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Le Tyran domestique, d’Anne Fine

Éditions de l’Olivier, 2006

ISBN 9782879294957

282 p.

20,30 €

Raking The Ashes
Traduit de l’anglais par Dominique Kugler


Bien sûr, Tilly a quelques hésitations lorsqu’elle rencontre Geoff. Beau, intelligent, il semble avoir tout pour lui… et il est père de deux enfants en bas âge. Pour cette jeune femme hors du commun – ingénieur de métier, bravant les tempêtes en haute mer sur des plates-formes pétrolières et collectionnant les amants –, adopter une famille entière relève du défi, ce qui n’est pas sans lui déplaire.
Se faire adopter, par contre, est une autre affaire. Surtout lorsqu’on vous octroie le dernier rôle, celui de la belle-mère qui n’a pas son mot à dire et sur qui pèsent tous les torts.
De petites mesquineries en méchancetés anodines, les griefs s’accumulent et Tilly, tout comme Geoff, devient experte dans l’art de la manipulation. Et de la vengeance.


Le cercle familial est, pour Anne Fine, le théâtre humain par excellence. Celui où s’entrechoquent le drame et la comédie, et où la vérité de l’être apparaît dans toute sa variété, toute sa complexité et, disons-le sans ambages, toute sa cruauté.
L’essentiel de ses romans prend la famille comme terrain de jeu, aussi bien ceux pour la jeunesse (La Tête à l’envers, Au secours c’est Noël !, Madame Doubtfire) que ceux pour les adultes. D’un côté comme de l’autre, elle le fait avec un mélange d’humour et de clairvoyance mordante, le tout servi à merveille par une écriture énergique, d’une évidence implacable.

Le mieux est qu’à chaque fois, elle trouve un nouvel angle d’attaque pour aborder son sujet favori, et rafraîchir son propos.
Ici, c’est en adoptant le point de vue d’une belle-mère qui tente de se faire une place entre un père et ses deux enfants. Un personnage haut en couleurs, femme indépendante et libre, très attachée à suivre obstinément son chemin, même (surtout) quand elle a tort. Tilly est une héroïne intéressante, pas du tout une victime ; elle est capable de mesquinerie et de manipulation, voire de menacer le lien implicite qui la lie au lecteur en tant que narratrice.

Si la romancière ne fait aucun cadeau à sa protagoniste, c’est qu’elle n’en fait aucun non plus aux autres personnages. Geoff, le compagnon lâche et égoïste, Harry et Minna, les enfants distants, opportunistes et profiteurs, et tout le reste de la famille, gigantesque cirque où ne pullulent que des clowns à l’humour plus que douteux… Heureusement qu’Anne Fine met le tout en scène avec beaucoup d’humour, car le spectacle est, la plupart du temps, redoutablement violent.

Toute la réussite d’Anne Fine est de réussir à ne jamais rompre le lien entre Tilly et le lecteur, y compris dans les dernières pages, alors même qu’elle précipite le roman vers une issue aussi surprenante que terrible.
Elle y parvient grâce à un récit très fluide, dans lequel on entre à toute allure dès les premières pages, et à sa maîtrise impeccable du rythme, des enchaînements et des ruptures. Aucun temps mort, aucune faiblesse, tout coule et roule à la perfection, pour un plaisir de lecture irréprochable.

Même si je me réjouis d’avoir encore quelques « vieux » romans d’Anne Fine à découvrir, je regrette qu’elle ne soit plus publiée dans la sphère adulte (et qu’il n’y ait plus qu’un seul de ses livres disponible en poche).
J’ignore si c’est parce qu’elle a arrêté d’écrire pour les grands pour se consacrer entièrement à la littérature jeunesse, ou si c’est un choix éditorial en France. Quoi qu’il en soit, c’est dommage, car les livres de cette romancière britannique sont à chaque fois un régal, et je vous encourage fortement à les découvrir.


Les nuits d’été, de Thomas Flahaut

Éditions de l’Olivier, 2020

ISBN 9782823616026

224 p.

18 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Thomas, Mehdi et Louise se connaissent depuis l’enfance. À cette époque, Les Verrières étaient un terrain de jeux inépuisable. Aujourd’hui, ils ont grandi, leur quartier s’est délabré et, le temps d’un été, l’usine devient le centre de leurs vies.
L’usine, où leurs pères ont trimé pendant tant d’années et où Thomas et Mehdi viennent d’être engagés.
L’usine, au centre de la thèse que Louise, la soeur jumelle de Thomas, prépare sur les ouvriers frontaliers, entre France et Suisse.
Ces enfants des classes populaires aspiraient à une vie meilleure. Ils se retrouvent dans un monde aseptisé plus violent encore que celui de leurs parents. Là, il n’y a plus d’ouvriers, mais des opérateurs, et les machines brillent d’une étrange beauté.


Dans Ostwald, son premier roman, Thomas Flahaut imaginait un scénario-catastrophe, un accident nucléaire majeur touchant la centrale de Fessenheim, pour raconter le parcours de deux frères en quête de leur père disparu, et tiraillés par leur mère les pressant de la rejoindre au plus vite dans le sud de la France.
Ce cadre post-apocalyptique servait avant tout d’éclairage neuf sur des problématiques familières : la quête de soi, les rapports familiaux, le difficile passage à l’âge adulte.

On reconnaît en partie un bon écrivain à la persistance de ses obsessions. Dans Les nuits d’été, pas de drame hors normes, mais celui, quotidien et tristement ordinaire, qui touche des milliers de gens partout en France. Le délaissement social et politique, le déclassement professionnel menant à l’errance personnelle, l’absence d’horizon et de joie, que l’on soit jeune ou vieux.
Et, au milieu de tout cela, la fragilité des liens au cœur des familles, la difficulté de se parler et de se comprendre de père à fils, de frère à sœur. Autant de sujets qui, déjà, animaient l’esprit d’Ostwald, et font à nouveau battre le cœur de ces Nuits d’été.

