Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Ça raconte Sarah, de Pauline Delabroy-Allard

Delabroy-Allard - Ca raconte SarahÇa raconte une femme, jeune, mère célibataire d’une petite fille. Professeur. Vivotant une relation avec un homme gentil, mais…
Ça raconte une rencontre. Un réveillon de jour de l’an sans intérêt, les invités compassés, l’ennui discret et cette horrible obligation de « faire la fête » parce qu’une année se termine et qu’une autre commence.
Ça raconte rien – puis Sarah. La tornade Sarah, la dévastation Sarah, l’irrévérence Sarah.
Ça raconte le foudroiement, l’embrasement des sens, l’explosion des passions. Ça raconte l’amour, ça raconte faire l’amour, autrement – parce qu’on ne peut pas faire autrement. Ça raconte le plaisir, la jouissance, l’orgasme. Ça raconte les corps qui se tordent et exultent et recommencent à peine repus.

Ça raconte aussi la violence, l’impatience, l’intransigeance. Les abandons, les menaces, les retrouvailles. L’impossibilité de survivre à une telle débauche de passion, et l’impossibilité de faire autrement.

Ça raconte encore la mort, qui vient. Ça raconte la dérive, la dévastation, la folie de l’infini chagrin.

Ça raconte finalement la naissance d’une voix unique, d’un art singulier pour manipuler les mots, les bousculer, les pousser dans leurs retranchements, les envoyer valdinguer contre les murs du silence pour en extirper les sons de la vie.
Ça raconte Pauline Delabroy-Allard, trente ans et un énorme talent.
Ça raconte un premier roman qui fracasse la rentrée.

Ça raconte Sarah. Et c’est à ne pas manquer.

Ça raconte Sarah, de Pauline Delabroy-Allard
Éditions de Minuit, 2018
ISBN 9782707344755
192 p., 15€

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Une minute de silence, de Siegfried Lenz

Signé Bookfalo Kill

« Écoute, ce qu’il reste de nous
Immobile et debout
Une minute de silence… »

Je ne sais pas si vous connaissez cette chanson de Michel Berger, qu’il interpréta notamment avec Daniel Balavoine (avant de lui dédier en concert après la mort de ce dernier). Quoi qu’il en soit, outre le fait de partager le même titre, le roman de Siegfried Lenz et la chanson de Berger se font écho, dans leur manière délicate d’évoquer ce qu’on a irrémédiablement perdu, de jouer la carte du chagrin avec retenue. Et je n’ai pu m’empêcher de garder en tête la mélodie du musicien tandis que je parcourais celle de l’écrivain.

Ce court roman s’ouvre sur un grand rassemblement silencieux organisé dans un lycée d’une petite ville des bords de la Baltique, en mémoire de Stella Petersen, professeur d’anglais récemment morte en mer. Dans l’assemblée, plus affecté sans doute que tous les autres élèves, Christian rassemble ses propres souvenirs de Stella, qui fut son premier grand amour. Une passion vécue en secret, au mépris des conventions sociales, et qui marquera durablement l’existence du jeune homme…

L’argument est simple, la construction et l’élaboration du roman beaucoup moins, même si cette architecture savante reste invisible, invitant le lecteur à une déambulation sobre dans les sentiments et la mémoire de Christian, jeune homme affligé de ce romantisme naïf qui fait le charme des jeunes garçons sensibles. Face à lui, jouant d’un pas de deux plus complexe, Stella incarne l’objet du désir, belle, mystérieuse, insaisissable, à la fois adulte et enfant grandie trop vite.

Une minute de silence fait partie de ces brefs textes dont il est difficile de parler, tant ils rayonnent d’évidence et semblent se suffire à eux-mêmes. A quoi bon gloser, quand il n’y a qu’à se laisser porter par les subtiles évocations de Siegfried Lenz, convoquant en douceur le mouvement, la couleur et le parfum de la mer, le vol des oiseaux dans le ciel, les silhouettes des hommes sur le port, l’emportement passionné d’un jeune homme et le sourire énigmatique d’une femme ?
De cette histoire d’amour durable qui finit tragiquement, le romancier allemand tire la substance essentielle d’émotions qui parlent à tous ceux qui ont aimé et perdu l’amour. Lumière et tristesse, tout ensemble tressées, comme inséparables.

