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Les petites reines, de Clémentine Beauvais

Éditions Sarbacane, coll. Exprim’, 2015

ISBN 9782848657684

272 p.

15,50 €


À cause de leur physique ingrat, Mireille, Astrid et Hakima ont gagné le « concours de boudins » de leur collège de Bourg-en-Bresse. Les trois découvrent alors que leurs destins s’entrecroisent en une date et un lieu précis : Paris, l’Élysée, le 14 juillet.
L’été des « trois Boudins » est donc tout tracé : destination la fameuse garden-party de l’Élysée. Et tant qu’à monter à Paris, autant le faire à vélo – comme vendeuses ambulantes de boudin, tiens !
Ce qu’elles n’avaient pas prévu, c’est que leur périple attire l’attention des médias… jusqu’à ce qu’elles deviennent célèbres !!! Entre galères, disputes, rigolades et remises en question, les trois filles dévalent les routes de France, dévorent ses fromages, s’invitent dans ses châteaux et ses bals au fil de leur odyssée. En vie, vraiment.


Après avoir été bluffé par Songe à la douceur, me voici sous le charme des Petites reines.

Clémentine Beauvais réussit ici un roman désopilant sur des sujets pourtant délicats, potentiellement anxiogènes : le harcèlement scolaire, la discrimination sous toutes ses formes (physique, intellectuelle, sociale), le handicap et les traumatismes causés par la guerre.
Autant de thèmes pas forcément Rire & Chansons, mais dont la romancière s’empare sans complexe pour les dédramatiser à grands coups d’humour, de solidarité et d’amitié.

Attention, dédramatiser ne signifie pas minimiser. Clémentine Beauvais aborde ces sujets en profondeur, avec le sérieux requis, mais les rend d’autant plus accessibles et faciles à comprendre qu’ils sont traités avec drôlerie, empathie et sans pathos.

La réussite du livre tient en grande partie à son ton : enchanté par la gouaille et l’auto-dérision féroce qui constituent les armes majeures de Mireille, la narratrice, Les petites reines manipule les émotions les plus extrêmes sans avoir l’air de se soucier qu’elles peuvent lui exploser à la figure à tout instant.
Les personnages sont d’une solidité à toute épreuve, qu’il s’agisse de trois filles, de leur accompagnateur Kader alias le Soleil (grand frère d’Hakima, rescapé de guerre ayant perdu ses jambes et tous ses hommes lors d’un guet-apens, formidable acolyte de nos trois héroïnes), mais aussi de leurs adversaires, adolescents ou adultes, dont Clémentine Beauvais n’oublie jamais de cerner les motivations, qu’elles soient justes ou non.

Au passage, la romancière se joue des réseaux sociaux et de la presse, dont elle stigmatise les (nombreuses) dérives autant que les bienfaits (occasionnels), toujours avec cocasserie, et à l’occasion une ironie mordante qui venge avec jubilation de tant d’avanies médiocres.

Roman initiatique, road trip bourré d’énergie qui offre un joli voyage à travers la France, véritable profession de foi en la capacité des gens à se montrer généreux pour peu qu’on leur montre le bon exemple, Les petites reines est un rayon de soleil dont la lecture fait un bien fou et redonne un peu de foi en l’humanité.
Certains esprits chagrins lui reprocheront peut-être de faire preuve d’un peu trop d’optimisme, mais on les laissera ronchonner dans leur coin. On a trop besoin d’éclaircies dans nos vies, y compris littéraires, pour en bouder une aussi lumineuse lorsqu’elle se présente.


