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Le Loup des Cordeliers

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Mai 1789, un vent de révolte souffle sur Paris.
Gabriel Joly, jeune provincial ambitieux, monte à la capitale où il rêve de devenir le plus grand journaliste de son temps. un enquêteur déterminé à faire la lumière sur les mystères de cette période tourmentée. Son premier défi : démasquer le Loup des Cordeliers, cet étrange justicier qui tient un loup en laisse et, la nuit, commet de sanglants assassinats pour protéger des femmes dans les rues de Paris…
Les investigations de Gabriel Joly le conduisent alors sur la route des grands acteurs de la Révolution qui commence : Danton, Desmoulins, Mirabeau, Robespierre, personnages dont on découvre l’ambition, le caractère, les plans secrets.
Alors que, le 14 juillet, un homme s’échappe discrètement de la Bastille, Gabriel Joly va-t-il découvrir l’identité véritable du Loup des Cordeliers, et mettre au jour l’un des plus grands complots de la Révolution française ?


En un mot :
frustrant


Je n’ai certes pas découvert Henri Loevenbruck au tout début de sa carrière, alors qu’il entrait en littérature avec de somptueuses sagas de fantasy (La Moïra et Gallica). Mais je pense tout de même pouvoir prétendre être un de ses « vieux » fidèles, prêt à le suivre dans tous ses voyages, polardeux ou non.
Alors, quand j’ai appris qu’il revenait au polar historique (après L’Apothicaire, grand titre du genre) en s’intéressant à la Révolution française, j’avoue que j’ai frétillé comme un poisson rouge apprenant son transfert d’un bocal quelconque à un aquarium taille XXL. Je suis fasciné depuis longtemps par cette période historique, brève dans le temps mais aux conséquences aussi complexes qu’extraordinaires à long terme, politiquement, socialement, économiquement. Sans parler de sa violence sidérante, du « casting » de ces quelques années, qui ont vu émerger des figures d’une puissance phénoménale, dans leurs héroïsmes comme dans leurs travers… Bref, de ses innombrables ingrédients qui en font une matière riche, au fort potentiel dramatique et donc romanesque.

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Vous savez ce qu’on dit dans ces cas-là : quand on en attend trop, on accroît le risque d’être déçu. Mon enthousiasme initial a en effet quelque peu fondu au fil des pages de ce gros roman, dont plusieurs passages tirent en longueur (en dépit de l’enchaînement de chapitres assez courts), tandis que l’ensemble souffre d’un manque d’intensité, un peu regrettable au regard des événements qui s’y jouent.
Alors, certes, il faut le temps de planter le décor. Celui de Paris est remarquablement rendu, rendant justice au formidable travail de documentation dont Henri Loevenbruck est coutumier ; en cela, il est comme toujours à la hauteur de son talent habituel.

desmoulinsLe contexte historique, lui, nécessite beaucoup d’explications, d’autant que les personnages (ayant existé pour la plupart) abondent. Soucieux, sans doute, de ne rien négliger, le romancier essaie d’exploiter toute la largeur de la palette, au risque de diluer certains enjeux, de rendre confus certains acteurs (je me suis souvent perdu entre les frères du Roi…), et de trop étaler la narration.
Le travail de reconstitution apparaît alors souvent pour ce qu’il est : un travail. Il m’est souvent apparu un peu scolaire, classique, dénué de prises de risque. Oui, bon, j’avoue, passer après Éric Vuillard et son sublime 14 juillet rend toute approche romanesque de la prise de la Bastille presque caduque. Du reste, Loevenbruck se sort avec les honneurs de ce passage obligé, l’un des plus intenses du livre. Ce sont d’autres épisodes, tous restitués avec soin (le Serment du Jeu de Paume, les États Généraux, la harangue de Desmoulins au Palais Royal…), qui souffrent à mon sens d’un léger manque de souffle et de personnalité.

 

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(Oui, c’est une image tirée du Pacte des Loups… Désolé…)

Le suspense principal, fictif, autour du Loup des Cordeliers, perd également vite de l’intérêt, noyée dans les nombreux événements véridiques mis en scène par le romancier. D’autant qu’à l’examiner avec le recul, cette intrigue s’avère assez ténue. Dommage, car le personnage est spectaculaire, et la révélation de son identité ne manque pas de panache.
Au rayon des satisfactions, le héros imaginé par Henri Loevenbruck mérite un petit mot. Son Gabriel Joly, jeune homme impulsif mais doué, doté d’une capacité d’observation et d’analyse qui en font l’ancêtre du Rouletabille de Gaston Leroux, est un personnage que l’on a envie de revoir à l’œuvre – ce qui sera le cas puisque (j’y reviens en conclusion) Le Loup des Cordeliers ouvre une série romanesque. Son association avec le pirate Récif, caractère truculent qui constitue l’une des trouvailles les plus excitantes du roman, promet des lendemains aventuriers du plus bel effet.
Quant au pendant féminin de Gabriel, la flamboyante Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt, elle a véritablement existé. J’avoue en avoir découvert l’existence grâce à ce roman, alors même que c’est l’une des grandes figures féminines de la Révolution. Peut-être est-ce le fait d’avoir échappé à la guillotine, à la différence de ses illustres consœurs Olympe de Gouges, Madame Roland ou Charlotte Corday, qui l’a laissée dans l’ombre. En tout cas, Loevenbruck la réhabilite de manière flamboyante, et j’attends également son retour avec impatience.

Theroigne_de_MericourtCar oui, donc, Le Loup des Cordeliers n’est que le premier tome d’une série. Le détail a son importance car, comble d’infortune, la fin de ce roman reste largement ouverte. Nouvelle source de frustration, puisque tel est le mot qui me revient en songeant à ce livre : alors que son dernier quart prenait enfin son envol, voici que les pages s’arrêtent, laissant en suspens nombre de mystères, et le lecteur dans l’attente des prochaines heures sombres de la Révolution…
En dépit de mes réserves, je me précipiterai sur la suite du Loup des Cordeliers, dont j’ai tout de même aimé le ton, bel hommage au roman-feuilleton, celui des Gaston Leroux, Allain & Souvestre, Eugène Sue… En espérant que, débarrassé des contraintes d’une mise en scène historique fastidieuse, Henri Loevenbruck saura embraser la suite des événements avec tout le feu dont il est capable.


Rien d’autre sur terre, de Conor O’Callaghan

O'Callaghan - Rien d'autre sur TerreUne fillette de douze ans tambourine à la porte d’un prêtre. Elle est la dernière rescapée d’une famille dont tous les membres ont mystérieusement disparu au cours des dernières semaines, sans laisser la moindre trace. Le père de l’enfant vient de s’effacer à son tour, et la jeune fille terrifiée, livrée à elle-même, vient chercher du secours.
Même si la situation est pour le moins étrange, elle n’est guère surprenante pour le prêtre comme pour les autres habitants des environs. Revenue depuis peu d’un séjour inexpliqué à l’étranger, cette famille bizarre vivait dans le pavillon témoin d’un lotissement moderne dont la construction semblait à l’abandon, faute d’habitants pour l’investir. Dans ce décor déserté et poussiéreux, sous la chaleur écrasante d’un été caniculaire, alors que les portes claquaient sans raison, que des inscriptions troublantes apparaissaient sur les carreaux sales et que l’électricité marchait quand elle pouvait, il fallait bien que quelque chose se passe. Quelque chose d’inquiétant et de terrible, fatalement…

« À quoi ressemblait-elle ? Elle ne ressemblait à rien d’autre sur terre. »

L’Irlande est décidément une magnifique terre de littérature. Ce n’est pas un scoop, certes. Mais ce n’est pas non plus Conor O’Callaghan, connu dans son pays pour sa poésie avant d’y proposer ce premier roman en 2016, qui me fera prétendre le contraire. Avec sa langue créative, son univers insidieux, son atmosphère poisseuse, Rien d’autre sur terre est un début romanesque d’une force et d’une originalité remarquables.
Tout se joue par petites touches, dans les détails. Des images saisissantes qui surgissent au moment où on s’y s’attend le moins. Des décors magnifiquement conçus – ce lotissement à l’abandon, envahi de poussière, est un formidable paysage d’angoisse. Des scènes qui étirent leur langueur moite, d’autres qui compressent le temps et extirpent l’inquiétude des ombres noires de l’esprit. Des personnages étranges, insaisissables, perturbés et perturbants.

Conor O’Callaghan fait du non-dit, de la suggestion et des rumeurs alimentées par l’imagination les armes de sa littérature. Rien d’horrifique ni de sanglant, aucun effet gore, au contraire. Depuis Poe et Lovecraft, on sait que la peur est rampante, qu’elle se dissimule derrière des rideaux lourds que rien ne sert d’agiter. La peur est inquiétude, tapie dans votre dos, prête à vous lécher l’échine de sa langue froide. La peur est en soi, c’est le monstre que l’on élève au creux de ses secrets les plus inavouables – la construction habile du roman le montre à merveille.
Rien d’autre sur terre est un livre fort, singulier, de ceux qui hantent l’imaginaire pendant un long moment et y impriment une empreinte qui met du temps à s’effacer – si elle s’efface un jour. Une réussite, et une belle découverte que je vous invite à partager.

Rien d’autre sur terre, de Conor O’Callaghan
(Nothing on Earth, traduit de l’anglais (Irlande) par Mona de Pracontal)
Éditions Sabine Wespieser, 2018
ISBN 978-2-84805-305-9
272 p., 21€


A première vue : la rentrée Sabine Wespieser 2018

Comme souvent, la rentrée littéraire est minimaliste chez Sabine Wespieser, éditrice précieuse dont la rareté des productions est souvent synonyme de livres de grande qualité. Cette année, on s’en tiendra à deux titres seulement : un français fin août, un étranger en septembre (trois si on pousse jusqu’en octobre avec un nouveau roman de Vincent Borel, mais comme par principe je m’arrête à la fin septembre, nous n’en parlerons pas davantage ici). Et, du coup, on a un peu envie de s’intéresser aux deux.

