Articles tagués “voyage

Par les routes

bannièreprudhomme


Sacha, un écrivain, décide de quitter Paris pour s’installer dans une petite ville du sud-est de la France, afin d’y retrouver le calme qui lui manquait de plus en plus dans la capitale pour travailler en paix. Ses bonnes intentions sont très vite battues en brèche : dans ce coin paisible de France, il a la surprise de retrouver un vieil ami de jeunesse, perdu de vue depuis longtemps. Un éloignement volontaire, car l’amitié de l’autostoppeur était aussi singulière que pesante.
L’autostoppeur ? Ainsi le désigne-t-il, car cet ami étrange avait alors une manie : celle de prendre la route, du jour au lendemain, et de voyager à l’instinct vers une destination hasardeuse en ne faisant que de l’autostop. Aujourd’hui, Sacha le retrouve en couple, père de famille, calme et rangé. En apparence du moins. Car il pratique toujours son art singulier de l’autostop. Et l’arrivée de Sacha semble le pousser à repartir, plus que jamais, laissant son ami prendre soin de Marie, sa compagne, et de son fils Agustín…


opale56620 06Certes, le voyage n’est pas le sujet principal de Par les routes, en dépit de son titre. Hormis à la fin, jamais on ne quitte cette petite ville du sud où Sylvain Prudhomme a installé son narrateur et son intrigue.
Mais cette idée d’autostoppeur compulsif est une merveille, qui autorise le romancier à des escapades par correspondance (dans tous les sens du terme, car l’autostoppeur aime envoyer des cartes depuis les coins où il échoue) souvent poétiques, parfois amusantes, quand le voyageur instinctif s’amuse à collecter les noms de villes et villages originaux, significatifs ou cocasses.

On devrait détester ce personnage en apparence égoïste, capable de délaisser une compagne et un fils attachants pour ces épopées routières sans signification flagrante. On pourrait lui en vouloir, ou en être jaloux. Mais la finesse du romancier nous l’interdit, qui nous laisse nous emparer du mystère pour mieux aimer ses personnages, s’interroger avec eux, et sonder leurs failles et leurs passions, leurs doutes et leurs espoirs.

pèrefilsPar les routes aurait pu être un pensum nombriliste, creux et sans âme. C’est au contraire un livre sensible, étonnamment lumineux, en tout cas optimiste ; résolument ouvert sur le monde, sur les autres, sur la nature et ses paysages qui jamais ne se ressemblent. C’est une déclaration d’amour aux gens, à l’humain, à l’aventure ou à son dédain. C’est un roman vibrant de belles choses, sur l’amour, la relation père-fils, l’amitié, la quête de soi, tout ce qui fait l’essentiel de ce que nous sommes.

De prime abord, le style de Sylvain Prudhomme semble pourtant pratiquer une forme de neutralité bienveillante où la langue ne prend pas vraiment parti. Les dialogues ne sont pas mis en valeur de manière usuelle (guillemets et/ou tirets), ils sont intégrés au récit et cherchent à restituer le caractère ordinaire de nos mots lorsque nous discutons.
Toujours se méfier de l’eau qui dort…
autoroutepanneauIl en résulte une forme fluide, comme en retrait, dont la fausse réserve va en réalité constituer une arme pour saisir au plus près la vérité des personnages. Leurs émotions, le cœur de leurs pensées, la valeur de leurs idées et la foi fragile en leurs idéaux. Le phrasé de Prudhomme crée un envoûtement discret, se fait caisse de résonance où vibre en écho l’éveil de nos propres sentiments, avec un mélange d’intime et de pudeur parfaitement dosé.

Très vite, je me suis surpris à marquer des pages, pour en retenir de nombreux passages d’une justesse rare à mes yeux. Cela faisait longtemps que je n’avais pas pratiqué cet exercice. Signe que Par les routes touche juste, souvent, sur des sujets très divers – notamment sur l’écriture, la force des mots et des signes, l’importance vitale de la langue dans la vie de nos esprits. Que le narrateur soit écrivain, et Marie traductrice, est évidemment tout sauf un hasard, et ouvre la porte à ces réflexions d’une pertinence rassurante.

Église_de_Camarade

Église du village de Camarade (Ariège) – Par Paternel 1 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=50186285

Paru en automne dernier, Par les routes fut à l’époque l’un des rares livres de la rentrée à m’intéresser, puis à m’enthousiasmer. Il a reçu le Prix Femina 2019. Une récompense méritée qui aura permis, sans doute, de faire découvrir Sylvain Prudhomme à davantage de lecteurs. En espérant que nombre d’entre eux auront autant adoré que moi partir avec lui par les routes.


