Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Stone Rider, de David Hofmeyr

Signé Bookfalo Kill

Adam Stone veut la liberté et la paix. Il veut une chance de s’échapper de Blackwater, la ville désertique dans laquelle il a grandi. Mais, plus que tout, il veut la belle Sadie Blood. Aux côtés de Sadie et de Kane — un Pilote inquiétant —, Adam se lance dans le circuit de Blackwater, une course à moto brutale qui les mettra tous à l’épreuve, corps et âme.
La récompense? Un aller simple pour la Base, promesse d’un paradis. Et pour cette chance d’une nouvelle vie, Adam est prêt à tout risquer… (résumé éditeur)

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

Oui, j’avoue, pour ce livre, je ne me suis même pas fatigué à rédiger un résumé fait maison. Pour tout vous dire, j’ai eu le sentiment que ce Stone Rider ne valait pas la peine de perdre trop de temps. D’ailleurs, on pourrait le présenter d’une autre manière, tout aussi efficace : Stone Rider, c’est Hunger Games dans l’univers de Mad Max.
Voilà : un monde post-apocalyptique en pleine déréliction, de l’action, tout un tas de gens peu recommandables, voire carrément psychopathes sur les bords, de l’action, des motos, de l’action, de la poussière, de l’action, une épreuve hyper dangereuse où on commence par survivre avant de penser à gagner… Il y a tous les ingrédients déjà vus à droite à gauche, compilés sans grand talent (chers amis de Gallimard-Jeunesse, pour « l’écriture nouvelle et captivante », on repassera, merci) par un auteur qui n’apporte rien de neuf au genre de la dystopie, animés par des personnages épais comme des pitchs de Luc Besson, dans un roman qui se lit vite parce qu’il enchaîne les scènes trépidantes, et c’est là sa qualité première. La seule, à mon avis.

Ce qui m’embête le plus, en fait, c’est que Stone Rider s’est vu récemment décerner la Pépite du Roman Ado au Salon de la littérature jeunesse de Montreuil. Quand on se rappelle que, l’année dernière, le lauréat était le fabuleux Livre de Perle de Timothée de Fombelle, on est en droit de se demander si, cette année, les membres du jury ne songeaient pas trop à l’otite de la petite dernière ou à la quiche courgettes-oignons du déjeuner au moment de passer au vote. Parce qu’il y avait beaucoup, beaucoup mieux en compétition…

Stone Rider, de David Hofmeyr
(traduit de l’anglais par Alice Marchand)
Éditions Gallimard-Jeunesse, 2015
ISBN 9782070666751
320 p., 15€

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Le Fleuve guillotine, d’Antoine de Meaux

Signé Bookfalo Kill

La Révolution française ne s’est pas tenue qu’à Paris, comme l’Histoire telle qu’elle est enseignée en accéléré tend parfois à le laisser penser. De nombreuses provinces l’ont vécue également à leur manière ; c’est le cas de Lyon, qui s’est très vite élevée contre la ligne dure prônée par les Jacobins. Républicaine mais modérée, la Capitale des Gaules ne voulait pas de la Terreur. Elle l’a payée dans le sang et la fureur, violemment réprimée par la Convention.

De Meaux - Le Fleuve guillotineC’est ce que raconte Le Fleuve guillotine, gros roman historique d’une excellente facture, qui dresse avec un luxe de détails la reconstitution dans ces quelques mois, entre le 10 août 1792 (date de la chute de la royauté, pour ceux qui somnolaient contre le radiateur au fond de la classe) et la fin 1793. J’ignorais ainsi totalement que Lyon, après s’être ralliée aux Girondins et avoir éliminé les leaders montagnards envoyés dans la ville par la Convention, avait fait l’objet d’un siège en règle, durant deux mois, d’août à octobre 1793, avant de céder, affamée et pilonnée.

Avec beaucoup d’énergie et une belle verve, notamment dans les dialogues, Antoine de Meaux plonge quelques personnages solidement campés dans ce tourbillon effarant. Il évoque avec autant de précision les batailles de rue et les grands moments historiques (l’ouverture du roman, qui relate la reddition de Louis XVI à Paris, est ainsi une entrée en matière parfaite) que les soubresauts politiques et les errances de ses héros, confrontés à des choix bien trop grands pour eux, mais qui tous affrontent leur destin en affirmant des caractères que le contexte hors norme exacerbe.