O'Callaghan - Rien d'autre sur TerrePOLTERGEIST : Rien d’autre sur Terre, de Conor O’Callaghan (lu)
(traduit de l’irlandais par Mona de Pracontal)
Quand il ouvre à la gamine terrifiée par la disparition de son père, le prêtre et narrateur de ce troublant premier roman en sait déjà long sur elle. Le village entier se perd en conjectures sur cette famille pas comme les autres, revenue depuis peu en Irlande et installée dans le pavillon-témoin du lotissement en construction. Mais personne ne les connaît vraiment. Les bribes de confidences livrées par la petite fille, dans son anglais aux intonations bizarres, n’en révéleront pas beaucoup plus sur l’atmosphère inquiétante de la maison : les portes y claquent sans raison, l’électricité est subitement coupée, des objets se volatilisent, avant les habitants eux-mêmes… Tout cela sous une chaleur caniculaire, où le temps s’étire en d’insolites séances de bronzage, où des mots apparaissent, écrits sur la poussière des fenêtres, et où l’irrespirable air nocturne est empli de bruits étranges.
Ce bref roman tient les promesses de son résumé : une atmosphère pesante, beaucoup de questions et peu de réponses, des personnages étranges, un sens inouï des décors et une manière forte de les mettre en scène… Quelque part entre une histoire de zombies (mais des zombies bien vivants), un roman d’angoisse et une étude de moeurs, Rien d’autre sur Terre marque la mémoire du lecteur de son empreinte poisseuse. Très réussi !

Tavernier - RoissyTHE TERMINAL : Roissy, de Tiffany Tavernier
Une femme arpente les terminaux de Roissy, tirant sa valise derrière elle. On dirait une voyageuse parmi d’autres, pourtant jamais elle n’embarque. Sans domicile fixe, ni mémoire, elle a fait du gigantesque aéroport son refuge, le creux de son anonymat à protéger. Pourtant, ce confort fabriqué avec tant de soin s’effrite lorsqu’un homme, qui tous les jours vient attendre l’arrivée du Rio-Paris, tente de l’aborder, et ouvre la porte à une nouvelle histoire…
Riche en récits en tous genres et en décors fascinants, le microcosme de l’aéroport est un cadre romanesque séduisant. On est curieux de voir ce que Tiffany Tavernier (fille de, oui oui), déjà auteure de plusieurs livres, y a puisé comme matière.


On a lu (et beaucoup aimé) :
Rien d’autre sur Terre, de Conor O’Callaghan

On lira sûrement :
Roissy, de Tiffany Tavernier



La Société des faux visages, de Xavier Mauméjean

En 1909, Sigmund Freud accomplit son premier et unique voyage aux États-Unis, en compagnie de ses disciples Sandor Ferenczi et Carl Gustav Jung, pour y donner une série de conférences et tenter de faire connaître au Nouveau Monde ses théories révolutionnaires. Pas gagné d’avance, d’autant qu’il se retrouve embarqué, plus ou moins à son corps défendant, dans une curieuse histoire : en effet, le milliardaire Cyrus Vandergraaf le convoque pour qu’il retrouve son fils Stuart, appelé à le succéder à la tête de son entreprise, mais aussi pour résoudre une singulière énigme en forme de gigantesque conteneur scellé et piégé – les deux événements étant probablement liés.
Pour l’assister dans cette singulière épreuve, Vandergraaf fait appel aux services de Harry Houdini, persuadé qu’associer l’homme capable de pénétrer l’esprit humain et l’illusionniste capable de s’échapper de n’importe quel lieu clos permettra de découvrir le fin mot de l’histoire…

Mauméjean - La Société des faux visagesDécidément, ce fameux voyage de Freud à New York n’en finit pas de fasciner les romanciers. Si E.L. Doctorow l’évoque dans Ragtime, l’Américain Jed Rubenfeld (dans l’extraordinaire Interprétation des meurtres, hélas épuisé en France grâce à la formidable politique de fonds des éditions Pocket) et le Français Luc Bossi (dans Manhattan Freud, pas lu) en ont fait le cœur des intrigues de leurs polars respectifs. Xavier Mauméjean, auteur prolifique en littérature de l’imaginaire, ajoute donc sa pierre à l’édifice, en la cimentant d’une association excitante avec Houdini.

Visiblement très documenté sur ses protagonistes, comme sur le contexte historique et géographique, Mauméjean déroule son intrigue dans le plus pur style feuilletonnant, avec rebondissements réguliers, rythme soutenu et style efficace qui ne laisse guère de place aux fioritures. Le résultat est très plaisant, même si les fréquentes digressions consacrées aux exploits passés de Houdini hachent parfois un peu trop le récit ; ces petites histoires véridiques, qui nourrissent souvent la fiction, sont néanmoins suffisamment captivantes pour passer outre ce petit défaut. De même qu’on en apprend beaucoup et de manière abordable sur les travaux de Freud.
On croise par ailleurs une belle galerie de personnages secondaires, des agents brutaux de Pinkerton aux gangs de New York, en passant par les puissants qui tiennent la ville entre les mains, permettant à l’auteur un flingage en règle du capitalisme échevelé à l’américaine qui trouve une évidente caisse de résonance avec l’actualité.

La Société des faux visages est un bon petit suspense intelligent et malin, qui remplit son cahier des charges et tient en haleine de bout en bout. Juste ce qu’il faut, et c’est très bien comme ça !

La Société des faux visages, de Xavier Mauméjean
Éditions Alma, 2017
ISBN 978-2-36279-235-9
279 p., 18€


Un pont sur la brume, de Kij Johnson

Signé Bookfalo Kill

Depuis toujours, l’Empire est coupé en deux par un large fleuve de brume au sein duquel se cachent des créatures aussi mystérieuses que dangereuses. Seuls quelques passeurs courageux, à l’espérance de vie assez brève, réussissent à franchir l’obstacle sur leurs bateaux, assurant le lien vital entre les deux parties du territoire. Kit Meinem d’Atyar, l’un des plus brillants architectes de l’Empire, est alors mandaté pour construire un pont qui ralliera enfin sans péril les deux rives…

Un pont sur la brume est la première traduction française autonome d’un texte de Kij Johnson, auteure aux États-Unis d’une œuvre abondante comprenant trois romans et une cinquantaine de novellas et nouvelles. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cela donne envie d’en découvrir davantage.
Cette novella (124 pages) évolue en effet dans un monde bien à elle, un univers de fantasy mâtiné de fantastique à mi-chemin entre Lovecraft et le Stephen King de… Brume. Hé oui, déjà chez King, on trouvait un brouillard envahissant au cœur duquel des créatures terrifiantes semaient l’inquiétude et la mort. Pour autant, Kij Johnson n’entraîne pas son récit vers l’horreur, lui préférant une histoire de bâtisseur assez étonnante, à la fois précise, technique et profondément humaniste.

Car le propos d’Un pont sur la brume n’est pas d’effrayer le lecteur, même si certaines scènes de traversée de la brume se chargent d’une intensité saisissante. La romancière s’attache à détailler un projet de construction ambitieux, réalisé avec des moyens rustiques (des attelages de bœufs tirent les chargements de pierre, tout est fait de manière manuelle et nécessite de nombreux ouvriers…), dont l’objectif est de rapprocher les gens, d’améliorer leur quotidien et, si ce n’est de dominer la peur, au moins de la contourner, de passer par-dessus.

Au fil de ces pages étonnamment poétiques, Johnson suggère aussi les contours d’un monde plus vaste, l’Empire, avec ses règles, ses villes, ses paysages, dont on n’entrevoit que des bribes prometteuses. J’ignore si l’auteure explore ce territoire dans d’autres livres – espérons que l’avenir nous le dira -, mais cela donne très envie d’en savoir davantage.
En attendant, si vous aimez les voyages inattendus et les belles aventures humaines, embarquez sans hésiter pour Procheville et Loinville, les deux cités séparées par le fleuve de brume, et œuvrez à la construction de ce pont mémorable.

(P.S.: merci à Jean-Marc Laherrère du blog Actu du Noir pour cette découverte !)

Un pont sur la brume, de Kij Johnson
(The Man Who Bridged The Mist, traduit de l’américain par Sylvie Denis)
Éditions le Bélial, coll. Une heure lumière, 2016
ISBN 978-2-84344-908-6
124 p., 9,90€


Jeux de miroirs, d’E.O. Chirovici

Signé Bookfalo Kill

Agent littéraire de son état, Peter Katz reçoit par courrier un manuscrit intitulé Jeux de miroirs, d’un certain Richard Flynn. Ce dernier, dans le courrier qui accompagne le texte, annonce qu’il va y évoquer son histoire d’amour passionnée avec Laura Baines, sa colocataire d’alors et brillante étudiante en psychologie, mais aussi et surtout sa rencontre avec le professeur Joseph Wieder, célèbre spécialiste de psychologie cognitive – dont Laura était l’élève et l’assistante -, assassiné au milieu des années 1980. L’affaire n’ayant jamais été élucidée, Katz est très vite intrigué par la lecture du manuscrit – mais s’aperçoit que ce dernier est incomplet : il manque la fin, où pourrait être évoquée la solution d’un mystère criminel qui avait tenu en haleine les États-Unis en son temps.
Peter Katz tente de prendre contact avec l’auteur pour obtenir la suite. Problème : dans l’intervalle entre l’envoi du texte et le moment où l’agent l’a lu, Richard Flynn est mort des suites d’une grave maladie. Commence alors une nouvelle enquête, sur les traces du manuscrit disparu…

chirovici-jeux-de-miroirsSous l’impulsion de son éditeur, les Escales, ce roman s’avance en fanfaron. Couverture argentée imitant la texture du miroir (ooooh), bandeau rouge annonçant sans ambages « LE ROMAN ÉVÉNEMENT »… Bon, autant le dire tout de suite, Jeux de miroirs ne sera pas l’événement littéraire de l’année. Ni même du mois ou de la semaine, hein. On va se calmer un peu et parler en toute simplicité, ça ne fera pas de mal.