Atlas des terres sauvages

bannièretocqueville


Avant d’aborder cet ouvrage en particulier, je voudrais profiter de l’occasion pour évoquer la collection dont il fait partie.
En 2010, les éditions Arthaud publient Atlas des îles abandonnées, de Judith Schalansky. Couverture cartonnée, édition reliée, pages colorées, format idéal pour un beau livre, textes inspirés et assortis de cartes graphiques du plus bel effet : triomphe aussi inattendu que mérité en librairie. Tant et si bien que la maison d’édition décide de récidiver trois ans plus tard, avec le tout aussi bluffant Atlas des lieux maudits, d’Olivier Le Carrer : même succès.

Depuis, Arthaud a largement décliné cette formidable idée d’atlas poétiques, dont vous pouvez retrouver l’intégralité des titres parus sur cette page dédiée de leur site Internet.
Certains titres sont plus réussis que d’autres – cela dépend sûrement des sujets, et de l’intérêt que l’on y prend. Mais la collection, dans sa globalité, est une invitation au voyage aussi excitante qu’originale.

Paru en 2019, le dernier-né s’intitule donc Atlas des terres sauvages. Aude de Tocqueville, déjà auteure de L’Atlas des cités perdues (2014), nous convie à l’exploration de territoires inaccessibles, oubliés, ou carrément hostiles, dont les noms même, souvent, ouvrent déjà les portes de la rêverie : la Tampoketsa d’Ankazobe, les îles Bonvouloir, les Tepuis de Jaua-Sarisarinama, le corridor du Wakhan…
auyantepuyMais on part aussi à la découverte de lieux aux noms plus familiers, dont Aude de Tocqueville raconte l’histoire, les spécificités, et quelques anecdotes frappantes. Bienvenue, donc, aux îles Lofoten, sur la Lune, au Point Nemo, à Tchernobyl… ou dans les souterrains de New York – pour ne citer que quelques destinations parmi les trente-six proposées dans le livre.

wakhan2Comme dans tous les livres de la collection, les textes sont brefs, deux ou trois pages maximum. Ils ne visent pas à l’exhaustivité, mais provoquent la curiosité, et donnent envie d’aller plus loin – notamment sur Internet pour découvrir des images des lieux abordés.
Les cartes (signées Karin Doering-Froger) qui les accompagnent, de la même manière, n’ont pas vocation à être réalistes. Rehaussées de couleurs vives, elles donnent au livre son identité graphique, tout en fixant l’endroit décrit sur un petit bout de monde que l’on s’amusera volontiers à resituer sur une mappemonde classique.

Atlas des terres sauvages percute joliment notre imaginaire, et prouve qu’il y a encore, sur notre bonne vieille Terre saturée d’informations, une possibilité d’explorer l’inexplorable et d’échapper à l’emprise de la globalisation. Un passeport vers l’évasion à utiliser sans restriction, en se laissant dériver dans ses pages au fil de ses envies ou de ses curiosités.


Le Phare, voyage immobile

bannièrerumiz


Traduit de l’italien par Béatrice Vierne


On peut formidablement voyager même en étant coincé sur un minuscule bout de territoire. C’est sans doute la leçon, bizarrement d’actualité, que l’on peut tirer de ce livre atypique.

paolorumizPaolo Rumiz est l’un des grands écrivains voyageurs contemporains. Journaliste italien, il a d’abord parcouru l’Europe en long et en large, couvrant notamment les conflits en Europe centrale dans les années 80 et 90, mais aussi l’attaque de l’Afghanistan par les États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001.
Au service du journal La Reppublica, il a aussi suivi les traces d’Hannibal (L’Ombre d’Hannibal, Folio 2013), ou celles de Garibaldi (non traduit). Marché sur la légendaire Via Appia (Appia, Arthaud 2019), navigué au fil de l’eau d’un des fleuves les plus célèbres d’Italie (Pô, le roman d’un fleuve, Hoëbeke 2014) ou chevauché les Alpes et les Apennins à la recherche de territoires oubliés et pourtant toujours vivants (La Légende des montagnes qui naviguent, Arthaud 2017).

Il faut croire que, parfois, les grands voyageurs ont la tentation irrépressible de s’immobiliser. Sylvain Tesson l’a fait Dans les forêts de Sibérie. Paolo Rumiz, lui, a choisi une destination beaucoup plus confinée, assez fantasmatique, et totalement liée à l’idée de voyage : un phare.

phare03

En s’installant durant trois semaines dans ce monument maritime perdu en plein cœur de la Méditerranée, avec pour seuls compagnons les deux gardiens qui y vivent encore, Rumiz recherche tout sauf l’enfermement. Le récit qu’il élabore est une véritable ouverture, à lui-même bien sûr, mais aussi à l’environnement (il n’oublie pas les dangers que la surexploitation humaine fait courir à la mer), aux infinies variations du vent qu’il traque et fait chanter avec l’inspiration d’un poète, aux oiseaux comme aux rares animaux peuplant la poussière de terre qu’il arpente avec passion, et une acuité multipliée.