« Ce qu’il reste, c’est tout
De ces deux cœurs immenses
Et de cet amour fou
Et fais quand tu y penses
En souvenir de nous
Une minute de silence »

Une minute de silence, de Siegfried Lenz
(Schweigeminute, traduit de l’allemand par Odile Demange)
Éditions Robert Laffont, coll. Pavillons Poche, 2016
Première édition : Robert Laffont, 2009
ISBN 978-2-221-19286-3
128 p., 7,50€


Rock War t.1, de Robert Muchamore

Signé Bookfalo Kill

À treize ans, Jay a un vrai don pour la musique : compositeur, parolier, guitariste, il rêve d’en faire son métier, de devenir une star. Pas facile quand on joue avec ses amis, qui n’ont pas forcément les mêmes ambitions, surtout son meilleur pote pour qui la batterie est plus un défouloir qu’un instrument rythmique…
Excellente élève, jeune fille discrète, Summer se préoccupe avant tout de l’état de santé vacillant de sa grand-mère, la seule à l’élever dans des conditions assez misérables – son père n’a jamais donné signe de vie et sa mère survit sûrement quelque part entre une cellule de prison et un squat de cocaïnomanes. Pourtant, sa voix exceptionnelle lui vaut d’être embarquée dans une drôle d’aventure avec trois filles rockeuses au tempérament de feu…
Quant à Dylan, s’il végète dans un pensionnat pour gosses de riches, il a de la musique plein la tête, mais ne veut pas perdre son temps dans des cours sans intérêt et l’orchestre d’amateurs balbutiants de son école. Brièvement contraint de s’engager dans l’équipe de rugby, il parvient à échapper à ce cauchemar et trouve par hasard un groupe prometteur parmi ses camarades…

Muchamore - Rock War t.1Rien à faire, Robert Muchamore est doué. Doué pour camper des personnages d’ados plus vrais que nature, aussi bien dans leurs comportements, souvent ambivalents (jalousie, colère, folie hormonale – mais aussi amitié, générosité, enthousiasme plein d’innocence), que dans leur langage, pas forcément toujours très châtié… Doué aussi pour bâtir des intrigues efficaces et mener son récit à un rythme implacable, à base de chapitres courts et de points de vue alternés, passant de l’un de ses héros à un autre sans que jamais l’on se perde entre leurs différentes histoires.

Le romancier anglais a largement fait ses preuves dans le genre polar/espionnage avec CHERUB (qui s’achèvera l’année prochaine sur le tome 17 !) et sa dérivée Henderson’s Boys, deux séries au long cours qui ont emballé nombre de jeunes lecteurs. Le voici qui se risque à récidiver dans le domaine de la musique, confrontant ses héros autant à des épreuves de vie (les parents, les amis, les ennemis) qu’à des concerts tremplins où il faut faire ses preuves en dix minutes, tandis qu’une émission de téléréalité musicale nommée « Rock War », dévoilée à la fin de ce tome 1, devrait les entraîner vers leurs rêves de gloire…
En appliquant les mêmes recettes, Muchamore ne prend pas de risque mais réussit tout aussi bien. Le suspense est au rendez-vous, les personnages sont attachants, on a envie de savoir lequel s’en sortira, qui parviendra à ses fins, qui apprendra le plus de ses erreurs… Bref, on attend la suite avec impatience !

Rock War t.1, de Robert Muchamore
(Rock War, traduit de l’anglais par Antoine Pinchot)
Éditions Casterman, 2016
ISBN 978-2-203-09001-9
345 p., 16,90€


A première vue : la rentrée P.O.L. 2015

L’année dernière, les éditions P.O.L. avaient « écrasé » médiatiquement la rentrée avec Emmanuel Carrère et son Royaume. Le programme 2015 n’a évidemment rien d’aussi imposant, mais propose néanmoins une diversité comme cette maison singulière sait en offrir, entre des romans « abordables » et d’autres plus élaborés.

Dorsan - Le Présent infini s'arrêteMALADIES DE SACHS : Le Présent infini s’arrête, de Mary Dorsan
Un premier roman choc, autant par son volume (720 pages) que par son sujet, largement autobiographique : comme Mary Dorsan, la narratrice est infirmière dans un appartement thérapeutique rattaché à un hôpital psychiatrique, spécialiste de l’accueil d’adolescents atteints de pathologies du lien. En une succession de chapitres courts, réalistes, parfois crus, la romancière donne à voir le quotidien de cet établissement atypique et cherche à nous rendre accessibles ces jeunes gens qui sont tout sauf fous.

