félicite d’avoir fait des efforts en terme de parution, histoire d’absorber le choc économique lié à la crise du coronavirus, passant notamment de 400 (!!!) publications sur l’année, à « seulement » 300.
Pour la rentrée littéraire, cela se traduit par une cohorte de… onze écrivains. Ce qui est moins que les seize de 2018, en effet. Mais reste sans doute un peu excessif.
Une poignée de belles choses se détache néanmoins de ce programme. Au moins deux, en ce qui me concerne, avec un ou deux jokers en plus. C’est déjà pas si mal.
(Oui, j’ai décidé d’être aimable cette année. Pour l’instant, en tout cas. Le jeu ne fait que commencer.)


L’ÉVÉNEMENT


Colson Whitehead - Nickel BoysNickel Boys, de Colson Whitehead
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé)

Jusqu’à présent, ils n’étaient que trois auteurs à avoir remporté deux fois le Pulitzer, le plus prestigieux prix littéraire américain : Booth Tarkington (auteur notamment en 1918 de La Splendeur des Amberson, adapté plus tard au cinéma par Orson Welles), William Faulkner et John Updike. Excusez du peu. Colson Whitehead rejoint donc ce club très fermé, puisque son nouveau roman vient d’être distingué, trois ans après le formidable Underground Railroad, où il revisitait avec brio et un souffle narratif exceptionnel l’histoire de l’esclavage aux États-Unis.
Nickel Boys aborde à nouveau la question noire, en s’inspirant cette fois d’un fait divers contemporain. En 2011, une terrible maison de redressement pour délinquants, l’école Dozier, ferme ses portes. Trois ans plus tard, on y découvre un charnier, cinquante tombes sans doute tués par le personnel de l’établissement au fil de ses effroyables années de sévices.
Par le prisme de la fiction, Whitehead investit l’histoire de ce lieu, qu’il rebaptise « Nickel Academy », en racontant l’histoire d’Elwood, un jeune Noir brillant et bien élevé qui, à la suite d’une erreur judiciaire, est arrêté à la place d’un autre. Nous sommes dans les années 60 et, si les États-Unis tentent de faire progresser le statut des Noirs, on est encore loin du compte. Sans pouvoir se défendre, Elwood est envoyé à la Nickel Academy, dont il découvre l’horreur, et tente d’y résister à sa manière, notamment en écrivant sans faillir tout ce dont il est témoin ou victime.


LE TRANSFUGE


Buveurs de vent, de Franck Bouysse

Franck Bouysse - Buveurs de ventPierre Fourniaud, le patron de la Manufacture de Livres, doit être assez embêté. Franck Bouysse, qu’il a révélé et qui a fait les beaux jours de sa petite maison d’édition avec (entre autres) Grossir le ciel, Né d’aucune femme ou Glaise, a cédé aux sirènes d’une grande maison. Le voici donc chez Albin Michel avec un très beau titre, Buveurs de vent, et une histoire bien dans son style.
On y rencontre quatre frères et sœur qui vivent dans la vallée du Gour Noir, où ils aiment à se retrouver près d’un viaduc devenu le centre de leur petit monde. Mal compris par leurs parents, ils tentent de se frayer un chemin dans la vie, soudés les uns aux autres. Et, comme tous ceux de la vallée, sous l’emprise de Joyce, qui règne en maître absolu sur les poumons économiques de la région, les carrières, le barrage et la centrale électrique…


L’INÉVITABLE


Les aérostats, d’Amélie Nothomb

Amélie Nothomb - Les aérostatsS’il existait quelque part une statue d’Amélie Nothomb, personne n’arriverait à la déboulonner. La romancière belge attaque sa vingt-neuvième rentrée littéraire (record ? Sûrement !), avec un livre au titre énigmatique dont le pitch est, comme d’habitude, réduit à sa plus simple expression : « La jeunesse est un talent, il faut des années pour l’acquérir ». Pourquoi s’emmerder à écrire des résumés ? C’est Nothomb, il suffit de mettre sa bouille sur la couverture et ça se vend tout seul.
Plus sérieusement, elle y narre la rencontre entre deux adolescents déphasés (évidemment) : lui est un lycéen dyslexique, elle une étudiante trop sérieuse et mal à l’aise avec ses contemporains qu’elle ne comprend pas. Ensemble, ils vont affronter leurs manques.
Moins ambitieux et risqué sans doute que Soif, son précédent qui donnait la parole à Jésus sur sa croix, mais cela reste du Nothomb dans le texte, version intimiste. Cela peut donner des jolies choses, toute ironie mise à part.


PLACE AUX FEMMES


Véronique Olmi - Les évasions particulièresLes évasions particulières, de Véronique Olmi

Il y a trois ans, Bakhita avait propulsé sur le devant de la scène Véronique Olmi, auteure jusqu’alors suivie par un lectorat fidèle, mais plus restreint que celui rencontré grâce à ce livre événement, finaliste malheureux du Goncourt. Son nouveau livre est donc beaucoup plus attendu. Il devrait être aussi plus classique, qui narre l’éducation d’une jeune fille, entre les années 60 et 80, partagée entre sa vie modeste avec sa famille, et des vacances nichées à Neuilly chez des proches dont l’éducation bourgeoise est très différente de la sienne.

Ketty Rouf - On ne touche pasOn ne touche pas, de Ketty Rouf

Premier roman, consacré à une femme, Joséphine, professeur de philosophie le jour et stripteaseuse la nuit, histoire de pimenter son quotidien bien morne par ailleurs. Sa vie bascule lorsqu’un de ses élèves assiste un soir au spectacle et la reconnaît.
Elle voulait du piment ? Hé ben voilà : ça pique.

François Beaune - Calamity GwennCalamity Gwenn, de François Beaune

C’est marrant comme, parfois, certains raccourcis troublants se créent. L’héroïne du nouveau roman de François Beaune, en effet, voudrait être Isabelle Huppert, mais se contente pour le moment de travailler dans un sex-shop à Pigalle. Une voisine de la Joséphine de Ketty Rouf ? À travers son journal, où elle consigne ses observations et sa vie, Beaune dresse un portrait de femme en forme de point d’interrogation sur notre société.
Pas la promesse la plus follement originale du programme, je vous l’accorde.

Sébastien Spitzer - La fièvreLa Fièvre, de Sébastien Spitzer

Et on continue dans le raccourci évoqué ci-dessus : Spitzer s’empare en effet d’Annie Cook, personnage bien réel qui vécut à Memphis au XIXème siècle, où elle tenait… un bordel. Hé oui. Plutôt haut de gamme, mais il n’empêche, on reste dans le sujet.
Cela dit, ce n’est pas le thème du livre, et Annie Cook est une figure assez passionnante sur le papier, puisqu’elle transforma son établissement en hôpital improvisé lorsque la fièvre jaune déferla à Memphis dans les années 1870. Elle fut elle-même emportée par la maladie en 1878, non sans avoir aidé, soutenu, soigné comme elle le pouvait nombre de patients. Une véritable héroïne, dévouée et déterminée jusqu’à la mort, dont le destin bouleversa évidemment les Américains.
Pas impossible, par ailleurs, que des journalistes inspirés trouvent le moyen de tisser des liens entre l’intrigue du romancier et ce que nous vivons en ce moment…


AMERICA


Stephen Markley - OhioOhio, de Stephen Markley
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé)

On reste brièvement aux États-Unis avec le premier roman de Stephen Markley, qui met en scène le retour de quatre anciens élèves à New Canaan, la petite ville de l’Ohio où ils ont grandi. Quête amoureuse, quête de vengeance, règlements de compte familiaux ou errance personnelle, les quatre jeunes gens incarnent une certaine jeunesse américaine d’aujourd’hui, à la dérive. Sur le papier, un grand classique de littérature américaine, qui ne lui apportera peut-être grand-chose de neuf, mais pourrait plaire aux amateurs de ce qui est devenu un genre en soi.


DÉJÀ VU


Antoine Rault - De grandes ambitionsDe grandes ambitions, d’Antoine Rault

Les destins de huit protagonistes, des années 1980 jusqu’au début du XXIe siècle. Chacun parvient, dans le domaine qui est le sien, à un haut niveau de pouvoir. Clara sera chirurgienne, Diane, une actrice reconnue, Jeanne, cheffe du Parti National, Stéphane, son homme de l’ombre, Marc fera fortune dans l’Internet, Sonia finira ministre d’État et Frédéric, président de la République.
Du classique, là aussi. On a déjà pas mal lu ce genre de choses en littérature française, y compris chez Albin Michel (Le Bonheur national brut de François Roux, par exemple). Pas grand-chose de plus à en dire, donc.


BLOUSON NOIR


Tom Connan - RadicalRadical, de Tom Connan

La caution « jeune rebelle » de la rentrée Albin Michel, laquelle est bien plan-plan par ailleurs (ce qui est quand même l’esprit maison). Après deux romans auto-publiés, le jeune Tom Connan (25 ans) s’installe donc rue Huyghens pour balancer une histoire de rencontre amoureuse sur fond de malaise social. Soit la rencontre explosive entre un étudiant de gauche et un militant d’extrême-droite jouant les activistes dans la frange radicale des Gilets Jaunes.
Honnêtement, je passe mon tour.


FOLLE JEUNESSE


Daniel Picouly - Longtemps je me suis couché de bonheurLongtemps je me suis couché de bonheur, de Daniel Picouly

Un point supplémentaire pour la jolie pirouette du titre. Sinon, le bon élève Picouly replante sa charrue dans la veine de fiction autobiographique qui avait fait le succès du Champ de personne, il y a bien longtemps. Son narrateur, dont l’avenir est suspendu à son éventuelle admission en seconde générale plutôt qu’en technique, tombe amoureux d’une jeune fille prénommée Albertine (oh, ah) qu’il voit acheter un roman de Proust (ah, oh) en librairie. Du coup, il se met à lire À la Recherche du temps perdu (oooh).


 

Lectures hautement probables :
Nickel Boys, de Colson Whitehead
Buveurs de vent, de Franck Bouysse

Lecture éventuelle :
Les aérostats, d’Amélie Nothomb


Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon

Le choix du titre figure parmi les étapes les plus importantes et les plus délicates dans l’écriture d’un livre. Parfois il peine à se dégager, à sortir du lot ou à épouser le contenu du récit. En d’autres occasions il s’impose en toute évidence. C’est le cas pour le nouveau roman de Dan Chaon, que ce soit en anglais (Ill Will, qui signifie à la fois « mauvaise volonté » et, dans un emploi plus rare, « malveillance ») ou en français, où il exprime à merveille, par son oxymore subtil, le caractère insidieux, presque délicat, du mal tel qu’il est cerné par l’écrivain américain.

Chaon - Une douce lueur de malveillanceNous voici avec Dustin Tillman, psychologue de son état du côté de Cleveland. Un métier qui devrait assurer une certaine assise au monsieur – mais que nenni. D’abord parce que Dustin a vécu dans son enfance l’un des drames les plus terribles qui soient : alors qu’il avait treize ans, il a découvert un matin d’été les cadavres de ses parents et de ses oncle et tante, massacrés dans leur maison pendant la nuit alors que lui-même et ses cousines adolescentes dormaient dans une caravane dans le jardin. Le genre de bagage mental qui reste lourd à porter durant toute sa vie, surtout quand on a accusé Rusty, son frère adoptif, du quadruple meurtre.
Trente ans ont passé et Dustin semble pourtant bien dans ses baskets. Marié à une femme qu’il adore, deux garçons grands ados qui mènent leur vie tranquillement, et un métier qui le passionne. Sauf qu’un jour, Kate, la cousine de Dustin, l’appelle pour lui apprendre que Rusty va sortir de prison. Innocenté par des tests ADN – la technologie d’aujourd’hui permet enfin de pallier la fragilité des seuls témoignages fournis alors par trois adolescents traumatisés.
Premier ébranlement. Que va faire Rusty ? Chercher à se venger ? Et si oui, quand ?
Dans le même temps, Dustin se laisse peu à peu contaminer par la force de conviction d’un de ses patients, Aqil, un policier suspendu de ses fonctions pour une raison qu’il ignore. Aqil prétend qu’un tueur en série particulièrement retors sévit en Ohio depuis des années, visant des étudiants ivres à la sortie des bars pour les kidnapper, leur faire subir Dieu sait quoi avant de les jeter dans la rivière la plus proche pour simuler une mort accidentelle par noyade. Si le propos de l’ancien policier semble d’abord l’œuvre d’un homme perturbé, son approche obsessionnelle des faits finit par intriguer Dustin, qui se lance dans une enquête nébuleuse avec son patient…

Ce résumé est très long, je m’en excuse. Il ne contient pourtant que les éléments de compréhension initiaux, essentiels à la mise en place de ce gros roman, dense, touffu, et terriblement envoûtant. D’emblée, en quelques chapitres percutants dont la brièveté harponne le lecteur, Dan Chaon campe le décor bleu nuit d’un drame à plusieurs strates qui va nous entraîner très loin dans la pénombre des âmes et des secrets morbides que recèlent les êtres humains.
Conçu comme un thriller, avec une montée en tension implacable, Une douce lueur de malveillance ne s’appuie sur une succession de faits remarquablement enchaînés que pour mieux plonger dans la psyché torturé de personnages qui ont tous quelque chose à cacher, à avouer ou à se faire pardonner ; tous, un poids terrible qui les entraîne par le fond pour les étouffer et les noyer dans leur malveillance ou dans celle des autres, même quand ils essaient de bien faire.