On pourrait craindre de trouver le temps long à la lecture d’une relation aussi statique. C’est bien sûr tout le contraire. Contraint par les limites de l’espace, le voyage devient total, il s’incarne en chaque bout de roche, chaque sifflement du vent, chaque instant partagé ou solitaire.

« On m’a dit :  » Tu vas t’ennuyer. » Et voilà que je me retrouve sans un seul moment de calme. J’avais peur de ne pas savoir quoi écrire, et à présent je découvre que je n’ai pas assez de cahiers. »

C’est l’écriture de Paolo Rumiz, bien sûr, qui fait la différence. Sa langue est superbe, acharnée à saisir chaque pulsation du vivant ou se laissant dériver au fil de songes, pensées, révélations et autres références d’un homme en quête de sagesse.
Elle fait de ce voyage immobile une épopée fantastique, qui projette notre imaginaire vers tous les horizons possibles.


A première vue : la rentrée Minuit 2017

Un deuxième roman tardif, un troisième très attendu, et deux auteurs chevronnés : à première vue, la rentrée des éditions de Minuit joue la diversité et la confiance cette année – là où, l’année dernière, elle ne s’était appuyée que sur le seul Laurent Mauvignier pour briller dans la cour de récré.

Deck - SigmaBARBOUILLIS : Sigma, de Julia Deck (lu)
Son premier roman, Viviane Elisabeth Fauville, avait bluffé par sa construction élaborée ; le second, Le Triangle d’hiver, avait réjoui par son ton délicieusement ironique et, là encore, un art remarquable de la narration. Julia Deck s’essaie cette fois à un faux roman d’espionnage où une organisation secrète s’acharne à neutraliser ou à faire disparaître des œuvres d’art réputées pour leur mauvaise influence… Plaisant à lire, de temps en temps amusant, mais c’est à peu près tout. Au final, le livre paraît bien long pour le peu qu’il a à raconter. Dommage, car l’idée de départ avait du potentiel.

Ravey - Trois jours chez ma tantePOINTILLISME : Trois jours chez ma tante, d’Yves Ravey
Le plus chabrolien des romanciers français confronte cette fois un homme à sa tante qu’il n’a pas vue depuis vingt ans. Du fond de sa maison de retraite, la vieille dame annonce de but en blanc à son neveu qu’elle cesse de lui verser la rente mensuelle dont il bénéficiait depuis des années, et qu’elle songe par-dessus le marché à le déshériter. Débute alors un huis clos houleux…

Godard - Une chance folleCROÛTE(S) : Une chance folle, d’Anne Godard
Son premier roman, L’Inconsolable, remonte à 2006. Anne Godard revient avec l’histoire d’une fillette dont la vie est rythmée par des opérations, des soins innombrables et des cures thermales, pour l’aider à se remettre de graves brûlures survenues dans les premiers mois de sa vie. Des libraires primo-lecteurs en disent beaucoup de bien, en dépit du caractère pas forcément engageant de ce pitch.

Toussaint - Made in ChinaCONTREFAÇON : Made in China, de Jean-Philippe Toussaint
L’auteur relate ses nombreux voyages en Chine dans le début des années 2000, son amitié avec l’éditeur Chen Tong ainsi que le tournage de son film The honey dress. Là non plus, pas le résumé le plus excitant de la rentrée, même si c’est Jean-Philippe Toussaint qui est aux manettes de ce récit.


A première vue : la rentrée P.O.L. 2017

A première vue, la rentrée des éditions P.O.L. est dans la lignée des bonnes habitudes de cette maison, mélange d’exigence, de qualité littéraire, d’originalité, le tout rehaussé à l’occasion d’une pincée de fantaisie. Deux grands noms de la maison mènent la danse cette année, auxquels s’ajoutent des auteurs moins médiatiques mais tout aussi fidèles du catalogue, pour une présentation de cinq titres solides et sérieux. Bref, si toutes les maisons d’édition pouvaient en faire autant…

Darrieussecq - Notre vie dans les forêtsLA GUERRE DES CLONES : Notre vie dans les forêts, de Marie Darrieussecq (lu)
Décidément, planter le genre du roman d’anticipation en pleine forêt semble à la mode. Après le très beau Dans la forêt de Jean Hegland, paru en début d’année chez Gallmeister, voici une autre histoire d’inspiration proche signée Marie Darrieussecq, qui surprend en prenant un chemin de traverse qu’elle n’avait d’ailleurs pas prévu d’arpenter. On y suit une ancienne psychothérapeute, réfugiée donc dans une forêt avec d’autres personnes, fuyant un monde qui les menace. En leur compagnie, des êtres qui leur ressemblent fortement – et pour cause, ce sont des clones… Une curiosité qui m’a laissé un peu perplexe, mais dont on devrait parler.

