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Nord-Est, d’Antoine Choplin

Éditions La Fosse aux Ours, 2020

ISBN 9782357071575

207 p.

18 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


On a ouvert les portes. Rien n’empêche plus ces hommes et ces femmes de quitter le camp. Ils sont libres. La plupart restent là pourtant, espérant l’arrivée d’hypothétiques camions.
Quelques autres, sous l’impulsion du robuste Garri, entreprennent de partir à pied. Il s’agira pour eux de rejoindre les plaines du Nord-Est, là où il se pourrait que tout soit encore comme avant, et qu’une vie nouvelle puisse s’y reconstruire. Enfin, cela reste à vérifier.
En tout cas, avant cela, il faudra bien franchir les longs plateaux, les villages dévastés, et surtout, la barrière redoutable des hautes montagnes…


Pour décrire certains paysages particulièrement sauvages, on parle parfois de « beauté aride ». Cette expression pourrait être tout à fait appropriée pour qualifier le nouveau roman d’Antoine Choplin.

Dans Nord-Est, on retrouve le dépouillement cher à ce romancier discret, cette économie de moyens littéraires qui est sa marque de fabrique. Chez lui, tout est dans la retenue et l’esquisse. Les sentiments, les descriptions, la vie intérieure des personnages, leur parcours et leur histoire, mais aussi – on y revient – les paysages, ou le cadre de l’intrigue.

Des lieux, on ne sait rien de précis. Aucune référence géographique avérée – pas besoin. Les décors dont Antoine Choplin a besoin tiennent debout tout seuls. Ils existent dans l’imaginaire de n’importe quel lecteur, ils peuvent paraître familiers à n’importe qui, et le romancier leur donne forme et réalité par la seule force de son écriture et de sa puissance d’évocation.

Au cœur du récit, il y a des montagnes, si chères à l’écrivain, arpenteur de sentiers, grimpeur de pierriers, grand amoureux des parois verticales. La minéralité de ces paysages qu’il aime tant contamine son style et son propos. Tout est brut dans Nord-Est : le caractère bourru des personnages, leur parole (délivrée sans mise en forme, sans tiret ni guillemets), les liens qui les unissent.

Du reste, c’est toute l’intrigue qui est conçue comme une ascension. Il suffit de lire le titre des parties qui composent le roman. « Le plateau », « la montagne », « les plaines ». Nord-Est est l’histoire d’une élévation, et d’un franchissement. Il faut s’élever pour s’affranchir – de l’oppression, du poids de la souffrance, de ce qui nous ligote à nos peurs et à nos douleurs.

Peu à peu, Garri, Tayna et les autres se délestent, au contact de la pierre, de ce qui les retient à leur passé. Celui-ci se dévoile par bribes, au hasard de récits ou de souvenirs égrenés par l’un ou l’autre, lorsque le besoin s’en fait sentir.
Ce que le lecteur apprend alors est suffisant, pour les comprendre, les cerner. Et, petit à petit, les aimer, cachés derrière leurs silences et leurs paroles de peu, leurs gestes mesurés et leur manière d’affronter leur périple.

Sans jamais avoir besoin d’être décrits de manière exhaustive, ils s’habillent de minuscules détails qui leur donnent magnifiquement vie. Garri, solide et charismatique. Emmett, simple et solaire. Saul, le poète muet volontaire. Jamarr, sombre, sanguin mais solidaire. Tayna, courageuse et généreuse, accrochée à ses espoirs. Ruslan, quêteur obsessionnel de pétroglyphes, mystérieuses marques gravées dans la pierre des montagnes…

Du moment de l’intrigue on ignore également tout. Pas de période historique tirée de notre chronologie, ce n’est pas le propos. Tout comme nous ne saurons rien de ce qui a conduit tous ces gens dans un camp, durant tant d’années. Rien, des origines de la violence, des sources de la tyrannie manifeste qui a réduit ce pays inconnu en cendres, et ses habitants à l’état de prisonniers. Encore une fois, ce n’est pas le sujet.
Ce qui compte, c’est le chemin qui s’ouvre après tout cela. C’est la marche vers un retour à la vie.

Nord-Est n’est pas un livre historique, ni une dénonciation d’horreurs passées, ni quoi que ce soit de ce genre. C’est un roman d’âmes, quelques hommes et une femme, acharnés à rêver une vie meilleure et à se construire une rédemption.

Le livre n’est pas long (200 pages – même si, pour Choplin, habitué des textes brefs, c’est déjà une belle petite somme), mais il faut prendre le temps de s’y installer. De trouver des échos dans sa langue minimale, de cerner ses caractères tenaces et taiseux.
C’est au prix de cette patience, de cet effort, que l’émotion naît progressivement, et que le roman marque l’esprit de son empreinte.


COUP DE CŒUR : Le Sanctuaire, de Laurine Roux

Éditions du Sonneur, 2020

ISBN 9782373852158

147 p.

16 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Le Sanctuaire : une zone montagneuse et isolée, dans laquelle une famille s’est réfugiée pour échapper à un virus transmis par les oiseaux et qui aurait balayé la quasi-totalité des humains. Le père y fait régner sa loi, chaque jour plus brutal et imprévisible.
Munie de son arc qui fait d’elle une chasseuse hors pair, Gemma, la plus jeune des deux filles, va peu à peu transgresser les limites du lieu. Mais ce sera pour tomber entre d’autres griffes : celles d’un vieil homme sauvage et menaçant, qui vit entouré de rapaces. Parmi eux, un aigle qui va fasciner l’enfant…


J’aurais pu dévorer ce livre à toute vitesse. Me laisser happer par sa puissance et jeter au sol en quelques minutes, sonné par tant de force et de beauté.
J’ai préféré prendre mon temps. Rester un peu au Sanctuaire, étourdi par la grâce infinie de ses paysages, de sa rudesse, de ses personnages.
J’ai préféré accepter la patience et la lenteur pour mieux apprécier le merveilleux agencement des mots, des phrases et des idées qui coulent de la plume de Laurine Roux, torrent de douce violence entre ciel et terre, entre montagne et forêt, entre un homme et trois femmes.

Au sujet d’Une immense sensation de calme, j’écrivais ceci : « Aux premières phrases on a déjà compris. Il lui suffit de peu pour imposer son regard. »
Je pourrais citer la suite de la chronique et n’en rien retirer, tant Le Sanctuaire confirme sans faiblir ce que le premier roman de Laurine Roux laissait espérer. Non seulement quelques mots lui suffisent pour cadrer un décor, cerner une personnalité ou pénétrer la complexité d’un esprit, mais il faut en plus admirer la manière dont la jeune romancière les manie, les associe, pour créer des images et des sensations littéraires inédites et renversantes.

« Ses mots sont pâles et vert d’eau, ils neigent autour de mes épaules, flocons d’or, akènes que je voudrais rassembler par brassées, comme j’étreindrais Maman qui s’enfuit, éparpillée par le vent, si plume, si légère, plume de chouette, bout de papier. »

Par cet art si délicat du peu pour dire beaucoup, elle rejoint le petit clan de mes auteurs favoris. Les Sorj Chalandon, les Timothée de Fombelle , qui conjuguent avec évidence puissance et intelligence, émotion et dévastation.

Le Sanctuaire est aussi un examen subtil et contrasté du cercle familial et de ses possibles violences. En équilibriste des sentiments, les extrêmes comme les plus doux, l’auteure capte dans un même mouvement de compréhension la cruauté et l’amour, l’intelligible et l’insupportable, dans un ballet dont les figures masculines ne sortent pas grandies.

Avec une patience impitoyable, Laurine Roux ébrèche son lecteur, comme les secousses successives d’un tremblement de terre qui vient de très loin, très profond, pour achever de le fendre dans les ultimes pages, effaré par la réalité qui se dessine alors, mais aussi bouleversé par le mouvement de résilience qui s’ébauche alors.