En se dépouillant du contexte extraordinaire de la catastrophe qu’il avait choisi comme « paravent » dans son premier roman, Thomas Flahaut ne perd rien de sa pertinence. Il s’approche au contraire au plus près du nu de l’humain. Par petites touches, en plongeant directement dans le quotidien de ses personnages, sans longues explications ni portraits interminables visant à les visser solidement dans leurs chaussures de fiction.

Le roman est indéniablement vecteur d’un regard sociologique fort. Son choix de faire de son héroïne, Louise, une étudiante-chercheuse dans ce domaine n’est évidemment pas anodin, et permet d’aborder en particulier le sort des travailleurs frontaliers, ces Français du Jura qui partent chercher du travail (et se faire joyeusement exploiter) en Suisse. C’est aussi une étude de la vie en usine, des mutations que ce monde professionnel a connues, du rapport de l’homme à son outil de travail.

Pas d’inquiétude ni de soupir blasé néanmoins, Les nuits d’été n’est pas non plus une démonstration intellectuelle. C’est avant tout un roman, le parcours de trois personnages, trois jeunes gens qui cherchent leur place dans la vie, un sens à leur existence.
Le sujet est on ne peut plus classique, tout repose dès lors sur le travail littéraire de l’écrivain. Sans effort apparent, d’un style étudié qui a le bon goût de ne pas rouler des mécaniques, Thomas Flahaut nous embarque dès le départ, et s’il parvient à captiver de bout en bout, c’est par la force de ses personnages, la proximité que l’on ressent envers eux, dans ces décors jurassiens que le romancier connaît parfaitement et restitue à merveille puisqu’il est de là-bas.

Puis il y a la nuit, entité imposée dès le titre du roman. Elle est là, omniprésente, tendant l’essentiel du récit entre le crépuscule et l’aube, obsédant les personnages, que ce soit ceux dont elle est le quotidien, les travailleurs de la nuit, Mehdi, Thomas et les autres ; ou les autres, qui attendent ces fantômes de lune, qui attendent le retour de l’amour, l’aide du fils, des manifestations d’existence normale.
Métaphore ? La nuit comme long tunnel obscur pour des personnages en quête d’une lumière pour guider leur vie ? Non, ce serait trop simple. Les nuits d’été sont intenses parce qu’elles sont plus longues à brûler. Certains travaillent, mais on peut aussi y faire la fête, se perdre encore plus. Les nuits d’été sont le feu de la jeunesse, qui cherchent à s’y consumer avant d’être condamnés à être ordinaires, rangés. Parents, simples opérateurs réduits à leur boulot, futurs retraités de l’ennui télé.
Les nuits d’été sont des révélateurs, dont Thomas Flahaut se sert des ombres et contrastes pour mieux donner la vérité de ses protagonistes. L’idée est fort belle et, là encore, exploitée avec subtilité, sans étalage ni surlignage balourd.

Il est toujours intéressant, presque gratifiant, de découvrir qu’un auteur prometteur dès son premier roman se montre solide dès son deuxième. Avec Les nuits d’été, Thomas Flahaut confirme sa voix, son regard, et donne une fois de plus rendez-vous pour le prochain. À même pas trente ans, il fait sa place, tranquillement. Tant mieux.


Une bête aux aguets, de Florence Seyvos

Éditions de l’Olivier, 2020

ISBN 9782823611793

144 p.

17 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Lorsqu’elle se retrouve seule, à l’abri des regards, Anna entend des voix, aperçoit des lumières derrière les rideaux, surprend des ombres dans le couloir. Elle sait qu’elle appartient à un autre monde, qui n’obéit pas aux mêmes lois que le monde ordinaire. Cela l’effraie, et la remplit de honte.
Est-ce pour la protéger d’un danger que, depuis l’âge de douze ans, Anna doit avaler des comprimés prescrits par un certain Georg ? De quelle maladie souffre-t-elle ? Dans quel état se retrouverait-elle si elle abandonnait le traitement ?


L’intérêt et la richesse d’un livre ne dépendent définitivement pas de son épaisseur. Si vous en doutez encore, lisez Une bête aux aguets.
Comment réussir à mettre autant de choses dans un roman en si peu de pages ? Ce genre d’exploit me fascine. Dans ce livre en particulier, cela tient, je crois, en la manière dont Florence Seyvos suggère beaucoup plus de choses qu’elle n’en explicite. Tout ici est affaire de sensation, d’impression, de perception. La vérité que l’on peut se faire d’Une bête aux aguets réside entre ses lignes, dans ce que son propos étonnant extirpe de nous.

Une partie de la quatrième de couverture que je n’ai pas rapportée au début de cette chronique parle d’une « inquiétante étrangeté ». Je reprends ces mots, impossible de dire mieux. Oui, dès les fascinantes premières pages du roman, un sentiment diffus d’anxiété s’installe, mêlé de quelque chose de plus insaisissable encore, qui tutoie les frontières mouvantes du fantastique.
Que les rétifs à l’extraordinaire se rassurent : si Florence Seyvos joue de loin avec les codes du genre, c’est pour mieux aborder des sujets foncièrement quotidiens, profondément humains.

Et c’est là que, pour le chroniqueur, naît la difficulté. Qu’écrire de plus, sans risquer l’injure du dévoilement intempestif ? En restant aussi évasif que possible, je dirais qu’Une bête aux aguets parle comme rarement d’adolescence, de découverte de soi (physique autant que psychique), mais aussi du désir, de la passion, de l’attraction sidérante des corps et des âmes, mais encore de la relation filiale…
Tout ceci, je le répète, en 144 pages, et sans jamais verser dans la démonstration pataude ni la psychologie grossière. Au contraire, le propos reste à distance, caché derrière le point de vue déphasé de la narratrice, à l’abri des étranges péripéties qui, mine de rien, la font avancer sur le chemin de l’existence. Il reste à la merci du lecteur, libre de s’en emparer à sa manière et de le modeler à sa guise, d’y puiser ce qu’il y cherche sans même s’en rendre compte.

Je n’ai au sujet de ce roman qu’une seule certitude : celle d’avoir besoin de le relire, très vite, pour tenter d’en saisir davantage – sans pour autant le dépouiller de son inquiétante étrangeté, qui est sa force et sa splendeur.
Pour moi, la première gemme de la rentrée.