Les lecteurs peu familiers de géographie lyonnaise trouveront en fin de volume plusieurs cartes joliment dessinées, qui plantent les grands lieux du récit autant que de la région où il se déroule. Une initiative qui s’avère fort utile, car de la sorte on plonge dans l’intrigue au plus près des pavés, de la superbe place Bellecour – si riche qu’elle sera symboliquement détruite par les Conventionnels après la chute de la ville – à l’Hôtel de Ville, de la Saône au Rhône, le fameux « fleuve guillotine » du titre, ainsi nommé car un certain nombre de condamnés furent exécutés sur le pont Morand, et leurs corps balancés directement dans l’eau… Ah ça, oui, on savait s’amuser à l’époque !

Le Fleuve guillotine, d’Antoine de Meaux
Éditions Phébus, 2015
ISBN 978-2-7529-1031-8
446 p., 23€


Une vie entière, de Robert Seethaler

Signé Bookfalo Kill

Une vie entière, c’est l’histoire d’un homme simple. Une histoire ordinaire, avec ses grands drames et ses petits bonheurs qui curieusement s’équilibrent au bout du compte. Cette vie entière, c’est celle d’Andreas Egger, né à l’aube du XXème siècle en ville mais conduit dans les montagnes alors qu’il a environ quatre ans – suite au décès de sa mère, il est alors confié aux soins hélas pas très bons d’un fermier rustre et brutal, qui lui mène la vie dure (au point de le rendre boiteux après une raclée trop violente) et le met au travail dès son plus jeune âge.
Sans se plaindre, Andreas apprend à se servir de ses mains, grandit au contact de la terre, gagne bientôt son indépendance en travaillant pour une entreprise de construction de téléphériques qui amène le progrès au cœur de sa vallée. Il rencontre Marie, l’amour de sa vie – mais la vie est-elle si simple ?…

Seethaler - Une vie entièreLe deuxième roman de l’Autrichien Robert Seethaler est en fait extraordinairement compliqué à résumer tant son histoire est simple. On peut évoquer les différentes étapes de l’existence d’Andreas, son héros, comme j’ai commencé à le faire ci-dessus ; mais c’est le meilleur moyen de passer à côté de la réussite du livre, qui tient à des choses plus subtiles qu’à sa seule « intrigue ». Comme le dit le fondé de pouvoir de l’entreprise des téléphériques à Andreas :

« On peut acheter ses heures à un homme, on peut lui piquer ses journées ou lui voler toute sa vie. Mais personne ne peut prendre à un homme ne serait-ce qu’un seul de ses instants. »

Toute la poésie d’Une vie entière tient dans ces deux phrases. La beauté du roman se cache dans ses interstices, dans ce qu’il dit d’une existence humaine, ses joies infimes, ses plaisirs minimes mais fondateurs, ses peurs et ses chagrins aussi, ses interrogations et ses mystères.
C’est un véritable conte moderne que relate ici Robert Seethaler, parfois teinté de nostalgie, car s’y niche une réflexion légèrement passéiste sur le progrès, un progrès inéluctable que tente d’accompagner Andreas sans jamais le comprendre vraiment. Un progrès, aussi, qui s’oppose au caractère immémorial des montagnes, toujours promptes à rappeler qu’elles étaient là avant nous et qu’elles le seraient encore après nous. La nature est d’ailleurs le deuxième personnage principal du roman, merveilleusement évoquée par Seethaler au fil de quelques images et scènes marquantes par leur simplicité et leur évidence.

Très élégamment traduite par Elisabeth Landes, la langue dépouillée de Robert Seethaler touche au plus juste de l’émotion et raconte Une vie entière comme si nous l’avions tous déjà vécue. Une délicatesse littéraire dans laquelle se lover au coin d’un feu ou sous une couverture moelleuse.

Une vie entière, de Robert Seethaler
(Ein ganzes Leben, traduit de l’allemand (Autriche) par Elisabeth Landes)
Éditions Sabine Wespieser, 2015
ISBN 978-2-84805-194-9
157 p., 18€


Les ennemis de la vie ordinaire, d’Héléna Marienské

Signé Bookfalo Kill

Psychiatre spécialiste des addictions, Clarisse imagine de monter une thérapie de groupe pour ses cas les plus sévères. Elle réunit donc dans la même pièce un curé cocaïnomane et sosie du Pape François, une alcoolique en perdition, un professeur d’université fornicateur au dernier degré, une ado junkie, un joueur obsédé par la roulette, une acheteuse compulsive de vêtements et un sportif tellement accro que son corps ne suit plus et se casse en morceaux. En les confrontant à leurs perditions respectives, Clarisse espère les voir se réfréner spontanément.
Mais c’est tout le contraire qui se produit : après quelques frottements dus aux caractères explosifs des forces en présence, les sept patients, loin de se soigner, commencent à se refiler leurs obsessions et à devenir polyaddicts…