Wolkenstein - Les vacancesBONS PETITS DIABLES : Les vacances, de Julie Wolkenstein
Parmi les premiers films d’Eric Rohmer figure une adaptation des Petites filles modèles de la Comtesse de Ségur, long métrage tourné en 1952, hélas inachevé et disparu. En 2016, une professeur d’université à la retraite, spécialiste de la Comtesse, et un étudiant dont la thèse porte sur les films introuvables, partent ensemble en Normandie sur les traces du tournage… En dépit de mon manque total d’intérêt pour l’œuvre de Rohmer et de mon aversion pour celle de la Comtesse de Ségur, je reconnais que nous avons là une proposition romanesque pleine de curiosité et de piquant, qui s’annonce plutôt amusante par-dessus le marché.

Baqué - La Fonte des glacesLA MARCHE DE L’EMPEREUR : La Fonte des glaces, de Joël Baqué
Un charcutier à la retraite trouve un manchot empereur dans une brocante. Il ne lui en faut pas plus pour s’embarquer dans un long périple, de l’Antarctique au grand Nord pour finir à Toulon, voyage initiatique durant lequel il se découvre autant qu’il devient l’incarnation de la lutte contre le réchauffement climatique. Là aussi, voilà un point de départ peu banal, qui pourrait valoir le coup d’œil !

Winckler - Les histoires de FranzABRAHAM ET FILS 2 : Les histoires de Franz, de Martin Winckler
Le chapeau introductif ci-dessus n’est pour une fois pas une boutade, puisque ce nouveau roman est bel et bien la suite d’Abraham et fils, la précédente fiction de Martin Winckler, auteur des sublimes La Maladie de Sachs ou Le Choeur des femmes. Une entreprise romanesque d’inspiration autobiographique dans laquelle, après avoir raconté l’arrivée en France d’un père médecin et de son jeune fils ayant fui l’Algérie au début des années 60, Winckler raconte les nouvelles aventures de son attachante famille, cette fois dans les années 1965-1970. Abraham et fils était un roman doux, tendre, chaleureux ; on en espère évidemment autant de celui-ci.

Houdart - Tout un monde lointainCITÉ RADIEUSE : Tout un monde lointain, de Célia Houdart
Deux jeunes gens pénètrent clandestinement dans la villa E-1027, conçue par l’architecte américaine Eileen Gray à Roquebrune-Cap-Martin. Ils y rencontrent Gréco, une vieille femme, ancienne décoratrice, qui veille jalousement sur ces lieux si spéciaux. Là, tous trois s’affrontent, se découvrent, tentent de s’apprivoiser, tandis qu’en remontant le cours des vies, on découvre l’histoire d’une communauté artistique, Monte Verità, où évoluèrent Isadora Duncan, Herman Hesse, Kandinsky ou Jung…


À première vue : la rentrée Zulma 2017

Ah, les éditions Zulma ! C’est toujours un plaisir d’aborder leurs publications audacieuses, contrastées, différentes, annoncées par leurs couvertures colorées si reconnaissables. Et c’est d’autant plus une joie lorsque Laure Leroy et son équipe lancent dans une rentrée un nouveau livre de Jean-Marie Blas de Roblès, auteur de l’inoubliable Île du Point Némo dont l’inventivité folle offrit une lecture puissamment jubilatoire, il y a trois ans. Il se présente cette année en compagnie d’un primo-romancier haïtien et d’un auteur jamaïcain dont le titre va immanquablement vous coller une chanson dans la tête.

LaSolutionEsquimauAWROBINSON DANS L’EAU : Dans l’épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès (lu)
« Toi, tu n’es pas un vrai pied-noir. » En balançant cette phrase à l’occasion d’un coup de colère, Manuel Cortès ne mesure pas le choc qu’il procure à son fils. Quelques jours plus tard, lors d’une partie de pêche solitaire, ce dernier tombe à l’eau. Accroché à son bateau sans moyen de remonter à bord, attendant une aide hypothétique (nous sommes le 25 décembre), le naufragé remonte alors le fil de l’histoire de son père, de l’arrivée de ses propres parents espagnols en Algérie au diplôme de chirurgien de Manuel et à son engagement dans l’armée durant la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à la guerre d’indépendance et la fuite de la famille vers la France…
Le ton, le propos, le réalisme, l’épaisseur, tout diffère de l’Île du Point Némo dans ce nouveau livre. Mais la maestria de raconteur d’histoire de Blas de Roblès est intacte, et ce récit où l’humour côtoie l’horreur progresse vers une apogée d’émotion qui laisse une marque forte chez le lecteur. Une magnifique déclaration d’amour d’un fils pour son père, et un livre bouleversant, coup de cœur Cannibale de la rentrée.