À lire également, de Florence Seyvos : Le Garçon incassable (éditions de l’Olivier, repris en Points).


À première vue : bilan final !

Bon, voilà, le tour d’horizon est, pour moi, à peu près terminé.
Rien ne dit que quelques surprises ne viendront pas perturber l’ordre des choses tel qu’il est établi ci-dessous. Néanmoins, dans l’ensemble, voici ce que je retiens de la rentrée littéraire 2020 – la liste de mes envies, en somme.
Comme les fois précédentes, elle est établie dans l’ordre de mes attentes, même si celui de mes lectures effectives sera sûrement différent au bout du compte – et que toutes ne seront pas lues…

À vous de faire votre marché désormais, en espérant que vous trouverez dans tout ceci de quoi vous réjouir, vous faire rêver, vous embarquer… tout ce qui constitue le plaisir du lecteur !


À première vue : récapitulatif 2020

Je vous propose un petit outil qui pourrait s’avérer fort utile, si jamais vous cherchez à découvrir le programme d’un éditeur en particulier en cette rentrée littéraire 2020.

Vous trouverez donc ci-dessous la liste, dans l’ordre alphabétique, des éditeurs abordés cette année dans la rubrique « à première vue ». Pour en savoir plus sur leurs publications, il vous suffit de cliquer sur le nom qui vous intéresse.

Pour vous faciliter encore un peu plus la vie, je laisserai cet article épinglé en haut du blog durant quelque temps.

Actes Sud
Agullo
Albin Michel
Autrement
Aux Forges de Vulcain
Christian Bourgois
Delcourt
Fayard
Finitude
Flammarion
Gallimard
Gallmeister
Éditions du Globe
Grasset
Éditions de l’Iconoclaste
Julliard
Lattès
Liana Levi
Métailié
Éditions de Minuit
Éditions de l’Olivier
Le Passage
Philippe Rey
Plon
P.O.L.
Rivages
Éditions du Rouergue (la Brune)
Robert Laffont
Seuil
Stock
Sabine Wespieser
Verdier
Zoé
Zulma
Bonus :
Sonneur, Fosse aux Ours, Viviane Hamy, Tripode


À première vue : la rentrée de l’Olivier 2020

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Intérêt global :

joyeux


À bord du navire l’Olivier, on aborde la rentrée littéraire 2020 avec une nouvelle vice-capitaine à bord, l’excellente éditrice Nathalie Zberro, déjà passée sous les branches de l’arbre avant un long et fructueux crochet à la tête du département étranger des éditions Rivages.
Du côté des auteurs en lice, on reste aussi largement en famille, puisque trois d’entre eux (sur cinq) sont des noms familiers de la maison. Au programme : quatre romans, et un essai d’un grand nom des lettres américaines qui devrait avoir les faveurs de la presse.


Florence Seyvos - Une bête aux aguetsUne bête aux aguets, de Florence Seyvos

Le Garçon incassable reste un très grand souvenir de lecture, poignant, créatif et d’une profonde justesse. Le titre du nouveau roman de Florence Seyvos annonce une intrigue marquée par l’étrangeté et l’inquiétude, qui ne devrait pas être dénuée d’émotion et d’empathie, qualités dont l’auteure est naturellement vibrante. Elle narre ici l’histoire d’Anna, une jeune fille cantonnée dans la peur, et convaincue de voir et d’entendre des choses que personne d’autre ne perçoit. Des voix, des lumières aux fenêtres, des ombres dans les couloirs… Suivie et traitée depuis des années par un mystérieux médecin, Anna s’interroge sur ce qu’elle est réellement, et sur ce qu’elle pourrait devenir.

Thomas Flahaut - Les nuits d'étéLes nuits d’été, de Thomas Flahaut

Ostwald, son singulier premier roman, a commencé à distinguer Thomas Flahaut comme auteur à surveiller. Voici son deuxième, encore une fois ancré dans l’est – à tel point qu’on franchit la frontière pour passer en Suisse et découvrir les Verrières, petite ville frontalière où ont grandi Thomas, Mehdi et Louise, les trois héros du livre. De formidable terrain de jeux pour gamins, l’endroit devient, le temps d’un été, laboratoire d’entrée dans l’âge adulte. Comme leurs pères avant eux, les deux garçons entrent à l’usine, centre névralgique de la région, tandis que Louise utilise l’endroit comme lieu d’étude pour sa thèse sur les ouvriers frontaliers. Chacun à sa manière, ils confrontent leurs espoirs de vies meilleures et d’évasions sociales à un univers professionnel plus violent que jamais.

Jean-Pierre Martin - Mes fousMes fous, de Jean-Pierre Martin

Auteur d’essais et de fictions chez différents éditeurs (Seuil, Gallimard, Autrement entre autres), Jean-Pierre Martin rejoint les éditions de l’Olivier pour présenter ses Fous – ou, plus exactement, les fous de son héros, Sandor, persuadé d’attirer les personnalités atypiques et décrochées du réel dès qu’il met un pied dehors. De quoi se demander si lui-même ne serait pas un peu fou…

Robin Robertson - WalkerWalker, de Robin Robertson
(traduit de l’anglais par Josée Kamoun)

Premier roman d’un éditeur et poète britannique, Walker nous transporte de l’autre côté de l’Atlantique, dans les pas d’un vétéran de la Seconde Guerre mondiale qui tente de trouver sa place dans un monde qu’il voit désormais comme un gigantesque film noir – à la manière de tous ces longs métrages hollywoodiens dans lesquels il se réfugie lorsque la fuite est trop dure. De New York à Los Angeles, en quête d’un emploi et d’un sens à sa vie, Walker arpente un monde vaste et fascinant où tout reste danger. Fidèle aux origines de sa plume, Robertson déploie sa fiction sous la forme d’un poème épique, faisant de son roman une odyssée moderne.