Ceci posé, c’est un livre agréable. Fluide, prenant et bien construit. E.O. Chirovici y fait preuve d’une efficacité toute américaine, d’autant plus appréciable qu’il est roumain et qu’il s’agit de son premier roman rédigé en anglais (après une quinzaine de livres publiés dans sa langue natale, non traduits en français). La promesse annoncée par le pitch est tenue ; il n’y a pas à dire, le coup du manuscrit inachevé, quand c’est bien fait, ça tourne à plein régime.
Chirovici se montre très habile, par ailleurs, en changeant de narrateur quand nécessité s’en fait sentir : après l’agent Peter Katz, c’est un de ses amis journalistes, chargé de l’enquête sur le manuscrit, qui prend le relais, avant de le passer au policier à la retraite qui a mené les investigations sur l’assassinat de Joseph Wieder. L’alternance de points de vue, les témoignages souvent discordants que les différents narrateurs apportent sur l’affaire permettent à Chirovici d’illustrer le thème principal du roman, à savoir les tours et les détours que peuvent jouer la mémoire et les souvenirs, suivant ce que l’on veut leur faire dire…

Pour être honnête, la solution de l’intrigue ne bouleversera certes pas l’histoire du suspense littéraire, mais l’intérêt de Jeux de miroirs réside plutôt dans ses personnages, dans leur complexité, dans la manière dont E.O. Chirovici scrute le caractère souvent insaisissable des êtres, mais aussi des faits, parfois moins évidents qu’ils n’en ont l’air. Pas un événement, non, mais un bon roman. On s’en contentera largement.

Jeux de miroirs, d’E.O. Chirovici
(The Book of Mirrors, traduit de l’anglais par Isabelle Maillet)
Éditions les Escales, 2017
ISBN 978-2-365-69202-1
304 p., 21,90€


La valse des arbres et du ciel de Jean-Michel Guénassia

Guenassia - La Valse des arbres et du cielLa vie des artistes torturés a toujours été source d’inspiration en littérature. Camille Claudel a fait couler beaucoup d’encre mais la palme revient peut-être à Vincent Van Gogh.
Jean-Michel Guenassia s’est emparé de son histoire, avec les toutes dernières théories liées à sa mort, et nous livre un très beau récit, comme il sait si bien faire.

Marguerite Gachet est la fille du docteur d’Auvers-sur-Oise. Orpheline de mère jeune, elle est très indépendante et progressiste, au grand dam de son père qui aimerait la marier avec le fils du notable du coin. C’est sans compter sur la demoiselle qui ne se laisse pas faire. Un jour, on sonne à la porte. Un type un peu paumé se présente, envoyé par un autre médecin pour prendre l’air et se faire soigner chez le docteur Gachet. La rencontre entre les deux va être fulgurante. Elle, la jeune fille en fleur, vivra cette expérience comme un coup de foudre. Lui, l’artiste maudit, bien plus âgé qu’elle, verra les choses sous un autre angle. Et si la mort de Van Gogh n’était pas si accidentelle qu’on a bien voulu le faire croire?

Guenassia raconte très bien les histoires de famille, parfois sur plusieurs générations, comme c’était le cas avec La vie rêvée d’Ernesto G. ou d’amitié avec son Club des Incorrigibles Optimistes. Il est passé maître dans l’art des romans choraux (j’ai un petit doute sur le terme) mais cette fois, avec La valse des arbres et du ciel, il y a moins de personnages. Ce qui lui permet certainement de les fouiller plus en détail.

Le dernier ouvrage de cet auteur, Trompe-la-Mort, m’avait laissé un peu dubitative et déçue. Cette fois, je retrouve le Guenassia des débuts où les pages se tournent à un rythme effréné pour ne pas abandonner les personnages trop longtemps jusqu’à la prochaine lecture.
Un très bon roman à offrir aux fêtes de fin d’année, qui plaira à un large public, pas forcément féru d’art, mais qui aime les belles histoires.

La valse des arbres et du ciel de Jean-Michel Guenassia
Éditions Albin Michel, 2016
9782226328755
304 p., 19€50

Un article de Clarice Darling.


L’indolente de Françoise Cloarec

Cloarec - L'IndolenteCet ouvrage comprend en sous-titre Le mystère Marthe Bonnard.

Quoi? L’épouse d’un des plus grands peintres du 20ème siècle cache un secret? Elle qui disait s’appeler Marthe de Méligny ne s’appelait pas ainsi? Pourquoi a-t-elle menti? Pourquoi a-t-elle caché à son mari qu’elle avait une famille? Des sœurs? Des nièces?

J’ai adoré l’idée de départ, car je ne savais pas qu’il y avait eu « un mystère Marthe Bonnard ». La rencontre avec le peintre, l’installation dans les diverses maisons qu’ils ont habité, leurs amis, etc… J’ai appris des choses mais…

Mais j’en attendais plus. Je trouve, et c’est un jugement tout à fait personnel, que le livre traine trop en longueur. C’est toujours agréable à lire (j’avais adoré le précédent ouvrage de Françoise Cloarec, Marcel Storr, l’Architecte de l’ailleurs), on sent le temps passé sur les traces des Bonnard, les passages de description de Marthe Bonnard faites par les personnes qui l’ont connues sont vraiment poignantes.

Mais j’aurais voulu en savoir plus sur cette femme. On la touche du doigt à plusieurs moments de l’ouvrage mais elle s’évapore avant d’en avoir dit plus. Cela m’a beaucoup frustré. Idem pour les tableaux décrits, j’ai lu l’ouvrage en vacances, loin de tout, sans accès à internet et j’aurais aimé des images pour pouvoir observer moi aussi les tableaux de Bonnard peignant encore et toujours son adorée.

Le retentissant procès des héritiers de Pierre et Marthe Bonnard n’arrivent que trop tardivement dans l’ouvrage. C’est une histoire assez incroyable et totalement incongrue qu’un des plus grands peintres du 20ème laisse son héritage sans vraiment de testament et surtout, sans savoir que sa défunte femme, décédée quelques années avant lui, avait de la famille.

Pourquoi a-t-elle menti? Pourquoi avoir caché cela à son mari pendant des décennies? Saura-t-on vraiment un jour? L’indolente ne répond pas aux questions que je me suis posée, et en ce sens, cela me chagrine. Mais le style poétique et la capacité à faire revivre des âmes disparues, point fort de l’écriture de Françoise Cloarec, sont bel et bien là!

L’indolente, le mystère Marthe Bonnard de Françoise Cloarec
Editions Stock, 2016
9782234080980
325p., 20€

Un article de Clarice Darling.


Judas, d’Amos Oz

Signé Bookfalo Kill

Jérusalem, décembre 1959. Shmuel Asch, jeune étudiant au physique de taureau hirsute qui dissimule un caractère hypersensible et sentimental à l’excès, décide d’abandonner ses études lorsque sa petite amie le quitte. Oublié, le mémoire sur « Jésus dans la tradition juive » ; Shmuel, que ses parents récemment ruinés ne peuvent aider, accepte un emploi étrange : cinq heures chaque soir, il devient l’homme de compagnie de Gersholm Wald, un vieil érudit infirme qui vit reclus dans sa maison sombre et biscornue, en compagnie d’Atalia Abravanel, une quarantenaire aussi mystérieuse, fuyante que séduisante.
Tandis qu’il tombe inexorablement amoureux d’Atalia, Shmuel subit plus ou moins les assauts de rhétorique intellectuelle ou politique de Wald, tout en continuant à réfléchir sur le regard des Juifs sur Jésus, mais aussi sur Judas, l’apôtre peut-être le plus méconnu et le plus injustement traité de tous…

Oz - JudasC’est le premier roman d’Amos Oz que je lis, aussi n’aurai-je pas de point de comparaison pour déterminer si ce livre est à l’image de son œuvre ou non. En tout cas, c’est une belle découverte, tant pour le plaisir de goûter à une prose fluide que pour apprécier l’intelligence et la finesse avec lesquelles Oz entremêle différents types de récit – politique, historique, théologique et intime.
Commençons par évoquer l’art et la manière : ce n’est guère une surprise tant l’auteur est estimé depuis de nombreuses années, mais Amos Oz écrit bien, avec une clarté qui n’exclut pas l’ambition. Au fil de chapitres plutôt courts, maniant parfois un humour piquant ou plein de dérision, le romancier instaure une atmosphère poignante, légèrement étouffante, dans laquelle les névroses, blessures et obsessions de ses personnages s’épanouissent sans lourdeur. Cette construction vive et aérée lui permet en outre de passer d’un sujet à un autre avec souplesse, en évitant de farcir en une seule fois la tête de son lecteur des nombreuses informations complexes qu’il manipule avec maestria.

Car le propos de Judas est ambitieux – ou plutôt les propos. Le titre l’évoque, le sujet du mémoire de Shmuel Asch aussi, il est ici question de théologie ; miraculeusement, ce n’est jamais ennuyeux, car Amos Oz privilégie une réflexion plus historique que religieuse, nous invitant au passage à une tentative de réhabilitation audacieuse de la figure de Judas, dont le nom est synonyme de traître et que Asch s’emploie à parer des atours du héros maudit.
Oz en profite pour tirer des parallèles constructifs avec l’histoire contemporaine, interrogeant la création controversée de l’État d’Israël ; ce n’est évidemment pas un hasard si le roman se déroule entre 1959 et 1960, alors que David Ben Gourion, l’un des artisans majeurs de cette création, est Premier Ministre. Nul besoin pour autant de connaître ce pan de l’Histoire par cœur (ce n’était guère mon cas, je l’avoue), Oz le rend accessible et compréhensible à tout lecteur. Et certains passages grattouillent carrément :

« Vous avez voulu un pays, grinça [Atalia]. Vous avez voulu l’indépendance. Des drapeaux, des uniformes, des billets de banque, des tambours et des trompettes. Vous avez versé des fleuves de sang innocent. Vous avez sacrifié une génération entière. Vous avez expulsé des centaines de milliers d’Arabes. (…)
– Ne pensez-vous pas que nous nous sommes battus en 1948 parce que nous n’avions pas le choix ? objecta Shmuel, l’oreille basse. Nous étions dos au mur, non ?
– Vous n’étiez pas le dos au mur. Vous étiez le mur. » (pp.212-213)

De même que cet extrait sur les religions, qui paraît presque naïf d’évidence mais fait toujours du bien à lire :

« Le judaïsme, le christianisme – et n’oublions pas l’islam – dégoulinent de bons sentiments, de charité et de compassion, tant qu’on ne parle pas de menottes, de barreaux, de pouvoir, de chambres de torture ou d’échafauds. Ces religions, en particulier celles nées au cours des siècles derniers et qui continuent à séduire les croyants, étaient censées nous apporter le salut, mais elles se sont empressées de verser notre sang. » (pp.84-85)

Pourvu d’une humanité réconfortante et d’une petite dose d’humour salvatrice, Judas est un roman attachant, qui invite à la réflexion, et dont la hauteur de vue s’avère plus que nécessaire en ces temps troublés que nous affrontons.

