Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée Gallimard 2018

Petit coup de mou chez Gallimard cette année, puisque je n’ai décompté que 17 nouveautés annoncées entre mi-août et fin septembre – il y en a tout un gros paquet qui déboule en octobre, bien entendu, mais comme j’ai fixé la date du 30 septembre comme limite à mes présentations, ça ne compte pas (et heureusement pour le peu de temps libre dont je dispose). Seulement 17 donc, mais sans atteindre la vingtaine rituelle de ces dernières années, ça laisse quand même la respectable maison loin en tête devant ses camarades.
Alors, comme pour Albin Michel hier, on va tâcher d’être efficace en mettant en avant les titres les plus tentants du lot, pour ne laisser que quelques miettes de résumé aux autres – en toute subjectivité, je le rappelle pour les distraits du fond de la classe.

Kerangal - Le monde à portée de mainENCHANTER LES VIVANTS : Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal
(éditions Verticales)
Si je devais désigner un auteur dans l’ensemble de la rentrée qui devrait faire parler de lui (d’elle, en l’occurrence) à peu près à coup sûr, je mettrais quelques billets sans hésiter sur Maylis de Kerangal. Celle qui avait frappé les esprits et conquis un large public avec ce roman fort et exigeant qu’était Réparer les vivants revient enfin, et le sujet promet d’être à la hauteur de ses ambitions littéraires. Soit l’histoire de Paula Karst qui, durant ses études aux Beaux-Arts de Bruxelles, fait l’apprentissage du trompe-l’œil, ce qui l’amènera à travailler pour le cinéma, notamment à Cinecitta, mais aussi sur un projet de reconstitution de la grotte de Lascaux.
Kerangal possède ce don unique de métamorphoser en belle littérature des sujets extrêmement techniques (la transplantation cardiaque dans Réparer les vivants, la construction d’un viaduc dans Naissance d’un pont), il y a donc tout dans ce qui est annoncé ici pour qu’elle nous propose un nouveau livre flamboyant. Grandes attentes !

Sansal - Le train d'ErlingenFORTRESS : Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, de Boualem Sansal
Lui aussi, son précédent roman avait fait couler beaucoup d’encre (parfois polémique) et rencontré un grand succès en librairie. Après 2084, Sansal creuse le sillon de l’oppression des peuples par le fanatisme religieux, toujours de manière métaphorique, en imaginant cette fois une ville, Erlingen, encerclée par un ennemi inconnu, que la narratrice du roman désigne sous le nom de « Serviteurs ». Dernière héritière d’un grand empire industriel, cette femme écrit à sa fille, qui vit à Londres, pour lui raconter son quotidien et scruter l’évolution des pensées assiégées. Pendant ce temps, la population inquiète s’en remet à l’arrivée hypothétique d’un train qui pourrait l’évacuer…

Beraber - La grande idéeKEYZER SÖZE : La Grande Idée, d’Anton Beraber
Ce premier roman de presque 600 pages est lancé par Gallimard comme la révélation de sa rentrée – avec l’espoir sans doute qu’il rencontre la même bonne fortune que Les Bienveillantes de Jonathan Littell ou L’Art de la guerre d’Alexis Jenni, tous deux couronnés d’entrée de jeu par le Goncourt. Dans les années 70, un étudiant se lance sur les traces d’un individu mystérieux du nom de Saul Kaloyannis, survivant d’une guerre perdue un demi-siècle auparavant. Les témoins qu’il rencontre dressent le portrait mouvant et insaisissable d’un homme qui parcourt le globe et l’Histoire du siècle, selon les dires héros gigantesque ou traître insondable.
De l’ambition ici à première vue, mais gare à l’indigestion toujours possible avec ce genre de pavé gallimardesque parfois trop bavard, appliqué ou cérébral. En revanche, si le style est là, ce pourrait être virtuose. Une vraie curiosité, en tout cas.