Multipliant les allers et retours dans le temps, les enchâssements vertigineux, les points de vue aussi, le roman s’appuie en outre sur un travail formel tout aussi insidieux que son propos pour perturber son lecteur. Dan Chaon glisse çà et là des blancs dans le texte, des espaces plus ou moins longs, escamote des mots, inachève des phrases. Une manière d’exprimer le chaos qui s’empare peu à peu de ses personnages, la difficulté qu’ils éprouvent à affronter leurs peurs, leurs inquiétudes ou leurs tourments, en étant incapables de les verbaliser.
Plus fort encore, le texte se scinde parfois, se fragmente en deux, trois, quatre colonnes simultanées. Les propos alors se percutent, se renvoient des échos troublants, mêlent plusieurs réflexions en formalisant le brouillard d’esprits incapables d’affronter de face ce qui les menace.

On pourrait croire que lire un roman aussi tordu pourrait constituer une épreuve. En dépit de sa dureté, de la douleur qui en irradie, il n’en est rien. Dan Chaon fait briller sa douce lueur de malveillance de mille feux fascinants, captant son lecteur pour ne le relâcher qu’à la fin, secoué mais conquis par ce voyage en eaux troubles qui, au bout du compte, pose autant de questions que de réponses.
Un grand roman américain qui sort du lot par son ambition formelle, son exigence et l’étendue de son propos. Pour moi, une révélation.

Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon
(Ill Will, traduit de l’américain par Hélène Fournier)
Éditions Albin Michel, 2018
ISBN 9782226398963
544 p., 24,50€


A première vue : la rentrée Albin Michel 2018

Et allez, c’est reparti pour une tournée de seize ! Comme l’année dernière, Albin Michel joue la rentrée façon arrosage à la kalach’, Gallimard style, histoire de balayer la concurrence par sa seule omniprésence sur les tables des librairies. Côté qualité, on se pose sans doute moins la question, mais c’est un autre débat – pour s’amuser tout de même, il peut être intéressant de rejeter un œil sur la rentrée Albin 2017, histoire d’analyser les titres qui ont survécu dans nos mémoires à l’année écoulée… Oui, le résultat ne sera pas forcément flatteur.
Néanmoins, on a envie de retenir quelques titres dans ce programme 2018, d’attendre avec curiosité, voire impatience, quelques auteurs (coucou Antonin Varenne) lancés dans la tornade. Et ce sont ceux-là, et ceux-là seulement, que je mettrai en avant, poussant le plus loin possible la subjectivité et l’éventuelle mauvaise foi qui président à l’exercice « à première vue » ; les autres n’auront droit qu’au résumé sommaire offert par le logiciel professionnel Electre, loué soit-il. Je vous ai déjà fait perdre assez de temps comme cela depuis début juillet !
Du coup, cela devrait aller assez vite…

Varenne - La Toile du mondeEXPO 00 : La Toile du monde, d’Antonin Varenne
Le plus attendu en ce qui me concerne – je ne me suis toujours pas remis du souffle extraordinaire et de l’audace aventurière de Trois mille chevaux vapeur. Après Équateur, où l’on recroisait Arthur Bowman, héros du précédent évoqué, nous découvrons ici Aileen Bowwan, fille d’Arthur, journaliste au New York Tribune dont la réputation scandaleuse tient à la liberté flamboyante avec laquelle elle mène sa vie. En 1900, elle débarque à Paris pour couvrir l’Exposition Universelle. Son immersion dans la Ville Lumière en pleine mutation est l’occasion d’une confrontation entre mondes anciens et nouveaux…
Rien que pour le plaisir, la première phrase : « Aileen avait été accueillie à la table des hommes d’affaires comme une putain à un repas de famille, tolérée parce qu’elle était journaliste. » Très envie de lire la suite. On en reparle, c’est sûr !

Chaon - Une douce lueur de malveillanceSPLIT : Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon
(traduit de l’américain par Hélène Fournier)
Charybde ou Scylla ? Pour le psychiatre Dustin Tillman, le choix semble impossible. D’un côté, il apprend que, grâce à des expertises ADN récentes, son frère adoptif vient d’être innocenté du meurtre d’une partie de sa famille, trente ans plus tôt – condamnation dans laquelle Dustin avait pesé en témoignant contre Rusty. De l’autre, il se laisse embarquer dans une enquête ténébreuse, initiée par l’un de ses patients, policier en congé maladie, sur la disparition mystérieuse de plusieurs étudiants des environs tous retrouvés noyés. Ou comment, d’une manière ou d’une autre, se donner tous les moyens de se pourrir la vie… Avec un titre et un résumé pareils, Dan Chaon devrait nous entraîner dans des eaux plutôt sombres. A voir également.

Roux - FrackingERIN BROCKOVICH : Fracking, de François Roux
J’avais beaucoup aimé le Bonheur national brut, Tout ce dont on rêvait m’avait en revanche laissé plutôt indifférent. Où se situera François Roux cette fois ? Pour ce nouveau livre, il part aux États-Unis pour raconter le combat d’une famille contre les géants du pétrole et leurs pratiques abominables au Dakota.

Hosseini - Une prière à la merENTRE DEUX MONDES : Une prière à la mer, de Khaled Kosseini
(traduit de l’anglais par Valérie Bourgeois, illustrations de Dan Williams)
Par l’auteur des superbes Cerfs-volants de Kaboul, un texte en hommage aux réfugiés syriens qui prend la forme d’une lettre adressée par un père à son fils en train de dormir, longue prière pour que leur traversée vers « l’Eldorado » européen se déroule sans encombre, et récit de la métamorphose d’un pays en zone de guerre.

Enia - La loi de la merÀ L’AUTRE BOUT DU MONDE : La Loi de la mer, de Davide Enia
(traduit de l’italien par Françoise Brun)
Davide Enia fait le lien avec le texte de Hosseini, puisqu’il campe son nouveau livre à Lampedusa, pointe de l’Europe méditerranéenne où aboutissent nombre de réfugiés maritimes. Pendant trois ans, le romancier italien a arpenté la petite île pour y rencontrer tous ceux qui en font la triste actualité : les exilés bien sûr, mais aussi les habitants et les secouristes.

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Hollinghurst - L'Affaire SparsholtLE CŒUR ET LA RAISON : L’Affaire Sparsholt, d’Alan Hollinghurst
(traduit de l’anglais par François Rosso)
Oxford, automne 1940. David Sparsholt, athlétique et séduisant, commence son cursus universitaire. Il semble ignorer l’effet qu’il produit sur les autres, notamment sur le solitaire et romantique Evert Dax, fils d’un célèbre romancier. Aux heures les plus sombres du Blitz, l’université devient un lieu hors du temps où se nouent des liaisons secrètes et des amitiés durables.

Hoffmann - Les belles ambitieusesGENTIL COQUELICOT MESDAMES : Les belles ambitieuses, de Stéphane Hoffmann
Énarque et polytechnicien, Amblard Blamont Chauvry a tourné le dos à la carrière qui s’ouvrait à lui et a choisi de se consacrer aux plaisirs terrestres. Un tel choix de vie provoque la colère des femmes de son entourage qui manœuvrent dans l’ombre pour lui obtenir une position sociale. Insensible à leurs manigances, Amblard se laisse troubler par Coquelicot, une jeune femme mystérieuse.

Hardcastle - Dans la cageFIGHT CLUB : Dans la cage, de Kevin Hardcastle
(traduit de l’anglais (Canada) par Janique Jouin)
La domination de longue haleine de Daniel sur les rings de free fight est anéantie par une grave blessure à l’œil qui l’oblige à arrêter le sport de combat. Il se marie alors avec une infirmière avec laquelle il a une petite fille et devient soudeur. Quelques années plus tard, le couple peine à gagner sa vie. David s’engage alors comme garde du corps puis reprend les arts martiaux. Premier roman.

Toledano - Le retour du phénixIKKI : Le Retour du Phénix, de Ralph Toledano
Juive d’origine marocaine, Edith épouse Tullio Flabelli, un prince romain. Dix ans plus tard et après la naissance de ses trois enfants, Edith réalise qu’elle n’est pas heureuse dans son mariage. Elle convainc son époux de passer l’été à Jérusalem avec elle. Ils retrouvent leur entente d’antan mais sont déçus par l’atmosphère qui règne en ville où le paraître l’emporte sur l’être.

Bleys - Nous les vivantsI SEE DEAD PEOPLE : Nous, les vivants, d’Olivier Bleys
Bloqué par une tempête lors d’une mission de ravitaillement des postes de haute montagne de la cordillère des Andes, un pilote d’hélicoptère installe un campement de fortune. Rejoint par Jésus qui entretient les bornes délimitant la frontière entre l’Argentine et le Chili, il entreprend une randonnée qui se change peu à peu en expérience mystique.

Picouly - Quatre-vingt-dix secondesNUÉE ARDENTE : Quatre-vingt-dix secondes, de Daniel Picouly
En 1920, la montagne Pelée se réveille. Le volcan prend la parole et promet de raser la ville et ses environs afin de punir les hommes de leurs comportements irrespectueux.

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Et encore… :

Ce cœur qui haïssait la guerre, de Michel Heurtault
En Allemagne, au lendemain de l’armistice de 1918. Anton, jeune ingénieur, se passionne pour la conquête spatiale et obtient un poste pour travailler sur une fusée financée par l’armée. Une place qui met à mal son désir de neutralité face à la montée du nazisme. Deux femmes parmi ses proches l’amènent à s’interroger sur son engagement politique et à prendre position.

Concours pour le Paradis, de Clélia Renucci
Venise, 1577. La fresque du paradis sur les murs du palais des doges a disparu lors d’un incendie. Un concours est lancé pour la remplacer auquel participent les maîtres de la ville dont Véronèse, Tintoret et Zuccaro. Entre rivalités artistiques et déchirements religieux, les peintres mettent tout en oeuvre pour séduire la Sérénissime et lui offrir une toile digne de son histoire. Premier roman.

Le Malheur d’en bas, d’Inès Bayard
Marie et son époux Laurent sont heureux jusqu’au jour où la jeune femme est violée par son directeur. Elle se tait mais découvre peu de temps après qu’elle est enceinte. Persuadée que cet enfant est celui de son agresseur, elle s’enferme dans un silence destructeur qui la pousse à commettre l’irréparable. Premier roman.

Une vie de pierres chaudes, d’Aurélie Razimbaud
A Alger, Rose est séduite par Louis, jeune ingénieur au comportement étrange. Ils se marient et ont une fille. Pourtant, Louis semble malheureux et se réveille chaque nuit, hanté par les souvenirs de la guerre d’Algérie. Au début des années 1970, la famille s’installe à Marseille mais Louis est toujours perturbé. Rose découvre qu’il mène une double vie depuis des années. Premier roman.

Les prénoms épicènes, d’Amélie Nothomb
Le récit d’une relation fille-père. Des prénoms portés au masculin comme au féminin.
(Bref.
Rien qu’à cause de son titre, ce Nothomb-là, je pense que je vais faire l’impasse. Certains de ses précédents romans m’ont trop agréablement surpris pour risquer une rechute.)


On lira sûrement :
La Toile du monde, d’Antonin Varenne
Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon

On lira peut-être :
Fracking, de François Roux
Une prière à la mer, de Khaled Kosseini
La Loi de la mer, de Davide Enia



COUP DE COEUR : Les fantômes d’Eden, de Patrick Bauwen

Dévasté par le désastre qu’il a vécu quelques années auparavant, désormais seul (sa famille est partie en Europe), dépressif, obèse et ruiné, Paul Becker traîne son mal-être et sa solitude morbide au fin fond des États-Unis. Il décide pourtant de se reprendre et, se réfugiant dans la tranquillité du parc de Yellowstone, il entreprend son long retour à la vie.
Jusqu’au jour où il assiste à son propre meurtre.
Oh non, il ne s’agit pas d’une expérience de dédoublement ni d’un épisode de X-Files – mais juste d’un malentendu. De loin, Paul surprend le geste d’un assassin abattant dans son refuge un homme ressemblant à celui qu’avait été Paul Becker lorsqu’il était au fond du trou : adipeux, hirsute, négligé jusqu’au pathétique. Comprenant qu’il s’agit d’une méprise, Paul décide de profiter de cet anonymat inattendu pour soigner son retour, et tenter d’identifier le commanditaire du crime. Une enquête qui va le ramener dans son passé, vers la petite ville d’Eden, en Floride, où il a grandi et vécu durant les années 70 d’extraordinaires aventures avec ses amis Jerry, Cameron, Stan et Sarah…

Bauwen - Les fantômes d'Eden - LGFEntre le moyen Seul à savoir et Les fantômes d’Eden, il s’écoule quatre ans. Quatre ans durant lesquels Patrick Bauwen peaufine son nouveau roman, avec un soin inédit qui enveloppe chaque mot, chaque scène, chaque détail, chaque pensée du héros – Paul Becker, de retour après sa plongée en enfer racontée dans Monster.