Fargues - Au pays du p'titZEMMOURLAND : Au pays du p’tit, de Nicolas Fargues
Enseignant la sociologie à l’université, le héros de ce roman vient de publier un essai violemment anti-français. Le succès du livre lui vaut d’être invité à l’étranger, ce qui lui permet de profiter éhontément de ses deux passions : les voyages et les femmes, qu’il collectionne en prédateur… Un beau portrait de salopard en perspective.

Azoulai - Titus n'aimait pas Bérénice (pt)RETROUVER SON RACINE : Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai
De nos jours, une jeune femme bouleversée par un chagrin d’amour se penche sur Bérénice, la pièce de Racine, et sur la vie de son auteur, pour tenter de comprendre comment ce dernier a pu aussi bien décrire la passion amoureuse. Une transposition contemporaine doublée d’une mise en abyme de l’histoire de Titus et Bérénice.

Charles - Comme UlysseA FAIT UN LONG VOYAGE : Comme Ulysse, de Lise Charles
Enfant, Rebecca a servi de modèle à Norman Rockwell. Devenue adulte, elle épouse John Milton, un autre peintre qui rencontre un certain succès, et avec qui elle a deux enfants. Un jour, John décide d’embaucher Lou, une jeune Française, à la fois comme fille au pair et comme modèle. Mais qui est vraiment Lou ? Deuxième roman de cette jeune auteure (28 ans).


Jolene, de Shaïne Cassim

Signé Bookfalo Kill

A dix-sept ans, Aurélien n’aime finalement que la musique – et pas n’importe quelle musique : le blues, le rock, la musique des racines, celle qui vous fouille aux tripes à coups de guitare électrique, de voix rocailleuse et d’harmonica. Pourtant, beau jeune homme du genre ténébreux, il n’a aucun mal à faire tourner la tête des filles. Mais lorsqu’elles tombent, elles prennent en même temps leur ticket pour le chagrin d’amour ; car lui, amoureux, il ne sait pas l’être. Il n’a jamais su. La faute à ses parents peut-être, incapables de s’aimer comme il faut, entre son père qui passe son temps à partir avec une autre puis à revenir, et sa mère qui laisse faire…
Puis débarque Jolene (prononcer « Djoline », elle est américaine.) L’amour, le vrai, l’énorme, aussi étrange et imprévisible qu’un concert de Bob Dylan. Le bonheur? Probablement. Sauf que le malheur n’est jamais très loin, prêt à prendre n’importe quelle forme pour tout détruire.

Shaïne Cassim a déjà écrit plusieurs romans, mais je la découvre avec Jolene, le dernier paru. Je reviendrai à ses autres œuvres, sans aucun doute. Quel choc ! Voilà un roman pour les ados – les grands – écrit à la fois à leur hauteur et pour les élever. Un roman coup de poing, humain, de chair et de sang, qui parle d’amour sans niaiserie. Qui illustre à quel point l’amour est le sentiment le plus immense que l’on puisse éprouver, si violent qu’il nous laisse sans défense, dépouillé, en panique – et en même temps prêt à tout, ouvert à tout.

Si ce n’était que cela, Jolene serait déjà un superbe roman. Mais si l’amour est là, sous toutes ses formes (pour un fils, pour un petit frère, pour sa mère, pour un grand-père), Shaïne Cassim ne câline pas pour autant ses lecteurs. Fleurs bleues, foutez le camp, voici venir la faux… Son roman est rude, plein de révélations et de surprises, dont de très mauvaises. Impossible d’en dire plus, mais ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut rester insensible à la puissance de la romancière, à la hardiesse de son histoire, à la profondeur qu’elle extirpe de ses personnages. On rit et on pleure, bouleversé à parts égales.

Totalement investie dans son récit, Cassim écrit comme on joue le blues ou le rock, avec passion, entre espoir et désespoir, entre chagrin et lumière. A coups de phrases tranchantes et passionnées. Son style pur et précis fait vibrer les sentiments comme les basses des enceintes. On sort de son livre comme on sort d’une salle de concert, ivre et k.o. debout.

Jolene est une merveille déchirante. Une rareté dans sa catégorie. A recommander à tous, à partir de 14 ans – et sans limite d’âge.

Jolene, de Shaïne Cassim
  Éditions École des Loisirs, collection Médium, 2012
ISBN 978-2-211-20873-4
180 p., 10,20€