Noël - Belle merveilleTOUT BOUGE AUTOUR DE MOI : Belle merveille, de James Noël
Après le terrible tremblement de terre de janvier 2010 qui ravage Haïti, Bernard, survivant hébété parmi tant d’autres, tombe fou amoureux de la bien nommée Amore, bénévole dans une ONG. Pour l’aider à se reconstruire et échapper au désastre, elle lui propose un voyage à Rome… Les auteurs haïtiens continuent à panser les blessures de leur île grâce à la littérature, rien de plus naturel donc que de voir le poète James Noël affronter les souvenirs du séisme dans son premier roman, où le fourmillement unique de la langue insulaire sublime le tragique.

LaSolutionEsquimauAWTHE HARDER THEY COME : By the rivers of Babylon, de Kei Miller
(traduit de l’anglais (Jamaïque) par Nathalie Carré)
Augustown, 1982. Kaia rentre de l’école sans ses dreadlocks, coupés par son instituteur. Un crime terrible qui, pour Ma Taffy, la grand-mère de Kaia, est un signe parmi d’autres qu’une grande catastrophe est sur le point d’advenir. Elle se met alors à raconter à l’enfant l’avènement d’Alexander Bedward, le Prêcheur Volant…


Continuer, de Laurent Mauvignier

Signé Bookfalo Kill

Une mère et son fils chevauchent à travers les plaines et les montagnes du Kirghizistan. S’ils en sont là, à braver les voleurs de chevaux, à dormir sous la tente ou chez l’habitant, à découvrir les paysages hallucinants d’un pays sauvage et méconnu, c’est parce que Sybille a décidé de sauver son enfant. A dix-sept ans, Samuel est sur la mauvaise pente, dépassant allègrement les limites connues de la rébellion adolescente. Il fallait réagir, et comme Sybille ne comptait pas sur Benoît, son ex-mari dont le seul principe éducatif consiste à cultiver une complicité virile assez lourdingue avec son fils, elle a décidé de contraindre Samuel à un voyage aussi rude qu’inattendu.
Un parcours initiatique, à deux, qui pourrait également constituer une opération de sauvetage pour Sybille, elle à qui tout souriait dans sa jeunesse et pour qui tout s’est écroulé du jour au lendemain…

Mauvignier - ContinuerLaurent Mauvignier a pour principe de n’être jamais là où on pourrait l’attendre. D’où cette histoire de périple à cheval, tête-à-tête houleux entre une mère blessée et son adolescent écorché vif, qui joue la carte du dépouillement pour mieux tenter de toucher à l’os des sentiments et de la vérité des personnages.
Articulé en trois parties – « Décider », « Peindre un cheval mort » et « Continuer » -, Continuer est marqué par une montée en puissance assez spectaculaire. Au début, je l’avoue, une fois intégré le dépaysement offert par les paysages et les habitants du Kirghizistan, j’ai craint de trouver anodines les aventures assez peu épiques de Sybille et Samuel, la mise en place des personnages flirtant avec des clichés bon marché, peu dignes de la réputation du romancier.
Et puis, petit à petit, la sensibilité fait son nid – sans sensiblerie. Le style de Mauvignier, si l’on retrouve son art des phrases longues et rythmées par de nombreuses virgules, s’affine et s’épure néanmoins, traquant l’essentiel au détour de réflexions tortueuses qui épousent le cours troublé des pensées des protagonistes. Ceux-ci, plutôt antipathiques (tristement humains ?) au départ, révèlent alors peu à peu leur complexité, les motifs de leurs errances, alors même que les circonstances de plus en plus épiques de leur voyage les forcent à évoluer.

À vrai dire, j’ai eu le sentiment que le roman basculait à mi-parcours (il faut donc être un peu patient), lors d’une scène spectaculaire d’embourbement des chevaux – moment de bravoure littéraire absolument admirable. Obligés de recourir à toutes leurs ressources pour se sortir de ce piège, Sybille et Samuel semblent accomplir avec une violence vitale le premier geste qui leur permettra à terme de s’extirper de leurs vies en plein ratage. Comme une renaissance, arrachée symboliquement de la boue et des souffrances les plus extrêmes, qui projette le livre vers l’avant avec une énergie neuve et belle.
Cette avancée doit beaucoup au merveilleux personnage de Sybille, si désolante au début, si peu armée pour un tel combat, mais qui s’échine à poursuivre sa quête de rédemption familiale avec un entêtement maladroit forçant le respect. Un superbe personnage féminin à qui son auteur masculin ne fait pas de cadeaux, sans doute parce qu’il la comprend mieux que personne.