Pour moi, sans hésitation, il s’agit du polar le plus réussi de Patrick Bauwen à ce jour. La métamorphose est même stupéfiante par rapport aux trois précédents, surtout du point de vue du style. Ici, l’écriture est totalement maîtrisée, d’une sobriété magnifique qui permet à l’auteur d’aller au cœur des émotions, ce qui ressort particulièrement dans les superbes chapitres racontant l’enfance de Paul Becker et ses amis ; l’ombre du Stephen King de Ça ou Stand by me, référence absolue du roman d’enfance, plane avec bienveillance sur le livre, intégrant joyeusement le lecteur dans la petite bande de copains dès les premières pages qui leur sont consacrées.
L’écrivain passe clairement un cap dans les Fantômes d’Eden, puisant sans doute au plus profond de son histoire personnelle une matière brute qu’il polit avec un soin jaloux, jusqu’à lui donner l’élégance évidente du diamant le plus pur. Ce roman est sincère, presque intime, ce qui le rend infiniment juste et touchant.

Bauwen - Les fantômes d'Eden - Albin MichelMais la partie contemporaine, davantage thriller, fonctionne également très bien, car on s’attache tout aussi vite au parcours chaotique de Becker, à sa rédemption désespérée, à sa quête d’amour et de vengeance, en même temps que l’on suit avec fascination la trajectoire effrayante d’un tueur en série qui sort du lot. Le tout, planté dans un décor américain que Bauwen rend totalement crédible (superbe Eden, petite ville du sud à laquelle on croit de bout en bout), tout sauf un gadget d’auteur français réfugiant son intrigue aux States parce que ça ferait « cool ». Patrick Bauwen connaît les États-Unis, il sait en parler avec sincérité et user des particularismes de ce pays à nul autre pareil pour nourrir son intrigue.

S’il faut nuancer cette partition majeure d’un petit bémol, c’est en raison de la fin, un peu trop spectaculaire et en même temps convenue, pas à la hauteur des montagnes russes émotionnelles qui la précédent. Mais pas non plus de quoi gâcher le plaisir de l’ensemble, ni atténuer l’impact durable des Fantômes d’Eden sur un lecteur conquis par la puissance, l’efficacité et la sincérité d’un Patrick Bauwen au-dessus du lot, au point de faire passer en un éclair 740 pages dont aucune ne paraît de trop. On en redemande !

Les fantômes d’Eden, de Patrick Bauwen
Éditions Livre de Poche, 2016
ISBN 9782253112006
739 p., 8,90€

Première édition : Albin Michel, 2014
ISBN 9782226312310
634 p., 22,50€


Monster, de Patrick Bauwen

Heureux mari et père d’un garçon, le docteur Paul Becker dirige un cabinet de soins d’urgence en Floride, auquel il consacre une grande partie de son temps. Un soir, son ami d’enfance Cameron Cole, par ailleurs policier, lui amène un patient menotté et lui demande de lui administrer quelques soins. Après une consultation houleuse et le départ des deux visiteurs tardifs, Becker se rend compte que le blessé a laissé derrière lui un téléphone portable.
Qui sonne.
Et Paul répond.
Il n’aurait pas dû.
Car, dès cet instant, sa vie va devenir une interminable descente aux enfers.

Bauwen - Monster - LGFLe cap du deuxième roman est parfois difficile à passer, surtout lorsque le premier a été remarqué et que l’attente est élevée. Patrick Bauwen ne semble pas s’en apercevoir, puisqu’il propose avec Monster un deuxième opus très réussi, plus nerveux et rapide à démarrer que L’Œil de Caine, et mené à un tempo infernal au rythme des mésaventures catastrophiques de son héros.
L’intrigue – dont je ne révélerai rien, bien entendu – est sans doute moins originale, plus attendue ; cela permet à Bauwen de se lâcher davantage en matière de tension nerveuse et de suspense insoutenable, jusqu’à frôler de temps à autre les limites du crédible. Mais dans ce genre du thriller qui privilégie les sensations fortes, certaines latitudes sont laissées à l’auteur de jouer avec le vraisemblable, du moment qu’il nous embarque au plus près de ses personnages.
Ce qui est le cas ici. On n’a pas du tout envie d’être à la place de Paul Becker – et encore moins de répondre à un téléphone inconnu, croyez-moi… Mais on est prêt à le suivre jusqu’au bout de ses ennuis, en priant à chaque page tournée de plus en plus vite pour qu’il s’en sorte, d’une manière ou d’une autre.

Bauwen - Monster - Albin MichelPour le reste, Bauwen inscrit à nouveau son histoire aux États-Unis, du côté cette fois de la Floride, dont les paysages singuliers offrent un cadre poisseux et inquiétant, tout à fait idéal au sujet de l’intrigue. A la fois fascinant, luxuriant et morbide, le cadre choisi par le romancier (et totalement maîtrisé par ailleurs, car Bauwen connaît bien les lieux pour y avoir vécu) sert de révélateur aux secrets sordides que le malheureux Paul Becker va devoir affronter.

Avec Monster, Patrick Bauwen prouve qu’il a parfaitement intégré les codes du thriller américain, dont il s’inspire à l’évidence (il ne se cache d’être fan d’un Harlan Coben par exemple), et signe un page-turner à l’efficacité redoutable. Il lui reste désormais à s’affranchir de ses modèles, et à s’investir de manière plus profonde et sensible dans ses histoires. Ce ne sera pas le cas dans le roman suivant, Seul à savoir, dont je garde un souvenir très mitigé et que je n’évoquerai donc pas ici. En revanche, dans les Fantômes d’Eden
On en cause demain !

Monster, de Patrick Bauwen
Éditions Livre de Poche, 2010
ISBN 9782253128625
605 p., 8,10€

Première édition : Albin Michel, 2009
ISBN 9782226190604
574 p., 22,80€


L’œil de Caine, de Patrick Bauwen

L’Œil de Caine, c’est la nouvelle émission de télé-réalité de la reine du genre aux États-Unis, Hazel Caine. Le pitch du programme est très simple : dix candidats, chacun porteur d’un secret, vont être emmenés dans un lieu protégé, où ils devront identifier et dévoiler les cachotteries les uns des autres ; le vainqueur sera le dernier à garder son secret.
Problème : un invité mystère s’invite à la fête en détournant le bus et en l’échouant en plein milieu du désert du Nevada, dans un ancien village minier. Là, les dix candidats comprennent qu’ils vont autant devoir s’entraider que se méfier les uns des autres, car le but du jeu devient beaucoup plus clair, et plus terrifiant en même temps : c’est à la promesse d’un véritable jeu de massacre qu’ils vont devoir échapper…

Bauwen - L'Oeil de Caine - LGFJ’ai découvert Patrick Bauwen dès ce premier roman. A l’époque, je traînais régulièrement sur l’excellent site-forum Polars Pourpres, et Nico, webmaster et créateur des lieux, avait beaucoup fait pour soutenir la sortie de ce livre. Ayant confiance dans le goût très sûr du garçon en matière de thriller, je n’avais pas tardé à embarquer – et ne l’avais pas regretté.
(Donc, publiquement, merci Nico !)

Si L’Œil de Caine commence lentement, c’est pour mieux t’embarquer, mon enfant. Je me rappelle pourtant avoir été dubitatif à la lecture du début (disons les trente ou quarante premières pages) ; le style de Bauwen n’avait rien de transcendant, et la mise en place était fastidieuse. Introduire une bonne dizaine de personnages principaux induisait ce côté laborieux – rien à voir avec l’entrée en matière virtuose des Dix petits nègres d’Agatha Christie, référence absolue pour qui adopte ce genre de schéma narratif : un lieu clos ou réduit dont il est impossible de s’échapper, un groupe réduit de caractères, un secret pour chacun, et un tueur caché au milieu.
Dix petits nègres est du reste l’une des références assumées par un Bauwen sans complexe, tout comme la série Lost ou le film Identity. Aucune présomption de sa part, le romancier est tout simplement joueur, et reconnaissant envers toute œuvre susceptible de piquer son imagination.

Bauwen - L'Oeil de Caine - Albin MichelUne fois les éléments de l’intrigue mis en place, L’Œil de Caine se transforme en feu d’artifice. Suspense et tension ne faiblissent pas jusqu’au bout, conduisant le roman à un bouquet final qui en laissera plus d’un pantois. Je n’en dis évidemment pas plus…
Paru en 2007 chez Albin Michel, le premier livre de Patrick Bauwen propose aussi une réflexion prenante sur la télé-réalité, dont il dévoile les artifices et les excès, en imaginant certains bien avant que ces derniers deviennent la norme d’un genre télévisuel dont la seule solution pour se maintenir à l’antenne est de toujours repousser les limites du mauvais goût et de l’abrutissement intellectuel.

Perfectible sur le plan littéraire et narratif, mais d’une efficacité redoutable une fois la mise en place achevée, L’Œil de Caine lançait il y a un peu plus de dix ans la promesse Patrick Bauwen. Promesse tenue deux ans plus tard par Monster – on en parle demain !

L’Œil de Caine, de Patrick Bauwen
Éditions Livre de Poche, 2008
ISBN 9782253123118
477 p., 8,10€

Première édition : Albin Michel, 2007
ISBN 9782226173737
485 p., 22,30€


La Nuit de l’Ogre, de Patrick Bauwen

Tout commence au petit matin suivant une nuit de garde aux urgences – une nuit sans urgences, précisément, ce qui contrarie beaucoup le docteur Chris Kovak, toujours prêt pour un rodéo d’adrénaline. En même temps, il suffit parfois de demander : alors qu’il s’apprête à quitter l’hôpital pour rentrer chez lui, une jeune femme monte dans sa voiture, tient quelques propos décousus le temps d’une brève balade dans les rues de Paris, puis quitte le véhicule aussi vite qu’elle est y montée… en oubliant derrière elle un sac. Et son contenu aussi inattendu que morbide.
Tu en voulais, de l’adrénaline, Kovak ? Hé ben voilà, tu es servi !

Bauwen - La nuit de l'ogreFranchement, je ne sais pas comment j’ai fait pour ne jamais vous parler sur ce blog de Patrick Bauwen. Non, vraiment, je ne comprends pas, alors que j’ai lu tous les livres de cet auteur et que, pour la plupart (exception faite sans doute de Seul à savoir), je les ai beaucoup aimés. Le summum à ce jour restant pour moi Les fantômes d’Eden, authentique pépite de suspense, de justesse et d’émotion qui…
Oui, bon, j’y reviendrai peut-être une autre fois, parce qu’on est là pour causer de La Nuit de l’Ogre, dernier paru de ce médecin urgentiste devenu au fil des années un patron du thriller français. Moins connu, mais pas moins talentueux (voire plus !) que ses illustres confrères Grangé, Chattam ou Thilliez.

La Nuit de l’Ogre fait donc indirectement suite au Jour du Chien, sorti l’année dernière. Indirectement, parce qu’il s’agit d’une nouvelle intrigue autonome, tout en y retrouvant son héros, le docteur Chris Kovak, ainsi que certains autres personnages – et, toujours à l’œuvre dans l’ombre, le terrible Chien déjà à la manœuvre dans le précédent opus. Bauwen étant aussi habile que malin, on peut lire les deux romans indépendamment, même s’il est recommandé, au moins pour le plaisir, de commencer par le Jour du Chien.

Ce qui lie aussi les deux romans, mais également tous les livres de Bauwen, c’est leur indéniable efficacité. Le thriller, Bauwen sait faire, et bien faire. Chapitres courts, style énergique, rebondissements et cliffhangers bien placés, sens du rythme, ruptures d’intrigue : tout y est pour les amateurs du genre. Avec en plus quelques pincées d’humour bienvenues, petit détail qui, à mon sens, fait se démarquer le garçon de ses pairs. Bauwen est là pour vous filer les chocottes, mais il le fait sans se prendre trop au sérieux ni plomber l’ambiance démesurément, en sachant relâcher la pression de temps à autre pour détendre le lecteur, et ajouter de précieux petits morceaux d’humanité dans des histoires par ailleurs bien glauques comme il faut.

Dans La Nuit de l’Ogre, Patrick Bauwen ajoute en outre un nouvel ingrédient qui pimente ce polar largement urbain et contemporain, à savoir un hommage à la littérature populaire, aux feuilletons à suspense tels que Les Mystères de Paris d’Eugène Sue ou les aventures de Fantômas de Souvestre & Allain. Sans rien vous dévoiler de l’intrigue, la figure de l’Ogre, avec son chapeau melon et sa redingote tout droit sortis de l’imagerie du XIXème siècle, hante littéralement les pages du roman, y laissant traîner une ombre dont on redoute (à raison) chaque apparition.

Bref, si vous êtes amateur de bons thrillers, notamment français, et que vous ne connaissez pas encore Patrick Bauwen, précipitez-vous, c’est du tout bon. Et si vous le connaissez déjà, n’hésitez pas. C’est du tout bon, on vous dit !