Je ne peux en dire plus, sous peine de déflorer ce que la romancière brille à révéler, dans la juste économie de ses 150 pages. Tout juste puis-je ajouter qu’elle recourt à nouveau au prétexte post-apocalyptique, évoqué dans le résumé, pour mieux parler d’autre chose, et s’offrir un cadre idéal pour l’histoire qu’elle veut réellement raconter.
Si l’évocation du virus mondial vous effraie, vous agace ou vous fait soupirer (on a déjà donné cette année, merci beaucoup), je vous en prie, je vous en supplie, ne vous arrêtez pas à ce qui n’est qu’un détail, et pas du tout le sujet du livre.

Vous passeriez à côté d’un des grands livres de la rentrée, et de la confirmation du talent exceptionnel de Laurine Roux, à coup sûr une auteure à suivre désormais avec passion et impatience.


Impossible, de Erri De Luca

Éditions Gallimard, 2020

ISBN 9782072860829

176 p.

16,50 €

Impossibile
Traduit de l’italien par Danièle Valin


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Sur un sentier escarpé des Dolomites, un homme chute dans le vide. Derrière lui, un autre homme donne l’alerte. Or, ce ne sont pas des inconnus. Compagnons du même groupe révolutionnaire quarante ans plus tôt, le premier avait livré le second et tous ses anciens camarades à la police.
Rencontre improbable, impossible coïncidence surtout, pour le magistrat chargé de l’affaire, qui tente de faire avouer au suspect un meurtre prémédité…


M’étant montré longuet lors des dernières chroniques du blog, je vais me rattraper avec le nouveau roman d’Erri De Luca. D’abord parce qu’il est bref, comme la plupart de ses livres. Ensuite parce qu’il contentera sans doute les tiffosi du grand écrivain italien, fidèles à la cohérence de son œuvre, à sa sensibilité, son engagement et son dépouillement visant à l’essentiel. Enfin parce que je n’en ai pas apprécié la lecture plus que cela.

Impossible est un livre brillant dans son propos, où l’on retrouve justement une réflexion riche et stimulante sur l’engagement, politique et citoyen. Dans ce livre, elle prend la forme d’un dialogue, rapidement plus philosophique que judiciaire, entre le magistrat chargé d’une chute suspecte en haute montagne, et l’homme qu’il soupçonne précisément d’être l’auteur d’un crime déguisé en accident.

Éliminant descriptions et mises en situations, la forme dialoguée permet d’aller à l’essentiel de la pensée, d’où le choix de De Luca, qui a beaucoup à dire sur le sujet. Il est donc question des années de plomb, du sens de l’engagement politique et citoyen, de combat, de fraternité, de responsabilité. Mais aussi du passé et du présent, de ce qui les constitue, les réunit ou les oppose. Mais encore de montagne, de nature, du rapport de l’homme à ces vastes espaces.
Bref, tout un ensemble de thèmes et de préoccupations que les habitués du romancier italien ont l’habitude de croiser dans ses livres, tandis que ceux qui le découvriront peut-être avec ce livre trouveront sans doute de quoi stimuler leur intelligence.

C’est brillant, donc. Mais, dois-je l’avouer dans les termes les plus directs, c’est aussi un peu chiant.
Désolé, je ne trouve pas meilleur terme. (Je n’ai pas tellement cherché non plus, car celui-ci s’est imposé.) En dépouillant la forme romanesque sans pour autant basculer dans la forme théâtrale, Erri De Luca assèche l’approche du texte et le rend froid, désincarné, réduit au pur débat d’idées au détriment de la chair qu’apportent les décors et les personnages, lorsqu’ils sont approfondis.
Et ce ne sont pas les lettres qu’écrit le suspect à la femme qu’il aime, intercalées entre deux séances d’interrogatoire, qui arrangent les choses. Censées compenser en sentiment l’aridité de l’interrogatoire (et aussi allonger le texte), ces missives à sens unique tirent souvent en longueur et n’ajoutent pas grand-chose à l’ensemble.

Intéressant dans le fond, parfois ennuyeux en raison de sa forme, Impossible est un livre un peu schizophrène. Impossible de l’apprécier totalement, impossible de le dénigrer. Il porte bien son titre, le bougre.
Bref, pas un livre marquant de cette rentrée pour moi.


Une immense sensation de calme

Laurine Roux - Une immense sensation de calme

 

Laurine Roux

Éditions du Sonneur

ISBN 9782373850765

128 p.

15 €


Alors qu’elle vient d’enterrer sa grand-mère, une jeune fille rencontre Igor. Cet être sauvage et magnétique, presque animal, livre du poisson séché à de vieilles femmes isolées dans la montagne, ultimes témoins d’une guerre qui, cinquante ans plus tôt, ne laissa aucun homme debout, hormis les « Invisibles », parias d’un monde que traversent les plus curieuses légendes…


Avant d’avoir l’occasion de lire le deuxième roman de Laurine Roux, Le Sanctuaire, annoncé en cette rentrée littéraire 2020, je vous propose un détour par son premier – l’un des trop nombreux livres que j’ai beaucoup aimés et pas chroniqués par ici.

Pour distinguer vraiment un premier roman dans la masse effarante des parutions qui tombent chaque année, chaque mois, chaque semaine, chaque jour en librairie, il faut vraiment quelque chose en plus. Une vision, un regard original sur le monde, et bien sûr une voix. Un ton, une manière de choisir et d’agencer les mots qui, dès les premières lignes, accrochent, intriguent, et donnent envie de poursuivre le voyage.

Terres brûlées au vent…

Sibérie01De toutes ces qualités, Laurine Roux est largement pourvue. Aux premières phrases on a déjà compris. Il lui suffit de peu pour imposer son regard.
Son style est brut, minéral, sensuel aussi, au sens le plus tactile du terme ; il épouse les textures rugueuses qui tapissent son histoire, celles de la pierre, des forêts, des lacs et des rivières, de la vaste nature comme unique terrain de jeu pour une humanité disséminée au cœur d’un grand mystère.
Les lieux ne sont jamais nommés, ils appartiennent à l’imaginaire de l’auteure. On pense pourtant aux immenses étendues de la Russie, aux steppes, à ces territoires à la fois fascinants, superbes et hostiles, où la vie est rude mais capables de faire croire encore en de très anciennes légendes. Mais abolir la géographie permet de tendre à l’universel, de nous inviter partout et nulle part à la fois, pour nous y perdre et mieux nous y retrouver, au plus profond de nos sensations et de nos propres espaces rêvés.

Laurine Roux donne à voir, à sentir, à effleurer les paysages, convoquant notre instinct primaire avant notre intellect. Elle fait de même avec ses personnages, taillés dans les mêmes bois, les mêmes pierres, les mêmes eaux que ceux de ses décors. Et de même avec les sentiments, délivrés avec mesure, mais d’une intensité rare. Du deuil à la passion, la romancière touche au plus juste, en peu de mots mais avec beaucoup de poésie et de sensibilité.

Fables de la Laurine

AltaiQuant à ce que raconte le roman, je préfère (comme souvent) ne pas aller plus avant. Le récit joue avec art du non-dit et de la suggestion, évoquant par petites touches successives des drames enfouis, des inquiétudes ancestrales, des dévastations à la fois cruelles et fondatrices.
Pour les atteindre, Laurine Roux joue la carte du mythe, convoyant ces histoires du passé sous forme de contes rapportés par les anciens. Et c’est l’ensemble du roman qui, très vite, s’habille des oripeaux de la fable, dans une atmosphère intemporelle, étonnamment douce et chaleureuse.

Car, oui, Une immense sensation de calme invite à la contemplation paisible. Je vous invite, d’ailleurs, encore une fois, à vous arrêter sur le titre. Étrange association que ce « calme », sentiment tranquille par excellence, étiré, magnifié, amplifié en une « immense sensation »…
Tout le programme du livre est inscrit dans ce titre superbe, qui déploie avec force un désir revigorant de beauté et d’apaisement, très émouvant au final. Laurine Roux réussit une entrée en littérature originale, qui rend évidemment curieux et impatient de la suite.