Marienské - Les ennemis de la vie ordinaireBon, oui, je sais, présenté de cette manière, ce roman pourrait ne pas en faire rêver certains d’entre vous. Je ne vais pas vous jouer de la flûte, ce n’est pas le roman de la rentrée littéraire. MAIS – mais c’est tout de même un bon livre, pour peu qu’on apprécie les comédies bien déjantées, qui n’ont peur de rien et surtout pas de cramer allègrement toutes les limites possibles de la décence et du réalisme.

La principale qualité des Ennemis de la vie ordinaire, c’est de commencer de manière tranquille (relativement tout de même, on y revient), pour ensuite voguer avec régularité vers les excès les plus loufoques, sans remords ni jamais mollir, jusqu’à un final d’anthologie.
Au début, Héléna Marienské est prise par un impératif simple : cadrer ses nombreux personnages, les poser dans leurs addictions respectives, ce qui l’oblige à les présenter l’un après l’autre. Le procédé n’évite pas le piège du systématisme ni celui de certains clichés, mais il est indispensable pour en arriver au cœur du récit : la joyeuse mise en commun des obsessions, qui s’épanouit bientôt dans un projet complètement dingue nécessitant les qualités et défauts respectifs des héros, éloge de la solidarité et de l’amitié décomplexées.

Dans son dernier tiers, le roman devient totalement barge, et on sent, à sa verve et au rythme trépidant du récit, que la romancière s’est particulièrement amusée à partir de ce moment-là. Ça tombe bien, son enthousiasme est contagieux. Je me suis franchement amusé avec ce final prenant pour cadre un tournoi international de poker, où Héléna Marienské lâche la bride à ses personnages et leur laisse la main.

Ce n’est pas toujours très subtil, mais Les ennemis de la vie ordinaire permettent de passer un bon moment, irrévérencieux (mention spéciale au curé sosie du pape : l’idée paraît balourde, mais la romancière l’exploite avec talent), assez original et au final plutôt joyeux. Rien que pour cela, ce livre est un spécimen assez rare, surtout dans une rentrée littéraire dure et morose. Donc, si vous cherchez un échappatoire singulier, votez Marienské !

Les ennemis de la vie ordinaire, d’Héléna Marienské
Éditions Flammarion, 2015
ISBN 978-2-08-136659-6
320 p., 19€


Les loups à leur porte, de Jérémy Fel

Signé Bookfalo Kill

Une maison qui brûle au fin fond de l’Arkansas. Un jeune homme qui kidnappe un enfant pour lui sauver la vie. Une femme fuyant à travers le temps et les Etats-Unis l’ombre effroyable du père de son fils, psychopathe de la pire espèce. Les vibrations maléfiques d’un manoir nommé Manderley dans la région d’Annecy. Un jeune garçon effacé qui découvre le mal et y prend goût. Un mari dévoré par la jalousie et qui commet l’irréparable.
Ils sont tous là, et d’autres encore, tissant de leurs histoires la toile d’une seule et même histoire, celle du mal qui rôde et hante notre monde…

les loups a leurs portes.inddSi Stephen King était mort (heureusement ce n’est pas le cas), on dirait qu’il s’est réincarné et qu’il est français. Clairement, l’ombre du Maître de l’horreur américain plane sur ce premier roman impressionnant, signé par un jeune auteur hexagonal qui n’a vraiment pas froid aux yeux. On pourrait du reste citer d’autres références : Laura Kasischke ou Joyce Carol Oates côté roman, David Lynch ou M. Night Shyamalan (bonne période) côté cinéma. Entre autres. Sans nul doute, Jérémy Fel s’en est nourri et les a intégrés à son bagage culturel. Le résultat, son livre, n’en est pas pour autant une pâle copie de ces créations, mais bien SON œuvre, dense, sombre et implacable.

Dès les premières pages, un long frisson nous vrille la nuque. Il suffit de quelques images faussement idylliques et d’un art de la suggestion magistral. Nous sommes en présence du mal, qui s’accrochera au livre jusqu’à ses dernières pages sans jamais lâcher prise. Le mal est LE personnage principal du roman. Les loups à leur porte, quel plus beau titre pouvait choisir Jérémy Fel pour évoquer cette idée que le mal est là, partout, en embuscade, prêt à frapper n’importe qui, n’importe quand, y compris (surtout) les gens normaux et sans histoire ? Les loups à leur porte, c’est la menace constante de tout voir s’écrouler, la sensation qu’un vide abyssal s’ouvre derrière la première porte venue.