Dépaysant, taillé dans une matière littéraire brute, Continuer caresse au plus près les mystères d’une nature sauvage et de caractères qui ne le sont pas moins, pour en retirer la vérité la plus pure. Fort et exigeant, c’est l’un des beaux romans de cette rentrée.

Continuer, de Laurent Mauvignier
Éditions de Minuit, 2016
ISBN 978-2-0732-983-7
240 p., 17€


A première vue : la rentrée Actes Sud 2016

Allez, comme les précédents étés, c’est reparti pour la rubrique À première vue, dans laquelle nous vous présentons rapidement une partie de la rentrée littéraire qui atterrira sur les tables des libraires à partir de la mi-août. 560 romans au programme cette année, soit un peu moins que l’année dernière – mais encore trop, surtout que ce cru 2016 ne part pas forcément gagnant. Il y aura quelques grands rendez-vous, mais d’après le premier panoramique que nous avons pu faire, ils seront rares, égarés au milieu de nombreux titres carrément dispensables…

2015 a été l’année Actes Sud, avec notamment la sortie événement du quatrième tome de Millenium, le triomphe extraordinaire du Charme discret de l’intestin de Giulia Enders, et la consécration de Mathias Enard, couronné du prix Goncourt pour Boussole. Cette année, les éditions arlésiennes présentent une rentrée solide, qui comptent des valeurs sûres aussi bien en littérature française (Gaudé, Vuillard, Goby) qu’étrangère (Salman Rushdie). Pas de folie des grandeurs donc (ouf !), et quelques jolies promesses.

Vuillard - 14 juilletA LA LANTERNE : 14 juillet, d’Eric Vuillard (lu)
Encore trop méconnu du grand public, Eric Vuillard est pourtant l’un des auteurs français les plus intéressants et talentueux de ces dernières années, dont la spécialité est de mettre en scène des pages d’Histoire dans des récits littéraires de haute volée – nous avions adoré il y a deux ans Tristesse de la terre, récit incroyable autour de Buffalo Bill. Espérons que son nouveau livre lui gagnera les faveurs d’innombrables lecteurs, car il le mérite largement : 14 juillet, comme son titre l’indique, nous fait revivre la prise de la Bastille – mais comme on l’a rarement lu, à hauteur d’homme, parmi les innombrables anonymes qui ont fait de cette journée l’un des plus moments les plus déterminants de l’Histoire de France, au coeur du peuple et non pas du point de vue des notables. Puissant, littérairement virtuose, ce petit livre offre de plus une résonance troublante avec notre époque. L’un des indispensables de la rentrée.

Gaudé - Ecoutez nos défaitesMOURIR POUR SES IDÉES : Écoutez nos défaites, de Laurent Gaudé
Prix Goncourt en 2004 pour Le Soleil des Scorta, Laurent Gaudé donne l’impression de faire partie du décor littéraire français depuis très longtemps. Il n’aura pourtant que 44 ans lorsqu’il présentera fin août son nouveau roman, réflexion sur l’absurdité des conquêtes et la nécessité sans cesse renouvelée de se battre pour l’humanité ou la beauté. Écoutez nos défaites met en scène un agent des renseignements français chargé de traquer un membre des commandos d’élite américains soupçonné de trafics divers, et qui rencontre une archéologue irakienne tentant de préserver les œuvres d’art des villes bombardées. Un livre qui paraît aussi ancré dans le réel que l’était Eldorado au milieu des années 2000 sur le drame des migrants.

Goby - Un paquebot dans les arbresTOUSS TOUSS : Un paquebot dans les arbres, de Valentine Goby
Très remarquée pour l’ambitieux et poignant Kinderzimmer il y a trois ans, Valentine Goby change de décor pour nous emmener à la fin des années 50, dans un sanatorium où sont envoyés tour à tour les parents de Mathilde. Livrée à elle-même, sans aucune ressource, la courageuse adolescente entreprend alors tout ce qui est possible pour faire sortir son père et sa mère du « grand paquebot dans les arbres »…

Cherfi - Ma part de GauloisMOTIVÉ : Ma part de Gaulois, de Magyd Cherfi
Le chanteur du groupe Zebda évoque son adolescence au début des années 80, à Toulouse, alors qu’il se fait remarquer simplement parce que lui, petit rebeu de quartier défavorisé, ambitionne de passer et de réussir son bac… Un texte autobiographique qui ne devrait pas manquer de mordant et de poésie, connaissant le bonhomme.