La Nuit de l’Ogre, de Patrick Bauwen
Éditions Albin Michel, 2018
ISBN 9782226436375
496 p., 22€


De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles, de Jean-Michel Guenassia

Après avoir été très enthousiaste lorsque j’ai découvert Jean-Michel Guenassia il y a quelques années avec son Club des Incorrigibles Optimistes, je me réjouissais de voir débarquer les suivants. Il y a eu La vie rêvée d’Ernesto G., pas mal, Trompe-la-Mort, qui m’a laissée perplexe, et La valse des arbres et du ciel que je ne me rappelle même plus avoir lu (et pourtant si).
Avec De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles, j’ai été tout de suite sceptique. Le titre… La mode est aux titres à rallonge, mais est-ce vraiment bien de succomber à la mode ? Et puis, évoquer David Bowie, même pas deux ans après sa mort, comme par hasard…

Bref, ce dernier opus se lit très vite, car Jean-Michel Guenassia a toujours cette écriture sympathique et agréable que j’aime à retrouver. Mais là n’est pas le problème. Le problème, c’est le fond, pas la forme.
Le protagoniste du roman est un jeune homme, Paul, 17 ans, tellement efféminé qu’on le prend souvent pour une fille. Il ne cherche pas à lever l’ambiguïté, au contraire, il adore ça.
Il vit avec ses deux mères, Léna, tatoueuse professionnelle et nana au franc-parler, qui ne s’en laisse pas compter et Stella, tenancière d’un bar-restaurant branché, réservé exclusivement aux lesbiennes.
Paul a arrêté ses études, il écume les petits boulots de testeurs de restaurant et pianiste au bar de sa mère le soir. Une vie pleine d’interrogations mais qui lui convient comme ça. Pour le moment.

Et puis… et puis je ne sais plus l’élément qui fait que le roman se met en marche. Il y a des personnages qui surgissent d’un peu partout, qu’on retrouve à un moment ou non, Alex, Yamina, Hilda, la famille de Léna… Ça vient de nulle part et ça manque d’approfondissement, l’histoire est bancale, la fin aberrante et j’enrage.

J’enrage parce que Guenassia a un don pour donner vie à ses personnages. Il sait les faire parler, les faire évoluer et on sent qu’il aime ses héros. Mais l’histoire dans laquelle ils évoluent est inexistante. On referme le livre en se disant « tout ça pour ça ? »
Quel dommage, vraiment, quel dommage. Je rêve que M. Guenassia reprenne le temps d’écrire un roman où l’histoire nous touche tout autant que les héros. J’espère qu’il y parviendra dans son prochain livre !

De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles, de Jean-Michel Guenassia
Éditions Albin Michel, 2017
ISBN 978-2-226-39913-7
327 p., 20€

Un article de Clarice Darling.


Frappe-toi le cœur, d’Amélie Nothomb

Marie est belle, très belle. Elle le sait très bien et s’en sert moins pour séduire que pour provoquer la jalousie et la haine chez les autres, sentiments dont elle se nourrit pour exister. Elle aurait pu en vivre longtemps, mais voilà qu’elle tombe amoureuse d’un jeune homme tout aussi radieux qu’elle, et surtout enceinte de lui. Elle a dix-neuf ans et son avenir qu’elle imaginait vertigineux s’arrête à une maternité ni imaginée ni désirée.
Lorsque sa fille Diane vient au monde, elle ne lui manifeste que mépris, jalousie ou indifférence – une fin de non-recevoir opposée sans répit à l’appel d’amour d’une fillette trop précoce pour ne pas en souffrir. Surtout lorsque naissent ensuite un frère, très choyé, puis une petite sœur, objet de toutes les affections par une Marie transfigurée. De cet affront, Diane décide alors de faire une force…

Nothomb - Frappe-toi le coeurComme cela lui arrive de temps à autre, Dame Amélie s’est creusée la tête pour son opus 2017. Résultat, des bonnes nouvelles en pagaille : dans Frappe-toi le cœur (titre emprunté à Musset), elle ne se met pas en scène ni ne cause d’elle, parvient à surprendre le lecteur au fil d’une histoire qui s’étire sur plusieurs années (c’est plutôt une spécialiste de l’intrigue sur temps court), et débarrasse globalement son écriture de ses scories habituelles – dialogues à l’emporte-pièce, facilités exaspérantes, patronymes invraisemblables et narration réduite à sa plus simple expression.
Pour une fois, Nothomb prend son temps. Pour approfondir ses personnages au-delà de quelques mots et clichés psychologiques vite emballés, et pour les faire évoluer tel qu’on évolue au cours d’une vie. Des personnages qui, donc, s’appellent simplement Marie, Diane, Elisabeth, Olivia ou Célia. Des femmes – mères, filles, sœurs, amies – qui s’affrontent dans un ballet réglé par une mécanique terrible mêlant cruauté, incompréhension, jalousie, regret, déception, dont Amélie Nothomb huile les rouages avec une rare finesse. Son regard clinique finit par serrer le cœur, tant le spectacle de ces enfants psychologiquement mutilées par leurs mères est navrant et douloureux.

Passées des premières pages familières (présentant une jeune fille d’une beauté stupéfiante inversement proportionnelle à son intelligence), Frappe-toi le cœur délaisse donc la bonne humeur factice et les fantaisies sans lendemain, usuelles chez la romancière, pour examiner la souffrance et l’amertume de vies abîmées par celles qui pourtant les fabriquent.
Inattendu, ce choix assumé jusqu’au bout d’un récit sombre et sans artifice superflu finit par constituer une excellente surprise, faisant de ce vingt-sixième roman d’Amélie Nothomb l’un de ses meilleurs, tout simplement. Et un signe supplémentaire que cette rentrée littéraire 2017 est placée sous le signe de la qualité, puisque même le Nothomb annuel sort du lot. Étonnant, non ?

Frappe-toi le cœur, d’Amélie Nothomb
Éditions Albin Michel, 2017
ISBN 978-2-226-39916-8
180 p., 16,90€


A première vue : la rentrée Albin Michel 2017

La maison Albin Michel fait partie de ces éditeurs chez qui la production dérape quelque peu : quinze romans sont en effet alignés pour cette rentrée 2017, douze français pour trois étrangers. Un menu d’autant plus étouffe-chrétien que tous les plats ne semblent pas spécialement raffinés… Alors, comme votre temps est précieux (et le nôtre aussi), on va essayer d’aller à l’essentiel – en toute subjectivité, comme d’habitude.
(Allez au bout de l’article quand même, on finira en causant de littérature étrangère et ça ira un peu mieux.)

Nothomb - Frappe-toi le coeurCRUELLA : Frappe-toi le coeur, d’Amélie Nothomb (lu)
Une jeune fille d’une beauté renversante se délecte de l’admiration haineuse qu’elle provoque chez ses rivales. Jusqu’au jour où elle tombe amoureuse d’un garçon et rapidement enceinte de lui. Elle a dix-neuf ans et pense que sa vie est déjà finie. L’indifférence et la jalousie qu’elle voue à sa fille, dont on découvre très vite qu’elle est encore plus jolie que sa mère, vont bouleverser bien des existences…
Si elle ne nous épargne pas certaines facilités ou niaiseries occasionnelles, Nothomb surprend avec cette intrigue beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord, se déroulant sur plusieurs décennies et abordant des thèmes approchés au début de son œuvre : la malédiction de la beauté, la jalousie maladive, mais aussi l’égoïsme de l’ambition, les déceptions amoureuses, filiales ou amicales… Plutôt un bon cru – bien plus intéressant que celui de l’année dernière, et de loin.

Estienne d'Orves - La Gloire des mauditsSECRETS ET MENSONGES : La Gloire des maudits, de Nicolas d’Estienne d’Orves
Brillant mais dilettante, Nicolas d’Estienne d’Orves est capable du meilleur comme du pire. Avec ce nouveau roman, proche dans l’esprit des Fidélités successives, on l’espère du bon côté de la barrière. Il raconte ici l’histoire de Gabrielle Valoria, fille d’un collabo exécuté sous ses yeux à la Libération, qui se prépare à écrire la biographie de Sidonie Porel, grande romancière et figure fascinante de cet après-guerre agité. En enquêtant sur son sujet, Gabrielle plonge dans un monde de manipulations et de trahisons…

Guenassia - De l'influence de David Bowie sur la destinée des jeunes fillesZIGGY : De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles, de Jean-Michel Guenassia
Guenassia n’arrête plus. Après avoir laissé passer vingt-trois ans entre ses deux premiers romans, puis encore trois entre le deuxième et le troisième, le voici qui enchaîne les titres au rythme d’un par rentrée littéraire depuis 2015. Cette fois, il nous présente Paul, jeune homme de 17 ans au look androgyne qui se plaît à brouiller les frontières tout en cultivant son amour exclusif des femmes. Bientôt, c’était inévitable, sa route croise celle d’un certain David Bowie… Opportuniste, Guenassia ? On peut se poser la question.

Olmi - BakhitaAMISTAD : Bakhita, de Véronique Olmi
Habituée des textes courts, Véronique Olmi se lâche : 464 pages pour raconter le destin de Bakhita, enlevée à sept ans dans son village du Darfour, réduite en esclavage, avant d’être rachetée par le Consul d’Italie et d’être ensuite affranchie. Elle décide ensuite de devenir religieuse et de se consacrer aux enfants pauvres. Albin Michel y croit beaucoup et annonce un grand livre. A voir.

Delsaux - SangliersSEUL CONTRE TOUS : Sangliers, d’Aurélien Delsaux
Entre l’Isère et le Dauphiné, Les Feuges est un village où le loyer dans la zone pavillonnaire est moins élevé qu’ailleurs, où la chasse aux sangliers fédère les hommes qui passent leur temps dans le seul bistrot du coin, où les enfants subissent la violence paternelle en toute impunité. C’est là que survient la première tuerie raciste dans un lycée français (résumé Electre).

Mordillat - La Tour abolieTHE DARK TOWER : La Tour abolie, de Gérard Mordillat
Au coeur de la Défense s’élève la tour Magister. Au sommet, l’état-major, qui lutte pour ses profits. Dans ses sous-sols, un petit peuple misérable, qui lutte pour sa survie. Quand les damnés du progrès décident d’investir la tour et d’atteindre ses hauteurs, tout est remis en cause et la violence explose au grand jour. Homme de gauche jusqu’à la caricature, Mordillat creuse son sillon de révolté social et politique. Pas forcément avec finesse sur ce coup.

Favier - Le courage qu'il faut aux rivièresLA PARITÉ, C’EST PAS GAGNÉ : Le Courage qu’il faut aux rivières, d’Emmanuelle Favier
Dans son village des Balkans, Manushe est « vierge jurée ». Elle a renoncé à sa condition de femme pour jouir des mêmes droits que les hommes. Sa rencontre avec Adrian, homme énigmatique et ardent, bouscule ses certitudes et met en péril son serment. Premier roman.

Guenyveau - Un dissidentMARKETING VIRAL : Un dissident, de François-Régis Guenyveau
Un jeune scientifique rejoint une entreprise américaine très mystérieuse, dont le projet est de façonner l’homme de demain grâce à tous les moyens offerts par la science et les nouvelles technologies. D’abord enthousiaste, ce qu’il découvre sur place et les doutes sur sa propre personnalité remettent en question son engagement initial. Premier roman également.

Et encore, en vrac :

SUR LE FIL : La Nuit des enfants qui dansent, de Franck Pavloff
Un jeune funambule et un vieil Hongrois vivant confit dans son passé décident de partir ensemble à un festival rock à Budapest. (Je fais très court mais je ne sais pas comment vous donner envie, même avec les versions les plus longues des résumés.)

LE CLUB DES INCORRIGIBLES OPTIMISTES II : Le Songe du photographe, de Patricia Reznikov
A Paris, un adolescent en rupture de famille trouve refuge dans une communauté d’artistes d’Europe de l’est. Auprès d’eux, le garçon fait son éducation historique, esthétique et sentimentale. Un hommage à la culture de la Mitteleuropa.

CONNECTING PEOPLE : Vous connaissez peut-être, de Joann Sfar
C’est l’histoire d’un type qui rencontre une fille sur Facebook et qui adopte un chien à qui il essaie d’apprendre à ne pas tuer ses chats. C’est la suite de Comment tu parles à ton père. Que je n’ai pas lu. Donc je ne pourrai pas lire celui-ci. Dommage.

PARDON ? : La Vengeance du pardon, d’Eric-Emmanuel Schmitt
Quatre histoires sur le pardon. Désolé, donc.

*****

Whitehead - Underground RailroadLE P’TIT TRAIN S’EN VA DANS LA CAMPAGNE : Underground Railroad, de Colson Whitehead
(traduit de l’américain par Serge Chauvin)
Attention, voici venir le prix Pulitzer 2017 et le National Book Award 2016 – autant dire qu’on ne boxe plus du tout dans la même catégorie. Whitehead y relate le périple d’une jeune esclave qui parvient à fuir la plantation de coton où elle est asservie, et entreprend de rallier les États libres du nord des États-Unis, un terrifiant chasseur d’esclaves sur ses talons. L’Underground Railroad du titre était le nom donné à un réseau clandestin d’aide aux esclaves en fuite ; le romancier le matérialise sous la forme d’un véritable train souterrain. Rien que pour cette idée, ça donne envie d’embarquer, non ?