Disponible également en Folio :

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Une immense sensation de calme
Laurine Roux
ISBN 9782072858208
144 p.
6,90€


À première vue : bonus !


Intérêt global :

joyeux


Il y en a un peu plus, je vous le mets quand même ?
Allez, comme promis, j’ajoute une chronique à cette copieuse édition 2020 de la rubrique « à première vue », afin de mettre en lumière quelques éditeurs faisant le pari, par choix ou par contrainte économique, de ne lancer qu’un seul titre dans la rentrée littéraire.
Une parcimonie qui ne doit pas être entendue comme synonyme de pauvreté, mais au contraire comme une vraie prise de risque, et aussi la volonté de défendre coûte que coûte un texte et son auteur.
Par contraste avec le surplus parfois nonchalant de certains éditeurs, cet engagement fait du bien, et mérite d’être mis en valeur.


Laurine Roux - Le SanctuaireÉDITIONS DU SONNEUR
Le Sanctuaire, de Laurine Roux

Tiens, ben voilà, démonstration par l’exemple : voici l’une de mes plus grosses attentes de la rentrée. Car le premier roman de Laurine Roux, Une immense sensation de calme (2018), était un diamant brut, taillé dans la plus minérale des roches littéraires.
Le résumé de ce deuxième livre semble un écho troublant, et en même temps excitant, de ce premier essai. Le Sanctuaire, c’est une zone montagneuse et isolée, dans laquelle une famille s’est réfugiée pour échapper à un virus transmis par les oiseaux et qui aurait balayé la quasi-totalité des humains. Le père y fait régner sa loi, chaque jour plus brutal et imprévisible.
Munie de son arc qui fait d’elle une chasseuse hors pair, Gemma, la plus jeune des deux filles, va peu à peu transgresser les limites du lieu. Mais ce sera pour tomber entre d’autres griffes : celles d’un vieil homme sauvage et menaçant, qui vit entouré de rapaces. Parmi eux, un aigle qui va fasciner l’enfant…

choplinLA FOSSE AUX OURS
Nord-Est, d’Antoine Choplin

Très connue dans la région lyonnaise où elle est implantée, la Fosse aux Ours compte à son catalogue quelques auteurs remarquables (Marco Lodoli, Thomas Vinau, Philippe Fusaro, Jacky Schwartzmann ou Mario Rigoni Stern), qui lui valent régulièrement d’être lue partout ailleurs en France – et tant mieux ! Parmi ces écrivains précieux figure Antoine Choplin, plume dont le minimalisme poétique nous a donné les superbes Radeau, La Nuit tombée ou Une forêt d’arbres creux, entre autres exemples.
Nord-Est, son nouveau livre, nous amène dans un camp, dont des hommes et des femmes ont enfin le droit de partir. Si la plupart restent sur place, d’autres décident de partir à pied. Ils veulent rejoindre les plaines du Nord-Est pour y reconstruire une nouvelle vie. Il leur faudra franchir des plateaux, des villages dévastés et de hautes montagnes…

François Vallejo - Efface toute traceVIVIANE HAMY
Efface toute trace, de François Vallejo

Éditrice historique de Fred Vargas, qui compte aussi à son prestigieux catalogue Dominique Sylvain, Cécile Coulon, Gonçalo M. Tavares, Léon Werth, Magda Szabo et tant d’autres, Viviane Hamy est l’une des grandes figures de l’édition française. Elle a su garder sa maison debout contre vents et marées, et si cette grande dame est aussi connue pour son caractère imposant (pour ne pas dire difficile), elle pratique avec certains de ses écrivains une fidélité et une foi à toute épreuve.
François Vallejo est dans ce cas, qui figure sur la ligne de départ de la rentrée littéraire avec constance depuis des années. Il est encore au rendez-vous cette année, avec une intrigue à suspense dans le monde de l’art.
Une série de meurtres frappe de riches collectionneurs. Pris de panique, les membres de leur groupe mandatent le narrateur, un expert, pour enquêter sur ces étranges incidents. Tout converge vers les créations d’un certain Jv. Ce dernier a dissimulé une véritable toile de maître dans une série de copies parfaites de chefs-d’œuvre destinées à être détruites. Au collectionneur de la reconnaître.

Olivier Mak-Bouchard - Le dit du MistralLE TRIPODE
Le Dit du Mistral, d’Olivier Mak-Bouchard

Placer le Tripode à la suite de Viviane Hamy n’est pas tout à fait innocent de ma part, puisque son fondateur, Frédéric Martin, a fait une partie de ses classes auprès de la précédente. Une rupture professionnelle compliquée et une première tentative d’indépendance difficile (Attila) plus tard, il a imposé son Tripode parmi les maisons dotées d’une patte singulière, attachés aux écrivains virtuoses, aux univers singuliers et aux voix puissantes, parmi lesquelles Goliarda Sapienza (d’abord éditée chez Viviane Hamy, avant que l’œuvre de la fantasque romancière italienne soit regroupée sous la marque Tripode), Juan José Saer, Valérie Manteau, Pierre Cendors, Edgar Hillsenrath, Jacques Abeille, ou encore Charlotte Salomon – la publication monumentale de l’œuvre de l’artiste restant sans doute le point d’orgue du travail remarquable de l’éditeur.
Entrer dans ce catalogue est donc tout sauf innocent. C’est le pari que tente Olivier Mak-Bouchard avec son premier roman, Le Dit du Mistral. Tout commence le lendemain d’une nuit d’orage, dont la violence a emporté un vieux mur de pierres sèches au milieu d’un champ, et révélé dans les décombres et la boue de mystérieux éclats de poterie. Deux hommes, voisins vivant chacun d’un côté du champ, décident de fouiller plus avant, se lançant dans une aventure qui va dépasser de très loin tout ce qu’ils pouvaient imaginer.


BILAN


Lecture certaine :
Le Sanctuaire, de Laurine Roux

Lectures très probables :
Nord-Est, d’Antoine Choplin
Le Dit du Mistral, d’Olivier Mak-Bouchard


À première vue : la rentrée Zulma 2020

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Intérêt global :

joyeux


Zulma ! Voici l’éditeur qui annonce la fin de cette très longue présentation de rentrée littéraire, c’est donc un soulagement d’aborder son programme. Un soulagement, mais aussi et surtout une joie, car la petite maison aux splendides couvertures manque rarement de glisser objets de curiosité littéraires et pépites gracieuses dans sa production.
Cette année, deux titres seulement sont au programme. Cependant, comme l’un d’eux est signé Jean-Marie Blas de Roblès, joie et plaisir sont d’ores et déjà annoncés (du moins j’espère !) Et l’autre pourrait bien constituer une jolie découverte.


Jean-Marie Blas de Roblès - Ce qu'ici-bas nous sommesCe qu’ici-bas nous sommes, de Jean-Marie Blas de Roblès

Pour une fois, la couverture d’un roman Zulma se fait figurative. Et pour cause, elle est signée par l’auteur en personne. Jean-Marie Blas de Roblès ajoute à sa virtuosité littéraire le plaisir de l’illustrateur, puisque tout son nouveau livre est émaillé de dessins réalisés par ses soins. Par ailleurs, le résumé du roman nous renvoie à son univers riche, inventif et volontiers extravagant.
Parole y est en effet donnée à un certain Augustin Harbour qui, dans une clinique de luxe au Chili, évoque l’aventure extraordinaire qui lui serait arrivée dans le désert du Sud libyen, quarante ans plus tôt. Il affirme y avoir découvert une oasis mystérieuse, où on aboutit sans savoir pourquoi, et dont on ignore encore plus comment en repartir. Sur place, Augustin y fait l’expérience des moeurs et habitudes singulières des échoués de l’oasis, où l’on prétend que Dieu en personne y vit.
Dans la digne lignée de Là où les tigres sont chez eux ou L’Île du Point Némo, un nouveau roman d’aventures en perspective, plein de fantaisie, d’intelligence et de surprise.