Smith - Swing timeCHOU BI DOU WOUAH : Swing Time, de Zadie Smith
(traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson)
Petit à petit, l’Anglaise Zadie Smith a conquis son public. Dans ce nouveau roman, elle évoque le destin de deux fillettes métisses qui se rencontrent dans un cours de danse à Londres. Devenues amies, elles s’éloignent néanmoins au gré des péripéties de la vie, la première débutant une carrière prometteuse de danseuse tandis que l’autre, plus sage, devient assistante d’une chanteuse mondialement célèbre. Quelques années plus tard, à la suite d’événements choquants, leurs chemins se croisent à nouveau. Sujet assez classique, mais si c’est bien raconté…

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Sinon, en littérature étrangère, il y aura :

Halliday - AsymétrieAsymétrie, de Lisa Halliday
(traduit de l’américain par Hélène Cohen)
A New York, Alice est abordée par un homme bien plus âgé qu’elle, en qui elle reconnaît le célèbre écrivain Ezra Blazer. C’est le début d’une relation autant charnelle qu’intellectuelle. A Londres, Amar Jaafari est retenu à l’aéroport alors qu’il tente de rejoindre sa famille en Irak. Ces deux récits en apparence étrangers l’un à l’autre se révèlent étroitement liés. Premier roman.

Hertmans - Le coeur convertiLe cœur converti, de Stefan Hertmans
(traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin)
Au début du XIe siècle, la jeune Vigdis, issue d’une puissante famille de Rouen, se convertit au judaïsme par amour pour David, le fils du grand rabbin de Narbonne. Le couple se réfugie à Monieux où il a trois enfants et mène une vie paisible. Mais les croisés font halte dans le bourg, tuent David et enlèvent les deux aînés. Vigdis, restée seule avec son bébé, part à la recherche de ses enfants.

Dragoman - Le bûcherLe Bûcher, de György Dragoman
(traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly)
Dans la Roumanie des années 1990, Emma, une orpheline de 13 ans, est adoptée par une inconnue qui dit être sa grand-mère. Elle suit dans son village natal cette femme étrange qui partage sa maison avec l’esprit de son mari défunt et pratique la sorcellerie. Peu à peu, la jeune fille découvre les secrets de cette ville et l’implication de ses grands-parents dans l’ancien régime totalitaire.

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Et chez les francophones, il y aura aussi :

Nuit sur la neige, de Laurence Cossé
En septembre 1935, le contexte politique est particulièrement violent en France mais Robin, 18 ans, accorde plus d’importance à ses tourments intimes qu’à l’actualité collective. Il noue une amitié intense et troublante avec Conrad, un camarade de classe préparatoire, et sa rencontre avec une jeune fille à Val-d’Isère l’initie à la féminité et à la mort.

Tenir jusqu’à l’aube, de Carole Fives
(coll. l’Arbalète)
Une jeune mère célibataire s’occupe de son fils de 2 ans. Sans crèche, sans famille à proximité, sans budget pour une baby-sitter, ils vivent une relation tendre mais trop fusionnelle. Pour échapper à l’étouffement, la mère s’autorise à fuguer certaines nuits, de plus en plus loin et toujours un peu plus longtemps.

François, portrait d’un absent, de Michaël Ferrier
(coll. L’Infini)
Une nuit, Michaël Ferrier reçoit un appel lui annonçant la mort par noyade de son ami François et de sa petite fille, Bahia. Après le choc de la nouvelle, la parole reprend et les souvenirs reviennent : la rencontre de Michaël et François, les années d’études, d’internat, la passion du cinéma et de la radio. La mémoire se déploie et compose peu à peu une chronique de leur amitié.

Dix-sept ans, d’Eric Fottorino
Un dimanche de décembre, une femme livre à ses trois fils le secret qui l’étouffe. En révélant une souffrance insoupçonnée, cette mère niée par les siens depuis l’adolescence se révèle ainsi dans toute son humanité, avec ses combats et ses blessures.

Deux mètres dix, de Jean Hatzfeld
Histoire de quatre sportifs de très haut niveau, deux Américains et deux Kirghizes, entre les jeux Olympiques de 1980 et aujourd’hui. Ils sont champions haltérophiles, elles sont sauteuses en hauteur, et leurs rivalités sont mêlées d’admiration et d’incompréhension réciproques. Entre les deux femmes, Sue et Tatyana, naît même une profonde amitié.

La Vérité sort de la bouche du cheval, de Meryem Alaoui
Jmiaa, prostituée de Casablanca, vit seule avec sa fille. Sa vie bascule le jour où elle rencontre Chadlia, qui veut réaliser son premier film sur la vie d’un quartier populaire de la ville et cherche des actrices. Premier roman.

Maîtres et esclaves, de Paul Greveillac
Kewei naît en 1950 dans une famille de paysans, au pied de l’Himalaya. Au marché, aux champs et même à l’école, il dessine du matin au soir. Repéré par un Garde rouge, il échappe au travail agricole et part étudier aux Beaux-arts de Pékin, laissant derrière lui sa mère, sa jeune épouse et leur fils. Devenu peintre du régime, son ascension semble sans limite. Mais bientôt, l’histoire le rattrape.