Jonathan Franzen - Et si on arrêtait de faire semblantEt si on arrêtait de faire semblant ?, de Jonathan Franzen
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Deparis)

À la manière de l’autre Jonathan publié en France par les éditions de l’Olivier (Safran Foer), Franzen est un romancier qui a des idées et des opinions, et qui les exprime avec talent sous d’autres formes que la fiction. Démonstration avec ce recueil d’essais et d’articles, rédigés entre 2001 et 2019, qui développe des réflexions diverses sur la littérature, les nouvelles technologies, le monde dans lequel nous vivons ou l’écologie. Le texte qui donne son titre au livre, publié l’année dernière dans le New Yorker et consacré au réchauffement climatique, avait créé la polémique. Signe que, face à l’intelligence, nul ne peut rester insensible, pour le meilleur ou pour le pire.


BILAN


Lecture certaine :
Une bête aux aguets, de Florence Seyvos

Lectures potentielles :
Les nuits d’été, de Thomas Flahaut
Walker, de Robin Robertson


À première vue : semaine 4, le programme

Nous attaquerons demain l’avant-dernière semaine de présentation de la rentrée littéraire 2020. Ouf ! Il y a encore de quoi faire,  de quoi lire, de quoi découvrir. Même si, de mon côté, j’avoue un peu moins d’attentes et de motifs de curiosité dans le programme des éditeurs qui s’affichent ci-dessous en images.
Je vous recommanderais tout de même un arrêt prolongé sous les branches de l’Olivier (dès demain), et de garder un œil à ce qu’il se passera du côté du Rouergue, de Robert Laffont, voire de P.O.L.

Bon dimanche à tous, et à demain !


A première vue : la rentrée de l’Olivier 2018

L’année dernière, les éditions de l’Olivier s’avançaient sous l’étendard flamboyant de l’un de leurs grands noms étrangers, l’Américain Jonathan Safran Foer, qui dominait une petite rentrée de six titres en tout. Rebelote cette année, avec six titres à nouveau, et en tête d’affiche, l’Américaine Nicole Krauss – ex-Mrs Foer, tiens donc. Pour le reste, c’est une rentrée solide et sérieuse, qui pourrait réserver de bonnes lectures.

Krauss - Forêt obscure…ON ENTEND LE COUCOU : Forêt obscure, de Nicole Krauss (en cours)
(traduit de l’américain par Paule Guivarch)
D’un côté, Jules Epstein, riche Juif new yorkais, qui disparaît du jour au lendemain, réapparaît à Tel-Aviv avant de disparaître à nouveau. De l’autre, Nicole, romancière juive américaine, en pleine crise conjugale, qui décide de se rendre à Tel-Aviv, dans l’hôtel où elle passait ses vacances enfant, où elle compte trouver des réponses et recadrer sa vie à la dérive. Entre les deux ? Des zones mouvantes, un basculement de la réalité, des questionnements… Roman qualifié d' »incroyable » par le défunt Philip Roth, ce livre est le troisième de Nicole Krauss après l’Histoire de l’amour et La Grande Maison. Les premières pages, fortes et virtuoses, laissent espérer l’un de ces excellents livres dont les Américains ont le secret.

Eugenides - Des raisons de se plaindreCALIMERO : Des raisons de se plaindre, de Jeffrey Eugenides
(traduit de l’américain par Olivier Deparis)
Autre grand nom du catalogue américain de l’Olivier, Eugenides – auteur entre autres de Virgin Suicides et Middlesex, rien de moins – revient cette année avec un recueil de nouvelles dont les personnages se trouvent à un carrefour majeur de leur existence.

Wilson - La souplesse des osIMPURS : La Souplesse des os, de D.H. Wilson
(traduit de l’anglais (Canada) par Madeleine Nasalik)
Et deuxième recueil de nouvelles de la rentrée pour l’Olivier, qui envoie au charbon un auteur dont l’univers rugueux et taiseux évoque la littérature rurale américaine. Sauf que nous sommes au Canada, en Colombie Britannique pour être précis. Dans un monde d’hommes et de femmes dont les bonnes intentions se heurtent à la réalité cruelle de la vie, non sans humanité et clairvoyance.

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Desarthe - La chance de leur vieCHANGEMENT DE DÉCOR : La Chance de leur vie, d’Agnès Desarthe
Début 2015. Juste après les attentats de janvier contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher, une famille française s’envole pour les États-Unis. Hector, professeur d’université, impose bientôt son charisme ravageur, tandis que sa femme Sylvie observe cette révélation donjuaniste à distance, avec réserve et lucidité. Pendant ce temps, Lester, leur fils adolescent, entraîne un groupe de jeunes de son âge dans une crise mystique. Le ton drolatique d’Agnès Desarthe part à la rencontre d’un regard aigu sur le monde, au fil d’une année 2015 choisie pour son basculement, entre les attentats sanglants en France et l’avènement de Donald Trump aux États-Unis.

Richard - DésintégrationMORDRE AU TRAVERS : Désintégration, d’Emmanuelle Richard
Après un premier roman publié pour la jeunesse (Selon Faustin, Ecole des Loisirs), voici le troisième titre à paraître à l’Olivier d’Emmanuelle Richard. Il relate le parcours d’une jeune femme, issue d’un milieu modeste, qui s’installe à Paris où elle vivote quelque temps parmi des garçons évoluant dans le milieu du cinéma, avec une nonchalance et une facilité nées de leurs origines aisées. Après avoir été aspiré par un cercle vicieux d’humiliations, elle rompt les rangs en se faisant remarquer par un premier roman qui attire l’attention sur elle… D’inspiration autobiographique, comme les deux précédents, ce roman au titre explicite annonce sa colère.

Gutman - Le Complexe d'HoffmannVERY BAD TRIP : Le Complexe d’Hoffman, de Colas Gutman
D’ordinaire, Colas Gutman écrit pour les petits (la géniale série Chien Pourri, c’est lui). Ce qui peut expliquer par contraste l’allure violemment irrévérencieuse de ce premier roman pour les grands, où deux enfants, frère et sœur, se créent un monde fantasmagorique et cruel pour oublier que leurs parents divorcent. Autrement dit, Gutman se lâche, en proposant sa version trash du roman familial.