Judas, d’Amos Oz
(Ha-Besora Al-Pi Yehuda, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen)
Éditions Gallimard, 2016
ISBN 978-2-07-017776-9
348 p., 21€


A première vue : la rentrée Gallimard 2016

Bon, cette année, promis, je ne vous refais pas le topo sur les éditions Gallimard et leurs rentrées littéraires pléthoriques dont la moitié au moins est à chaque fois sans intérêt ; je pense qu’à force, vous connaissez le refrain, et il ne change guère cette année : 13 romans français, 4 étrangers, c’est à peine moins que l’année dernière – et on n’en parle que des romans qui paraissent fin août, il y en a beaucoup d’autres en septembre (dont un Jean d’Ormesson, mais je saurai vous épargner).
Je vais sans doute m’attacher à être plus elliptique cette année que les précédentes, car cette rentrée 2016 me paraît à première vue dépourvue d’attraits majeurs. Comme je n’ai pas pour objectif de vous faire perdre votre temps, on va trancher dans le vif ! Et commencer par les étrangers, ça ira plus vite (façon de parler)…

Oz - JudasJE CHANTE UN BAISER : Judas, d’Amos Oz (lu)
A court d’argent et le coeur en berne après que sa petite amie l’a quitté, Shmuel décide d’abandonner son mémoire sur « Jésus dans la tradition juive ». Il accepte à la place une offre d’emploi atypique : homme de compagnie pour un vieil érudit infirme qui vit reclus dans sa maison, sous la houlette d’une femme aussi mystérieuse que séduisante… Mêlant avec art récit intime de personnages étranges et attachants, réflexions sur l’histoire d’Israël et un discours théologique passionnant, Amos Oz emballe un roman de facture parfaite et sert l’intelligence sur un plateau.

Von Schirach - TabouPORTRAIT DE L’ARTISTE EN TUEUR : Tabou, de Ferdinand von Schirach
Un célèbre photographe avoue un crime pour lequel on n’a ni corps, ni même d’identité formelle de la victime. Qu’est-ce qui l’a mené là ? Y a-t-il un rapport avec ses expérimentations artistiques audacieuses ? Dans la lignée de ses livres précédents, le romancier allemand élabore une réflexion sur la violence et le doute, le rapport entre vérité et réalité.

Stridsberg - BeckombergaÀ LA FOLIE : Beckomberga – Ode à ma famille, de Sara Stridsberg
Ouvert en 1932 près de Stockholm, Beckomberga a été conçu pour être un nouveau genre d’hôpital psychiatrique fondé sur l’idée de prendre soin de tous et de permettre aux fous d’être enfin libérés. Jackie y rend de nombreuses visites à son père Jim qui, tout au long de sa vie, n’a cessé d’exprimer son mal de vivre. Famille et folie, le thème de l’année 2016 ? Après En attendant Bojangles, mais dans un genre très différent, Sara Stridsberg propose en tout cas une nouvelle variation sur le sujet.

Clegg - Et toi, tu as eu une familleON THE ROAD : Et toi, tu as eu une famille ?, de Bill Clegg
Famille encore ! Cette fois, tout commence par un incendie dans lequel périssent plusieurs proches de June, dont sa fille Lolly qui devait se marier le lendemain du drame. Dévastée, June quitte la ville et erre à travers les Etats-Unis, sur les traces de ce qui la lie encore à sa fille, par-delà la mort. Dans le même temps, le roman se fait choral en laissant la parole à d’autres personnes affectées par l’incendie, dans une tentative de transcender l’horreur par l’espoir et le pardon.

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Appanah - Tropique de la violenceVOYAGE AU BOUT DE L’ENFER : Tropique de la violence, de Nathacha Appanah
A quinze ans, Moïse découvre que Marie, la femme qui l’a élevé, n’est pas sa mère. Révolté, il tombe sous la coupe d’une bande extrêmement dangereuse qui va faire de son quotidien un enfer… Nous sommes à Mayotte, minuscule département français perdu dans l’océan Indien, au large de Madagascar. Un bout de France ignoré, méprisé, étouffé par une immigration incontrôlable en provenance des Comores voisines, et où la violence et la misère vont de pair. La Mauricienne Nathacha Appanah en tire un roman qui devrait remuer les tripes.

Bello - AdaHER : Ada, d’Antoine Bello
Un policier de la Silicon Valley est chargé de retrouver une évadée d’un genre très particulier : il s’agit d’Ada, une intelligence artificielle révolutionnaire, dont la fonction est d’écrire en toute autonomie des romans à l’eau de rose. En menant son enquête, Frank Logan découvre pourtant que sa cible développe une sensibilité et des capacités si exceptionnelles qu’il en vient à douter du bien-fondé de sa mission…

Benacquista - RomanesqueBONNIE & CLYDE : Romanesque, de Tonino Benacquista
Un couple de Français en cavale à travers les États-Unis se réfugie dans un théâtre. La pièce à laquelle ils assistent, Les mariés malgré eux, se déroule au Moyen Age et raconte l’exil forcé d’un couple refusant de se soumettre aux lois de la communauté. Le destin des deux Français dans la salle et des personnages sur scène se répondent et se confondent, les lançant dans une vaste ronde dans le temps et l’espace, une quête épique où ils s’efforceront de vivre leur amour au grand jour…

Del Amo - Règne animalPORCO ROSSO : Règne animal, de Jean-Baptiste Del Amo
Au cours du XXe siècle, l’histoire d’une exploitation familiale vouée à devenir un élevage porcin. En deux époques, cinq générations traversent les grands bouleversements historiques, économiques et industriels. C’est déjà le quatrième roman du jeune Jean-Baptiste Del Amo (34 ans), qui revient ici avec un sujet sérieux et ambitieux – du genre qui doit mener à un prix littéraire…

Slimani - Chanson douceLA MAIN SUR LE BERCEAU : Chanson douce, de Leïla Slimani
Dans le jardin de l’ogre, le premier roman de Leïla Slimani – histoire d’une jeune femme, mariée et mère de famille, rongée par son addiction au sexe -, n’était pas passé inaperçu, loin de là. Son deuxième, qui relate l’emprise grandissante d’une nourrice dans la vie d’une famille, pourrait constituer une confirmation de son talent pour poser une situation de malaise et provoquer une réflexion sociétale stimulante.

Tuil - L'InsouciancePOST COITUM ANIMAL TRISTE : L’Insouciance, de Karine Tuil
En 2009, le lieutenant Romain Roller rentre d’Afghanistan après avoir vécu une liaison passionnée avec la journaliste et romancière Marion Decker. Comme il souffre d’un syndrome post-traumatique, son retour en France auprès de sa femme et de son fils se révèle difficile. Il continue à voir Marion, jusqu’à ce qu’il découvre qu’elle est l’épouse du grand patron de presse François Vély… Il y a de l’ambition chez Karine Tuil, à voir si le résultat est à la hauteur.

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ÇA FAIT PAS UN PLI : Monsieur Origami, de Jean-Marc Ceci
Un jeune Japonais tombe amoureux d’une femme à peine entrevue, et quitte tout pour la retrouver. Il finit par échouer en Toscane, où il s’adonne en ermite à l’art du pliage japonais. Pour tous, il devient Monsieur Origami…

UNSUCCESS STORY : L’Autre qu’on adorait, de Catherine Cusset
A vingt ans, Thomas a tout pour réussir. Il mène des études brillantes, séduit les femmes et vit au rythme frénétique de Paris. Mais après avoir échoué à un concours que réussit son meilleur ami, et s’être fait larguer par sa petite amie, sa vie entame une trajectoire descendante que rien n’arrêtera… Think positive à la française.

ROMAN PAS X : Livre pour adultes, de Benoît Duteurtre
Inspiré par la mort de sa mère, Duteurtre annonce un livre à la croisée de l’autobiographie, de l’essai et de la fiction. Il ira croiser sans moi, son Ordinateur du Paradis m’ayant dissuadé de perdre à nouveau mon temps avec cet auteur.

NAISSANCE DES FANTÔMES : Crue, de Philippe Forest
Un homme marqué par le deuil revient dans la ville où il est né, où les constructions nouvelles chassent peu à peu les anciennes. Il rencontre un couple, s’envoie Madame et papote avec Monsieur qui affirme que des milliers de gens disparaissent. D’ailleurs, Monsieur et Madame disparaissent à leur tour. Puis la ville est envahie par les flots…

À L’EST D’EDEN : Nouvelle Jeunesse, de Nicolas Idier
Dans le Pékin contemporain, des jeunes vivent d’excès. Ils sont poètes, rockers ou amoureux, et incarnent la nouvelle jeunesse de cette ville en mutation.

UNE BELLE HISTOIRE : Les deux pigeons, d’Alexandre Postel
Théodore a pour anagramme Dorothée. Ça tombe bien, ce sont les prénoms des héros du troisième livre d’Alexandre Postel (intéressant mais imparfait dans L’Ascendant et Un homme effacé). Ils sont jeunes, ils sont amoureux, et se demandent comment mener leurs vies… C’est une romance d’aujourd’hui.

ENGAGEZ-VOUS RENGAGEZ-VOUS QU’ILS DISAIENT : Nos lieux communs, de Chloé Thomas
Sur les pas des étudiants d’extrême gauche, Bernard et Marie sont partis travailler en usine dans les années 1970. Bien des années plus tard, Jeanne recueille leurs témoignages et celui de leur fils, Pierre, pour tenter de comprendre leurs parcours. Premier roman.