Pour fragiliser son lecteur et ne lui laisser aucun répit, Jérémy Fel s’appuie sur une construction brillante. Son roman est un kaléidoscope d’histoires apparemment sans lien, qui multiplient personnages et lieux, des États-Unis à la France en passant par l’Angleterre, pour mieux renouveler à chaque chapitre la jubilatoire entreprise de déstabilisation du spectateur – je dis à dessein « spectateur », car il y a aussi quelque chose d’éminemment visuel dans le style direct et puissant de l’auteur, qui nous flanque à la figure images inoubliables et sensations fortes sans se soucier de nous laisser respirer.

Clairement, Les loups à leur porte n’est pas tout public. La violence s’y exerce souvent, avec un raffinement de cruauté, et Fel explore le mal sous toutes ses facettes, des plus brutales aux plus sournoises. Il ne recule devant rien et c’est ce qui fait la force inoubliable de ce premier roman plus que prometteur, l’un des vrais chocs de cette rentrée. Tu es prévenu, ami lecteur. Toi qui entres ici, abandonne toute espérance. (Ou presque.)

Les loups à leur porte, de Jérémy Fel
Éditions Rivages, 2015
ISBN 978-2-7436-3324-0
434 p., 20€


Pourquoi je n’ai pas dépassé la page 50 : L’Imposteur, de Javier Cercas

Pourquoi choisit-on un livre ? Et surtout, pourquoi en abandonne-t-on la lecture au bout de quelques pages ? C’est le but de cette rubrique que d’expliquer un choix aussi radical, qui ne laisse pas toute sa chance à un auteur et risque de faire passer le lecteur à côté d’un roman peut-être extraordinaire au-delà de la page 50…
Bien évidemment, n’ayant pas lu le livre en entier, il s’agit moins d’en faire une critique que de parler d’une expérience défavorable de lecteur. Nous nous efforcerons donc d’être aussi mesurés que possible, sans rien cacher non plus de notre sévérité, de notre agacement ou de notre déception. Un exercice difficile mais, espérons-le, instructif et intéressant !

*****

En fait de page 50, j’ai achevé ma lecture à la page 128. Pourquoi? Comment?

Cercas - L'ImposteurL’imposteur de Javier Cercas avait tout pour me plaire. La guerre, l’histoire et surtout, un mensonge énorme.
Enric Marco est né en 1921 en Espagne, anti-franquiste durant la Guerre d’Espagne, il s’engage ensuite pendant la Seconde Guerre Mondiale et est déporté au camp de Mauthausen. A son retour, il devient un syndicaliste virulent et une icône nationale pour toute une génération d’Espagnols, un héros de la nation.

Sauf que tout ça, c’est du flan. Il a été démontré que Marco n’a probablement jamais combattu pendant la guerre de 1936 et qu’il était un des travailleurs volontaires pour se rendre en Allemagne, afin de se constituer un petit pécule et revenir riche dans son pays. Il a effectivement été un dirigeant de syndicat, dont il a été éjecté.

En 2005, son secret est découvert par un journaliste. Tout n’est que mensonge.

Javier Cercas nous livre ici un ouvrage assez complexe, entre essai historique, interrogation permanente sur le métier d’écrivain et livre de psychologie sur le mensonge. C’est très difficile de se situer par rapport à tout ça.

J’ai été déçue par le style – attention, je vous rappelle que je n’ai lu que 128 pages sur un livre qui en fait 416 – que j’ai trouvé assez lourd (beaucoup de répétitions, notamment plusieurs pages où chaque phrase débute par « Il dit que »). Peut-être qu’ensuite, cela s’améliore, je ne sais pas.

Pour pouvoir lire et comprendre l’ouvrage, il faut bien s’y connaître en histoire, notamment connaître sur le bout des doigts la chronologie de la Guerre d’Espagne. N’y connaissant rien, j’ai été vite noyée par les lieux, les dates, les noms des personnes citées. Aucun renvoi, aucune note de bas de page pour aider le lecteur novice dans sa compréhension.

Enfin, des quelques pages que j’ai lues, je ne retiens pas grand-chose. Javier Cercas est certes obnubilé sur le fait qu’Enric Marco ait menti tout ce temps à tout le monde, même à sa famille, mais on ne sait pas ce qu’il pense au fond de lui même. Peut-être le sait-on à la fin du livre? L’auteur nous explique sa démarche, son procédé d’écriture mais dévoile très peu ses sentiments à propos de son « personnage », pour ne pas fausser le résultat peut-être? A voir sur les 288 pages restantes.