On lira sûrement :
Forêt obscure, de Nicole Krauss

On lira peut-être :
Désintégration, d’Emmanuelle Richard
La Chance de leur vie, d’Agnès Desarthe


A première vue : la rentrée de l’Olivier 2017

À première vue, aux éditions de l’Olivier, le mot d’ordre semble être de faire appel à des auteurs aux noms alambiqués… Non, plus sérieusement, petite rentrée (en quantité) à l’ombre de l’arbre cette année, dans laquelle domine la silhouette d’un auteur américain d’autant plus grand qu’il est rare. Tiens, d’ailleurs, à tout seigneur tout honneur, on va commencer par lui.

Foer - Me voiciEXTRÊMEMENT ATTENDU ET INCROYABLEMENT EXCITANT : Me voici, de Jonathan Safran Foer
(traduit de l’américain par Stéphane Roques)
Le dernier livre de Jonathan Safran Foer publié en France, l’essai Faut-il manger les animaux ?, date de 2011. Et il faut remonter onze ans en arrière pour retrouver trace de son précédent roman – mais quel roman !!! C’était l’inoubliable Extrêmement fort et incroyablement près, et depuis ce chef d’œuvre l’attente est très, très élevée.
En attendant de le lire, on appréciera donc l’ironie involontaire du titre, Me voici (ouais, c’est pas trop tôt !), dans lequel nous ferons connaissance avec les Bloch, famille juive américaine typique. Paisible, aussi, en apparence du moins… jusqu’au jour où Sam, le fîls aîné âgé de 13 ans, est renvoyé du collège pour avoir écrit un chapelet d’injures racistes, et où Jacob, le père, est surpris en train d’échanger des textos pornographiques avec une inconnue. Alors que la façade respectable de la famille Bloch explose, la situation au Moyen-Orient se dégrade violemment, à la suite d’un tremblement de terre qui provoque des répliques géopolitiques menaçant la survie de l’état d’Israël…
Les premières pages du roman, dévoilées en avant-première par l’éditeur, sont hilarantes, et on devrait retrouver dans Me voici l’art extraordinaire de Foer pour mêler la comédie et le tragique, l’intime et l’historique. Vertige attendu le 28 septembre.

Luiselli - L'Histoire de mes dentsADJUGÉ VENDU : L’Histoire de mes dents, de Valeria Luiselli
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard)
Le meilleur commissaire-priseur du monde imagine un plan machiavélique : se faire arracher toutes ses dents, et les mettre ensuite aux enchères en les faisant passer pour les quenottes de personnalités aussi diverses que Platon ou Virginia Woolf. Problème : Gustavo Sanchez Sanchez découvre que son propre fils assiste aux ventes et semble acharné à racheter son père dent par dent… L’un des pitchs les plus saisissants de la rentrée.

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Alikavazovic - L'Avancée de la nuitY’A LA CHAMBRE 106 QUI S’ALLUME : L’Avancée de la nuit, de Jakuta Alikavazovic
Gardien de nuit dans un hôtel, Paul est fasciné par Amélia, l’une des résidentes, dont le côté mystérieux et les agissements suscitent les rumeurs. Ils finissent par partager quelques moments passionnés. Puis la jeune femme disparaît du jour au lendemain, partie à la recherche de sa mère à Sarajevo. Normalienne, enseignante à la Sorbonne, la romancière est très soutenue par la presse et appréciée du petit monde du livre. On en causera donc sûrement.

Flahaut - OstwaldLA ROUTE : Ostwald, de Thomas Flahaut (lu)
Ces derniers temps, en littérature, quand une catastrophe survient, on se réfugie dans les forêts. Chez Thomas Flahaut, primo-romancier de 26 ans, on n’échappe pas à la règle. Cette fois, l’événement déclencheur est un incident à la centrale nucléaire de Fessenheim qui provoque l’évacuation des populations locales. Deux frères, dont les parents se sont séparés quelque temps auparavant suite au licenciement du père, se retrouvent lancés en pleine errance dans un Est de la France dévasté et quasi déserté. Il est rare que les auteurs français se frottent au genre, en l’occurrence ici le post-apocalyptique (mesuré, certes, mais tout de même) ; le coup d’essai est prometteur, usant de ce contexte extrême pour traiter en finesse de sujets intimes.

Pyamootoo - L'Île au poisson venimeuxTU POUSSES LE BOUCHON UN PEU TROP LOIN, MAURICE : L’Île au poisson venimeux, de Barlen Pyamootoo
Anil et Mirna mènent une vie stable. Ils ont deux enfants et vivent grâce à une petite boutique qui fonctionne bien. Cependant, du jour au lendemain, Anil disparaît. C’est seulement des années plus tard que sa femme saura ce qu’il s’est passé : parce qu’il a échappé de peu à la mort, son mari a décidé de changer radicalement d’existence (résumé Électre). L’auteur est mauricien et vit à Trou-d’Eau-Douce. D’habitude, je me fiche de savoir où habite l’auteur, mais là, avec un nom pareil, j’étais obligé de le mentionner.

Vernoux - Mobile homePERSONNE NE M’AIME : Mobile Home, de Marion Vernoux
Un grand classique : quand un cinéaste ne rencontre plus le succès, il se met à écrire des livres. C’est le cas de Marion V., en pleine crise de pré-cinquantaine alors que son dernier film a été un échec. Pour se changer les idées, elle se met à photographier ses meubles et à tenter de saisir leur histoire, ce qui l’entraîne notamment sur les traces de sa grand-mère déportée pendant la guerre.


A première vue : la rentrée de l’Olivier 2016

A première vue, les éditions de l’Olivier s’avancent bien armées dans cette rentrée 2016, avec cinq auteurs différents, confirmés ou débutants, qui proposent des univers forts et singuliers. La marque de fabrique d’une maison qui accomplit depuis longtemps un véritable travail de fond et suit une ligne souvent intéressante.