Archives du vent, de Pierre Cendors

Signé Bookfalo Kill

Pour commencer cette chronique qui, j’aime autant l’annoncer d’entrée, ne va pas être simple à écrire, je vais évoquer un phénomène que nous avons sans doute tous vécu. Souvenez-vous donc de ce moment, au matin ou en pleine nuit, où vous vous êtes réveillé avec, en tête, les images incroyablement nettes et précises d’un rêve ; aussi loufoque et aberrant que fût ce rêve – comme ils le sont souvent lorsqu’on s’en rappelle -, durant ces quelques secondes où vous franchissez le cap entre le sommeil et la conscience, tout vous paraît évident, crédible, d’une vivacité enthousiasmante.
Vous avez peut-être essayé, parfois, de noter aussitôt ces images, d’essayer d’en conserver par écrit la réalité hors normes. En vain, très probablement, car ce qui appartient à la nuit se dérobe au jour.
Sauf pour Pierre Cendors.

Cendors - Archives du ventArchives du vent, le nouveau roman de cet auteur discret, également poète, raconte avec précision une histoire aussi insaisissable qu’un rêve. Une histoire, ou plutôt des histoires ; qui s’enchaînent et s’imbriquent les unes dans les autres avec évidence, de la même manière que, dans nos rêves, on peut passer en quelques secondes d’un monde à un autre, d’une personne à une autre, sans que notre esprit logique ait quoi que ce soit à y redire.
Au cœur du récit, il y a Egon Storm, cinéaste de génie, auteur de trois films seulement, mais qui ont révolutionné l’art cinématographique. En effet, Storm les a réalisés grâce à une technologie de son invention, le Movicône, permettant de capter les images d’acteurs ou des personnalités disparus, puis de leur créer entièrement de nouveaux rôles. Se côtoient ainsi sur l’écran Marlon Brando, Adolf Hitler et Louise Brooks, Gérard Philipe et Herman Hesse, Robert Mitchum et Montgomery Clift. Après ces trois films, Storm a disparu, laissant un public fasciné, sidéré – mais aussi un double mystère : un éventuel quatrième film, et une obsession pour un certain Erland Solness…

Voici pour un résumé d’Archives du vent – qui n’en est pas vraiment un, car il dit peu de ce que ce roman est vraiment. Disons que cette ébauche de scénario est l’asphalte sur lequel tourbillonnent les feuilles de multiples intrigues tombées d’un arbre aux ramifications infinies. Entrer dans Archives du vent, c’est accepter de se perdre (un peu), de se laisser guider comme lors d’une séance d’hypnose. C’est apprécier, surtout, la beauté fulgurante d’une écriture inspirée, poétique, qui conduit peu à peu à de merveilleuses réflexions sur la création, la solitude, la fraternité, l’héritage familial, l’amour aussi, bien sûr… C’est admirer, enfin, la manière dont Pierre Cendors crée des connexions invisibles au fil du roman, évoquant ces échos aux airs de déjà-vu qui sont au cœur de nos vies.

Aventure de lecture assez rare, déstabilisante, Archives du vent est surtout l’occasion de découvrir un véritable univers littéraire et une vraie belle plume française d’aujourd’hui. On se plaint assez (souvent à raison) des stéréotypes et de la pauvreté stylistique d’une grande partie de nos écrivains contemporains pour ne pas tenter une escapade aussi différente que celle proposée par Pierre Cendors.

Archives du vent, de Pierre Cendors
Éditions le Tripode, 2015
ISBN 978-2-37055-066-8
317 p., 19€


Le Monde caché d’Axton House, d’Edgar Cantero

Signé Bookfalo Kill

Bien que très surpris d’apprendre l’existence d’un lointain cousin américain au second degré du nom d’Ambrose Wells, A. accepte l’héritage laissé par ce dernier à sa mort : Axton House, un manoir situé en Virginie. Le jeune homme y débarque, accompagné de Niamh, une adolescente muette et débrouillarde, pour découvrir que la bâtisse est la cible d’un certain nombre de rumeurs inquiétantes, mêlant histoires de fantômes, malédictions familiales et réunions occultes se déroulant chaque solstice d’hiver. En bons fans de la série X-Files, A. et Niamh, armés de leur bon sens et d’outils technologiques divers, décident d’essayer de démêler le vrai du faux. Sans se douter que, peut-être, la vérité est ailleurs…

Cantero - Le Monde caché d'Axton HouseLes quelques lignes ci-dessus sont une tentative de résumé rationnel. Ce qui est assez mignon-naïf de ma part, étant donné qu’il n’y a pas grand-chose de rationnel dans le Monde caché d’Axton House. Bien au chaud dans la ligne éditoriale sans filet des éditions Super 8 (qui avaient republié l’année dernière, grâces leur en soient éternellement rendues, le sublime Carter contre le Diable), le premier roman de l’Espagnol Edgar Cantero est un joyeux ramassis délirant qui convoque un paquet de références plus ou moins geeks – en vrac, X-Files bien sûr, mais aussi Shining (le film de Kubrick avec son labyrinthe), Paranormal Activity, Stephen King, La Chute de la Maison Usher d’Edgar Poe (entre Edgar, on se comprend)… Références toutes plus vaines les unes que les autres, parce qu’à l’arrivée, ce bouquin ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même, et c’est ce qui en fait un objet littéraire unique en son genre, c’est-à-dire jouissif – pour peu qu’on soit réceptif à la littérature de genre ludique, tendance briseuse de frontières.

Mêlant extraits de journaux, citations d’essais en tous genres, transcriptions de captations audio ou vidéo, schémas, codes secrets et autres surprises, le Monde caché d’Axton House pourrait être foutraque, et pourtant non. Tout est clair, limpide, terriblement addictif, grâce à une construction impressionnante qui ne laisse rien au hasard, tout en ménageant beaucoup de place à un humour pince-sans-rire délicieux, porté par un duo de héros tout simplement irrésistibles, et à un sacré lot de rebondissements qui tiennent en haleine de bout en bout.

Ni thriller ni roman d’épouvante ni roman fantastique ou gothique ni comédie – mais un peu de tout ça, et d’autres choses encore, Le Monde caché d’Axton House est impossible à étiqueter. Ce qui en fait un livre inclassable, et donc hautement recommandable !

Le Monde caché d’Axton House, d’Edgar Cantero Traduit de l’anglais par Paul Benita Éditions Super 8, 2015 ISBN 978-2-37056-024-7 460 p., 19€

P.S.: Gruznamur est raide fan de ce roman et le fait savoir sur son excellent blog Emotions ! Et il n’est pas le seul, voyez par exemple chez Book en Stock, Un dernier livre avant la fin du monde, Des mots sur des pages


Le Mystère Fulcanelli, de Henri Loevenbruck

Signé Bookfalo Kill

Toujours rangé des voitures depuis qu’il ne fait plus partie de la DCRI ni de la vie de Lola, son grand amour désormais mère de famille, Ari Mackenzie se laisse vivre, de whisky en whisky et de crise de cynisme aigu en amertume. Jusqu’au jour où Cédric Radenac, l’un de ses amis policiers, surgit dans sa vie pour solliciter ses connaissances encyclopédiques en matière d’alchimie, en particulier au sujet de Fulcanelli, l’une des personnalités les plus mystérieuses des cercles ésotériques du XXème siècle.
Un meurtre à Séville et une disparition d’un précieux manuscrit plus tard, voilà la curiosité d’Ari piquée au vif, et le plus incontrôlable des ex-agents replongé dans l’action…

Loevenbruck - Le Mystère FulcanelliAprès Le Rasoir d’Ockham et les Cathédrales du vide, Henri Loevenbruck retrouve donc Ari Mackenzie, son héros fétiche, plus cynique, drôle, opiniâtre et attachant que jamais. Un peu atteint, à vrai dire, par l’âge et le surpoids, moins héroïque, et du coup plus juste et plus humain. Une nouvelle fois, le romancier le met au service d’un page turner redoutablement efficace, dont les chapitres courts, les points de vue multiples, les intrigues parallèles et les rebondissements parfaitement dosés rendent très difficile le simple geste de poser le livre pour le reprendre plus tard.

Pour autant, on ressent une véritable évolution chez Loevenbruck dans ce troisième opus. Totalement passionné, accaparé par son sujet (qui est authentique, autant le préciser, il y a bien une affaire Fulcanelli), nourri de plusieurs années de recherches qui l’ont amené à creuser des pistes inédites pour tenter de résoudre le mystère – avec à la clef une hypothèse solide et étayée, en tout cas pour un lecteur profane en matière d’hermétisme tel que je le suis -, l’auteur du Testament des siècles délaisse le spectaculaire et les effets faciles ou sanguinolents, et s’écarte du roman d’aventures à tendance « indianajonesque » (très réussi par ailleurs) qu’étaient les Cathédrales du vide.
Si l’action est toujours régulièrement présente, le Mystère Fulcanelli est avant tout une enquête historique menée avec les armes de notre époque ; un thriller intellectuel, où l’analyse de documents, de biographies et de faits du passé est plus importante que la résolution des meurtres qui jalonnent le récit – même si, en excellent orfèvre du suspense, Henri Loevenbruck nous tient en haleine à ce sujet jusqu’à la toute fin du livre.

Formellement, le romancier s’inscrit plus que jamais dans la lignée des auteurs de romans populaires des XIXème et XXème siècle, de Gaston Leroux à Eugène Sue, dont il reprend certaines recettes avec succès. Excellent raconteur d’histoires, il n’hésite pas à recourir parfois aux mêmes effets de style volontairement appuyés (points de suspension, italiques, formules qui claquent, seconds rôles outranciers, dialogues exagérément mystérieux…) pour faire vibrer dans sa phrase son imaginaire romanesque le plus débridé.

Avec tout cela, le Mystère Fulcanelli est sans doute la plus aboutie des enquêtes d’Ari Mackenzie, qui creuse le sillon de ces thrillers intelligents sur l’ésotérisme dont Henri Loevenbruck s’est fait la spécialité. C’est aussi et surtout un polar captivant, malin et inspiré, avec une pointe de roublardise et d’humour pour faire passer le tout en douceur. Bref, une réussite !