J’ai préféré arrêter ma lecture car je me noyais dans les eaux de la Bidassoa, entre les lignes de Javier Cercas, et j’ai capitulé. Cannibales à peine entamés, cannibales déjà lassés.

L’imposteur, de Javier Cercas
Éditions Actes Sud, 2015
9782330053079
416p., 23€50

Un article de Clarice Darling.


Juste avant l’oubli, d’Alice Zeniter

Signé Bookfalo Kill

Franck est fou amoureux d’Émilie ; depuis toutes ces années qu’ils se connaissent et vivent ensemble, ses sentiments pour elle n’ont jamais faibli. Émilie, de son côté, voue une passion dévorante à Galwin Donnell, un auteur de polar culte disparu mystérieusement en 1985 sur l’île de Mirhalay, dans les Hébrides, où il s’était retiré et coupé du monde pendant vingt ans. Terre hostile battue par la mer et le vent, Mirhalay est déserte la plupart du temps, si l’on excepte les phoques, les mouettes et un gardien taciturne qui y réside toute l’année.
Tous les trois ans, les Journées d’Études Internationales sur Galwin Donnell regroupent sur l’île les plus éminents spécialistes du romancier ; et cette année, c’est Émilie, en qualité de thésarde à son sujet, qui est chargée d’organiser l’événement. Juste avant le début du colloque, Franck la rejoint, avec l’intention secrète de la demander en mariage, histoire de reconsolider leur couple ébranlé. Mais rien ne va se passer comme prévu…

Zeniter - Juste avant l'oubliMalgré d’indéniables qualités qui en font un roman agréable à lire, Juste avant l’oubli fait pour moi partie de ces livres porteurs d’une promesse que la lecture n’honore pas tout à fait. Parfois, à la lecture d’un résumé, on imagine une histoire que le livre n’apporte pas au bout du compte. J’attendais donc une comédie féroce sur le petit monde des universitaires, à la manière de David Lodge, doublée peut-être d’un suspense favorisé par le cadre en huis clos du roman. Il y a un peu de cela, mais pas en quantité suffisante pour que j’y trouve mon compte.

Juste avant l’oubli est avant tout le récit d’une histoire d’amour. Compliquée, forcément, sinon ça ne serait pas drôle. En l’occurrence, compliquée par le fantôme d’un homme disparu, un romancier culte qui parasite les sentiments d’Émilie et rend jaloux Franck. Galwin Donnell est le grand personnage invisible du roman. A l’aide de citations de ses œuvres, d’une biographie détaillée, d’une construction élaborée, Alice Zeniter en fait une figure crédible, dont on aurait envie de découvrir les romans. C’est l’une des réussites de Juste avant l’oubli, avec la description de l’île (imaginaire), bout de terre hostile dont la désolation renvoie aux états d’âme de Franck et à l’étiolement de son histoire d’amour avec Émilie.

Pour le reste, le cadre du colloque, qui aurait pu servir d’écrin à une comédie féroce, n’est pas assez exploité. Les personnages qui le composent, ayant chacun une opinion bien arrêtée sur Donnell, restent assez pâlots, à tel point que, bien souvent, j’étais obligé de revenir en arrière, au chapitre les présentant à tour de rôle, pour me souvenir de qui il s’agissait. Là où il aurait pu y avoir des scènes de rivalités gourmandes, sarcastiques, des dialogues savoureux, on se contente d’une suite d’exposés, intéressants par la manière dont ils épaississent la matière Donnell, mais sans aspérités.

Bien vu par ce qu’il raconte sur le couple, finalement assez touchant, Juste avant l’oubli est un roman fluide, mais qui ne va pas assez loin dans son projet à mon goût. Une petite déception.