Seyvos - La Sainte famillePUZZLE : La Sainte famille, de Florence Seyvos (lu)
En présentant Le Garçon incassable, roman précédent de Florence Seyvos et gros coup de cœur personnel, j’avais évité l’exercice périlleux du résumé, persuadé d’y perdre toute la substance du livre. Pour la même raison, je vais récidiver ici, car tenter de tisser une ligne claire dans ce superbe roman troué d’ellipses subtiles et de non-dits essentiels serait trop compliqué. Comme le titre l’indique, c’est une histoire familiale, et c’est une petite merveille, dont j’espère parvenir à parler en détail lorsque le livre paraîtra…

Dubois - La SuccessionENEMIES OF THE HEIR, BEWARE : La Succession, de Jean-Paul Dubois
Grand nom de l’Olivier, chez qui il a déjà publié notamment Une vie française, Le Cas Sneijder ou Kennedy et moi, Jean-Paul Dubois propose l’histoire d’une famille marquée par le tragique, du grand-père médecin de Staline au héros, Paul, exilé aux États-Unis, pour qui la vie est une peine grandissante malgré les bonheurs qu’il a pu connaître. Son existence va définitivement basculer le jour où il doit rentrer en France pour assurer la succession de son père qui vient de mourir… Dubois penche du côté obscur dans ce nouveau roman qui devrait marquer la rentrée.

Chiarello - Le ZeppelinLED : Le Zeppelin, de Fanny Chiarello
Si la vie est bizarre dans cette ville nommée La Maison, les habitants s’y sont habitués. Le survol inattendu d’un zeppelin vient pourtant perturber le destin d’une douzaine d’entre eux… Univers étrange à prévoir dans ce nouveau roman d’une jeune romancière aussi prolifique qu’atypique.

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Lerner - 10-04SANDY CLOSE : 10:04, de Ben Lerner
Après le succès de son premier livre, le deuxième roman de ce jeune auteur américain s’attache aux pas… d’un jeune auteur américain, confronté au syndrome de la page blanche après le succès de son premier livre. (Vous y êtes ?) Histoire de corser le tout, il découvre qu’il souffre d’une affection cardiaque alors qu’il passait un examen en vue de donner son sperme à sa meilleure amie, et l’ouragan Sandy s’apprête à mettre New York sens dessus dessous. Bref, grosse ambiance.

LA FÊTE EST FINIE : Derniers feux sur Sunset, de Stewart O’Nan
Lorsqu’il rejoint Hollywood en 1937, Francis Scott Fitzgerald n’est déjà plus que l’ombre de lui-même, attaqué par l’alcool et la dépression, privé de sa femme Zelda, internée, et de sa fille Scottie. Pas sûr que le monde tourbillonnant et égoïste du cinéma soit de nature à lui faire du bien… Un portrait crépusculaire et poignant de l’auteur de Gatsby le Magnifique, loin de ses années fastes.


Le livre d’Aron, de Jim Shepard

Shepard - Le Livre d'AronParfois, et c’est très rare, des livres arrivent à m’arracher des larmes. Il y a eu Delphine de Vigan et Rien ne s’oppose à la nuit, Stephen King et La ligne verte, il y aura donc désormais Jim Shepard et Le livre d’Aron.

Aron, 8 ans, décrit son quotidien dans le ghetto de Varsovie. Écrit à la première personne, ce roman nous plonge dans les heures noires de l’Histoire sans la moindre plainte, le moindre effet larmoyant. Et on en vient vite à être là, avec Aron, à lui tenir la main, à avoir peur pour lui. Aron, c’est un petit gamin de la débrouille, qui tente avec ses copains d’occuper ses journées en attendant des jours meilleurs. Et ce jour arrive lorsqu’il fait la rencontre du docteur Janusz Korczak, éminent pédiatre et directeur de l’orphelinat de Varsovie. Forte tête, Aron se laissera apprivoiser et retrouvera en cet homme la figure d’un père qui l’a abandonné.

Encore un énième bouquin sur la Shoah? Un texte tire-larmes sur un sujet lu et relu? Détrompez-vous…
Le style est très déconcertant. Cela peut être un peu étrange dans les premières pages, mais cela se surmonte assez vite et vous ne pourrez plus lâcher le bouquin. Les effets stylistiques apportent encore plus de sincérité à l’écriture et rendent le texte et les personnages bien vivants.

Le livre d’Aron est un roman et pourtant, le docteur Korczak a bien existé. Probablement qu’Aron est constitué des milliers d’enfants enfermés dans ce ghetto et qu’il a tenté de sauver. En lisant ce livre, je me suis vue avec eux, à côté d’eux. Avis à tous les scénaristes, cela ferait un très bon film, comme cela est déjà un très bon roman. D’une humanité sans pareille dans cette horreur sans nom. Pour que jamais, nous n’oubliions.

Le livre d’Aron de Jim Shepard
Editions de l’Olivier, 2016
9782823605396
231p., 21€

Un article de Clarice Darling.


Le Grand marin, de Catherine Poulain

Signé Bookfalo Kill

Lili plaque tout. Elle quitte Manosque-les-plateaux et rejoint l’Alaska, sans rien, quelques maigres affaires, l’envie d’être embauchée comme marin sur un bateau de pêche et l’obsession de filer un jour jusqu’au à Point Barrow, qu’elle imagine comme le bout du monde, le bout de terre où la terre s’arrête. Et elle trouve ce qu’elle veut, Lili, un équipage, du boulot, l’océan déchaîné, les poissons, la bagarre quotidienne contre les éléments, la malchance, les journées et les nuits interminables pour quelques misérables dollars. Elle travaille avec acharnement, fait sa place parmi les hommes, mange cru le cœur des flétans à peine tirés de l’eau et tombe amoureuse d’un grand marin…

Poulain - Le Grand marinÀ lire Le Grand marin, nul doute que son auteure, dont c’est le premier roman, est une sacrée personnalité. Effectivement, sa biographie confirme ce pressentiment : « Catherine Poulain commence à voyager très jeune en France comme à l’étranger, employée dans des conserveries de poissons en Islande, à l’usine, ou aux travaux agricoles en France et au Canada. Elle vit deux ans en Asie et devient barmaid à Hong Kong, travaille sur des chantiers navals aux États-Unis, pêche durant 10 ans en Alaska avant de se faire expulser. Elle partage aujourd’hui sa vie entre les Alpes de Haute-Provence et le Médoc où elle est respectivement bergère et ouvrière viticole. »

Le Grand marin est riche de ces expériences, palpite de cette vie de bourlingue. Catherine Poulain y impose un ton singulier, fait de puissance évocatrice et de litanies poétiques qui emportent le lecteur dans le fracas des vagues, les hurlements des hommes, le grincement des dents serrées face à la douleur ou l’épuisement, les errances alcoolisées ou les rêveries foutraques de ses personnages.
Ceux-là, Lili, Jude le grand marin, Ian le skipper, et tous les autres, forment une armée d’écorchés vifs qui hantent le récit de leurs désirs furieux, de leurs vies de misère auxquelles ils ne renonceraient néanmoins pour rien au monde. Ils sont grandioses dans leur dureté, terrifiants dans leur folie, attachants dans leur fragilité.