Le Mystère Fulcanelli, de Henri Loevenbruck
Éditions Flammarion, 2013
ISBN 978-2-08-124629-4
413 p., 21€

Vous voulez en savoir plus sur le Mystère Fulcanelli – le vrai, comme le roman ? Rendez-vous sur le site dédié au roman et à son univers, qui vous donnera toutes les clefs nécessaires à la compréhension de cette étrange histoire…


Only Skin, de Sean Ford

Signé Bookfalo Kill

Cassie et son petit frère Clay arrivent dans une petite ville pour y reprendre la station-service, délaissée par son gérant, leur père Sam, qui a disparu en partant camper dans les bois voisins.
A peine installé, Clay rencontre un étrange petit fantôme, qu’il semble être le seul à voir et dont les intentions à son égard sont troublantes. Pour sa part, Cassie tente de découvrir ce qu’il a pu advenir de Sam, se heurtant à l’hostilité de la plupart des autochtones, à l’exception de Chris, qui travaille avec elle à la station-service, et de Paul, un jeune homme tourmenté par la maladie de son père qui semble héréditaire. Chacun de leur côté, ils se mettent à enquêter, sans se douter qu’ils vont se heurter à des vérités dérangeantes…

Ford - Only SkinOnly Skin – Nouveaux contes de la lente apocalypse est le premier livre de Sean Ford, auteur américain de 33 ans. Jeune et prometteur donc, comme on le découvre à la lecture de cet album en noir et blanc, dont le trait fin a quelque chose de la ligne claire – les personnages présentent d’ailleurs un cousinage avec ceux d’Emile Bravo, par exemple. La référence ne va pas plus loin, le dessinateur développe par ailleurs une atmosphère qui lui est propre – et qui s’avère d’ailleurs très vite prégnante.

Sean Ford réussit en effet un mix détonant entre un univers réaliste, avec son cadre de petite ville américaine typique aux lieux emblématiques (la station-service, le diner, le city hall), et une pointe de fantastique légère mais omniprésente, qui s’épanouit dans les décors naturels, notamment dans la forêt. Les lignes droites et régulières des maisons et de la rue principale laissent alors la place à davantage de mouvement, de flou et de menace – à l’image du mystère qui y règne.

Happé par les différentes intrigues parallèles qui se mettent rapidement en place, on n’a pas d’autre choix que de tourner de plus en plus vite les pages, d’autant plus que le rythme va crescendo et n’accorde aucun répit au lecteur ; c’est d’ailleurs presque trop dans la dernière partie, qui donne le tournis et l’impression d’une moindre maîtrise, même si Sean Ford tient le cap jusqu’au bout sans trembler, ni renoncer à une fin étonnante et assez sombre.

Tout en menant son histoire tambour battant, Ford déroule plusieurs thématiques : paternité et filiation, responsabilité éducative, soucis écologiques… qui s’emboîtent et se répondent toutes. Only Skin est une première œuvre singulière, à la fois ludique et engagée, atteignant l’équilibre entre plaisir pur de la lecture et intelligence du récit avec une maturité prometteuse pour la suite. Une belle découverte.

Only Skin, Nouveaux contes de la lente apocalypse, de Sean Ford
Traduit de l’anglais (USA) par Renaud Cerqueux
Éditions Rackham, 2013
ISBN 978-2-87827-156-0
272 p., 21€

On aime aussi chez : A dinosaur between bubbles, Badabulles, Bande dessinée info


No more Natalie, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

Quel destin que celui de Natalie Wood ! Révélée dans la Fureur de vivre, actrice chez John Ford, Nicholas Ray ou Elia Kazan, sacralisée par son interprétation de Maria dans West Side Story, elle finit d’entrer dans la légende à cause des circonstances de sa mort.
Le 29 novembre 1981, elle tombe du Splendour, le yacht où elle se trouvait en compagnie de son mari Robert Wagner et de leur ami Christopher Walken, et se noie. Jugée accidentelle au terme de l’enquête, cette disparition tragique suscite encore des doutes aujourd’hui, surtout que le corps de la comédienne portait des ecchymoses incompatibles avec le résultat d’une simple chute à la mer.

Ledun - No more NatalieMarin Ledun s’empare de ce mystère et met en scène les acteurs du drame, sous leur véritable nom, avec une précision troublante dans la relation des événements. Sans complexe, il s’aide de la fiction pour boucher les trous laissés par l’enquête et livre sa version des faits, en ayant toujours en tête qu’il écrit un roman (ou, pour être précis, une novella). Car, si tout semble terriblement véridique dans son histoire, c’est bien en romancier que Marin se livre, et non pas en journaliste décidé à lâcher le scoop de l’année.

Pour cela, il s’appuie sur un style peut-être plus classique qu’à son habitude, mais d’une maîtrise et d’une fluidité impeccables. La noirceur est toujours au rendez-vous, surtout dans la manière dont il traite ce qui est finalement le véritable sujet du texte : l’envers du décor hollywoodien, sa violence, sa corruption – par la drogue, l’argent, les trafics et les mauvaises fréquentations ; ses jalousies également, et sa course effrénée à la gloire, quelle qu’en soit le prix.
Personne n’en sort grandi, ni Robert Wagner – dont la réputation, déjà vacillante à l’époque, est restée entachée d’un soupçon ineffaçable -, ni Christopher Walken, décrit en jouisseur vulgaire, coureur plus que séducteur, manipulateur et égoïste.

No more Natalie est un petit texte triste et cruel, qui laisse un goût amer dans la bouche – car, une fois achevée sa lecture, on réalise à quel point l’humanité est fragile et prompte à la destruction ou à l’auto-destruction. Un authentique constat de roman noir, dressé avec brio par un Marin Ledun toujours aussi brillant.

No more Natalie, de Marin Ledun
Éditions in8, collection Polaroïd, 2013
ISBN 978-2-36224-035-5
85 p., 12€


Méto t.1 : la Maison, d’Yves Grevet

Signé Bookfalo Kill

64 enfants vivent dans la Maison, une gigantesque bâtisse dont ils ne sortent jamais. Placés sous la surveillance d’adultes tous semblables, les César, ils y sont nourris, vêtus, éduqués, punis lorsqu’ils manquent aux règles. Ce sont tous des garçons. Ils n’ont aucun souvenir ou presque de leur passé. Ils ignorent de quoi sera fait leur avenir, une fois qu’ils seront jugés trop grands pour rester dans la Maison.
Méto est un Rouge, c’est-à-dire l’un des pensionnaires les plus âgés de la Maison. Tandis qu’il est nommé tuteur de Crassus, un petit nouveau qui doit tout apprendre du mode de vie local, il commence à s’interroger sur ce qui l’attend – et à fouiner pour en savoir plus sur les mystères de la Maison et de l’Île sur laquelle elle se trouve. Ce qu’il découvre dépasse largement son imagination et pourrait bien tout changer…

Grevet - Méto t.1, la MaisonÉvacuons tout de suite la question qui fâche – ou du moins qui pourrait fâcher, parce qu’en fait il n’y a pas lieu de le faire : celle du style. C’est très simple, il n’y en a pas. L’écriture d’Yves Grevet est purement factuelle, dénuée de tout lyrisme, évacuant la tentation de la métaphore ; c’est presque une écriture blanche tant elle est dépouillée. Sujet, verbe, complément, phrases courtes et sèches, allant à l’essentiel.
Lors de certaines scènes, j’aurais aimé plus d’engagement, plus de sentiment, pouvoir m’inquiéter davantage, être beaucoup plus ému, effrayé ou passionné. Ce que d’autres grands auteurs français contemporains pour la jeunesse – Timothée de Fombelle, Jean-Claude Mourlevat, Marie-Aude Murail, pour ne citer que les plus éminents – savent si bien susciter, par la grâce d’une écriture ambitieuse, pleine de souffle et de caractère.

C’est le choix de l’auteur et il est respectable. Car en-dehors de ça, quelle efficacité ! Grevet mène son histoire tambour battant, avec un souci de clarté qui se met toujours au service de l’intelligence du récit et de ses thématiques.
D’abord, le romancier nous balance illico dans le mystère, sans explication préalable. L’immersion dans l’intrigue est immédiate, l’addiction assurée. On veut comprendre, découvrir qui sont ces enfants reclus dans la Maison, à quoi ils sont destinés, qui sont les César, pourquoi il n’y a pas de filles…
De Méto le narrateur à ses amis, les personnages trouvent tous leur personnalité – détail capital d’autant plus à souligner que Grevet ne leur accorde pratiquement aucune description physique et se limite à quelques traits prédominants de caractère. Bien placés, ils sont largement suffisants pour camper des héros auxquels on s’attache sans problème.

Avec ces ingrédients, Yves Grevet traite pêle-mêle d’éducation, de politique, de manipulation (physique et psychologique), de résistance, de respect, de libre arbitre… Le propos est ambitieux, et nul doute que la limpidité du récit contribue largement à confronter les jeunes lecteurs à ces problématiques fondatrices.
Reste à lire les tomes 2 (L’Île) et 3 (Le Monde), pour découvrir le fin mot de l’histoire… C’est en cours, à suivre donc !

A partir de 11 ans.

Méto t.1 : La Maison, d’Yves Grevet
Éditions Syros, 2008
ISBN 978-2-74-850688-4
247 p., 16€


Sébastien, de Jean-Pierre Spilmont

Signé Bookfalo Kill

Sébastien est l’exemple même du roman qu’on a envie de partager, de faire lire autour de soi, mais dont il est difficile de parler tant sa réussite tient à presque rien : 141 pages, un style qui évoque l’enfance sans tomber dans les travers de l’imitation ratée du parler des “jeunes”, une histoire qui se dévoile peu à peu, à petites touches, et une fin qui vous prend aux tripes, par surprise.