Juste avant l’oubli, d’Alice Zeniter
Éditions Flammarion, 2015
ISBN 978-2-0813-3481-6
285 p., 19€


Intérieur nuit, de Marisha Pessl

Signé Bookfalo Kill

Scott McGrath est journaliste – ou plutôt était, car il est désormais en disgrâce, après avoir été l’un des plus renommés et respectés de sa profession. Sa faute ? Avoir tenté de percer à jour le mystère entourant Stanislas Cordova, cinéaste aussi insaisissable que sulfureux, auteur de films effroyables – certains si terribles qu’ils n’ont jamais été distribués en salle et ne peuvent être regardés que lors de séances clandestines réservées aux initiés. Cela fait des années que personne n’a vu Cordova. On ignore même s’il tourne encore. En cherchant autant à le débusquer qu’à dénoncer (sans preuve) l’aura malsaine entourant le réalisateur, McGrath a été balayé, broyé, mis au ban, sans parler de son mariage qui a volé en éclats.
Lorsqu’il apprend qu’Ashley, la fille de Cordova, a été retrouvée morte dans un immeuble abandonné, sans doute après s’être suicidée, Scott ne peut s’empêcher de se remettre à fouiner. A travers la jeune femme, il espère à nouveau atteindre le père, et terminer sa quête…

Pessl - Intérieur nuitBon, par où je commence ? C’est que j’aimerais beaucoup vous convaincre du plaisir que vous prendrez certainement à vous plonger dans les 720 pages de ce roman, mais il y a tant à dire… En préambule, je pourrais avouer, par exemple, que j’en ai fait traîner la lecture autant que j’ai pu, tant je m’y sentais bien, niché parmi ses personnages, ses mystères et ses sombres atmosphères. Oui, Intérieur nuit est de ces livres dont on fait durer le plaisir parce que l’on pressent qu’ils vous manqueront une fois refermés pour de bon.

J’avais déjà vécu cela, par exemple, avec L’Ombre du vent. La référence n’est pas anodine. Intérieur nuit serait un peu une version noire et new yorkaise du roman de Carlos Ruiz Zafon : un artiste culte et mystérieux, une œuvre inquiétante, une enquête obstinée que des opposants de l’ombre sont déterminés à briser par tous les moyens, des personnages secondaires forts et attachants, une narration à la première personne, une grande ville comme cadre majeure de l’intrigue…
N’allez pas croire pour autant que Marisha Pessl a bêtement reproduit une recette. Ce parallèle que j’évoque est plus un cousinage de fait, car Intérieur nuit est un roman aussi américain que L’Ombre du vent était espagnol ; le ton et le style diffèrent également. Mais le plaisir à les dévorer est assez similaire.

Pessl manie aussi bien l’humour et l’autodérision, portés par la voix de Scott, son narrateur, que l’art du suspense, de la suggestion et de l’angoisse. Intérieur nuit est animé par son écriture fluide et agréable, soucieuse de précision mais dépourvue de scories synonymes d’ennui ou de fatuité. Les décors sont visibles du premier coup d’œil, les personnages campés en quelques lignes énergiques, rendus vivaces par de menus détails – vêtements, tics, comportements – qui les rendent très vite réalistes et familiers. La jeune romancière s’aide des codes du polar pour construire une intrigue rythmée, riche en surprises et en rebondissements. Son livre est prenant, mystérieux, addictif, c’est de la drogue en pages et en mots.

Intérieur nuit extraitA tout ceci, il faut ajouter les points forts singuliers du roman. La création de l’univers de Stanislas Cordova, par exemple. On n’a très vite qu’une envie, même si on en a très peur également : découvrir les films de ce cinéaste, dont Marisha Pessl conçoit l’œuvre avec une précision affolante. Nul doute qu’elle y a pris beaucoup de plaisir, car on se régale à imaginer ces réalisations sombres et morbides qui feraient passer Stanley Kubrick (modèle assez évident de Cordova) pour un Guillaume Musso de la péloche. La visite (imprévue) des décors de ces films par le héros constitue ainsi un très grand moment de l’intrigue – mais je ne vous en dis pas plus…
Pour donner corps à ce monde cinématographique, Pessl s’est donné un peu plus de mal que de simplement l’écrire, en insérant dans son roman des éléments visuels. On y trouve des copies d’écran d’articles relevés sur le web, des pages (imprimées en noir dans le livre) d’un site Internet secret entièrement dédié à Cordova, des photos, des rapports médicaux… Autant de documents qui sont loin d’être des gadgets, donnant du relief, de l’épaisseur, de la crédibilité, et un plaisir ludique supplémentaire à arpenter les allées angoissantes de l’univers de Stanislas Cordova.

Arrivé à ce stade de la chronique, je pense qu’il est temps de conclure – et de constater qu’il est décidément frustrant d’essayer d’écrire les meilleures choses sur un livre qu’on a aimé sans jamais y parvenir tout à fait… J’espère tout de même vous avoir donné envie de découvrir cet Intérieur nuit dix fois plus captivant que mes pauvres mots ne le suggèrent. C’est tout le bien que je vous souhaite !