L’Ambition, de Iegor Gran

Signé Bookfalo Kill

José a de l’ambition, il veut devenir le nouveau Mark Zuckerberg. Mais entre son mi-temps minable  dans un magasin d’informatique et les plans foireux dans lesquels il s’égare (revendeur de fèves de galettes des rois sur Internet, par exemple), il est loin du compte. Si loin que sa copine Cécile, employée d’une galerie d’art, finit par le quitter, lassée de ses grands discours qui n’aboutissent à rien.
Et les voici donc, chacun de leur côté, à chercher leur voie. Des milliers d’années auparavant, au néolithique, l’éminent chasseur-cueilleur Chmp est confronté aux mêmes réflexions avec sa tribu nomade, dont les femmes, lassées de se balader en vain, appellent à la sédentarisation et au développement de l’élevage…

Gran - L'AmbitionL’hilarant prologue, qui divise l’ambition en deux catégories – Lego ou Playmobil – donne le ton du nouveau roman de Iegor Gran, où l’on retrouve l’ironie pétillante et le sens de la caricature sociale qui font le sel de ses livres. C’est drolatique, léger, un peu foutraque mais pas trop – au début, on se demande ce que les chapitres néolithiques viennent faire là-dedans…
Bref, c’est du Gran, avec son revers de la médaille : L’Ambition se lit vite et promet de s’oublier tout aussi rapidement. J’en ai déjà fait l’expérience avec Thriller, paru en 2009, qui m’avait plu mais dont je ne me souviens absolument pas.

Après, on n’a pas toujours l’occasion de lire un Goncourt en puissance (et encore, vu la plupart des prix Goncourt…) Mais on n’a pas non plus si souvent celle de passer un bon moment avec un roman amusant, fin et intelligent, dans lequel l’auteur finit par se mettre en scène avec un sens de l’auto-dérision réjouissant. Alors, si vous cherchez ce genre de livre sympa et malin, ayez de l’Ambition !

L’Ambition, de Iegor Gran
Éditions P.O.L., 2013
ISBN 978-2-8180-1755-5
211 p., 16,50€


La Femme et l’ours, de Philippe Jaenada

Signé Bookfalo Kill

Le jour où sa femme, dans un de ses mauvais jours, lui crie : « Connard ! Dégage ! » pour conclure une dispute domestique relativement anodine, Bix Sabaniego prend la mouche et la porte, bref, il prend Madame au mot et dégage. Commence alors, pour cet écrivain au maigre succès, une errance désordonnée, depuis des bars parisiens où il a des attaches de comptoir, jusqu’à Monaco où il échoue en quête d’une jolie conquête potentielle, en passant par le bar du Lutetia et une cave sordide où il joue à expérimenter la vie d’un SDF.

Jaenada aime la dérision et le dérisoire. Ne vous y trompez pas : cette histoire de chute libre et volontaire est tout sauf déprimante. Narrateur de sa propre plongée en indignité, Bix a la langue bien pendue de ces losers magnifiques pour qui perdre est un art de haut vol. Son récit est souvent amusant, parsemé de trouvailles et de situations drolatiques qui, si elles n’arrachent pas de furieux éclats de rire, amènent régulièrement un sourire bienveillant sur votre visage.

Dommage alors que l’auteur cède à une sorte de grand-guignol sexuel vers la fin, histoire de parachever la déchéance de son « héros ». Pataude, parfois vulgaire (dans les dialogues), la scène de sexe violente et misérable qu’il nous inflige, assortie d’une allusion pédophile d’une facilité navrante (histoire de décrédibiliser les adversaires de Bix et de justifier la manière douteuse dont il s’en sort), transforme le sourire en rictus désagréable.

Par ailleurs, une précision si vous ne connaissez pas encore le style caractéristique de l’auteur : Philippe Jaenada adore les apartés. Son écriture est truffée d’incises et de parenthèses, voire de parenthèses dans les parenthèses. Le résultat est parfois un peu usant à lire, certaines phrases nécessitant d’être décomposées et relues pour être comprises dans leur ensemble.
Conséquence ou non du procédé, le texte patine au bout d’un moment, et on attend parfois un peu trop longtemps que le récit, englué dans ses bifurcations sauvages, avance vers une nouvelle péripétie. L’auteur est virtuose en la matière, mais parfois, il faudrait savoir ne pas abuser des bonnes choses.

Bref, une lecture dont je sors partagé. Pas encore enclin à rejoindre le clan des adorateurs de Philippe Jaenada (parmi lesquels des gens très estimables), mais curieux de découvrir ce qu’il a pu écrire avant. La cause n’est pas perdue !

La Femme et l’ours, de Philippe Jaenada
Editions Grasset, 2011
ISBN 978-2-246-75841-9
311 p., 19€