Évoquer l’histoire, c’est déjà courir le risque de trop en révéler. Que dire, donc ? Aussi peu que possible : le narrateur, Sébastien, a treize ans. Le récit commence lorsqu’il entre dans le bureau d’un dénommé Bourgoin. Sébastien vient d’être trouvé, au petit matin, allongé seul sur un banc, à Paris. Bourgoin lui demande de “tout raconter”. Quoi ? Il faudra attendre la fin du roman pour le savoir.
Entre temps, Sébastien va se dévoiler, petit à petit, répondant bon gré mal gré aux questions de Bourgoin qui l’interroge sur sa vie, sa famille, ses amis… Et de se dessiner le portrait d’un jeune garçon (trop) rêveur, ignoré par ses parents commerçants que leur métier accapare et qui lui préfèrent sa petite sœur modèle ; un enfant jugé inadapté socialement et placé dans un établissement spécialisé, abandonné pour le week-end à ses grands-parents qui habitent à proximité de cette école et l’aiment, eux – surtout son grand-père, le seul à l’estimer et à l’appeler par un diminutif affectueux, Seb…

Du déjà lu ? Sans doute, mais rarement aussi bien. On pourrait en dire moins encore, même si ce qui précède ne révèle que peu de choses de la profondeur du livre. Il manque à ce résumé ce qui fait la force majeure du roman : l’écriture de Jean-Pierre Spilmont, à la fois poétique et minimaliste, d’une grande justesse, qui ménage presque sans en avoir l’air une montée en puissance implacable de l’émotion et de la colère de son jeune héros. Ce style, fluide et économe, donne à la voix de Sébastien autant d’impact littéraire que d’authenticité. Une réussite rare dans un exercice – donner la parole à un adolescent – auquel se prêtent nombre de romanciers, sans toujours rencontrer le même bonheur.

Paru initialement à la Fosse aux Ours, un petit éditeur talentueux, Sébastien avait rencontré un premier succès, au moins d’estime. Sa sortie en poche donne l’occasion de le découvrir plus largement. N’hésitez pas.

Sébastien, de Jean-Pierre Spilmont
Éditions J’ai Lu, 2012
ISBN 978-2-290-05657-8
148 p., 5,60€

Pour en savoir plus sur l’auteur, découvrez son site Internet : http://www.jean-pierre-spilmont.fr/


Holmes (1854 / 1891 ?), de Cecil & Brunschwig

Signé Bookfalo Kill

Quatre ans. C’est le temps que les fans auront dû patienter avant de pouvoir enfin plonger dans Holmes (1854 / 1891 ?) tome 3 : L’Ombre du doute – alors que deux ans avaient déjà séparé la parution des deux premiers volumes.
Quatre ans, c’est un délai inouï dans le monde de la B.D. où les volumes s’enchaînent, où les séries se multiplient – voire se démultiplient dans des séries dérivées apparemment sans fin, et parfois sans but réel… Mais c’est que Holmes est elle-même une merveilleuse rareté. Cela mérite bien d’être patient !

Avant tout, un petit rappel des faits…

TOME 1 : L’ADIEU A BAKER STREET
Mai 1891. Quelques jours après la mort de Holmes, le docteur Watson, ami, auxiliaire d’investigation et biographe du célèbre détective, achève d’écrire le récit de sa dernière aventure, ponctuée par sa mort et celle du professeur Moriarty aux chutes de Reichenbach. Mais différentes révélations inattendues, orchestrées notamment par Mycroft, le propre frère de Sherlock, en empêchent la publication, et poussent Watson à s’interroger sur son ami. Le connaissait-il vraiment ? Qui était vraiment Moriarty – et celui-ci est-il seulement mort avec Holmes ?

TOME 2 : LES LIENS DU SANG
Soucieux d’en savoir plus, Watson, sa femme et Wiggins (ancien membre des Irréguliers de Baker Street, une bande de gamins des rues donnant parfois un coup de main à Holmes dans ses investigations) rendent visite à Siger Holmes, le père de Sherlock. Placé sous la coupe d’une gouvernante intraitable à jambe de bois, le vieillard sénile est inaccessible, et en apprendre plus sur la jeunesse du détective nécessitera aux enquêteurs quelques efforts parfois peu légaux…

TOME 3 : L’OMBRE DU DOUTE
Tandis que Watson et sa femme partent en France, à la recherche de la nourrice de Sherlock, Wiggins s’intéresse à un certain docteur Dudley Parks, susceptible de le renseigner sur l’étrange gouvernante de Siger Holmes. Mais le médecin est un drôle de personnage, et Wiggins se retrouve malgré lui mêlé à un violent combat de rue en plein Whitechapel, provoqué par Parks. Un combat de rue dans l’ombre duquel traîne un certain Mycroft Holmes…

Soyons honnêtes, on tombe rarement sur des bandes dessinées aussi riches, aussi classes, aussi somptueuses et aussi intelligentes. Tout y est parfait !
Le dessin de Cecil d’abord, jouant sur les nuances de gris, d’une précision sidérante dans les détails, créant ici de véritables tableaux, animant là des scènes de foule extraordinaires (voir, dans le tome 3, la fameuse séquence de bataille de rue que l’on lit en immersion, littéralement englouti par le chaos de la bagarre !)
Voyez, pour vous en convaincre, cette planche tirée de L’Ombre du doute, relatant l’arrivée de Watson et sa femme à Bordeaux :

Le scénario de Luc Brunschwig ensuite, qui s’empare avec sérieux du mythe littéraire pour en tirer de nouvelles propositions, de nouvelles idées ; qui exploitent ses zones d’ombre (le passé de Sherlock, très mystérieux dans l’œuvre de Doyle) pour en tirer une source d’inspiration apparemment inépuisable. Un projet tout entier contenu dans le sous-titre énigmatique de la série, depuis la date de naissance, méconnue, de Sherlock – qui renvoie à son enfance – jusqu’à la date hypothétique de sa mort.
Tout y est crédible, respectueux de l’œuvre originale tout en étant innovant.

La combinaison des deux auteurs enfin, qui n’hésitent pas à commencer le tome 2 par un long flashback ou le tome 3 par une superbe séquence onirique qui « ressuscite » Holmes, pour mieux nous entraîner dans les méandres d’une histoire que l’on comprend de plus en plus complexe au fil des planches.

D’ailleurs – et c’est un peu la mauvaise nouvelle -, Brunschwig et Cecil ont apparemment prévu neuf volumes au total pour dévoiler l’ensemble du mystère. Espérons donc qu’ils sauront accélérer un peu le rythme, sans rien perdre de la qualité de leur travail bien sûr, afin de nous permettre de lire l’intégralité de cette formidable série avant la maison de retraite !

Holmes (1854 / 1891 ?), de Cecil (dessin) & Brunshwig (scénario)
Éditions Futuropolis
Tome 1 : L’Adieu à Baker Street, 2006.
978-2-7548-0048-8, 11,20€
Tome 2 : Les liens du sang, 2008.
978-2-7548-0046-4, 11,20€
Tome 3 : L’Ombre du doute, 2012.
978-2-7548-0247-5, 13,50€


Sérum : Saison 1 Episode 2, de Henri Loevenbruck et Fabrice Mazza

Signé Bookfalo Kill

Arthur Draken, le psychiatre aux méthodes peu conventionnelles, commence à interroger Emily Scott à l’aide de son sérum, un produit permettant d’accéder à un état d’hypnose particulièrement profond mais potentiellement dangereux. En voyageant à travers ses rêves, il espère découvrir les souvenirs que la jeune femme, totalement amnésique, continue à refouler intégralement, et aider son amie, la détective Lola Gallagher à avancer dans une enquête complexe.
Enquête qui s’obscurcit quand John et Cathy Singer, un couple d’activistes informatiques clandestins, dont la spécialité est de déterrer et de faire connaître au monde entier des documents confidentiels et hautement compromettants, apparaissent dans l’équation…

Le premier épisode était efficace mais rendu un peu fastidieux par le fait que les auteurs devaient présenter personnages et intrigues. Mais cette fois, ça décolle !
D’entrée, on est happé par le rythme infernal que Henri Loevenbruck et Fabrice Mazza, par mimétisme avec les séries TV dont ils s’inspirent pour Sérum, injectent à ce deuxième tome. Tout commence par un résumé de l’épisode précédent façon NCIS, qui rappelle quelques éléments clefs de l’histoire. On croirait voir une bande-annonce, c’est pratique et indispensable pour s’y remettre, bref ça fonctionne parfaitement.

A peine est-on replongé dans le bain que les chapitres, courts, s’enchaînent, nous passant sans temps mort d’un personnage à un autre, d’une intrigue à une autre, d’un suspense à un autre.
Le mystère du sérum étant révélé à la fin de l’épisode 1, on entre enfin dans le vif du sujet, et le personnage d’Arthur Draken passe au premier plan. Les séances d’hypnose avec l’amnésique Emily Scott plongent le récit dans une dimension psychologique teintée d’onirisme et de symbolisme, assez intéressante.

Les caractères se teintent d’ambivalence, surtout Draken, manipulateur élégant et charismatique, traînant une relation plus que complexe avec son père. Bloc de matière brute, Lola Gallagher est efficace avant tout, mais on s’y attache de plus en plus. Et, dans l’ensemble, les seconds rôles ne sont pas en reste.
Quant aux « méchants », leurs agissements troubles s’avèrent aussi fascinants qu’étranges, notamment le mystérieux homme au chapeau, figure meurtrière qui apparaît peu mais jamais pour rien. Il s’en passe de belles dans les couloirs et les sous-sols du « Centre », et gageons qu’on en apprendra encore de belles au fil des tomes…

Bref, ça y est, je suis happé, comme par une bonne série américaine, le genre classique mais toujours efficace, dont on est sûr qu’elle vous garantira un moment de détente et d’évasion.
A suivre, donc, le 27 juin prochain !

Sérum : Saison 1 Episode 2, de Henri Loevenbruck & Fabrice Mazza
Éditions J’ai Lu, 2012
ISBN 978-2-290-04173-4
218 p., 6€


La Cité t.2 : la bataille des Confins, de Karim Ressouni-Demigneux

Signé Bookfalo Kill

AVERTISSEMENT
comme il s’agit d’une véritable série, je suis obligé de dévoiler dans cette chronique certains éléments de l’épisode précédent. Si vous n’avez pas encore lu le premier volume, je vous conseille avant tout d’aller lire ce que j’en disais ici : La Cité t.1 : la lumière blanche – et d’aviser ensuite !