Laurence Vilaine - La géanteLa Géante, de Laurence Vilaine

Après deux romans publiés chez Gaia, Laurence Vilain entre chez Zulma avec la montagne évoquée par la couverture. Une montagne nommée la Géante, au pied de laquelle vit Noële, en communion totale avec la nature sauvage qui l’entoure. Jusqu’à l’irruption dans sa vie de deux inconnus, qui vont l’ouvrir au désir, à l’amour, au manque et au pouvoir des mots…


BILAN


Lecture certaine :
Ce qu’ici-bas nous sommes, de Jean-Marie Blas de Roblès

Lecture potentielle :
La Géante, de Laurence Vilaine


À première vue : la rentrée Gallimard 2020

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Intérêt global :

ironie


Voici venir mon moment préféré lorsque je travaille sur la rubrique « à première vue » : la présentation de la rentrée littéraire Gallimard
D’ordinaire pléthorique et relativement indigeste, ce qui occasionne de ma part quelques fréquentes poussées d’urticaire critiques, la rentrée 2020 de Tonton Antoine s’inscrit dans la tendance générale à la baisse des gros éditeurs, pour prendre en compte les répercussions de la crise sanitaire du premier semestre. Si, si, je vous assure ! Au lieu d’une vingtaine de titres, le tarif habituel, nous n’aurons droit qu’à… 13 parutions (si j’ai bien compté, parce qu’il n’est pas facile de s’y retrouver dans l’avalanche de sorties estampillées Gallimard, entre les poches, les essais, les livres audio, les polars…)
Et dans ces 13, on retrouve essentiellement de la grosse cavalerie. Pas forcément synonyme de qualité ni d’enthousiasme délirant, hein, je vous rassure. Même si certains auteurs, dans le lot, sont sans doute incontournables. Je vais essayer de leur réserver la meilleure place dans ses lignes.


COMME SON TITRE L’INDIQUE


Hervé Le Tellier - L'AnomalieL’Anomalie, d’Hervé Le Tellier

On le connaît surtout en brillant amuseur public, membre de l’OuLiPo, plume virtuose quand il s’agit de jouer avec les mots. Mais c’est aussi un excellent écrivain tout court, qui fait par ailleurs son entrée chez Gallimard avec ce nouveau roman, après être passé chez Lattès et le Castor Astral, entre autres. Un signe ?
En mars 2021, un avion en provenance de Paris atterrit à New York après un vol marqué par de violentes turbulences. Trois mois plus tard, le même avion réapparaît au-dessus de New York, avec le même équipage et les mêmes passagers à son bord – provoquant une crise médiatique, scientifique et politique sans précédent…
Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce résumé promet une escapade originale, une belle réflexion sur le double et l’identité, et un bousculement salvateur de la logique.
Et puis, comment ne pas accorder du crédit à quelqu’un qui écrit :
« A quarante-trois ans, dont quinze passés dans l’écriture, le petit monde de la littérature lui paraît un train burlesque où des escrocs sans ticket s’installent tapageusement en première avec la complicité de contrôleurs incapables, tandis que restent sur le quai de modestes génies… »


IL CAPO


Erri De Luca - ImpossibleImpossible, d’Erri De Luca
(traduit de l’italien par Danièle Valin)

La montagne pour décor. Un texte bref (moins de 200 pages), une pensée et un style épurés, une intelligence percutante. On connaît, Erri De Luca nous a déjà fait le coup à plusieurs reprises. Et pourtant, on y retourne à chaque fois, parce que la déception est pratiquement impossible avec cet immense écrivain italien, sensible et engagé.
Cette fois, tout commence par une chute. Un homme dévisse dans les Dolomites, un autre donne l’alerte. Fait troublant, les deux se connaissaient de longue date, compagnons de lutte révolutionnaire quarante ans plus tôt. L’homme tombé avait dénoncé celui qui a signalé sa dégringolade. Le juge chargé de l’affaire refuse d’y voir une coïncidence et suspecte une vengeance savamment agencée. Entre le jeune magistrat et le vieil homme commence alors, sous couvert d’interrogatoire, un dialogue sur l’amitié et la trahison, la justice et l’engagement.


DE LA SAGESSE, DE L’ÉDUCATION ET DES RÊVES


Dai Sijie - Les caves du PotalaLes caves du Potala, de Dai Sijie

En 2019, L’Évangile selon Yong Sheng a marqué le grand retour de Dai Sijie vers le succès depuis Balzac et la petite tailleuse chinoise. Son nouveau roman sera donc sûrement scruté, au moins par la presse. Le Potala du titre est l’ancien palais du Dalaï-Lama au Tibet. En 1968, après l’avoir investi et forcé le dignitaire religieux à l’exil, les Gardes Rouges emprisonnent le peintre Bstan Pa, et le soumettent à un interrogatoire serré. L’artiste y répond, et y résiste, en opposant à la violence politique la sagesse du bouddhisme et une vie dédiée à l’art.

Camille Laurens - FilleFille, de Camille Laurens

Être une femme, assumer son sexe, trouver sa place dans la société en tant que femme, affronter le sexisme ordinaire, ces questionnements sont au cœur du travail de Camille Laurens. Ce nouveau roman au titre révélateur s’ouvre à Rouen, dans la famille Barraqué, dont Laurence est l’une des deux filles. Elle grandit dans la certitude, assénée par l’éducation de ses parents et le contexte social, qu’en toutes choses les hommes décident et dominent. L’expérience de l’âge adulte puis de la maternité, dans les années 90, vont l’amener à reconsidérer cette posture, et à repenser son existence à la lumière du féminisme.

Fabrice Caro - BroadwayBroadway, de Fabrice Caro

Fabcaro lorsqu’il dessine (Zaï Zaï Zaï Zaï) reprend son nom complet lorsqu’il se fait littéraire. Un domaine où il rencontre également le succès, puisque Le Discours, son précédent roman, a largement rencontré ses lecteurs, et va devenir à la rentrée un spectacle seul en scène adapté et interprété par Simon Astier, ainsi qu’un film réalisé par Laurent Tirard, avec les acteurs à la mode Benjamin Lavernhe et Sara Giraudeau.
Autant dire que son nouvel opus est lui aussi attendu, et que son résumé promet de retrouver son univers si particulier, mêlant humour raffiné, sens de l’absurde et profonde mélancolie existentielle. Axel est un homme qui a réussi. 46 ans, marié, deux enfants, un emploi, une maison, des voisins sympas qui vous invitent à leurs barbecues ou à faire du paddle à Biarritz… que demander de plus ? Hé bien, du rêve, du vrai. Celui des origines. Le rêve scintillant et glorieux d’une carrière pleine de succès sur les planches de Broadway… Et si c’était le moment de franchir le pas ?