Intérieur nuit, de Marisha Pessl
(Night film, traduit de l’américain par Clément Baude)
Éditions Gallimard, coll. Du monde entier, 2015
ISBN 978-2-07-014476-1
720 p., 24,90€


Les assassins, de R.J. Ellory

Signé Bookfalo Kill

New York, la ville qui ne dort jamais. Les crimes y sont nombreux, plusieurs par jour. Rarement le fait d’un tueur en série néanmoins. Pourtant, cette fois, il semblerait que l’un d’entre eux soit à l’oeuvre. C’est en tout cas l’avis de John Costello, un enquêteur très discret du City Herald. Encyclopédie vivante sur le sujet (et pour cause, puisqu’il a survécu lui-même à l’assaut d’un serial killer lorsqu’il était adolescent), lui seul ou presque pouvait faire le lien entre ces meurtres pourtant si différents, commis à des endroits éloignés de la ville, sur des gens et selon des modes opératoires sans rapport entre eux.
Chargé de l’enquête sur deux de ces crimes, Ray Irving est un inspecteur compétent, pragmatique et méthodique avant tout. Il aura donc bien besoin de l’aide de Costello pour cerner et coincer l’un des criminels les plus implacables et insaisissables qui soient…

Ellory - Les assassinsJ’ai beau connaître R.J. Ellory, savoir de quoi il est capable, il arrive encore à me cueillir, façon uppercut au menton et K.O. pour le compte. Autant dire d’emblée que ses Assassins m’ont envoyé au tapis direct.
Et pourtant, il y avait moyen de se planter avec une histoire pareille. Quel motif est plus rebattu en littérature policière que celui des tueurs en série ? Entre les chefs d’œuvre du genre (Au-delà du mal de Shane Stevens, Le Silence des Agneaux de Thomas Harris, pour n’en citer que deux incontournables) et leurs incalculables avatars plus ou moins inspirés, face à la surenchère de nombreux auteurs ne reculant devant aucune horreur gratuite pour se démarquer des autres, pas facile de s’en sortir avec élégance et finesse.

Sauf qu’on parle de R.J. Ellory, bien sûr. L’Anglais qui connaît l’Amérique mieux que les Américains. Le romancier qui passe au crible les grandes figures et moments emblématiques du pays – CIA, Mafia, guerre du Vietnam, NYPD ou road movie – avec une telle intelligence que chacun de ses livres a des airs de référence absolue sur le sujet.
Pour se confronter à l’un des mythes les plus sombres et fascinants des USA, Ellory a choisi le contre-pied. Pour évoquer l’anormalité et l’amoralité des tueurs en série, il a pris le parti de la normalité et de l’honnêteté. Le cœur du roman, son point de vue central, c’est Ray Irving. Loin des superflics dotés de capacités quasi paranormales ou des héros aussi torturés que ceux qu’ils traquent, Irving est un policier certes dévoué à son métier, mais c’est avant tout un homme banal, dépassé par l’horreur à laquelle il doit mettre fin. Sa simplicité, sa normalité font penser à celles de Kurt Wallander. Et comme dans la série de Mankell, c’est le point fort des Assassins. Nous, lecteurs paisibles, cousins de ce Ray Irving si familier qu’il est un peu notre égal, nous vivons avec d’autant plus de sidération et de violence les actes ignobles et hors normes commis par le meurtrier. Certains passages m’ont angoissé comme cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps en lisant un roman !
Mais plus admirable encore, Ellory parvient à glisser dans l’ombre de ses pages sanglantes, en contrepoint indispensable, de l’humour, des esquisses de sentiments, d’amitié ou d’amour, qui enveloppent ses personnages d’une fragilité et d’une sincérité plus belles et fortes encore. Voilà un exploit que le romancier anglais reproduit de livre en livre, et qui fait le cœur et la valeur de toute son œuvre. R.J. Ellory, romancier humaniste ? C’est une évidence.

Néanmoins, Les Assassins est aussi un pur thriller, trippant et flippant, hanté par cette page d’histoire américaine si particulière, celle des tueurs en série. Ellory nous y plonge avec son érudition coutumière, grâce à une bonne idée de départ : celle de faire de son meurtrier un fin connaisseur des plus célèbres assassins du pays, dont il reproduit les agissements dans leurs moindres détails. Son Commémorateur n’est donc pas qu’un fou furieux de plus de la littérature policière, mais une sorte de synthèse effroyable de cette singularité criminelle propre aux USA, si difficile à comprendre.