Mauvaise passe, de Clémentine Haenel
A Paris, une jeune femme d’une vingtaine d’années vit une relation sentimentale chaotique avec un musicien de 40 ans. Quand ce dernier la quitte, elle sombre dans une spirale destructrice : tentative de suicide, internement en hôpital psychiatrique, séjours dans des squats où elle est victime de violences. Une grossesse inattendue la ramène peu à peu à la vie. Premier roman.

Je suis quelqu’un, d’Aminata Aidara
(coll. Continents Noirs)
Un secret hante les membres d’une famille éclatée entre la France et le Sénégal jusqu’au jour où le silence se rompt. Une quête de vérité commence et la parole se déploie : celle de Penda, la mère, qui se livre dans un journal intime et celle d’Estelle, sa fille, au travers de délires cathartiques. Face à elles, Eric, fils de harkis, entretient le trouble avec ses promesses. Premier roman.

En guerre, de François Bégaudeau
(éditions Verticales)
Dans une France contemporaine fracturée, François Bégaudeau met en regard violence économique et drame personnel, imaginant une exception romanesque comme pour mieux confirmer les règles implicites de la reproduction sociale.

On lira sûrement :
Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal
Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, de Boualem Sansal

On lira peut-être :
La Grande Idée, d’Anton Beraber
Swing Time, de Zadie Smith
Le coeur converti, de Stefan Hertmans
Asymétrie, de Lisa Halliday

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Hével, de Patrick Pécherot

Dans un vieux bahut d’avant-guerre, André et Gus trimballent du fret sur les routes défoncées et enneigées du Jura. Poissards et hantés par leur passé, ils courent après les clients et au-devant des ennuis avec l’entêtement buté des ânes aiguillonnés par la carotte du malheur.
Un homme parcourt la région à pied, évitant les routes, les villes, et les barrages de pandores de plus en plus nombreux. Il cherche André. Ce qu’il lui veut ? Sûrement pas du bien.
On est en 1958. La Guerre d’Algérie fait rage, loin là-bas. Loin ? Pas tant, en fait.

Pécherot - HévelLe style de Patrick Pécherot est un régal à chaque fois renouvelé. Vivace, imagé, gouailleur, percutant. Quelle verve ! Il n’y a pas grand-monde pour écrire comme lui aujourd’hui, et pour cause : c’est sans doute une langue d’un autre temps, héritage croisé des polars de Léo Malet ou Jean Amila, et du cinéma d’Audiard bien sûr. Pour autant, rien de suranné chez Pécherot. Son écriture est bien plus vivante et authentique que celle de nombre de ses contemporains, parce qu’elle est naturelle, évidente et fluide. Un régal, je vous dis, d’autant plus gourmand qu’il est rare.

Pour ceux qui, néanmoins, gardent un souvenir mitigé de sa précédente sortie (Une plaie ouverte) : rassurez-vous. Si Hével est à nouveau remarquablement construit, sa structure n’est pas aussi élaborée, ni le contexte aussi complexe. Soucieux comme le plus souvent d’asseoir son intrigue sur un solide fond historique, Pécherot choisit cette fois la Guerre d’Algérie comme fond dramatique. Il le fait à sa manière, avec une distance qui n’exclut pas la justesse, en s’engageant avant tout derrière ses personnages et leurs ombres chargées en douleur – personnages dont il narre les errances dans des décors à la fois magnifiques et sombres, des forêts blafardes de neige près de la frontière suisse aux petites villes tiraillées d’ennui, de misère ou de racisme contextuel – en pleine guerre d’Algérie, il ne fait spécialement pas bon d’avoir une « gueule de métèque »…

Afin d’ajouter au plaisir déjà immense de la lecture, Hével est en outre parcouru d’apartés réjouissants sur l’art de raconter une histoire. Ces mots-là, Pécherot les place dans la bouche d’un Gus revenu de tout, qui relate aujourd’hui les faits d’alors à un journaliste avide de sensations fortes et de révélations choquantes. Pas le genre du vieux Gus, ni de Patrick Pécherot qui en fait son porte-parole, avec une ironie violente qui fera vibrer ceux pour qui le polar n’est pas qu’affaire d’effets de manche.