Ransmayr - Cox ou la course du tempsTIC-TAC : Cox ou la course du temps, de Christoph Ransmayr
(traduit de l’allemand (Autriche) par Bernard Kreiss)
Grand maître horloger à Londres, au XVIIIème siècle, Alistair Cox est convoqué en Chine par l’empereur tyran Quianlong. Ce dernier lui ordonne de lui confectionner une série d’horloges capables de mesurer les subtiles variations du temps. Cox s’attèle à sa tâche au péril de sa vie, car les humeurs de l’empereur sont changeantes et ses exigences toujours plus élevées…
(C’est marrant, dès qu’on passe en littérature étrangère, proposer un résumé des livres est tout de suite plus intéressant !)

Watkins - Les sables de l'AmargosaMAD MAX : Les sables de l’Amargosa, de Claire Vaye Watkins
(traduit de l’américain par Sarah Gurcel)
Dans une Californie transformée en désert, au cœur de Los Angeles livrée aux pillards et à la menace d’une dune de sable mouvant qui s’apprête à l’engloutir, Ray et Luz trouvent l’espoir d’un avenir meilleur en la personne d’une fillette qu’ils ravissent à un groupe de marginaux. Ils prennent alors la route, à la recherche d’une colonie mystérieuse où ils espèrent refaire leur vie.


La valse des arbres et du ciel de Jean-Michel Guénassia

Guenassia - La Valse des arbres et du cielLa vie des artistes torturés a toujours été source d’inspiration en littérature. Camille Claudel a fait couler beaucoup d’encre mais la palme revient peut-être à Vincent Van Gogh.
Jean-Michel Guenassia s’est emparé de son histoire, avec les toutes dernières théories liées à sa mort, et nous livre un très beau récit, comme il sait si bien faire.

Marguerite Gachet est la fille du docteur d’Auvers-sur-Oise. Orpheline de mère jeune, elle est très indépendante et progressiste, au grand dam de son père qui aimerait la marier avec le fils du notable du coin. C’est sans compter sur la demoiselle qui ne se laisse pas faire. Un jour, on sonne à la porte. Un type un peu paumé se présente, envoyé par un autre médecin pour prendre l’air et se faire soigner chez le docteur Gachet. La rencontre entre les deux va être fulgurante. Elle, la jeune fille en fleur, vivra cette expérience comme un coup de foudre. Lui, l’artiste maudit, bien plus âgé qu’elle, verra les choses sous un autre angle. Et si la mort de Van Gogh n’était pas si accidentelle qu’on a bien voulu le faire croire?

Guenassia raconte très bien les histoires de famille, parfois sur plusieurs générations, comme c’était le cas avec La vie rêvée d’Ernesto G. ou d’amitié avec son Club des Incorrigibles Optimistes. Il est passé maître dans l’art des romans choraux (j’ai un petit doute sur le terme) mais cette fois, avec La valse des arbres et du ciel, il y a moins de personnages. Ce qui lui permet certainement de les fouiller plus en détail.

Le dernier ouvrage de cet auteur, Trompe-la-Mort, m’avait laissé un peu dubitative et déçue. Cette fois, je retrouve le Guenassia des débuts où les pages se tournent à un rythme effréné pour ne pas abandonner les personnages trop longtemps jusqu’à la prochaine lecture.
Un très bon roman à offrir aux fêtes de fin d’année, qui plaira à un large public, pas forcément féru d’art, mais qui aime les belles histoires.

La valse des arbres et du ciel de Jean-Michel Guenassia
Éditions Albin Michel, 2016
9782226328755
304 p., 19€50

Un article de Clarice Darling.


Pourquoi je n’ai pas dépassé la page 50 : Riquet à la houppe, d’Amélie Nothomb

Signé Bookfalo Kill

Vous le savez, j’ai souvent fait preuve d’une certaine indulgence à l’égard d’Amélie Nothomb sur ce blog. Indulgence coupable, me direz-vous peut-être, et je ne pourrais vous en vouloir ; mais c’est ainsi, l’excentrique romancière belge me fascine depuis longtemps et m’amuse assez souvent pour que je lui passe ses mauvaises manies.
Il faut néanmoins savoir lever le pied sur la complaisance et se montrer parfois plus rude – ou plus objectif. Vous l’aurez compris, ce sera le cas cette année, avec cet opus dont je n’ai vraiment pas pu dépasser la page 50 tant la perspective d’une purge se dessinait au fil des premiers chapitres. N’ayant pas de temps à perdre, j’ai préféré couper court.

Nothomb - Riquet à la houppe2Qu’est-ce qui cloche dans ce Riquet à la houppe ? Bon, déjà, le fait qu’Amélie Nothomb s’inspire à nouveau d’un texte préexistant pour pondre son roman. Elle avait déjà adapté un conte en 2012 (Barbe Bleue) et un roman d’Oscar Wilde l’année dernière (Le Crime du Comte Neville). En panne d’inspiration ? Étant donné le résultat, la réponse est oui, sans aucun doute.
En effet, non contente de pomper les intrigues des autres pour structurer sa propre histoire, voici que la romancière belge se plagie elle-même. Dès le début de ces cinquante premières pages, j’ai eu le sentiment désagréable de relire sans le vouloir certains de ses livres précédents – en particulier Attentat. Riquet à la houppe s’ouvre en dressant les portraits croisés de Déodat, jeune garçon dont la laideur repoussante est compensée par une intelligence exceptionnelle, et de Trémière, jeune fille au physique aussi délicieux que son esprit est limité. Leur rencontre est bien sûr inévitable…

Bon, que Nothomb ressasse depuis longtemps les mêmes thématiques, ce n’est pas un scoop. Mais qu’elle le fasse d’une manière aussi désinvolte et dénuée d’inspiration, c’est insupportable. Honnêtement, j’imagine que quelqu’un découvrant son œuvre par ce roman pourrait peut-être y trouver de l’intérêt et y prendre du plaisir. Et encore… Car le rythme est poussif, les situations convenues et les personnages finalement superficiels derrière leurs caractères extrêmes. On est loin de la sincérité avec laquelle Amélie Nothomb campait des personnages au-delà des limites dans ses premiers romans ; encore une fois, la romancière déroule sa recette avec les mêmes ingrédients, sans génie ni folie.

Résultat : je me suis ennuyé. Et je suis vite passé à autre chose – en songeant que, de toute façon, je ne passais pas à côté d’une pépite de la rentrée littéraire. Mais en étant bien triste de constater une fois de plus quel gâchis de talent représentait la carrière d’Amélie Nothomb.

Riquet à la houppe, d’Amélie Nothomb
Éditions Albin Michel, 2016
ISBN 978-2-226-32877-9
198 p., 16,90€


A première vue : la rentrée Albin Michel 2016

Ça dérape un peu chez Albin Michel ! Neuf titres français et trois étrangers rien qu’en août, c’est plus que les années précédentes et ce n’est pas forcément pour le meilleur, gare au syndrome Gallimard… Il devrait y avoir tout de même deux ou trois rendez-vous importants, comme souvent avec cette maison, que ce soit du côté des premiers romans comme des auteurs confirmés.

Gros - PossédéesLE DÉMON A VIDÉ TON CERVEAU : Possédées, de Frédéric Gros
C’est l’un des buzz de l’été chez les libraires, et c’est souvent bon signe. Pour son premier roman, l’essayiste et philosophe Frédéric Gros s’intéresse au cas des possédées de Loudun, sombre histoire de possession et exorcisme de bonnes sœurs soi-disant habitées par Satan réincarné sous la forme du curé Urbain Grandier. Nous sommes en 1632, Richelieu est au pouvoir et entend mener une répression sévère contre la Réforme ; humaniste, amoureux des femmes, Grandier est une cible parfaite… Une réflexion sur le fanatisme qui devrait créer des échos troublants entre passé et présent.

Guenassia - La Valse des arbres et du cielL’HOMME A L’OREILLE COUPÉE : La Valse des arbres et du ciel, de Jean-Michel Guenassia
Après un précédent roman (Trompe-la-mort) moins convaincant, l’auteur du Club des incorrigibles optimistes revient avec un roman historique mettant en scène les derniers jours de Vincent Van Gogh, en particulier sa relation avec Marguerite, une jeune femme avide de liberté, fille du célèbre docteur Gachet, connu comme l’ami des impressionnistes – mais l’était-il tant que ça ? Guenassia s’inspire aussi de recherches récentes sur les conditions de la mort de Van Gogh, fragilisant l’hypothèse de son suicide… On attend forcément de voir ce que ce grand raconteur d’histoire peut faire avec un sujet pareil.

Gougaud - LithiumWERTHER MINUS : Lithium, d’Aurélien Gougaud
Elle refuse de penser au lendemain et se noie dans les fêtes, l’alcool et le sexe sans se soucier du reste ; Il vient de se lancer dans la vie active mais travaille sans passion. Ils sont les enfants d’une nouvelle génération perdue qui reste assez jeune pour tenter de croire à une possibilité de renouveau. Premier roman d’un auteur de 25 ans, qui scrute ses semblables dans un roman annoncé comme sombre et désenchanté.

Hoffmann - Un enfant plein d'angoisse et très sage2ABOUT A BOY : Un enfant plein d’angoisse et très sage, de Stéphane Hoffmann
Ce titre, on dirait un couplet d’une chanson de Jean-Jacques Goldman, tiens ! (C’est affectueux, hein.) Antoine, 13 ans, aimerait davantage de considération de la part de ses parents, duo d’égoïstes qui préfèrent le confier à un internat suisse ou à sa grand-mère de Chamonix plutôt que de l’élever. Mais le jour où ils s’intéressent enfin à lui, ce n’est peut-être pas une si bonne nouvelle que cela… Une comédie familiale pour traiter avec légèreté du désamour filial.

Lacroix - PechblendeQUAND NOTRE CŒUR FAIT BOUM : Pechblende, de Jean-Yves Lacroix
Deuxième roman d’un libraire parisien spécialisé dans les livres d’occasion – ce qui explique sans doute pourquoi le héros de ce livre est justement libraire dans une librairie de livres anciens (ah). A la veille de la Seconde Guerre mondiale, le dit libraire tombe amoureux d’une assistante de Frédéric Joliot-Curie, mais se trouve confronté à un dilemme cruel lorsque le conflit éclate et que son patron décide d’entrer dans la clandestinité.

Rault - La Danse des vivants2MEMENTO : La Danse des vivants, d’Antoine Rault
A la fin de la Première Guerre mondiale, un jeune homme se réveille dans un hôpital militaire, amnésique mais parlant couramment aussi le français que l’allemand. Les services secrets français imaginent alors de l’affubler de l’identité d’un Allemand mort et de l’envoyer en infiltration de l’autre côté de la frontière… Après Pierre Lemaitre racontant l’impossible réinsertion des soldats survivants à la fin de la guerre dans Au revoir là-haut, le dramaturge à succès Antoine Rault s’intéresse au début de l’entre-deux-guerres dans l’Allemagne de Weimar. Une démarche intéressante, pour un livre présenté comme un roman d’aventures.

Nothomb - Riquet à la houppe2AMÉLIE MÉLO : Riquet à la houppe, d’Amélie Nothomb
Nothomb n’en finit plus de se recycler, et cette année, la peine est sévère. Je l’annonce tout net, j’ai tenu cinquante pages avant d’abandonner la lecture de ce pensum sans imagination, remake laborieux d’un conte qui rejoue grossièrement Attentat, l’un des premiers livres de la romancière belge. Franchement, si c’est pour se perdre dans ce genre de facilité, Amélie devrait prendre des vacances. Ça nous en ferait.

BATTLEFIELD : Avec la mort en tenue de bataille, de José Alvarez
Le parcours épique d’une femme, respectable mère de famille qui se lance corps et âme dans la lutte contre le franquisme dès 1936, se révélant à elle-même tout en incarnant le déchirement de l’Espagne d’alors.

MON PÈRE CE HÉROS : Comment tu parles de ton père, de Joann Sfar
L’hyperactif Sfar revient au roman, ou plutôt au récit, puisqu’il évoque son père (tiens, quelle surprise). Je le laisse aux aficionados, dont je ne suis pas…

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James - Brève histoire de sept meurtres2BUFFALO SOLDIER : Brève histoire de sept meurtres, de Marlon James (un peu lu)
Cette première traduction mais troisième roman du Jamaïcain Marlon James a reçu le Man Booker Prize en 2015 et arrive en France auréolé d’une réputation impressionnante. Et pour cause, ce livre volumineux (850 pages) affiche clairement son ambition, celle d’un roman choral monumental qui s’articule librement autour d’un fait divers majeur, une tentative d’assassinat dont fut victime Bob Marley en décembre 1976 juste avant un grand concert gratuit à Kingston. En donnant une voix aussi bien à des membres de gang qu’à des hommes politiques, des journalistes, un agent de la CIA, des proches de Marley (rebaptisé le Chanteur) et même des fantômes, Marlon James entreprend une vaste radiographie de son pays.
Une entreprise formidable – peut-être trop pour moi : je viens de caler au bout de cent pages, écrasé par le nombre de personnages, le style volcanique et un paquet de références historiques que je ne maîtrise pas du tout… Ce roman va faire parler de lui, c’est certain, il sera sans doute beaucoup acheté – mais combien le liront vraiment ? Je suis curieux d’avoir d’autres retours.