DE L’ART


Carole Fives - TérébenthineTérébenthine, de Carole Fives

On connaissait Carole Fives en observatrice acide des relations familiales. La voici qui semble faire un pas de côté, et élargir son point de vue – tout en conservant une base autobiographique car, comme son héroïne, elle est passée l’École des Beaux-Arts.
Ce que fait donc sa narratrice, au début des années 2000, alors que la peinture est considérée comme morte. Même dans ce supposé sanctuaire de l’art pictural, rien  n’est fait pour encourager les jeunes vocations, qui se heurtent à l’hostilité des professeurs ou des galeries d’exposition.
Il n’en faut pas plus pour que la jeune femme s’obstine, montant notamment avec des amis un groupe clandestin qui œuvre dans les sous-sols de l’école, à l’insu de tous, refusant de baisser les bras et de ne pas croire dans la possibilité de l’art quoi qu’il arrive…

Paul Greveillac - Art NouveauArt Nouveau, de Paul Greveillac

Je serai curieux (un peu, pas trop non plus) d’entendre l’auteur parler de son livre. Parce que, sur le papier, nombre de choses m’intriguent à son sujet. Son héros s’appelle Lajos Ligeti, et est un architecte viennois qui, en 1896, part à Budapest pour tenter de développer en toute liberté, dans une ville où tout est à faire, ses propres conceptions artistiques et architecturales.
Bon.
Réflexe personnel : je fais tout de suite une recherche pour savoir si c’est une fiction inspirée de faits et de personnages réels ou non. Je trouve bien un Lajos Ligeti, mais qui est né à Budapest en 1902, et était orientaliste et philologue.
Du coup, je suis perplexe : pourquoi nommer ainsi son personnage, d’un nom qui n’est tout de même pas anodin ni passe-partout ?
C’est peut-être se prendre la tête pour rien, hein. N’empêche, reconnaissez que c’est troublant. Un romancier qui fait bien son travail ne nomme pas son personnage sur un coup de tête. Un nom, c’est déjà du sens. En tout cas, ça me perturbe. Presque autant que de savoir s’il va réellement être question d’Art Nouveau dans le roman, car le résumé évoque les envies de construction en béton du protagoniste, choix de matériau qui sera plutôt l’apanage du mouvement suivant, l’Art Déco… Cela dit, en 1896, on est en plein Art Nouveau, donc ça se tient.
Bref, tout ceci m’intrigue. Mais ce n’est pas pour autant que je lirai ce livre, pour être honnête.
(Donc, tout ça pour ça, hein ? Ben ouais.)


DES ÉCRIVAINS


Jessie Burton - Les secrets de ma mèreLes secrets de ma mère, de Jessie Burton
(traduit de l’anglais par Laura Derajinski)

Rose Simons cherche des informations sur sa mère, disparue peu après sa naissance. En enquêtant, elle découvre que la dernière personne à avoir officiellement vu Élise est une écrivaine, alors au faîte de sa gloire littéraire, qui vit désormais recluse et oubliée…
Par l’une des jeunes romancières anglaises les plus prometteuses de ces dernières années.

Eshkol Nevo - La dernière interviewLa Dernière interview, d’Eshkol Nevo
(traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche)

Un célèbre écrivain répond aux questions de ses internautes, ce qui l’amène à s’interroger sur son couple, ses relations compliquées avec ses enfants, son angoisse pour son meilleur ami atteint d’un cancer…
Je ne connais pas Eshkol Nevo. Je ne l’ai jamais lu, ni ne me suis intéressé de près ou de loin à son parcours. Il semblerait qu’il soit un auteur important en Israël, et à lire des interviews, qu’il ait des choses intéressantes à dire. Pour être honnête, ce n’est pas avec ce nouveau roman que je pense changer la donne.

Mohammed Aissaoui - Les funambulesLes funambules, de Mohammed Aïssaoui

Le héros de ce roman exerce la curieuse profession de biographe pour anonymes. Il écrit la vie des gens dont personne ne parle, les glorieux inconnus du quotidien. Depuis quelque temps, il s’intéresse aux bénévoles qui consacrent leur temps et toute leur énergie à aider les plus démunis. Peut-être dans l’espoir de retrouver Nadia, son amour de jeunesse…


VOICI VENU LE TEMPS DES RITES ET DES CHAMPS


Carole Martinez - Les roses fauvesLes roses fauves, de Carole Martinez

L’auteure du Cœur cousu s’appuie sur une étonnante tradition espagnole pour nourrir l’intrigue de son nouveau roman (et faire étrangement écho à son premier) : en Andalousie, les femmes qui sentaient la mort approcher cousaient des coussins en forme de cœur, qu’elles bourraient de petits papiers où elles rédigeaient leurs secrets. Après leur disparition, les coussins étaient confiés à leurs filles, avec l’interdiction absolue de les ouvrir.
Lola, l’héroïne du roman, coule des jours paisibles en Bretagne, entre le bureau de poste où elle travaille et son jardin où elle cultive son petit bonheur tranquille. Dans son armoire, elle conserve précieusement les coussins des femmes de sa famille. Jusqu’au jour où l’un d’eux, en se déchirant par accident, révèle les secrets d’une de ses aïeules et bouleverse son existence…

Marie Nimier - Le Palais des ortiesLe Palais des orties, de Marie Nimier

Au fond d’une campagne française à l’abandon, entre des hangars de tôle rouillée et des champs d’ortie, une famille avec deux enfants vivote tant bien que mal, entre débrouille au quotidien et joie tranquille. Un jour, une jeune femme débarque. Frederica fait du woofing : contre le gîte et le couvert, elle offre son aide et ses bras pour la culture des champs. Elle amène aussi une forme de passion à laquelle Nora, la mère, ne va pas rester insensible.
Les orties, ça pique. Et l’amour aussi.


ET SINON…


Eric Reinhardt - Comédies françaisesComédies françaises, d’Eric Reinhardt

Parce que je ne sais pas sous quelle rubrique le classer, et parce que je n’ai jamais réussi à m’intéresser à son travail (peut-être à tort, hein), voici Eric Reinhardt bon dernier, ce qu’il ne sera probablement pas auprès de la presse qui a l’habitude de le défendre et de le mettre en avant.
Son protagoniste, un jeune journaliste de 27 ans, décide de s’intéresser aux débuts d’Internet. Son enquête l’amène sur les traces d’un ingénieur français dont les recherches révolutionnaires sur le système de transmission des données furent brutalement suspendues par les pouvoirs publics au milieu des années 70. Cette découverte le met sur la piste vers le pouvoir des lobbies, incarné par un puissant industriel dont l’ombre rôde dans les parages.


BILAN


Lecture certaine :
L’Anomalie, d’Hervé Le Tellier

Lectures probables :
Impossible, d’Erri De Luca
Broadway, de Fabrice Caro

Lecture éventuelle :
Les caves du Potala, de Dai Sijie


COUP DE CŒUR : Les huit montagnes, de Paolo Cognetti

À Milan où il vit avec sa femme et son fils Pietro, Giovanni Guasti est un homme ombrageux, râleur, absorbé par son travail, pas très doué pour le rôle de père. Mais l’été, c’est différent. La petite famille grimpe dans les montagnes et là, Giovanni se métamorphose. Marcheur acharné, amoureux fou des hauts sommets, il devient aux yeux de Pietro un véritable père, avec qui il partage de longues balades, la découverte de fabuleux paysages sauvages et des vrais moments de complicité.
Puis ils découvrent le Val d’Aoste et le village de Grana, où ils finissent par revenir chaque été. Pietro s’y lie d’amitié avec Bruno, un petit paysan de son âge, qui l’initie aux secrets de son coin de montagne ; les deux garçons sont très vite inséparables, au point que Bruno, délaissé par un père absent et une mère taiseuse, se fait une petite place chez les Guasti. Mais le temps passe, chacun change… Vingt ans après le temps béni de l’enfance, Pietro revient à Grana, retrouve Bruno et entreprend de se réconcilier avec les moments obscurs de son passé – pour mieux tenter de dompter son avenir.

Cognetti - Les huit montagnesEn lisant ce résumé, vous aurez peut-être l’impression de connaître cette histoire, de l’avoir déjà lue ou vue sous des formes approchantes. C’est vrai que ses éléments et ses lignes directrices sont familiers. Mais ce qui fait la différence – ce qui fait toujours la différence en littérature, finalement -, c’est la manière dont l’auteur s’en empare. L’investissement de Paolo Cognetti dans ce livre est total. Les huit montagnes est un bonheur fulgurant, un écrin d’humanité et de douceur dans lequel on se love et que l’on quitte à regret.