Froger - Sauve qui peut (la révolution)LE CINÉMA, C’EST… : Sauve qui peut (la révolution), de Thierry Froger
Et si Godard avait voulu réaliser un film sur la Révolution française intitulé Quatre-vingt-treize et demi ? C’est le postulat de départ du premier roman de Thierry Froger, pavé de 450 pages qui sera soit étourdissant, soit royalement pompeux – c’est-à-dire, soit révolutionnaire soit godardien. Un gros point d’interrogation sur ce livre.

Py - Les Parisiens(PAS) CAPITALE : Les Parisiens, d’Olivier Py
Une plongée dans la nuit parisienne, dans le sillage d’un jeune provincial, Rastignac des temps modernes, qui rêve de théâtre et de mettre la capitale à ses pieds… Olivier Py devrait encore agacer avec ce nouveau livre au parfum bobo en diable, qui nous laisse penser qu’il devrait se consacrer pleinement au festival d’Avignon et au théâtre plutôt que d’encombrer les tables des libraires avec ses élucubrations littéraires.

*****

Rushdie - Deux ansUNE BONNE PAIRE DE DJINNS : Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, de Salman Rushdie
Le plus barbu des vieux sages romanciers propose cette fois un conte philosophique, dans lequel des djinns, créatures mythiques et immortelles, décident de se mêler aux humains pour partager leurs vies pleines de folie et de déraison. L’occasion, par le filtre de la fiction fantastique, d’une vaste réflexion sur l’histoire humaine.

SAGA SUÉDÉE : Fermer les yeux (Le Siècle des grandes aventures t.4) – titre incertain
Le romancier suédois poursuit sa vaste geste contemporaine qui explore les bouleversements du XXème siècle, en confrontant Lauritz, l’aîné des frères Lauritzen héros de la saga, au drame de la Seconde Guerre mondiale.

WHEN YOU BELIEVE : Le Roman égyptien, d’Orly Castel-Bloom
A travers les époques et les pays, entre l’Égypte biblique, l’Espagne de l’Inquisition et les kibboutz israéliens, l’errance des Castil, une famille juive. Ce roman a reçu l’équivalent du prix Goncourt égyptien.

Lustiger - Les insatiablesFRANCE-ALLEMAGNE, LE RETOUR : Les Insatiables, de Gila Lustiger
Gila Lustiger est allemande mais vit en France. Son nouveau roman, qui suit l’enquête opiniâtre d’un journaliste sur un meurtre vieux de 27 ans qui vient d’être résolu grâce à l’ADN, dresse un tableau sans concession de la France contemporaine. Grosse Bertha : 1 / Ligne Maginot : 0.

DEUXIÈME ÉTOILE A DROITE ET TOUT DROIT JUSQU’AU MATIN : Phare 23, de Hugh Howey
L’auteur de la trilogie à succès Silo revient avec un nouveau roman de S.F., publié dans la collection Exofictions. Nous sommes au XXIIIème siècle et les phares se trouvent désormais dans l’espace, où ils guident des vaisseaux voyageant à plusieurs fois la vitesse de la lumière. Construits pour être robustes, à toute épreuve, ces phares sont les garants de l’espace stellaire. Mais que se passerait-il en cas de dysfonctionnement ?…


Le goût du large de Nicolas Delesalle

Delesalle - Le Goût du largeIl y a quelques années de cela, j’avais été émue aux larmes en lisant le premier opus de Nicolas Delesalle, Un parfum d’herbe coupée, où l’auteur racontait des anecdotes de son enfance.

Ici, pas question d’enfance mais de récits divers et variés des différents voyages de Nicolas Delesalle à travers le monde. Le temps d’un voyage en cargo, l’écrivain se remémore ses péripéties liées à son travail de grand reporter. On voyage de Tombouctou à la Russie, en passant par l’Afghanistan et les grottes de l’Aveyron. On tremble, on est ému, on retient notre respiration à ses côtés.

Un ouvrage sympathique, dépaysant, mais qui reste un poil en deçà de son précédent livre, qui me reste en tête comme un hymne parfait à l’enfance perdue.

Le goût du large de Nicolas Delesalle
Éditions Préludes, 2015
ISBN 9782253107767
316p., 14,20€

Un article de Clarice Darling.