Enia - Sur cette terre comme au cielRAGING BULL : Sur la terre comme au ciel, de Davide Enia
Une grande fresque campée en Sicile, de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux années 90, qui entrelace le destin de trois générations, dont le petit Davidù, gamin de neuf ans qui fait l’apprentissage de la vie, de l’amour et de la bagarre dans les rues de Palerme. Premier roman de Davide Enia, finaliste du prix Strega, l’équivalent italien du Goncourt.

COLLISION : La Vie nous emportera, de David Treuer
Août 1942. Sur le point de s’engager dans l’U.S. Air Force, un jeune homme se trouve mêlé à un accident tragique qui bouleverse non seulement son existence, mais aussi de ses proches. Une fresque humaine et historique à l’américaine.


Trois jours et une vie, de Pierre Lemaitre

Signé Bookfalo Kill

Il y a Beauval, petite ville de province où tout le monde se connaît.
Il y a d’abord la mort d’un chien, abattu par son propriétaire.
Il y a ensuite la disparition d’un enfant de six ans.
Il y a enfin une tempête qui dévaste la ville et ses environs, en ces derniers jours de décembre 1999.
Puis il y a Antoine, douze ans, au cœur des événements. Trois jours qui vont changer sa vie à tout jamais.

Pas facile d’évoquer davantage le nouveau roman de Pierre Lemaitre sans tailler dans l’intrigue et affaiblir son intérêt. Autant vous prévenir, certains résumés ici ou là sur Internet ont tendance à déflorer le mystère ; si vous cherchez des avis sur Trois jours et une vie, promenez-vous donc avec prudence sur la Toile, sous peine de voir au moins un tournant de l’histoire perdre de son éclat. Ce serait dommage, il n’y en a pas tant dans ce livre.

Lemaitre - Trois jours et une vieJe ne peux en effet dissimuler ma relative déception à l’issue de cette lecture. A force, on devient exigeant avec les auteurs qui ont fait leur preuve. Pour Pierre Lemaitre, nous étions restés sur un prix Goncourt inattendu mais totalement mérité, venu couronner l’ambition et la puissance d’Au revoir là-haut, grand roman populaire au meilleur sens du terme. Ce couronnement suivait une œuvre remarquable d’intelligence et d’originalité en polar, où Lemaitre avait su, dès Travail soigné, son premier livre, s’inscrire dans le genre tout en se jouant de ses codes avec une audace jouissive.
Bref, Lemaitre, ce n’est pas n’importe qui. Et, quitte à paraître très sévère, il vaut beaucoup mieux à mon avis que cette histoire poussive, sorte de roman noir au parfum pesant de terroir mal digéré, guère plus intéressant qu’un scénario de téléfilm pour France 3.

Alors, oui, quand même, Trois jours et une vie aborde en profondeur le thème de la culpabilité (quitte à en abuser un peu, d’ailleurs), campe correctement le microcosme d’une petite ville provinciale où chacun se connaît parce que chacun s’espionne et dégoise sur les autres, sport local dont l’hypocrisie apparemment inoffensive éclate au grand jour lorsqu’un drame effroyable la met en pleine lumière. Lemaitre sait aussi se placer à hauteur d’enfant sans naïveté déplacée pour suivre pas à pas son héros tourmenté. Surtout, les meilleures pages du roman, au cœur du livre, mettent en scène le déchaînement de la tempête avec une énergie qui rappelle le prologue étourdissant d’Au revoir là-haut.

C’est déjà pas mal, n’est-ce pas ? Oui, mais c’est tout. A ces sujets, à ces atmosphères, à ces personnages déjà vus, Pierre Lemaitre n’ajoute rien, n’apporte rien de neuf. Trois jours et une vie manque à mon sens de personnalité, de prise de risque, ne porte pas l’empreinte de son auteur ; les dernières pages, censées retourner le lecteur in extremis, m’ont paru téléphonées, et de fait je n’ai pas été sensible à cette pseudo-révélation jaillie de nulle part, qui m’a fait me demander s’il ne manquait pas un chapitre ou deux pour conclure l’histoire. Quand je repense à certains rebondissements d’Alex, ou au twist de Travail soigné

Bref, Trois jours et une vie a tout du roman post-Goncourt, preuve que le maelström accompagnant la consécration littéraire a tendance à laisser les meilleurs auteurs exsangues. Pierre Lemaitre n’est pas le premier ; espérons juste qu’il saura s’en remettre et nous épater à nouveau dès son prochain livre. On y croit !

Trois jours et une vie, de Pierre Lemaitre
Éditions Albin Michel, 2016
ISBN 978-2-226-32573-0
279 p., 19,80€


Monarques, de Sébastien Rutés & Juan Hernàndez Luna

Signé Bookfalo Kill

Autant que le roman d’une histoire, Monarques est l’histoire d’un roman. Celle d’un auteur français, Sébastien Rutés, imaginant un jour de 2008 (ou plutôt un soir bien arrosé) un livre à quatre mains avec son ami mexicain Juan Hernàndez Luna. Comme leurs futurs héros Augusto et Jules, ils entament de chaque côté de l’Atlantique l’écriture d’un roman épistolaire, dont ils achèvent la première partie et commencent la deuxième avant qu’en 2010, la maladie emporte Juan trop tôt, à 48 ans. Le choc et le chagrin absorbés, Sébastien se remet à l’ouvrage et termine seul ce livre au destin singulier, à la fois vivace et triste, ce livre survivant, à l’image des aventures qu’il raconte.

Rutés & Hernandez Luna - MonarquesCar Monarques est un roman d’aventures, un vrai, un grand, un beau ! Tout commence pourtant d’une manière presque paisible. Augusto Solis, affichiste mexicain, écrit lettre sur lettre à Loreleï, son grand amour rencontré dans son pays et trop tôt reparti pour d’obscures raisons. La seule adresse dont il dispose est à Paris, mais Loreleï n’y habite plus. C’est un jeune homme, Jules Daumier, coursier pour l’Humanité, qui y vit désormais avec sa mère. Par politesse, Jules répond néanmoins à Augusto pour l’avertir de sa méprise – et se noue alors entre eux, involontairement, une amitié épistolaire nourrie par la recherche de Loreleï.
Quelques décennies plus tard, dénichant les lettres de son grand-père Jules, Daniel retrouve et contacte Nieves, petite-fille d’Augusto. Ils renouent le fil d’une correspondance et d’une amitié interrompues par la Seconde Guerre mondiale…

Quelle(s) histoire(s) !!! Nombre d’écrivains auraient tiré 250 pages d’une seule des péripéties qui peuplent Monarques. En bons héritiers de Jules Verne, Garcia Marquez et consorts, Luna et Rutés aiment les intrigues foisonnantes, les personnages hauts en couleur, les rebondissements insensés, les grands méchants et les belles histoires d’amour. Mêlant la France du Front Populaire et l’histoire mexicaine, le Paris bégueule et populaire des années 30 et Hollywood, réservant un drôle de sort au film Blanche-Neige (!!!), mettant en scène Walt Disney, Aragon, Léni Riefenstahl et même Hitler, entre autres personnages réels glissés entre les superbes figures imaginaires créées par les deux auteurs, le roman ne recule devant rien pour lancer ses lecteurs sur la route de l’aventure et de l’évasion, des frissons et des passions.

Les conditions particulières d’écriture du livre font beaucoup pour sa singularité. La première partie est un roman épistolaire, calqué sur les échanges entre Augusto et Jules. La disparition de Juan Hernàndez Luna contraint ensuite Sébastien Rutés à changer le dispositif prévu, optant dans la deuxième partie pour un récit classique qui prend tout à fait des accents verniens, avec quête d’un trésor caché, poursuites en bateau, séquestrations de héros, îles mystérieuses, retrouvailles et pertes éperdues… avant de revenir dans la troisième partie à un échange de missives, cette fois électroniques, modernité oblige, puisque les héritiers de Jules et Augusto sont nos contemporains.
Étonnamment, les deux premiers segments s’enchaînent à merveille. La technique épistolaire est exploitée au maximum ; le retour ensuite à la forme classique du récit permet d’expliquer nombre de mystères et, en changeant de rythme, de relancer la curiosité et l’intérêt du lecteur. Après une telle débauche de péripéties et d’émotions, la troisième partie patine légèrement. Un peu trop bavarde, elle ralentit le récit, avant de se redresser grâce à une fin émouvante, heureusement à la hauteur du reste, ce qui permet de conclure l’ensemble du roman sur une très bonne note.

Brillant par sa construction, Monarques rejoint les plus belles pages littéraires alliant évasion et invention, jouant de l’Histoire pour dérouler une superbe histoire. Ce roman fait souffler sur la rentrée un vent de liberté plus que bienvenu, ne le ratez pas !

Monarques, de Sébastien Rutés & Juan Hernandez Luna
  Éditions Albin Michel, 2015
ISBN 978-2-226-31810-7
375 p., 21,50€


Le Crime du Comte Neville, d’Amélie Nothomb

Signé Bookfalo Kill

Un matin, le comte Neville doit aller récupérer Sérieuse, sa benjamine âgée de dix-sept ans, chez une voyante qui l’a trouvée frigorifiée en pleine nuit dans la forêt. Après avoir sermonné l’aimable aristocrate belge, la madame Irma (qui s’appelle en réalité Portenduère) prédit sans transition qu’il va tuer l’un de ses invités lors de la prochaine grande fête qu’il donnera dans son château.
Hélas, cette fête devait être l’apogée de l’historique bastion familial, car le comte Neville s’apprête à le vendre, incapable de l’entretenir plus longtemps comme il se doit. Rongé d’inquiétude, il se voit alors proposer une étrange solution par Sérieuse…

Nothomb - Le Crime du comte NevilleJe ne saurais déroger à la règle voulant que nous ouvrions nos chroniques consacrées à la rentrée littéraire par la présentation du Nothomb annuel. Il faut croire que vous y avez pris goût, vous aussi, puisque notre article de l’année dernière sur Pétronille est devenu la publication la plus consultée de ce blog, avec des statistiques aussi inattendues qu’hallucinantes.
Et puis, comme nous n’aurons pas souvent l’occasion de rigoler avec cette rentrée 2015, autant commencer avec un peu de gaieté et de bonne humeur littéraire – et dans ce registre, Amélie est devenue incontournable.

Le Nothomb 2015 est donc un cru léger et pétillant ; pas une cuvée inoubliable, certes, mais pas de quoi rougir. En romancière cultivée, Amélie Nothomb esquisse une aimable variation sur le Crime de Lord Arthur Savile, bref roman diabolique d’Oscar Wilde. Elle y ajoute ses ingrédients personnels : quelques larmes de Champagne, une adolescente délicatement amorale, un pneu, une réflexion – gentillette – sur le monstrueux (ici moral), des aristocrates finissants mais dignes (ça, c’est pour la partie autobiographique, car il y a du familial nothombien dans cette tribu Neville), le tout servi avec des dialogues précis comme un texte de théâtre.

Alors, non, rien de franchement nouveau ; et on pourra même déplorer des personnages quelque peu superficiels, une intrigue qui touche très vite ses limites, ce qui est un comble pour un roman aussi court ; et une fin trop rapide, exécutée en deux pages à peine. Cependant, soyons honnêtes, nous n’en sommes plus à attendre de profonds bouleversements littéraires en provenance du front belge… Amélie Nothomb est ici en service minimum, ça fonctionne et c’est déjà ça.

Le Crime du Comte Neville, d’Amélie Nothomb
Éditions Albin Michel, 2015
ISBN 978-2-226-31809-1
144 p., 15€


A première vue : la rentrée Albin Michel 2015

Ils sont dix cette année à se présenter sous les couleurs des éditions Albin Michel : sept romans français et trois étrangers. A première vue, pas forcément de quoi bouleverser la rentrée littéraire (comme chez l’ensemble des éditeurs), mais quelques rendez-vous intéressants sont à espérer néanmoins, entre arrivées de transfuges prestigieux, incontournables (coucou Amélie !), projets inattendus et gros morceaux, avec une nette prédominance de sujets de société.

Nothomb - Le Crime du comte NevilleAMÉLIE WILDE : Le Crime du comte Neville, d’Amélie Nothomb (lu)
Vieil aristocrate belge sur le point de vendre son château familial, le comte Neville apprend qu’il va tuer l’un de ses invités au cours de la fête qu’il s’apprête à y donner. Sa fille adolescente, prénommée Sérieuse, lui propose une solution aussi audacieuse que terrible… Inspirée par le Crime de Lord Arthur Savile d’Oscar Wilde, Amélie Nothomb signe une fantaisie pétillante, bien dans son style quoique assez sage au final.