C’est un roman atypique que ce Grand marin. En tout cas, pour un roman français. On a plus l’habitude de lire ce genre de prose outre-Atlantique – mais franchement, qui s’en plaindra ? Catherine Poulain impose sa liberté, sa pudeur flamboyante et son énergie, ainsi qu’une vision brute de l’existence qui nous bouscule jusqu’à l’essoufflement. Le livre n’est pas parfait (la fin m’a quelque peu laissé sceptique), mais par sa capacité à nous sortir de notre zone de confort, par sa force magnétique, par la voix originale qu’il révèle, il mérite largement d’être abordé. Pas un coup de cœur absolu, mais un choc, c’est certain !

Le Grand marin, de Catherine Poulain
Éditions de l’Olivier, 2016
ISBN 978-2-82360-863-2
384 p., 19€


A première vue : la rentrée de l’Olivier 2015

S’il nous sera impossible d’évoquer tous les éditeurs en lice pour la rentrée littéraire 2015, faute de temps et d’énergie, il nous reste encore quelques maisons à présenter. Et nous nous en voudrions de ne pas parler des éditions de l’Olivier, même si leur rentrée française, porteuse de noms connues, semble à première vue assez fade. Non, l’événement à l’Olivier, c’est la publication d’un roman resté inédit jusqu’à ce jour de David Foster Wallace – et pour cause, l’engin étant particulièrement spectaculaire…

Wallace - L'Infinie ComédieDANTESQUE : L’Infinie Comédie, de David Foster Wallace
(traduit de l’américain par Francis Kerline)
J’imagine qu’il aura fallu un peu de temps à Francis Kerline pour traduire ce monstre de 1488 pages (!!!), publié en 1996 aux États-Unis, et considéré comme l’un des authentiques chefs d’œuvre de la littérature anglophone contemporaine. David Foster Wallace (qui s’est suicidé en 2008 à 46 ans) y élabore une dystopie dans laquelle les USA, le Canada et le Mexique ont fusionné en une fédération où la société du spectacle est devenue le centre de tout. Inutile de détailler une intrigue infiniment plus foisonnante, qui évoque pêle-mêle les relations familiales, les addictions, le tennis (très important, puisqu’une académie de tennis est au centre de l’histoire), l’Amérique du Nord en tant qu’entité politique… Enrichi de nombreuses notes de bas de page, le texte est une gageure de lecture. Ce sera sûrement l’événement de la rentrée étrangère, on en parlera beaucoup, de nombreuses personnes l’achèteront… mais qui le lira vraiment ?

Ford - En toute franchiseTEMPÊTUEUX : En toute franchise, de Richard Ford
(traduit de l’américain par Josée Kamoun)
L’auteur de Canada, prix Femina étranger 2013, retrouve son héros récurrent, Frank Bascombe, grâce auquel il sonde l’Amérique contemporaine avec acuité. Cette fois, la toile de fond est triple : la crise économique, la campagne présidentielle opposant Obama à Romney, et l’ouragan Sandy qui a durement frappé la côte est des États-Unis en 2008.

*****

Après de pareilles références, difficile de revenir à la production française… Mais bon, tâchons tout de même de faire bonne figure et d’essayer de trouver de belles choses dans les quatre romans lancés par l’Olivier en cette rentrée automnale.

Oster - Le Coeur du problèmeRÉPARER LES VIVANTS (I) : Le Cœur du problème, de Christian Oster
En rentrant chez lui, Simon trouve le cadavre d’un inconnu au milieu du salon, visiblement tombé de la mezzanine, et croise sa femme lui annonçant qu’elle s’en va pour ne jamais plus revenir. Resté seul avec le corps, Simon doit prendre les décisions qui s’imposent. Plus tard, il se lie d’amitié avec Henri, un gendarme à la retraite. Soucieux de ne pas se trahir, Simon fait un peu trop attention à ce qu’il dit, et une partie d’échecs souterraine s’engage avec l’ancien enquêteur…

Desarthe - Ce coeur changeantRÉPARER LES VIVANTS (II) : Ce cœur changeant, d’Agnès Desarthe
Avec ce parcours d’une jeune fille franco-danoise arrivée seule à Paris à 17 ans, en quête d’elle-même, Agnès Desarthe donne à voir la capitale au début du XXème siècle, de l’affaire Dreyfus aux années folles en passant par la Première Guerre mondiale, les premières automobiles, la vitalité de Montparnasse, le féminisme naissant…

Lefort - Les amygdalesRACONTER LES VIVANTS : Les amygdales, de Gérard Lefort
Scènes de vie d’une famille fantasque vues par le benjamin des enfants, dont le regard redoutable ne manque rien des dépenses faramineuses de la mère, du père qui préfère ne rien en dire, et du quotidien de tous : amitiés, scolarité compliquée, rêves d’aventures, tendances anarchistes et admirations cinématographiques. Après une enquête du Poulpe en 1997, c’est le premier roman de littérature « blanche » du critique Gérard Lefort.