Hével, de Patrick Pécherot
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782072785054
224 p., 18€


A première vue : la rentrée Gallmeister 2016

Un nouvel éditeur fait son apparition dans la rubrique « à première vue » ! Et non des moindres, puisqu’il s’agit de Gallmeister, l’excellente maison exclusivement dédiée à la littérature américaine, fondée et animée par Oliver Gallmeister, l’homme qui a su dénicher David Vann, Craig Johnson, Pete Fromm, Edward Abbey, Jake Hinkson, Benjamin Whitmer, Jim Tenuto (entre beaucoup d’autres) ou redonner leurs lettres de noblesse à Trevanian, Ross MacDonald ou James Crumley.
Entre ses différentes collections (Americana, Nature Writing, Néonoir ou les poches chez Totem), Gallmeister figurera largement dans cette rentrée 2016, sans excès comme à son habitude, mais avec toujours autant de variété et de qualité potentielle. Il serait donc dommage de s’en priver !

* Collection Americana *

Dunn - Amour monstreLE FREAK, C’EST CHIC : Amour monstre, de Katherine Dunn (18 août)
A la tête d’un spectacle itinérant, Al et Lil Binewski mettent tout en oeuvre pour faire de leurs enfants les vedettes du show. Mais quelles vedettes ! En les gavant d’amphétamines et en les faisant pousser sous des radiations peu recommandables, ce sont de véritables monstres de foire qu’ils alignent sur la piste. Mais les Binewski n’en sont pas moins une famille comme les autres, avec ses problèmes et ses rivalités à gérer… Tout un programme pour ce roman culte aux États-Unis depuis longtemps, déjà édité par Pocket dans les années 90 (sous le titre Un amour de monstre) mais passé inaperçu. Retraduit par l’excellent Jacques Mailhos, ce livre se voit offrir une deuxième chance qu’il ne faudrait sans doute pas laisser passer.

* Collection Nature Writing *

Holbert - L'Heure de plombICE STORM : L’Heure de plomb, de Bruce Holbert (1er septembre)
1918, Etat de Washington. A la suite d’une tempête de neige dévastatrice qui emporte son frère et son père, Matt Lawson se retrouve à 14 ans à la tête du ranch familial. Obligé de prendre ses responsabilités, Matt doit poursuivre l’oeuvre familiale, apprendre à connaître la nature qui l’environne, et maintenir la cohésion de ses proches… Par l’auteur d’Animaux solitaires, déjà publié par Gallmeister.

Vann - AquariumLA VIE PARFOIS FAIT PLOUF : Aquarium, de David Vann (3 octobre)
Après Goat Mountain et Dernier jour sur terre, parus simultanément en France, David Vann a assuré en avoir terminé avec ses histoires terribles de filiation et de paternité où les armes jouaient un rôle fatal. Ce nouveau roman semble confirmer une nouvelle voie, en racontant la rencontre d’une fillette de douze ans et d’un vieil homme à l’Aquarium de Seattle, où leur amour commun des poissons noue leur amitié. Mais lorsque la mère de Caitlin découvre cette relation, elle se voit obligée de dévoiler à sa fille un terrible secret qui les lie à cet homme… Jamais remis du choc Sukkwan Island, je suis donc très curieux et excité de découvrir une autre facette du talent de David Vann.

* Collection Néonoir *

Taylor - Le Verger de marbreAPOCALYPSE NOW : Le Verger de marbre, d’Alex Taylor (18 août)
Mauvaise pioche pour le jeune Beam Sheetmire : obligé de tuer un homme qui l’agressait, il réalise qu’il s’agit du fils d’un caïd local. Avec l’aide de son père, Beam prend la fuite, tandis que le caïd et le shérif se lancent à sa poursuite… Du noir de chez noir, c’est forcément chez Néonoir ! Buzz très positif cet été chez les libraires au sujet de ce roman.

CRIME UNLIMITED : Le Bon fils, de Steve Weddle (3 octobre)
Après dix ans passés en prison, un homme revient chez lui pour réaliser que, dans cette région dévastée par la crise économique, il n’y a pas de meilleur avenir que celui de tueur…

* Collection Totem *

Vonnegut - Nuit mèreL’ŒIL DE TAUPE : Nuit mère, de Kurt Vonnegut (18 août)
Inédit en français, ce roman rapporte les confessions fictionnelles d’un dramaturge américain, dans l’attente de son procès à Jérusalem pour crime de guerre, accusé d’avoir été l’un des défenseurs les plus zélés du régime nazi. Mais il affirme être innocent et avoir été un agent infiltré des Alliés en Allemagne…

Un coup d’oeil rapide aux autres sorties, parutions en poche de titres de la maison : Animaux solitaires, de Bruce Holbert (1er septembre) ; Impurs, de David Vann (3 octobre) ; Le Gang de la clef à molette, d’Edward Abbey (3 octobre) ; Traité du zen et de la pêche à la mouche, de John Gierach (4 novembre).