Rutés & Hernandez Luna - MonarquesQUATRE-MAINS TRANS-MARITIME : Monarques, de Sébastien Rutés & Juan Hernandez Luna
En 1935, Augusto, un affichiste mexicain, entame une correspondance involontaire avec Jules Daumier, jeune Français coursier à L’Humanité. Le second entreprend alors de rechercher Loreleï, jeune femme dont le premier est éperdument amoureux, et qui semble avoir disparu. Quelques dizaines d’années plus tard, les petits-fils d’Augusto et Jules poursuivent l’échange… Après la mort précoce en 2010 de Juan Hernandez Luna, Sébastien Rutés a poursuivi et achevé seul ce projet original de roman épistolaire à quatre mains.

Viguier - Ressources inhumainesVIOLENCE DES ÉCHANGES EN MILIEU TEMPÉRÉ : Ressources inhumaines, de Frédéric Viguier
Ce premier roman d’un auteur de théâtre suit le parcours d’une jeune femme quelconque au sein d’un hypermarché, qui gravit les échelons de simple stagiaire à chef de secteur, donnant ainsi un sens à sa vie. Jusqu’au jour où son statut est menacé par l’arrivée d’une nouvelle stagiaire…

Mordillat - La Brigade du rireVIVE LA SOCIALE : La Brigade du rire, de Gérard Mordillat
Une petite bande de chômeurs kidnappe un journaliste de Valeurs françaises pour le forcer à travailler selon ses propres idées extrémistes (semaine de 48h, smic en berne, travail le dimanche…) Transfuge de Calmann-Lévy, Mordillat propose une comédie sociale féroce et engagée, bien dans son style.

PETIT POUCET CHINOIS : Discours d’un arbre sur la fragilité des hommes, d’Olivier Bleys
En Chine, un homme économise assez d’argent pour racheter la maison familiale, dans le jardin de laquelle sont enterrés ses parents. Mais une compagnie minière essaie de les expulser pour exploiter la richesse du sous-sol.

LIGHT MY FIRE : L’Envers du feu, d’Anne Dufourmontelle
Premier roman d’une psychanalyste réputée, qui met en scène… une psychanalyste (on ne se refait pas). Cette dernière écoute le récit d’un Américain d’origine russe, qui tente de retrouver une femme disparue, tout en luttant contre un rêve obsédant de feu qui parasite ses souvenirs.

NICOLE GARCIA : Méfiez-vous des femmes exceptionnelles, de Claire Delannoy
En découvrant à la mort de son mari que ce dernier avait une fille cachée, une femme s’entoure de ses amies proches pour questionner leurs amitiés et leurs amours. Vous le voyez venir, le film choral avec toutes les actrices françaises qu’on voit toujours à l’affiche dans ce genre d’histoire ?

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Mari - Les folles espérancesDICKENS ITALIEN : Les folles espérances, d’Alessandro Mari
(traduit de l’italien par Anna Colao)
Pour son premier roman, Mari balance un pavé de 1000 pages qui suit quatre personnages, parmi lesquels Garibaldi, dans une quête de liberté et d’amour dans l’Italie du XIXème siècle. On l’attend comme l’une des révélations étrangères de cette rentrée.

Mengestu - Tous nos nomsTEARS FOR FEARS : Tous nos noms, de Dinaw Mengestu
(traduit de l’américain par Michèle Albaret-Maatsch)
Un jeune Africain fuit l’Ouganda en proie à la guerre civile, y abandonnant son meilleur ami, pour rallier l’Amérique des années 70, où il trouve l’amour. Entre Afrique et Amérique, un roman du déchirement et de la quête d’identité dans des pays qui se cherchent.

INISHOWEN : La Neige noire, de Paul Lynch
(traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso)
Après avoir vécu aux États-Unis, un Irlandais revient s’installer en 1945 dans une ferme de son pays avec femme et enfant. La mort accidentelle d’un ouvrier dans l’incendie de son étable le confronte à l’hostilité des autochtones, qui se confond avec la rudesse de la région.


La Revalorisation des déchets, de Sébastien Gendron

Signé Bookfalo Kill

Certes, Dick Lapelouse n’est pas un garçon très recommandable puisqu’il est tueur à gages. Ce qui ne l’empêche pas d’être très recommandé, car dans son boulot, c’est un des meilleurs – et le moins cher, car c’est un tueur à gages low cost. Son credo : le tri sélectif des ordures ordinaires, celles qui pourrissent le quotidien des gens normaux, à qui il accorde ses compétences aussi larges que variées pour un tarif forfaitaire défiant toute concurrence (ça tombe bien, il n’en a pas).
Alors, oui, le garçon a tendance à assassiner quelques quidams, mais c’est souvent pour la bonne cause, ce qui lui permet de sauver les apparences, de se garantir une certaine morale et de développer une activité florissante, car ce ne sont pas les déchets humains qui manquent.
Entouré de sa secrétaire amoureuse transie de Claude François et de son voisin psychiatre cocaïnomane, Dick mène donc une existence relativement paisible (si l’on peut dire étant donné ses activités, mais passons.) Jusqu’au jour où se présente un client désireux d’éliminer son père, dont il dresse un portrait peu flatteur de pourriture historique. Hélas, les apparences sont parfois trompeuses…

Gendron - La Revalorisation des déchetsUn livre qui commence par une dissertation savante sur la différence entre les cons et les connards ne peut pas être entièrement mauvais. A vrai dire, il est même carrément excellent, mais ce n’est pas tellement une surprise dans la mesure où c’est Sébastien Gendron qui tient la plume. Je vous ai déjà dit tout le bien que je pensais de cet auteur iconoclaste, totalement atypique, capable entre autres de passer James Bond à la moulinette (Taxi, Take Off & Landing) ou de pondre une hilarante comédie de nonsense gore plus anglaise qu’un film des Monty Python (Quelque chose pour le week-end).

Moins délirant, La Revalorisation des déchets n’en est pas moins très réjouissant. Gendron s’amuse à jouer avec la forme du texte et les polices du caractère, glissant ici des chapitres dialogués en forme de retranscription d’écoute ou de séance de psychanalyse, là un passage imprimé en lettres gothiques qui transpose en conte ancestral les malversations bien contemporaines d’un édile crapuleux – un chapitre hilarant et savoureux.
Puis il y a les personnages, dont la réussite est l’une des clefs du roman, à commencer par le héros-narrateur dont le ton faussement détaché est un régal permanent ; et aussi les autres, de l’ami psychanalyste à la vieille secrétaire obsessionnelle, du très attachant patron de restaurant barcelonais à cette drôle de nana blonde qui suit Dick partout, incarnation troublante de sa conscience.

Sébastien Gendron manie joyeusement différentes formes d’humour, du potache au plus subtil. Il est de ces écrivains précieux qui vous transforment souvent en zombie si vous lisez leur livre dans le métro parisien : yeux pétillants et sourire aux lèvres, votre bonne humeur littéraire a des airs de camouflet lancé à la grisaille et au mécontentement ordinaire des autres passagers (essayez, c’est jouissif !)
Cependant, dans la Revalorisation des déchets, le romancier n’est pas qu’amuseur, et c’est ce qui fait toute la différence. Le ton parfois se fait plus grave (en évitant d’être sentencieux), lorsque Gendron griffe la crise économique et ses conséquences sociales, ou lorsqu’il analyse les dilemmes moraux de son héros par rapport à sa profession. Sans entrer trop dans le détail, car ce serait révéler un élément clef de l’intrigue, le chapitre 29, intitulé « Guide pratique du carrossier mental », est une merveille de virtuosité dans lequel le héros-narrateur sonde son rapport à ses parents sous forme de mode d’emploi, entre drôlerie, gravité et émotion.

Bref, comme je ne vous dirai jamais assez qu’il est hautement recommandé de lire Sébastien Gendron, précipitez-vous sur cette Revalorisation des déchets, nouvelle preuve de la singularité totale de ce romancier qui ne fait rien comme tout le monde et qui le fait mieux que personne. Laissez-vous tenter par l’originalité !

La Revalorisation des déchets, de Sébastien Gendron
Éditions Albin Michel, 2015
ISBN 978-2-226-31464-2
384 p., 19€


Trompe-la-mort de Jean-Michel Guenassia

Trompe-la-mort est peut-être le roman de Guenassia qui m’a le plus déroutée. Je m’explique :

Le Club des Incorrigibles Optimistes retraçait l’histoire d’un garçon puis d’un homme, sur fond de guerre d’Algérie. Le héros cherche à grandir dans une famille qui l’étouffe et trouve en l’amitié de vieux réfugiés des pays de l’Est, le refuge dont il avait besoin.

La vie rêvée d’Ernesto G. retrace un siècle de vie de Joseph Kaplan à travers les méandres de l’Europe et de l’Afrique du Nord, entre une famille encombrante et un ami mystérieux.

Guenassia - Trompe-la-MortPour Trompe-la-mort, peu de famille. Et celle qui reste n’est pas facile à gérer. Trompe-la-mort, c’est l’histoire de Thomas Larch, un jeune homme britannique, né en Inde d’une mère indienne et d’un père anglais qui survit à tous les pires accidents auxquels il est confronté.

Guénassia nous embarque dans des destinations folles : New Delhi, l’Irak, l’Afghanistan… sur les traces de son héros, petit garçon plein d’entrain jusqu’à son départ pour l’Angleterre à 8 ans, à cause de la maladie de sa mère. Et puis vient un drame, un traumatisme qui le poussera à quitter la maison au plus vite pour l’armée britannique et ne plus penser à son passé. Jusqu’au jour où…

Cet auteur a un incroyable talent de conteur. Vraiment, on s’attache immédiatement aux personnages et on a du mal à décoller ses yeux de ces pages. Mais cette fois, j’avoue, j’ai été déçue. En refermant le livre, je me suis dit : « Tout ça pour ça? » J’aurais préféré une autre fin. Après avoir digéré ma lecture, je me dis même que ce roman vibrionnant est peut-être trop brouillon pour moi. La troisième partie surtout, celle du mariage puis du retour aux sources.

Je reste sur un petit goût d’inachevé mais je reste une fidèle de Jean-Michel Guenassia. Hâte de savoir de quoi parlera le prochain, sûrement de voyages, d’un petit garçon devenu grand et d’une vie hors du commun!

Trompe-la-mort de Jean-Michel Guenassia
Éditions Albin Michel
9782226312464
388p., 22€

Un article de Clarice Darling.


L’Audience, d’Oriane Jeancourt Galignani

Signé Bookfalo Kill

Les meilleures intentions ne font pas forcément les meilleurs romans. Cet axiome frappe le nouveau livre d’Oriane Jeancourt Galignani qui, sans être raté, loin de là, n’est pas aussi réussi qu’on pouvait l’espérer à la lecture de son synopsis.

L’Audience, comme son titre l’indique, s’articule autour d’un récit judiciaire. Plus précisément, des quatre jours que dure le procès de Deborah Aunus, une enseignante accusée d’avoir couché avec quatre de ses élèves. Qu’ils fussent majeurs et consentants au moment des faits ne change rien à l’affaire, car nous sommes au Texas, État qui proscrit toute forme de relation sexuelle entre un professeur et ses étudiants, peu importe leur âge.
Tandis que l’accusée reste étrangement en retrait durant les débats, si apathique qu’elle en paraît parfois antipathique, témoins, proches et « victimes » défilent à la barre, recréant le contexte des événements…

Jeancourt-Galignani - L'AudienceDans l’imaginaire collectif, le Texas, c’est Dallas, le pétrole, la dynastie Bush et le culte des armes à feu. Pour les Américains des grandes villes, de San Francisco à New York, les Texans sont les bas du front par excellence. Outre le fait qu’elle s’inspire d’un fait divers réel, rien d’étonnant donc à voir Oriane Jeancourt Galignani camper son roman, inspiré d’ailleurs d’une histoire vraie, dans un État aussi symptomatique des paradoxes américains.
Elle y trouve une matière toute prête pour fusiller le puritanisme hypocrite des Américains, ainsi qu’un terreau de rêve pour un romancier, celui d’une petite ville où tout le monde se connaît, microcosme putride où s’épanouissent naturellement rumeurs et rancœurs, et ce voyeurisme effroyable, tiraillé entre un dégoût de bon aloi et une fascination profonde, teintée de jalousie, pour la liberté sexuelle affichée de l’héroïne.

Sur ces aspects, L’Audience est réussie, la romancière captant ces sentiments d’égout avec un réel brio. Là où, pour moi, le roman boite un peu, c’est dans sa construction, qui alterne moments du procès et flashbacks ; or ces derniers se réduisent un peu trop souvent à de nombreuses scènes de sexe, certes utiles à la compréhension du récit puisqu’elles constituent le chef d’accusation qui soumet Deborah Aunus à la justice. Mais leur accumulation finit par écraser le portrait en creux que tente de saisir Oriane Jeancourt Galignani de son héroïne.

A l’occasion de ses ébats ou lorsqu’elle se laisse séduire par ses étudiants, Deborah est ainsi souvent décrite comme une grande femme d’une mollesse sensuelle, aux seins lourds, sorte d’objet de fantasme caricatural pour adolescents en chaleur. Même lors du procès, elle est incarnée par son physique pesant, charnu. Comme si, dans sa volonté louable de ne pas dresser un portrait psychologique en règle de sa protagoniste, Oriane Jeancourt Galignani l’avait involontairement réduite à sa seule incarnation charnelle. Ce qu’on lui reproche, en somme, et si le lecteur n’a pas forcément envie de la condamner pour cela, elle ne sort de ce portrait ni grandie ni même aimable.