Très remarqué l’année dernière pour Le Garçon sauvage, récit autobiographique d’un retour à la montagne pour fuir la frénésie des villes (tiens, déjà), Cognetti exprime dans ce premier roman tout son amour des grands espaces et des hauts sommets, dont il évoque les changements, les altérations, mais aussi le vertige enivrant et l’aspect immuable avec beaucoup de poésie. Les amateurs de montagne se plairont sans nul doute à marcher dans ses pas, retrouvant sous ses mots les sensations uniques que l’on éprouve à traverser une forêt silencieuse, à déboucher sans crier gare sur un lac niché dans une combe invisible, à simplement sentir la pierre et la terre des sentiers sous ses pieds.

Pas besoin pour autant d’être un mordu du Vieux Campeur pour apprécier pleinement ce roman. Car Les huit montagnes est avant tout un récit d’hommes et de femmes, une histoire de vies que Paolo Cognetti saisit avec finesse et une infinie tendresse. Il y a l’amitié de Pietro et Bruno, fil rouge du livre, solide, farouche, indéfectible, exaltante ; il y a aussi les relations familiales, notamment celle de Pietro et de son père, si joliment cernée – mais il y a aussi la figure de la mère, extraordinairement attachante, puis celle de Lara qui entrera à l’âge adulte dans la vie des deux garçons… Autant de moments dans lesquels on peut se reconnaître, autant d’échanges dont la portée universelle, profondément humaine, trouve des échos dans le vécu du lecteur.

Servi par une langue pure, fluide et inspirée, Les huit montagnes est un roman émouvant, généreux, doux et intense, qui confirme sans coup férir le talent naissant de Paolo Cognetti. Signe qui ne trompe pas, il vient de recevoir le Strega Giovani (l’équivalent italien du Goncourt des Lycéens). En tout cas, c’est un gros coup de cœur pour moi, et j’espère que vous serez nombreux à le partager.

Les huit montagnes, de Paolo Cognetti
(Le Otto Montagne, traduit de l’italien par Anita Rochedy)
Éditions Stock, 2017
ISBN 978-2-234-08319-6
299 p., 21,50€

Signé Bookfalo Kill


Piste noire, d’Antonio Manzini

Signé Bookfalo Kill

Rocco Schiavone est un citadin pur souche. Un Romain, un vrai. La montagne, le grand air, les sports d’hiver, ce n’est vraiment pas son truc. Le voilà pourtant nommé sous-préfet à Aoste, une promotion qui a tout d’une punition – et c’est exactement ce qu’elle est. Si cette situation exaspère son caractère déjà naturellement odieux, voilà qu’un crime très sale vient s’ajouter à la liste de ses emmerdements : un type a été broyé par une dameuse sur une piste de ski.
Autant dire que les autochtones du Val d’Aoste vont très vite apprendre à découvrir le caractère de cochon du policier Schiavone – mais aussi son coup d’œil remarquable et sa clairvoyance redoutable…

Première enquête du sous-préfet Rocco Schiavone, Piste noire donne clairement envie de poursuivre la série. Antonio Manzini ne bouleverse pas le genre, mais il y ajoute une gueule, une vraie. Un personnage entier, drôle, joyeusement furibard et plein de surprises inattendues à mesure que l’on avance dans la lecture et que l’on en apprend plus sur lui. Déjà, planter un flic plus citadin tu meurs en pleine montagne, le faire patauger dans la neige en Clarks parce qu’il est hors de question qu’il s’abaisse à porter ces énormes chaussures de ski qui font ressembler les gens à des Yéti, ça fonctionne à plein régime.
Ensuite, Antonio Manzini l’entoure d’une belle galerie de personnages secondaires, que ce soit ses adjoints plus ou moins décérébrés ou les habitants du coin, qui lui donnent tous du fil à retordre. Puis le romancier pousse son héros loin dans ses retranchements ; sans trop en dire, disons qu’il lui confère une capacité à jongler avec les limites de la morale qui va beaucoup plus loin que ce qu’on pourrait imaginer – et ce qui nous donne une scène d’anthologie aux deux tiers du livre, avec une histoire de braquage qui tourne au rocambolesque le plus réjouissant.

Seul bémol néanmoins, Manzini glisse parfois vers des clichés qui ne font aucun bien aux stéréotypes sur les Italiens. Schiavone est excessivement macho, et ses considérations sur les femmes flirtent régulièrement avec le mauvais goût et la lourdeur. De même, les personnages féminins ne sont pas toujours servis comme ils le devraient, même si certaines protagonistes s’en tirent mieux que d’autres, laissant espérer du mieux pour la suite de la série.

Pour le reste, l’enquête est bien menée, poussée en avant par les déductions habiles de Schiavone, ainsi que par l’humour énergique qui préside à l’ensemble du récit. Bon galop d’essai, Piste noire ne demande qu’à être confirmé, dans une suite déjà parue et intitulé Froid comme la mort. On dirait que l’ami Rocco n’a pas fini de patauger dans la neige… et tant mieux !

Piste noire, d’Antonio Manzini
(Pista Nera, traduit de l’italien par Samuel Sfez)
Éditions Folio Policier, 2016 (première édition : Denoël, 2015)
ISBN 978-2-07-046753-2
291 p., 7,20€


La Diamanterie, de Laure Monloubou

Signé Bookfalo Kill

Atteinte d’une légère malformation d’une jambe qui la rend un peu bancale, élevée seule par sa mère, Pénélope n’a pas forcément la vie facile, mais elle s’en sort plutôt bien. Jusqu’à cette soirée funeste où sa mère lui prépare des lasagnes, son plat préféré… Ca sent la mauvaise nouvelle !!! Et effectivement, cette dernière est au rendez-vous : l’adolescente apprend qu’elle va devoir passer ses vacances d’été chez son oncle et sa tante à la montagne – et qui dit oncle et tante dit aussi cousin et cousine, ceux-là même qui avaient trouvé très drôle de balancer Pénélope dans une fourmilière géante quelques années auparavant, entre autres moqueries qui avaient ruiné ses vacances d’alors.
Bref, c’est la tuile. Sauf que les années ont passé, que les gens peuvent changer, et que de belles rencontres peuvent tout remettre en cause, y compris pour le meilleur…

monloubou-la-diamanterieAutant être sincère, cette chronique sera sans doute l’une des moins objectives de ce blog. Et pour cause, il se trouve que je connais fort bien Laure Monloubou, l’auteure de la Diamanterie, puisque je la côtoie professionnellement (et amicalement) tous les jours. Comme c’est l’une des plus belles personnes que je connaisse – si la gentillesse devait être incarnée au cinéma, il faudrait embaucher Laure sans hésiter une seconde -, cela rend la tâche d’écrire cet article beaucoup plus difficile qu’autre chose, paradoxalement. A tel point que je me suis interrogé sur la pertinence de le faire ou non.
D’un autre côté, comme j’ai beaucoup aimé ce livre, je tiens à le défendre et donc à vous en parler. Étant dûment avertis, à vous de juger si cette visite de la Diamanterie peut vous plaire ou séduire un enfant de votre entourage !

Tiens, d’ailleurs, ce titre, la Diamanterie, vous aura peut-être intrigué, mais je vous laisserai le soin de découvrir à quoi il fait référence en lisant le livre (hé oui, ho hein, sinon ce serait trop facile !) Que vous dire donc ? Qu’il s’agit d’un très beau roman, tout en simplicité, en tendresse, en humour, en drôlerie, en chaleur humaine. Qu’il convient à de jeunes lecteurs dès 11 ans et bien sûr au-delà. Qu’il parle joliment d’adolescence, de la fragilité de cet âge de la vie où chaque seconde vécue peut constituer une remise en question primordiale. Qu’il parle aussi d’amitié, d’amour, d’art, de différence. Qu’il fait resurgir en chacun des souvenirs précieux de vacances d’été, ces moments hors du temps où tant de choses se passent dans nos jeunes existences…

La Diamanterie a aussi le parfum des lectures d’enfance, où l’aventure se mêlait au quotidien entre les pages, et où plus rien n’avait d’importance que de résoudre des mystères et de vivre des amitiés par procuration littéraire. Ce livre a pour moi le charme de mes chers vieux Club des Cinq, par exemple. Et retrouver ces sensations m’a fait un bien fou !