Et il y aurait encore tant à dire… Mais ce serait finalement trop en dire, et faire perdre sa profondeur à un roman qui ne se défendra jamais mieux que par lui-même, porté par l’élégance littéraire et la puissance analytique de son auteur. R.J. Ellory est décidément un écrivain indispensable, et ses Assassins le démontrent une fois encore.

Les assassins, de R.J. Ellory
(The Anniversary Man, traduit de l’anglais par Clément Baude)
Éditions Sonatine, 2015
ISBN 978-2-35584-289-4
570 p., 22€


Quand le Diable sortit de la salle de bain, de Sophie Divry

Signé Bookfalo Kill

Sophie Divry est un cas d’école. Mais si, vous savez, ce genre d’auteurs dont on perçoit le talent brut, capable de fulgurances sidérantes qui vous clouent au fauteuil tant elles entrent en résonance avec certains de vos sentiments les plus intimes – mais qui, par paresse, par manque de travail, noient ces moments merveilleux dans un océan de nonchalance.

Divry - Quand le diable sortit de la salle de bain (A FINIR)Son nouveau roman, Quand le Diable sortit de la salle de bain, est un exemple implacable de ce constat. Au premier degré, c’est-à-dire dans la majeure partie du livre, c’est une comédie rigolote, narrant le quotidien étriquée de Sophie (tiens), jeune romancière lyonnaise (tiens tiens) qui tire le diable par la queue (parfois littéralement, donc, comme le titre le suggère) depuis qu’elle a quitté le monde du travail par la petite porte du licenciement qui fait mal. Elle fait l’expérience de la faim, compte le moindre centime – surtout quand elle n’en a plus un seul -, se perd dans les méandres de processus administratifs abscons pour tenter de récolter quelques maigres aides, élabore des combines minables et entame une carrière de serveuse maladroite.
Surgissant dans le récit sans invitation, les voix de sa mère et de son meilleur Hector, obsédé sexuel notoire, parasitent souvent ses efforts de normalité, l’aidant parfois aussi, un peu, à affronter la folie du quotidien…

Dans ce roman « improvisé et interruptif », selon les termes de Sophie Divry elle-même qui suit avant tout le fil de sa fantaisie, il y a de bons moments, pas mal d’humour, mais aussi d’atroces facilités et quelques dérapages crus ou vulgaires vraiment pas indispensables. Sans vouloir paraître exagérément prude, les trois pages d’ébats sexuels frénétiques de l’ami Hector, rapportés avec un luxe de détails équivalant à nombre de gros plans explicites dans une production Marc Dorcel, sont aussi balourdes que gratuites. (Pour tout dire, ce passage m’a amusé, mais ça ne plaira vraiment pas à tout le monde.)

Et puis, il y a ces fulgurances que j’évoquais en début d’article, ces uppercuts jaillis de nulle part qui vous sonnent d’autant plus que vous ne les avez pas vu venir. On en déniche quelques-unes dans ce roman, dont deux extraordinaires à la fin des deux premières parties, qui vous laissent K.O. pour le compte.
Comme un extrait parle mieux qu’un long discours, je vous laisse en guise de conclusion avec ce passage de la fin de la première partie, lorsque la narratrice raconte la première fois qu’elle a vu pleurer son père, alors qu’elle avait neuf ou dix ans :

« Une larme se détacha de la joue de mon père et tomba sur le sol. Alors un vent terrible se leva. Dans un souffle long comme le destin, il emporta le toit du château, il emporta les tilleuls, il emporta les farfadets et les soirées crêpes ; les boiseries se fendirent, les cheminées disparurent, les miroirs s’effacèrent, les chevaux s’échappèrent du pré, les chênes et les pins chutèrent avec fracas ; la terre trembla plus fort, mes frères grandirent ; disparurent les chasses au trésor, les petites souris de la dent de lait, les pics éveiches et les choucas (…)
Quand la terre eut fini d’absorber la larme de mon père, les barrières du parc qui ceignaient mon enfance s’étaient effondrées. Ne restait qu’une terrasse où mangeait une famille. Je ne vivais pas dans un vaste domaine aux greniers magiques, j’étais une enfant de classe bourgeoise dans une périphérie rurale d’un vieux pays industriel. « C’est normal », avait dit ma mère. J’étais une enfant normale dans une école normale, j’avais des notes normales que je ramenais à des parents normaux qui signaient normalement mon carnet normal (…) Quelques années plus tard, mon père tomba malade et mourut. Le tabac. La fatigue. C’est normal. »

Quand le Diable sortit de la salle de bain, de Sophie Divry
  Éditions Notabilia, 2015
ISBN 978-2-88250-384-8
310 p., 18€