Comme neige, de Colombe Boncenne

Signé Bookfalo Kill

Avec leur collection Qui vive, identifiable à sa maquette épurée, les éditions Buchet-Chastel poursuivent un travail minutieux de défrichage en donnant leur chance à de jeunes auteurs porteurs d’univers singuliers. Et ils touchent encore juste avec Colombe Boncenne, dont le premier roman, Comme neige, est une gourmandise littéraire tout à fait réjouissante.

Boncenne - Comme neigeConstantin Caillaud découvre un jour par hasard, au fin fond de la maison de la presse de Crux-la-Ville, un livre d’Émilien Petit dont il ignorait l’existence. Pourtant, il lui semblait connaître sur le bout des doigts l’œuvre de ce romancier qui vit désormais reclus et n’accorde plus la moindre interview à la presse. Il s’empresse d’avertir Hélène, sa maîtresse, de sa découverte – Hélène qui lui a fait découvrir l’œuvre d’Émilien Petit autant que les plaisirs de l’adultère. Hélas, lorsqu’il veut apporter sa trouvaille à son amante, Constantin se rend compte que son exemplaire de Neige noire a disparu.
Dépité, d’autant plus vexé en réalisant qu’Hélène ne le croit pas, Constantin se met à chercher des preuves de l’existence du roman fantôme, en requérant notamment l’aide d’amis écrivains d’Émilien Petit : Jean-Philippe Toussaint, Olivier Rolin ou Antoine Volodine, sans parler de l’éditeur historique de Petit. Il n’imagine pas jusqu’où va le conduire cette quête d’apparence pourtant inoffensive…

Certains trouveront peut-être ce roman un peu « parisien », et ils n’auront pas tout à fait tort, en ce sens que Colombe Boncenne y joue ouvertement avec le tout petit monde de l’édition française, rendant notamment un hommage transparent à certaines grandes maisons, Minuit et le Seuil en tête. Organisatrice d’événements culturels dans le monde du livre, la néo-romancière connaît très bien ce milieu et s’en amuse à visage découvert.
Car c’est bien ainsi qu’il faut aborder ce roman aussi enlevé que remarquablement écrit : comme un jeu de piste, un polar sans crime, une enquête littéraire qui réserve bien des surprises et s’appuie sur la verve et la bonne humeur décomplexée de son auteure. Colombe Boncenne est également une fine lectrice, qui parsème son premier livre de références que les plus avisés et les plus pointus des lecteurs se plairont à relever – sans que le dispositif soit jamais élitiste, détail ô combien important. Soit on remarque les clins d’œil, soit on les laisse filer et le récit garde tout de même sa saveur et son intérêt.

Friandise qui se grignote rapidement sans rester sur l’estomac, Comme neige est l’une des jolies découvertes de cette rentrée hivernale 2016. Une romancière à découvrir et à suivre, sans aucun doute !

Comme neige, de Colombe Boncenne
Éditions Buchet-Castel, coll. Qui vive, 2016
ISBN 978-2-283-02939-8
115 p., 11€


Steamboat, de Craig Johnson

Signé Bookfalo Kill

Un soir de réveillon, alors qu’il est de garde, le shérif Walt Longmire est dérangé dans sa lecture annuelle du Conte de Noël de Dickens par l’irruption d’une jeune femme asiatique, qui affirme le connaître, de même que son prédécesseur et ami, Lucian Connally, alors qu’ils n’ont aucun souvenir d’elle. Pourtant, un seul mot, « Steamboat », suffit soudain à ramener les deux compères des années en arrière, en 1988 précisément, veille de Noël également, à bord d’un vieux coucou de la Seconde Guerre mondiale leur ayant permis de réaliser ce soir-là une mission de sauvetage dans des conditions météorologiques dantesques…

Johnson - SteamboatChaque année, Craig Johnson a pris l’habitude d’écrire en fin d’année une nouvelle mettant en scène Walt Longmire, son shérif emblématique – court texte que Gallmeister, l’éditeur français du romancier du Wyoming, offre d’ailleurs à ses lecteurs par l’entremise des libraires. Steamboat aurait dû n’être qu’une de ces nouvelles, mais pour une fois, son sujet a littéralement débordé Johnson. Passionné d’aviation, il a mis tout son cœur dans cette histoire et en a tiré ce bref roman, forcément atypique dans son œuvre, suspense relevant du récit d’aventure et non du polar.