La Diamanterie, ou les vacances d’une fille bancale, de Laure Monloubou (illustrations de Robin)
Éditions Amaterra, 2017
ISBN 978-2-36856-105-8
183 p., 12,50€


Ouvre les yeux, de Matteo Righetto

Signé Bookfalo Kill

Ils se sont aimés. Ils ont eu un enfant, Giulio. L’amour a disparu, petit à petit, sans que ni l’un ni l’autre ne le réalise vraiment. Ils se sont quittés, ont refait leur vie chacun de son côté. Pourtant, Luigi et Francesca décident un jour de se retrouver, le temps d’une ascension dans les Dolomites. Bien sûr, ce retour vers leur passé n’est pas dû au hasard ni à un coup de tête…

righetto-ouvre-les-yeuxUne merveille. Ce bref roman est une merveille – de concision, de pudeur, de délicatesse. Au fil de chapitres courts et de phrases ciselées, dépourvues du moindre gras mais jamais d’émotion, l’Italien Matteo Righetto déroule une histoire très simple – dont je vous ai caché volontairement l’essentiel ; en dire davantage, notamment sur les motivations des protagonistes, serait dommageable. Il évoque avec nuance la manière dont l’amour peut parfois s’éteindre, les petits manquements du quotidien qui créent les grandes incompréhensions, celles que l’on peut regretter ensuite toute sa vie, quand on réalise ce qu’on a perdu. On parle ici de la relation de famille au sens large, pas seulement celle du couple mais aussi celle qui unit les parents à leurs enfants – et c’est même, au bout du compte, le cœur du livre.

Sur la forme, Righetto construit son récit en alternant le récit de l’ascension menée par Luigi et Francesca, et des flashbacks évoquant leur vie passée, ainsi que les événements qui les ont conduits là, sur ce sentier, des années après leur séparation. Porté vers le haut, par l’effort produit par les héros pour atteindre le sommet, le récit principal est narré au futur, le plus souvent à la deuxième personne du singulier, contrecarré parfois par un pluriel qui illustre le chemin accompli en commun, la complicité immuable qui lie encore Francesca et Luigi.
De manière assez étonnante, le même procédé est utilisé dans les flashbacks racontés au passé, où les deux protagonistes sont soit désignés par leurs prénoms, vus par un narrateur omniscient ; soit semblent reprendre la responsabilité du récit en assumant un « nous » qui bouscule la distance imposée le reste du temps par le choix d’un point de vue « supérieur », indépendant. Aucune maladresse de la part de l’auteur, ne vous y trompez pas. Matteo Righetto fait preuve au contraire d’une habileté narrative éblouissante qui illustre les sujets de son roman : distance, responsabilité, implication dans la vie d’autrui, tout est là.

Ouvre les yeux : ce titre, pour finir, vous arrachera à coup sûr le cœur quand vous aurez compris à quoi il fait référence. En tout cas, c’est vraiment un superbe roman, que je vous invite à découvrir, car sa sensibilité et sa retenue sauront parler à n’importe qui.

Ouvre les yeux, de Matteo Righetto
(Apri gli occhi, traduit de l’italien par Anne-Laure Gonin-Marquer)
Éditions la Dernière Goutte, 2017
ISBN 978-2-918619-34-5
175 p., 17€


A première vue : la rentrée Zulma 2016

Il faut toujours garder un oeil sur le travail très fin des éditions Zulma, l’une des maisons les plus curieuses sur le monde, les plus cosmopolites, qui garde pourtant une ligne éditoriale volontaire et affirmée. A première vue, ses parutions de rentrée sont à cette image, oscillant entre la France, l’Afrique (continent que Zulma est l’une des rares maisons à arpenter avec autant de gourmandise) et l’Islande, avec des univers très forts sur le papier.

LeVieuxJardinAW+L’ENFANT SAUVAGE : Le Garçon, de Marcus Malte
Cela faisait longtemps que Marcus Malte, immense auteur sans doute trop méconnu, n’avait pas publié de roman (même si quelques novellas et recueils de nouvelles sont passés par là). Celui avec lequel il revient est loin de ses territoires familiers, vraiment inattendu, et éveille donc la curiosité à son maximum. Malte s’y attache aux pas d’un enfant sans nom, qui ne parle pas. Vivant en sauvage dans la forêt avec sa mère, il part à la découverte du monde après la mort de cette dernière. De quoi multiplier les expériences contrastées, surtout lorsqu’on est au début du XXème siècle et que l’ombre de la Première Guerre mondiale s’apprête à obscurcir la planète… Roman initiatique et philosophique qui affiche sans complexe ses 528 pages, Le Garçon a tout pour être l’une des curiosités de la rentrée. On le lit très vite en tout cas, et on vous en reparlera, c’est certain !

RHUBARBA CANDIDA : Le Rouge vif de la rhubarbe, d’Audur Ava Olfasdottir
Olafsdottir est l’une des grandes découvertes à mettre à l’actif de Zulma. Révélée en France par Rosa Candida, son troisième roman  mais le premier traduit chez nous, l’auteure islandaise est aujourd’hui très suivie, et les lecteurs francophones seront sans doute ravis de découvrir ce nouveau livre. Elle nous y présente Agustina, jeune fille infirme et solitaire dont la mère est une grande voyageuse toujours absente, et qui décide de préparer à son tour un périple à la hauteur de ses capacités : l’ascension de la Montagne.

Baraka Sakin - Le Messie du DarfourL’AMOUR À MORT : Le Messie du Darfour, d’Abdelaziz Baraka Sakin
Depuis quelque temps, Zulma a décidé de faire de l’Afrique l’un de ses terrains de chasse littéraires, ce qui est d’autant plus louable que peu de maisons « installées » font cette démarche. Cette fois, elle nous permet de découvrir un auteur soudanais, qui nous raconte l’histoire d’une jeune fille, terriblement marquée par la guerre, qui a été recueillie par sa tante. Elle rencontre un jour un jeune homme enrôlé de force dans l’armée. Ni une ni deux, elle l’épouse puis lui demande de la venger en tuant au moins dix des miliciens coupables de son infortune…
Voici ce que l’éditeur dit de l’auteur sur son site Internet : « Publiée en Égypte ou en Syrie, son œuvre très appréciée des lecteurs soudanais circule clandestinement au Soudan. Quand il reçoit en 2009 le prestigieux prix Tayeb Salih, remis à la Foire du livre de Khartoum, tous ses livres sont aussitôt saisis et détruits par les autorités. Il s’exile alors en Autriche où il obtient l’asile politique. » Édifiant.


A première vue : la rentrée Rivages 2016

Avant l’impressionnante découverte Jérémy Fel l’année dernière, les éditions Rivages avaient frappé fort dans le « grand jeu » de la rentrée littéraire en 2014 avec Faillir être flingué, superbe western de Céline Minard qui avait conquis critiques et lecteurs. La romancière est de retour cette année en tête d’affiche d’une rentrée totalement féminine, aussi bien dans le domaine français que dans le domaine étranger.

Minard - Le Grand JeuWESTERN VERTICAL : Le Grand Jeu, de Céline Minard (lu)
Comme à son habitude, Céline Minard change de registre pour ce nouveau livre. Oubliés les grands espaces, les chariots, les Indiens et les duels au revolver, place à la minéralité de la montagne et à une recherche d’ascèse physique, mentale et morale. La narratrice du roman achète une parcelle de montagne que personne ne fréquente et y fait installer un refuge au confort spartiate et au design étudié pour faire corps avec la nature environnante. Elle marche, grimpe, cultive un potager, jouit de sa solitude et poursuit une réflexion sur une question qui l’obsède : comment vivre ? Mais son retrait du monde est bientôt perturbé par la présence d’un étrange ermite qui rôde dans les environs… Moins abordable que Faillir être flingué, ce roman minimaliste se fait souvent métaphysique, tout en impressionnant par sa maîtrise, son art du langage et son intelligence.