Collector, d’Olivier Bonnard

Signé Bookfalo Kill

Si tu as quarante piges (un peu plus ou un peu moins, on n’est pas à une vache près) ; si les dieux de ton enfance s’appellent Goldorak, Albator, Capitaine Flam ou Matt Trakker (les vrais sauront) ; si tu as appris l’orthographe avec la Dictée Magique et connu tes premières expériences psychédéliques en sniffant de la colle Cléopâtre ; si tu chantes à tue-tête (faux) dès que tu entends les premières mesures de « L’Aziza » ou « Take on me »…
Alors, pose-toi là un moment, parce que le livre dont je veux te parler aujourd’hui pourrait bien te coller des petits frissons de bonheur nostalgique.

Bonnard - CollectorThomas Strang, le héros de Collector, est un gamin de cette génération qui a grandi dans les années 80, biberonné aux dessins animés propulsés dans les postes de télé par Dorothée et sa bande. Autant le dire tout de suite, Tom ne s’est pas remis de cette période à ses yeux bénie. Alors, pour garder vivace la flamme de son enfance, il collectionne. Des jouets et des figurines d’époque, qu’il négocie à des prix parfois affolants – de quoi effarer Pénélope, sa petite amie, qui trouve la manie de son copain de moins en moins attendrissante au fil du temps.
Un jour, il accompagne son meilleur ami Alex chez Roger, propriétaire d’un magasin de jouets aussi antique que lui, qui a décidé de fermer boutique et de se débarrasser de ses vieux stocks au plus offrant. Ses caves surpassent la caverne d’Ali Baba aux yeux des deux jeunes gens, qui font une razzia en bonne et due forme. Pourtant, en tombant sur un robot ArkAngel, tiré d’un obscur dessin animé ancêtre de Goldorak, Tom décide sur une impulsion de cacher sa découverte à Alex – pourtant pas le genre de gars, légèrement psychopathe sur les bords, à qui on fait des cachotteries – et de garder le jouet pour lui.
Et c’est le début des grosses emmerdes pour Tom, à tel point que la question se pose très vite : ArkAngel serait-il maudit ? En enquêtant, Tom découvre en effet qu’une sombre aura entoure ce jouet désormais rarissime, mais qu’une légende persistante affirme magique : en couplant les trois robots de la série, on pourrait retourner en enfance…

GoldorakEn règle générale, j’essaie d’éviter de mettre les gens ou les livres dans des cases trop définies. Mais pour Collector, rien à faire, c’est un roman purement générationnel, qui risque de ne pas parler à ceux qui n’ont pas grandi dans les années 80 – d’où l’introduction de cette chronique…
Le début du roman, notamment, nous plonge pleinement dans les vestiges de cette époque, en nous faisant découvrir le monde fascinant des collectionneurs de jouets. Olivier Bonnard sait très bien de quoi il parle, puisqu’il en est un lui-même, et on sent qu’il évoque cette passion avec une jubilation qui culmine dans des descriptions fournies des jouets et de leurs différents états, des réseaux par lesquels les dénicher, et des collectionneurs eux-mêmes. L’accumulation de ces détails pourrait rebuter toute personne n’ayant pas été marquée dans son enfance par cette décennie si particulière, qui nous laisse encore aujourd’hui (oui, j’en suis !) hyper sensible à la moindre mélodie venue de ces temps lointains, ou à la moindre image de ces dessins animés pourtant – soyons objectifs – souvent balourds, manichéens, mal doublés et pas toujours très bien faits. Mais à l’époque, c’était le must, et c’est ce qui fait leur charme aujourd’hui pour qui s’en est nourri enfant.

MASKParadoxalement, Olivier Bonnard élargit son propos et touche à des sentiments à la fois plus intimes et plus universels, lorsqu’il nous ramène de plain-pied dans les années 80 elles-mêmes. Il interroge alors avec justesse et émotion la nature du souvenir, le rapport à l’enfance, en même temps qu’une époque singulière, évoquée avec un réalisme sociologique bien loin de la simple nostalgie.
Collector par ailleurs se lit à toute vitesse, emmené par un ton plein de vitalité et d’humour, rythmé sans temps mort et construit avec intelligence, ménageant quelques scènes de suspense bien tenues. Le déroulement de l’histoire reste assez prévisible, une fois accepté le pacte légèrement fantastique que propose Olivier Bonnard – et il n’y a aucune raison de le refuser, à moins d’être un indécrottable rationaliste, auquel cas on se demandera pourquoi avoir choisi de lire ce roman.

Bref, un très bon moment de lecture détente, qui donne envie de ressortir ses vieux jouets de sa cave – oui, j’ai moi-même quelques vestiges de ces années-là… Enfant dans les années 80, on ne se refait pas, et Olivier Bonnard le raconte formidablement bien !

Collector, d’Olivier Bonnard
Éditions Actes Sud, 2016
ISBN 978-2-330-06427-3
320 p., 21,80€

P.S.: un petit bonus vidéo, juste pour le plaisir :)