Intéressante et pertinente dans son accusation subtile du puritanisme et du légalisme systématique des Américains, L’Audience manque d’un je ne sais quoi, de puissance, de virtuosité littéraire, d’une colère aussi. En refusant de s’engager dans la tête de sa protagoniste, en en faisant un personnage passif – un choix estimable mais risqué -, Oriane Jeancourt Galignani est un peu passée à côté d’elle.

L’Audience, d’Oriane Jeancourt Galignani
  Éditions Albin Michel, 2014
ISBN 978-2-226-25830-4
297 p., 19€


Pétronille, d’Amélie Nothomb

Signé Bookfalo Kill

Bon, vous connaissez la chanson, je ne vais pas m’étendre sur le sujet outre mesure : qui dit rentrée littéraire dit Amélie Nothomb, et vice versa, voici donc le moment venu d’évoquer l’opus 2014 de la célèbre romancière chapeautée. Et cette année encore, c’est un bon cru, quoique pour des raisons différentes de la Nostalgie heureuse de l’année dernière.

Nothomb -PétronilleInscrit dans sa veine autobiographique à tendance drolatique, Pétronille relate l’amitié étrange (forcément) que noue la Belge la plus célèbre des lettres francophones contemporaines avec une jeune femme, Pétronille donc, Fanto de son patronyme, qui se présente à elle lors d’une séance de dédicaces. Nous sommes dans les années 90, au début de la carrière d’Amélie.
Il s’avère que cette Pétronille, d’apparence « si jeune » qu’elle ressemble à « un garçon de quinze ans », est une fine lettrée, étudiante en littérature élisabéthaine ; qu’elle n’a pas sa langue dans sa poche, et qu’elle semble donc avoir toutes les qualités pour devenir la compagne de beuverie idéale d’Amélie Nothomb. Car, oui, l’objectif suprême de la romancière depuis qu’elle est arrivée en France est de trouver quelqu’un avec qui partager régulièrement sa boisson favorite : le champagne…

Si vous êtes un tant soit peu familiers avec l’œuvre de Nothomb, vous reconnaissez dans ce résumé des éléments clefs de nombre de ses livres. Une relation d’amitié complexe et possessive, qui suscite fatalement des dialogues de haute volée, de l’humour, du champagne… et de la littérature, car Pétronille Fanto devient elle aussi romancière, suscitant l’admiration de sa célèbre consœur. Entre deux aventures rocambolesques d’Amélie (dont une visite d’anthologie chez Vivienne Westwood) et des considérations diverses sur la France ou les libraires, la parution des livres de Pétronille, auxquels l’auteur d’Hygiène de l’assassin rend de vibrants hommages, rythme le récit.

Pétronille Fanto existe bel et bien, sous un autre nom évidemment, elle a fait paraître plusieurs romans qu’Amélie Nothomb s’amuse à déguiser sous des titres synonymes. C’est sans doute cette véracité qui rend ce nouveau livre si vif, si drôlement sincère, à défaut d’être original dans l’œuvre de l’auteure belge. Ah si, quand même, la fin, brusque et inattendue, vaut le détour et permet de quitter Pétronille sur une note aussi déconcertante que réjouissante.

Bref, pour les amateurs, un Nothomb de très bonne tenue, amusant et bien vu. En fait, Amélie a rendu le plus bel hommage qui soit à sa boisson favorite, elle a inventé la littérature champagne !

Pétronille, d’Amélie Nothomb
  Éditions Albin Michel, 2014
ISBN 978-2-226-25831-1
169 p., 16,50€


A première vue : la rentrée littéraire Albin Michel 2014

A tout seigneur tout honneur, nous ouvrons le bal des présentations de la rentrée littéraire 2014 avec l’éditeur qui a remporté le Prix Goncourt l’année dernière – pour notre plus grande joie car nous avions adoré Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre.
Comme chaque année, Albin Michel revient avec un mélange intéressant de grands romans populaires et d’œuvres plus intimistes, dont se distingue un premier roman très prometteur.

Roux - Le Bonheur national brutLA FRESQUE ALBIN MICHEL : Le Bonheur national brut, de François Roux
Cela pourrait presque devenir un genre en soi. Après Le Club des incorrigibles optimistes et La Vie rêvée d’Ernesto G. de Jean-Michel Guenassia, ou Les fidélités successives de Nicolas d’Estienne d’Orves, voici Le Bonheur national brut, premier roman de François Roux qui raconte, à travers le destin de quatre amis, la France des années 80 à nos jours. Trente ans d’histoire récente, des destins passionnants et exemplaires, un style affûté, tous les ingrédients sont là pour faire de ce gros livre un franc succès. En d’autres termes, on en attend beaucoup.

Nothomb -Pétronille (pt format)L’INCONTOURNABLE : Pétronille, d’Amélie Nothomb (lu)
Un titre et un prénom d’héroïne improbables, une histoire d’amitié possessive et complexe, du Champagne qui coule à flot, Amélie qui se met en scène au fil de 169 pages vite dévorées, c’est du Nothomb en puissance. Sans surprise, mais avec son humour et ses dialogues ciselés, c’est plutôt un bon cru.

VOYAGES :
L’Enfant des marges, de Franck Pavloff : direction Barcelone, dans les pas de Ioan, photographe de renom qui vit reclus dans les Cévennes depuis la mort de son fils en mer, et qui sort de sa retraite pour tenter de retrouver son petit-fils disparu dans la capitale catalane.
Barcelone est un décor romanesque par excellence, et l’histoire est en partie autobiographique. Cela pourrait donner un beau livre, par l’auteur de Matin Brun.
La Belle de l’étoile, de Nadia Galy : après le suicide de son amant, une femme part s’installer à Saint-Pierre-et-Miquelon, au climat rude mais aux habitants bienveillants. Elle y relit la correspondance de son homme disparu et y répond tout en se confrontant à la nature belle mais sauvage de l’île.
Le cadre original du roman est pour beaucoup dans la curiosité qu’il suscite. A voir.

SOCIÉTÉ :
Madame Diogène, d’Aurélien Delsaux : le syndrome de Diogène est une pathologie consistant à tout accumuler chez soi, à ne jamais rien jeter. Héroïne de ce premier roman, une vieille dame en est atteinte et se replie chez elle, malgré les gens, proches ou services sociaux, qui tentent de l’approcher.
Jeancourt-Galignani - L'AudienceL’Audience, d’Oriane Jeancourt-Galignani (lu) : au Texas, un professeur ne peut avoir de relations sexuelles avec ses élèves, même si ces derniers sont majeurs et consentants. Pour avoir couché avec quatre garçons de sa classe de mathématiques, Deborah Aunus est arrêtée et jugée. Les quatre jours de son procès sont l’occasion de voir défiler proches, témoins, victimes supposées, autant que d’interroger les paradoxes d’une société américaine à la fois puritaine et voyeuse.
Projet ambitieux, mais roman pas tout à fait à la hauteur. De qualité, mais pas saisissant, faute d’élever le débat comme son sujet le promettait.

HUIS CLOS : Madame, de Jean-Marie Chevrier
Une veuve aristocrate vit seule et s’attache au fils de ses fermiers, Guillaume, qu’elle a rebaptisé Willy. Elle souhaite en faire son héritier, malgré la jalousie instinctive de ses parents. Elle a perdu son fils quatorze ans plus tôt, le jour de la naissance de Willy. La date anniversaire approche et un drame se prépare…

Estienne d'Orves - La DévorationINCLASSABLE : La Dévoration, de Nicolas d’Estienne d’Orves
Comment mieux définir ce romancier que par ce qualificatif ? Capable de changer de genre comme de chemise, pas toujours convaincant, il nous avait surpris et épatés avec ses Fidélités successives. Il revient avec un roman radicalement différent, dans lequel un romancier, pressé par son éditrice de quitter son registre habituel, se passionne pour l’histoire d’un cannibale humain ayant tué et mangé sa petite amie. Voulant en faire le sujet de son prochain livre, il entreprend de se mettre dans la tête du meurtrier cannibale. Un périple potentiellement dangereux…


Dernière donne, de Jean-Michel Guenassia

Signé Bookfalo Kill

En 1986, les éditions Liana Levi (qui ont souvent du flair, notamment en polar) faisaient paraître Pour cent millions, le premier roman de Jean-Michel Guenassia. Couronné par le prix Michel-Lebrun, distinction prestigieuse pour un auteur de roman policier, l’apprenti écrivain avait pourtant disparu ensuite de la circulation littéraire pour se consacrer discrètement au cinéma et au théâtre – avant de réapparaître en 2009, à 59 ans, avec le  Club des incorrigibles optimistes, énorme fresque publiée par les éditions Albin Michel, couronnée par le Prix Goncourt des Lycéens et par un large succès public.

Guenassia - Dernière donneSans doute motivées par les excellents chiffres de vente en poche du club… puis du roman suivant de Guenassia, La Vie rêvée d’Ernesto G., les éditions Livre de Poche font opportunément reparaître ce premier opus. Et, ma foi, toute considération commerciale mise à part, c’est plutôt une bonne idée, car ce polar désormais intitulé Dernière donne, apparemment retravaillé par son auteur, est une belle mécanique de suspense, à peine fragilisée par quelques dialogues un peu trop naïfs – infime faiblesse de jeunesse, guère préjudiciable à l’ensemble.

L’histoire en quelques mots : d’un côté, Baptiste Dupré, jeune avocat brillant, heureux marié et redoutable joueur – à tel point qu’il applique à toute sa vie le goût du risque et la science du bluff qu’il maîtrise à la perfection lorsqu’il s’assied à une table de poker. De l’autre côté, Pierre Delaunay, héritier des boîtes de nuit de son père et piégé par un associé filou, à tel point qu’il se retrouve en prison, accusé de forfaits allant de malversations financières à une complicité de meurtre.
Entre les deux, Moreno, ami indéfectible de Delaunay, qui rencontre Dupré lorsque celui-ci se présente au cercle de jeu huppé qu’il dirige. Frappé par la ressemblance physique entre les deux hommes, Moreno imagine alors un plan diabolique pour tenter de prouver l’innocence de son ami…

Au fil de premiers longs chapitres, Guenassia campe ses personnages à la perfection. Caractère, habitudes, mentalité, relations, il dessine autour ses protagonistes une toile serrée, dont les fils reliés presque sans que l’on s’en aperçoive nouent les drames inattendus qui éclatent dans un final machiavélique.
Stylistiquement, la première partie, davantage tournée vers la psychologie des personnages, est beaucoup plus maîtrisée, alors que la seconde souffre parfois de ces dialogues approximatifs évoqués plus haut, ou d’un abus de monologues intérieurs guère plus réussis ; comme si le romancier avait cherché des expédients narratifs pour accélérer le dénouement, par ailleurs remarquable et intraitable.

En dépit de ses petits défauts, Dernière donne est un premier roman d’une maîtrise remarquable, habile et prenant de bout en bout, grâce à ses personnages très aboutis et une écriture agréable et fluide. Un polar assez classique dans sa trame, mais vraiment réussi. Bonne pioche !

Dernière donne, de Jean-Michel Guenassia
 Éditions Albin Michel / Livre de Poche, 2014
(1e édition : Liana Levi, 1986)
ISBN 978-2-253-00460-8
187 p., 6,10€


Les gnomes de Wil Huygen et Rien Poortvliet

Il était une fois, en 1988, un livre que ma mère a acheté et qui s’appelait Le grand livre des Gnomes. J’adorais cet ouvrage parce qu’il décrivait avec minutie, la vie des gnomes, leurs moeurs, leurs ennemis, leur habitat traditionnel, et bon nombre de sujets dignes d’une encyclopédie. J’ai gardé de ce livre, un souvenir émerveillé, tant par la richesse des dessins que par l’imagination des auteurs. 

gnomesAussi, quelle ne fut pas ma surprise quand Albin Michel a réédité ce superbe ouvrage. Intitulé cette fois plus sobrement, Les Gnomes reprend exactement le contenu du précédent ouvrage. Vous saurez tout sur l’habillement, la construction des maisons, l’histoire et les légendes propres au peuple gnome, et bien d’autres choses, le tout richement illustré par les magnifiques peintures de Rien Poortvliet (Enfant, son prénom me faisait beaucoup rire)

Je ne saurai que trop vivement vous conseiller cet ouvrage, pour vous, pour vos proches (peut-être pas vos jeunes enfants impressionnables, les représentations des trolls sont terrifiantes) ou pour tout ami à qui vous ne savez pas quoi offrir à Noël. C’est un livre original, passionnant, drôle, hyper documenté, et ainsi, vous ne pourrez plus passer à côté de nos petits amis gnomes lors de vos prochaines pérégrinations en forêt. 

Les Gnomes de Wil Huygen et Rien Poortvliet
Editions Albin Michel, 2013
9782226209603
230p., 29€90

Un article de Clarice Darling.