Llorca - La CorrectionUNE SEULE LETTRE VOUS MANQUE ET TOUT EST DÉRÉGLÉ : La Correction, d’Élodie Llorca (lu)
C’est l’histoire d’un premier roman dont le pitch pourtant alléchant s’avère vite anecdotique, créant une déception inévitable : le correcteur d’une revue s’émeut de trouver de plus en plus de coquilles dans les articles qu’il doit vérifier et rectifier. Ces fautes seraient-elles volontaires ? Et seraient-elles le fait de sa patronne, une femme troublante et autoritaire ? Alors que les coquilles se multiplient, la vie de François se détraque… L’idée des coquilles invasives était séduisante, elle est malheureusement sous-exploitée, et le roman se perd un peu en route pour finir dans la confusion. Une belle sensation de malaise néanmoins, prometteuse.

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St John Mandel - Station ElevenLA ROUTE ET LA TEMPÊTE : Station Eleven, d’Emily St. John Mandel
Un célèbre acteur meurt sur scène en interprétant le Roi Lear. Le lendemain, une pandémie s’abat sur la planète, dévastant une grande partie de la population. Dans les ruines du monde, une troupe itinérante continue à jouer Shakespeare, comme un symbole d’espoir… Connue pour ses romans noirs, la Canadienne Emily St. John Mandel glisse vers le roman post-apocalyptique, relevant un défi littéraire qui ne devrait pas manquer de panache. Lecture commencée, à suivre !

Smiley - Nos derniers joursSTEINBECK IS BACK : Nos premiers jours, de Jane Smiley
Les grands bouleversements du monde entre les années 1920 et 1950 vus depuis l’Iowa, à travers l’histoire d’une famille à la tête d’une exploitation agricole. Une saga familiale qui devrait reposer sur le souffle épique dont les Américains ont le secret. Et une auteure que je ne connais pas, à découvrir.


Le Fleuve guillotine, d’Antoine de Meaux

Signé Bookfalo Kill

La Révolution française ne s’est pas tenue qu’à Paris, comme l’Histoire telle qu’elle est enseignée en accéléré tend parfois à le laisser penser. De nombreuses provinces l’ont vécue également à leur manière ; c’est le cas de Lyon, qui s’est très vite élevée contre la ligne dure prônée par les Jacobins. Républicaine mais modérée, la Capitale des Gaules ne voulait pas de la Terreur. Elle l’a payée dans le sang et la fureur, violemment réprimée par la Convention.

De Meaux - Le Fleuve guillotineC’est ce que raconte Le Fleuve guillotine, gros roman historique d’une excellente facture, qui dresse avec un luxe de détails la reconstitution dans ces quelques mois, entre le 10 août 1792 (date de la chute de la royauté, pour ceux qui somnolaient contre le radiateur au fond de la classe) et la fin 1793. J’ignorais ainsi totalement que Lyon, après s’être ralliée aux Girondins et avoir éliminé les leaders montagnards envoyés dans la ville par la Convention, avait fait l’objet d’un siège en règle, durant deux mois, d’août à octobre 1793, avant de céder, affamée et pilonnée.

Avec beaucoup d’énergie et une belle verve, notamment dans les dialogues, Antoine de Meaux plonge quelques personnages solidement campés dans ce tourbillon effarant. Il évoque avec autant de précision les batailles de rue et les grands moments historiques (l’ouverture du roman, qui relate la reddition de Louis XVI à Paris, est ainsi une entrée en matière parfaite) que les soubresauts politiques et les errances de ses héros, confrontés à des choix bien trop grands pour eux, mais qui tous affrontent leur destin en affirmant des caractères que le contexte hors norme exacerbe.

Les lecteurs peu familiers de géographie lyonnaise trouveront en fin de volume plusieurs cartes joliment dessinées, qui plantent les grands lieux du récit autant que de la région où il se déroule. Une initiative qui s’avère fort utile, car de la sorte on plonge dans l’intrigue au plus près des pavés, de la superbe place Bellecour – si riche qu’elle sera symboliquement détruite par les Conventionnels après la chute de la ville – à l’Hôtel de Ville, de la Saône au Rhône, le fameux « fleuve guillotine » du titre, ainsi nommé car un certain nombre de condamnés furent exécutés sur le pont Morand, et leurs corps balancés directement dans l’eau… Ah ça, oui, on savait s’amuser à l’époque !

Le Fleuve guillotine, d’Antoine de Meaux
Éditions Phébus, 2015
ISBN 978-2-7529-1031-8
446 p., 23€


Une vie entière, de Robert Seethaler

Signé Bookfalo Kill

Une vie entière, c’est l’histoire d’un homme simple. Une histoire ordinaire, avec ses grands drames et ses petits bonheurs qui curieusement s’équilibrent au bout du compte. Cette vie entière, c’est celle d’Andreas Egger, né à l’aube du XXème siècle en ville mais conduit dans les montagnes alors qu’il a environ quatre ans – suite au décès de sa mère, il est alors confié aux soins hélas pas très bons d’un fermier rustre et brutal, qui lui mène la vie dure (au point de le rendre boiteux après une raclée trop violente) et le met au travail dès son plus jeune âge.
Sans se plaindre, Andreas apprend à se servir de ses mains, grandit au contact de la terre, gagne bientôt son indépendance en travaillant pour une entreprise de construction de téléphériques qui amène le progrès au cœur de sa vallée. Il rencontre Marie, l’amour de sa vie – mais la vie est-elle si simple ?…

Seethaler - Une vie entièreLe deuxième roman de l’Autrichien Robert Seethaler est en fait extraordinairement compliqué à résumer tant son histoire est simple. On peut évoquer les différentes étapes de l’existence d’Andreas, son héros, comme j’ai commencé à le faire ci-dessus ; mais c’est le meilleur moyen de passer à côté de la réussite du livre, qui tient à des choses plus subtiles qu’à sa seule « intrigue ». Comme le dit le fondé de pouvoir de l’entreprise des téléphériques à Andreas :

« On peut acheter ses heures à un homme, on peut lui piquer ses journées ou lui voler toute sa vie. Mais personne ne peut prendre à un homme ne serait-ce qu’un seul de ses instants. »

Toute la poésie d’Une vie entière tient dans ces deux phrases. La beauté du roman se cache dans ses interstices, dans ce qu’il dit d’une existence humaine, ses joies infimes, ses plaisirs minimes mais fondateurs, ses peurs et ses chagrins aussi, ses interrogations et ses mystères.
C’est un véritable conte moderne que relate ici Robert Seethaler, parfois teinté de nostalgie, car s’y niche une réflexion légèrement passéiste sur le progrès, un progrès inéluctable que tente d’accompagner Andreas sans jamais le comprendre vraiment. Un progrès, aussi, qui s’oppose au caractère immémorial des montagnes, toujours promptes à rappeler qu’elles étaient là avant nous et qu’elles le seraient encore après nous. La nature est d’ailleurs le deuxième personnage principal du roman, merveilleusement évoquée par Seethaler au fil de quelques images et scènes marquantes par leur simplicité et leur évidence.

Très élégamment traduite par Elisabeth Landes, la langue dépouillée de Robert Seethaler touche au plus juste de l’émotion et raconte Une vie entière comme si nous l’avions tous déjà vécue. Une délicatesse littéraire dans laquelle se lover au coin d’un feu ou sous une couverture moelleuse.

Une vie entière, de Robert Seethaler
(Ein ganzes Leben, traduit de l’allemand (Autriche) par Elisabeth Landes)
Éditions Sabine Wespieser, 2015
ISBN 978-2-84805-194-9
157 p., 18€