Castillon - Les pêchersHÉSITER A ÊTRE VIVANT : Les pêchers, de Claire Castillon
Trois femmes : Tamara, femme de Claude, qui n’arrive pas à être l’épouse idéale dont il rêve, mais ne parvient pas non plus à s’émanciper de lui ni à oublier son grand amour précédent ; Aimée, ex-femme de Claude, qui attend trop de l’amour ; et Esther, fille adolescente d’Aimée, qui capte les tourments des adultes avec ce sens de l’observation aigu propre à son âge. Hmpf…


Jacob, Jacob, de Valérie Zenatti

Signé Bookfalo Kill

Jacob, un jeune Juif de Constantine, est enrôlé en juin 1944 pour libérer la France. De sa guerre, les siens ignorent tout. Ces gens très modestes, pauvres et frustes, attendent avec impatience le retour de celui qui est leur fierté, un valeureux. Ils ignorent aussi que l’accélération de l’Histoire ne va pas tarder à entraîner leur propre déracinement…

Exceptionnellement, j’ai conservé le résumé proposé par l’éditeur plutôt que d’essayer d’en tricoter un moi-même. Cette quatrième de couverture a en effet le mérite de donner le ton de l’histoire sans trop en révéler sur le destin des personnages, et c’est très bien ainsi.

Zenatti - Jacob, JacobQue pourrait-on dire de plus sans gâcher la découverte du roman ? Jacob, Jacob est inspiré de l’histoire familiale de Valérie Zenatti, et la photo qui orne la couverture, évoquée d’ailleurs dans le livre, présente le portrait du Jacob en question, qui n’est autre que le grand-père de la romancière. Sans être autobiographique ni nombrilocentré, c’est donc un roman très personnel – et je dis bien un roman, car si elle a enquêté pour reconstituer le parcours du jeune homme, de ses parents et de ses proches, Valérie Zenatti a fait véritablement œuvre d’invention pour imaginer ce que furent leurs vies, leurs rapports, leurs aspirations, et pour se mettre dans leur peau et dans leur tête.

Plusieurs points de vue s’entremêlent dans ce livre. Il y a celui porté sur Jacob au cours de son engagement militaire : l’entraînement sommaire en Algérie, puis le débarquement en Provence, et ensuite la remontée à travers la France pour rallier l’Allemagne et se joindre aux forces alliées qui convergent vers Berlin. C’est ici le roman de guerre, dont les batailles, la fureur aveugle, les amitiés indispensables pour résister à l’horreur, les chagrins incompréhensibles sont tirés à grands traits par les longues phrases rythmiques de Valérie Zenatti. La romancière ne verse jamais dans le spectaculaire facile, elle est au plus près de son héros, à la manière d’un Spielberg filmant batailles et rapports humains dans Il faut sauver le soldat Ryan.

Puis il y a le récit familial, de ceux restés en Algérie. Là, outre la description prégnante de Constantine (et notamment de ses ponts), ce sont surtout les superbes portraits de femmes qui frappent. Rachel la mère de Jacob qui attend plein d’espoir le retour de son dernier fils, le plus fin, le plus gai, celui à qui tous les espoirs sont permis d’une vie meilleure que celle, laborieuse, de son père ou de son frère aîné Abraham, tous deux cordonniers. Et Madeleine, l’épouse d’Abraham, belle-soeur de Jacob, réduite à son rôle de mère à qui aucune faiblesse n’est permise, au service des hommes alors qu’elle voudrait rêver, aimer plus ouvertement, être libre et non prisonnière de mentalités étriquées.
Loin d’être réduits à des clichés, les hommes sont aussi joliment campés, quelle que soit leur génération, dessinant la ligne d’une famille que l’Histoire va ébranler, redessiner, pour amener à la femme et à l’écrivain qu’est aujourd’hui Valérie Zenatti. Une enquête romanesque d’une impressionnante force littéraire, pudique et exemplaire, qui donne l’un des beaux livres de cette rentrée.

Jacob, Jacob, de Valérie Zenatti
  Éditions de l’Olivier, 2014
ISBN 978-2-8236-0165-7
166 p., 16€


A première vue : la rentrée de l’Olivier 2014

Petite rentrée encore, aux éditions de l’Olivier cette fois. Quatre romans français rejoignent les tables des librairies fin août, solides mais pas forcément hyper excitants – à première vue du moins. Les lire nous surprendra donc peut-être agréablement. On croise les doigts, car voilà une maison qui est toujours capable de nous révéler de très bonnes choses !

Zenatti - Jacob, JacobGUERRE ET FAMILLE : Jacob, Jacob, de Valérie Zenatti
Jacob, jeune Juif de Constantine, est enrôlé en juin 1944 pour libérer la France ; il meurt six mois plus tard, à l’âge de 19 ans. Ce roman relate cette courte immersion dans le conflit, mais aussi l’attente angoissée de sa famille, puis l’histoire de cette dernière en Algérie après 1945. Valérie Zenatti, qui s’est inspirée de sa propre famille pour ce livre, brille souvent quand elle aborde la guerre – son célèbre roman jeunesse, Une bouteille dans la mer de Gaza, est devenu un classique souvent lu dans les collèges aujourd’hui.

Gailliot - Le SoleilMILLEFEUILLES : Le Soleil, de Jean-Hubert Gailliot
Alexandre Varlop est chargé de retrouver le manuscrit d’un mystérieux roman intitulé Le Soleil, considéré comme un immense chef d’œuvre méconnu de la littérature mondiale, et qui serait passé entre les mains de nombreuses célébrités, dont Man Ray ou Ezra Pound. Sa quête le mène de Mykonos, où le roman aurait été volé, à Palerme et aux Baléares… Plus qu’un simple roman d’aventure, ce gros livre (plus de 500 pages) joue sur sa construction élaborée, son jeu entre réalité et fantasmes, et ses nombreuses références artistiques pour sortir du lot.

Brisac - Dans les yeux des autresPROSE COMBAT : Dans les yeux des autres, de Geneviève Brisac
Destins croisés de deux sœurs, unis dans leurs combats de jeunesse, depuis leurs premières manifestations à Paris jusqu’à la lutte armée au Mexique, mais qui s’éloignent lorsqu’une d’elle en tire la matière d’un roman. Deux conceptions de l’idéal révolutionnaire s’affrontent, mais aussi des visions différentes de la vie, des hommes, du désir…

CLIC-CLAC KODAC : Photos volées, de Dominique Fabre
Alors qu’il vient de perdre son travail, un homme d’une soixantaine d’années s’emploie à reconstruire sa vie en s’appuyant sur les nombreuses photographies qu’il a réalisées plus jeune. L’occasion de s’inventer un nouvel avenir en renouant avec son passé ?