*****

Je l’attendais depuis novembre dernier, histoire de vérifier si Karim Ressouni-Demigneux allait confirmer l’essai du premier tome de la Cité et m’embarquer aussi bien, et un peu plus loin, dans son univers.
Verdict : oui, mais…

Après le jeune parisien Thomas (alias Harry) dans la Lumière Blanche, c’est son amie Liza – Polly dans la vie réelle – qui prend la parole. Polly vit seule avec sa mère sur l’île de Sark, petit bout de terre presque coupé de tout, au large de Guernesey, le célèbre lieu de retraite de Victor Hugo en exil pendant le règne de Napoléon III. Le détail a, bien sûr, son importance…
Est-ce le changement de narrateur ? J’ai eu un peu plus de mal à entrer dans l’histoire. Sûrement parce que KRD prend le temps de présenter son nouveau personnage – qu’on connaissait seulement sous son visage virtuel jusqu’à présent – puis de relater comment Polly est devenue Liza dans la Cité, comment elle a rencontré ses amis, Arthur d’abord, puis Harry et JC. Des informations indispensables, mais qui retardent d’autant le récit de la suite des aventures de nos héros dans le jeu.

Il faut donc patienter une cinquantaine de pages avant de reprendre le fil de l’histoire, rompu à la fin du tome 1 par le vol de la Mémoire de la Cité (un ordinateur primordial du jeu) et l’enlèvement d’Arthur, deux événements orchestrés par un autre Harry virtuel – dans la vraie vie, Jonathan, l’ex-meilleur ami de Thomas.
Mais une fois qu’on y est, ça repart ! Et ce deuxième volume se dévore aussi vite que le premier. Comme attendu, l’auteur élargit la découverte de son univers, sans hésiter à y ajouter des couches complexes. Il poursuit les références littéraires : Tolkien toujours (et même plus que jamais), mais aussi Victor Hugo, dont l’œuvre comme la vie jouent un rôle important ici.
On découvre également de nouveaux espaces, dont les Enclaves, des lieux cachés du jeu ; on en apprend plus sur les personnages, sur leurs motivations et leurs caractères ; et on tombe sur de nouveaux mystères, venant s’ajouter aux précédents qui ne s’éclaircissent guère pour leur part…

Histoire de multiplier les actions, le romancier dédouble également les points de vue : si Liza est la narratrice principale du roman, Thomas reprend de temps en temps la parole – double narration signalée dans la marge par des symboles précisant qui parle. Une bonne idée, qui fonctionne parfaitement, et dont on peut imaginer qu’elle sera poursuivie par la suite, avec l’ajout d’autres narrateurs.

Mais voilà, je reste cette fois légèrement sur ma faim. Rien de grave à vrai dire. C’est même logique, quand on sait qu’il reste encore trois tomes à la série, et que Karim Ressouni-Demigneux ne peut pas encore dévoiler trop de choses. Mais j’ai l’impression qu’à force de retenir ses informations, l’auteur se bride un peu. Le roman y perd en intensité, notamment sur la fin, où la fameuse bataille des Confins promise dans le titre manque de suspense, d’impact et de spectaculaire ; elle semble presque expédiée – même si la dernière phrase relance le mystère et donne immanquablement envie de lire la suite.

Je serai donc au rendez-vous du tome 3, volume pivot de l’œuvre normalement, en espérant que la série franchira un cap indispensable à l’intérêt et à la force de l’ensemble. Mais je suis sûr que ce sera le cas !

La Cité t.2 : la bataille des Confins, de Karim Ressouni-Demigneux
Éditions Rue du Monde, 2012
ISBN 978-2-35504-203-4
238 p., 16,50€


Spiral, de Paul Halter

Signé Bookfalo Kill

Au lieu du stage de voile qu’elle attendait avec impatience, Mélanie, seize ans, se voit offrir de drôles de vacances d’été : quinze jours dans le manoir perdu en pleine lande bretonne de son oncle Jerry, un homme fantasque dont elle garde d’inquiétants souvenirs d’enfance – liés surtout à la tour sinistre qui flanque la bâtisse, et au sommet de laquelle elle avait dormi, fillette, avec pour seuls compagnons les craquements sinistres de la vieille demeure et le hurlement du vent…
Arrivée sur place, privée de réseau téléphonique et de connexion Internet, la jeune fille envoie, jour après jour, des lettres à son petit ami Quentin, afin de lui raconter son séjour. Et ce dernier, avec les étranges visiteurs de l’oncle Jerry et l’ombre menaçante d’un étrangleur sévissant dans les environs, n’a rien d’idyllique…

Ah ! Ca fait plaisir de relire un bon vieux Club des Cinq !!!
…Non, bon, d’accord, pas de chien Dagobert dans ce roman, ni de héros prénommés Claude, François, Mick et Annie. Quentin et Mélanie sont des jeunes gens d’aujourd’hui, pour qui la survie passe par leur ordinateur et surtout leur téléphone portable. Pourtant, par son style vieillot et ses références – manoir maudit, héros intrépides et seconds rôles plus archétypaux tu meurs, crime mystérieux en chambre close -, Paul Halter joue plus dans la cour d’Enid Blyton ou Georges Chaulet que dans celle de Jean-Claude Mourlevat ou J.K. Rowling. D’ailleurs, priver ses personnages de leurs moyens de communication modernes pour les obliger à s’écrire et à se lire (mon Dieu, quelle horreur !) participe sans aucun doute de ce parti pris, même s’il ne faut y voir aucun message moralisateur.

C’est mignon, suranné, plein de bons sentiments et d’une naïveté confondante, sans doute assumée si j’en juge par la référence au Cluedo. L’esprit de ce jeu aussi mythique que gentillet résonne en effet franchement sous les hauts plafonds du manoir de l’oncle Jerry. D’ailleurs, il y a même un colonel ! Même s’il ne s’appelle pas Moutarde…
Si l’on ajoute la présence d’un autre personnage du nom de Robert (dit Bill) Morane, référence à peine masquée à un autre héros désuet des années de jeunesse de l’auteur, Bob Morane, on sent que Paul Halter a avant tout voulu s’amuser et se faire plaisir, sans chercher à révolutionner le genre.

Mais après tout, pourquoi pas ? Je pinaille, il n’empêche que Spiral se lit facilement. Et je suis bien obligé de reconnaître que je n’ai plus dix ans, et que je ne sais sans doute plus ce que je pourrais aimer lire si j’avais cet âge désormais lointain… Au moins, voilà un roman policier à la naphtaline qui contentera les grands-mères en quête de lectures respectables pour leurs petits-enfants (au diable, les vampires, sorciers et chats qui parlent !!!) : gentillet, qui ne fait pas trop peur et se termine bien.

On se demandera juste s’il est à sa place au sein de la nouvelle collection Thriller des éditions Rageot, car on est plus près de se servir une tasse de thé, les pieds au chaud dans ses pantoufles, que d’avoir la sueur au front et le palpitant à 180 pulsations minute… Mais là encore, je pinaille !

A partir de 10 ans.

Spiral, de Paul Halter
Éditions Rageot, collection Thriller, 2012
ISBN 978-2-7002-3618-7
234 p., 9,90€


L’Agence Pinkerton T.1, de Michel Honaker

Signé Bookfalo Kill

Pour changer, j’ouvre ici une petite série de chroniques consacrées à des romans pour la jeunesse, avec le premier tome d’une nouvelle série signée Michel Honaker, L’Agence Pinkerton : le châtiment des Hommes-Tonnerres.

Nous sommes aux Etats-Unis, en 1869. Neil Galore, 20 ans, amateur de poker et débrouillard sans le sou, se fait embaucher avec trois autres jeunes gens par l’agence Pinkerton, redoutable brigade de détectives employée par le gouvernement fédéral. Leur mission : élucider une étrange série de vols commis dans le Transcontinental, la ligne de chemin de fer qui traverse plus de la moitié du pays d’est en ouest. Un engagement à haut risque, puisque trois de leurs prédécesseurs sont morts quelques semaines plus tôt, vraisemblablement assassinés par le mystérieux Chapardeur…

D’une plume très sûre, Michel Honaker nous fait voyager dans l’Amérique du XIXe siècle avec ce western fantastique mâtiné de polar. Le mélange des genres fonctionne très bien : la partie western nous plonge, entre réalisme et folklore, dans une atmosphère Far-West que l’on connaît par cœur – pour l’avoir vue et revue dans d’innombrables films – mais que l’on retrouve toujours avec plaisir ; la dimension fantastique s’appuie sur des légendes indiennes, dont le peuple est évidemment très présent dans ce roman ; et l’aspect polar assure le rythme et le suspense du récit, notamment dans un premier chapitre saisissant, très cinématographique.
Le tout est rendu vivant par des personnages bien campés, pas forcément attachants mais tous marquants, avec leurs parts d’ombre et de lumière. (Mention spéciale en ce qui me concerne à Calder Weyland, le vieux cow-boy “courant d’air”.)

Au passage, le roman est très documenté et s’appuie sur des événements ou des personnages réels, à commencer par Allan Pinkerton, fondateur de l’agence du même nom ; celui-ci a d’ailleurs réellement élucidé une affaire de vols dans des trains ! On apprend également beaucoup de choses sur la construction du Transcontinental, les conditions de travail des ouvriers, la guerre de Sécession et l’histoire des Etats-Unis en général.

Les amateurs de rationalité seront sans doute un peu frustrés par la solution de l’énigme, ouvertement fantastique. Je regretterai pour ma part une ou deux facilités à la fin, et le fait que certains éléments de l’intrigue restent si mystérieux, annonçant ouvertement la suite de la série… Mais, heureusement, rien qui gâche l’envie de découvrir le deuxième tome (à paraître en septembre prochain) !

A partir de 12 ans.

L’Agence Pinkerton T.1 : le châtiment des Hommes-Tonnerres, de Michel Honaker
Editions Flammarion Jeunesse, 2011
ISBN 978-2-081-23330-0
240 p., 13€

Retrouvez L’Agence Pinkerton sur le site des éditions Flammarion Jeunesse.