Outre ses personnages emblématiques (ici, Walt et Lucian, ainsi que le médecin, Doc Bloomfield) et son humour désabusé si attachant, les ingrédients du romancier sont simples : une petite fille gravement blessée à sauver en urgence, une tempête de neige dévastatrice, un vieil avion seul capable d’affronter des conditions météo aussi extrêmes, le tout la veille de Noël. Tirant tout droit sur ce fil, Craig Johnson multiplie les péripéties techniques comme autant de rebondissements haletants, faisant de son shérif et de ses acolytes une bande d’Indiana Jones de fortune, dont on partage les difficultés avec passion. Si c’était un film, nul doute qu’on bondirait régulièrement sur notre siège en s’accrochant aux accoudoirs, tant les situations de stress se succèdent à un rythme implacable.

En véritable connaisseur, Johnson abuse peut-être un peu des termes techniques, tout comme certains passages médicaux donnent l’impression d’avoir basculé sans crier gare dans un épisode bizarre d’Urgences. Mais rien qui empêche de bouder son plaisir à plonger dans cette drôle d’aventure de Walt Longmire. Si Steamboat est un roman mineur de Craig Johnson, ce n’en est pas moins un bon moment de lecture – dont on pourra tout de même déplorer le prix quelque peu prohibitif (21,50€) pour moins de 200 pages…

Steamboat, de Craig Johnson
(Spirit of Steamboat, traduit de l’américain par Sophie Aslanides)
Éditions Gallmeister, 2015
ISBN 978-2-35178-100-5
182 p., 21,50€


Esprit d’hiver, de Laura Kasischke

Signé Bookfalo Kill

Le 25 décembre, Holly se réveille plus tard que d’habitude, tenaillée par une angoisse sourde et tenace. Tandis que son mari, Eric, part précipitamment à l’aéroport où ses parents l’attendent déjà, elle s’attelle à la préparation du déjeuner pour la bonne douzaine d’invités que le couple reçoit rituellement le jour de Noël.
En fin de matinée, une tempête de neige imprévue s’abat sur la ville, obligeant les convives à se décommander et retardant le retour d’Eric. Holly se retrouve seule chez elle avec Tatiana, sa fille adolescente adoptée des années auparavant en Sibérie, dont le comportement s’avère vite inhabituel. Sans parler de ce sentiment d’inquiétude qui, loin de quitter Holly, ne cesse de peser sur elle alors que s’égrènent les heures d’une journée pas comme les autres…

Kasischke - Esprit d'hiverL’Américaine Laura Kasischke a le chic pour vous planter en quelques mots une atmosphère bien poisseuse et vous y engluer jusqu’à la fin. Elle le fait de manière insidieuse, par strates successives qui, mine de rien, au détour parfois d’une phrase anodine, ajoutent peu à peu des informations décisives sur les enjeux de l’intrigue et le comportement des personnages.
Ce qui, au début, ne paraît être qu’un jeu de répétitions de mots et de phrases (dont l’obsessionnelle « Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux » qui ouvre le roman), devient un système de construction circulaire dans lequel le lecteur se retrouve enfermé jusqu’à l’asphyxie. Laura Kasischke écrit comme un boa constrictor étouffe sa proie, lentement mais sûrement.

Ce huis clos inquiet trouve pourtant des échappées grâce à des flashbacks nous ramenant soit en Sibérie, au moment où Eric et Holly sont allés chercher Tatiana encore bébé pour l’adopter, soit dans des épisodes de la vie familiale. Des souvenirs parsemés de signes et de symboles jouant sur le registre de l’horreur sourde (une petite tombe dans un jardin, une porte fermée sur une pièce interdite…), qui ne font rien pour alléger l’atmosphère, et amènent eux aussi à la terrible conclusion de l’histoire.

Chantre de l’étrangeté quotidienne, où l’objet le plus anodin peut devenir vecteur de mystère ou de menace pour peu qu’on le regarde sous un angle différent, Laura Kasischke signe avec Esprit d’hiver un drame psychologique retors, doublé d’un roman d’angoisse terriblement obsédant, qui laissera des traces dans votre imaginaire bien longtemps après avoir refermé le livre. Redoutable.

Esprit d’hiver, de Laura Kasischke
Traduit de l’américain par Aurélie Tronchet
Éditions Christian Bourgois, 2013
ISBN 978-2-267-02522-4
276 p., 20€