Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Salut à toi ô mon frère, de Marin Ledun

Dans la famille Mabille-Pons, je demande Charles, le père clerc de notaire, et Adélaïde, infirmière. Toujours aussi fantasques et fous d’amour qu’au premier jour. J’ajoute un chien, deux chats, et six enfants pour faire bonne mesure, dont trois adoptés en Colombie. Dont Gus, le petit dernier, encore collégien. Qui a disparu. Et pour cause : le voilà accusé d’avoir participé à une drôle d’affaire de braquage, qui menace de laisser sur le carreau un buraliste flingué à bout portant. Rien d’étonnant, Gus est toujours dans les mauvais coups – sauf qu’il n’y est jamais pour rien, c’est juste qu’en bouc émissaire de choc, il se trouve toujours au mauvais endroit au mauvais moment.
Oui, mais Gus, braqueur ? Vous rigolez ? Il n’y a pas un Mabille-Pons pour y croire, et tandis que la smala fait front et corps autour d’Adélaïde métamorphosée en pasionaria furibonde, Rose, vingt-et-un ans, se lance dans sa propre enquête – d’autant plus motivée que le lieutenant Richard Personne, chargé côté condés de débusquer le fugitif, lui fait le coup des yeux doux…

Braquage, amour et morphine

Ledun - Salut à toi ô mon frèreEn 2010, Marin Ledun faisait un passage éclair à la Série Noire avec une première incursion à Tournon, Ardèche, dont le titre, La Guerre des vanités, annonçait la couleur : noir de chez noir. Huit ans et une ribambelle d’excellents romans (de la même teinte) plus tard, le voici de retour dans la célèbre collection polar de Gallimard avec une couverture rosh flashy, un titre emprunté aux Bérurier… Noir (on ne se refait pas), une nouvelle intrigue plantée à Tournon (tiens donc) – le tout pour une étonnante comédie socialo-policière qui déboîte.

Hein ? Quoi ?!? Marin Ledun, rigolo ?!? Ben oui, m’sieurs-dames, le garçon a du talent à revendre, tendance toutes catégories. On le connaît très bien en maître du noir humain et social (Les visages écrasés, En douce), en percutant analyste politique (L’Homme qui a vu l’homme, Au fer rouge) ou en expert d’un futur plus proche que jamais (Dans le ventre des mères, le méconnu mais magistral Zone Est) ; le voilà qui monte sur scène avec de l’humour par boîtes de douze, des personnages tous plus barrés les uns que les autres, et une intrigue joyeusement hirsute.
Le modèle saute aux yeux, il est même intelligemment cité dans le texte, l’ombre de la saga Malaussène par Daniel Pennac plane sur ce livre. Le bouc-émissaire, la famille déglinguée, on y est ! Mais modèle ne rime pas forcément avec copie sans imagination ; Marin a son ton bien à lui, ses propres références culturelles, plus rock et contemporaines, qu’il déroule façon tapis rouge (musique, cinéma, littérature, il y en a pour tous les goûts !), et une manière tout à fait personnelle de mener son intrigue en lui lâchant la bride, en lui faisant prendre des virages aussi serrés qu’inattendus (dont l’un où Rose, hospitalisée, découvre avec euphorie les joies de la morphine…), et en la pimentant d’une histoire d’amour délicieuse, piquante et irrévérencieuse.

Du rire, de l’amour, non et puis quoi encore !!! Allez, Marin reste Ledun, on n’est pas là que pour la blague ou le rose flashy. Au fil des péripéties foutraques de Rose et des siens, le romancier glisse son regard percutant sur notre monde, comme toujours. Cette fois, c’est le racisme facile (pléonasme) des bas du Front qui ramasse, sur fond de rumeurs imbéciles et de connerie ordinaire étalée à tous les étages de la société. L’acuité de l’écrivain est intacte, il n’y a que l’emballage qui change.

Mais, en littérature, le contenant (la forme) peut être aussi important que le contenu (le fond). Alors, cette aventure en terre inexplorée de l’écrivain landais est un cadeau précieux, autant pour ses lecteurs de longue date (j’en suis, depuis le tout premier) que pour ceux qui auront la chance de le découvrir avec ce livre. Plus que jamais, lisez Marin Ledun, l’un des auteurs français l’un des plus atypiques qui soient – et donc l’un des plus précieux, évidemment.

Salut à toi ô mon frère, de Marin Ledun
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782072776649
276 p., 19€

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A première vue : la rentrée Sabine Wespieser 2016

Pour cette rentrée littéraire d’automne, Sabine Wespieser propose une voix irlandaise incontournable et deux francophones aux univers aussi barrés qu’ambitieux. Aucune facilité en vue donc, ce qui n’est pas une surprise pour qui connaît l’exigence et la singularité d’une des éditrices les plus attachantes de France.

O'Brien - Les petites chaises rougesLE CHANT DU BOURREAU : Les petites chaises rouges, d’Edna O’Brien
La vénérable romancière irlandaise (85 ans) revient avec un roman très attendu – et déjà très apprécié par ses premiers lecteurs en avant-première. Dans un petit village d’Irlande, Fidelma tombe amoureuse d’un étranger en provenance du Monténégro, ténébreux et fascinant, qui vient de s’y installer comme guérisseur. Mais l’idylle coupable (Fidelma est mariée) tourne court après l’arrestation de Vladimir Dragan, qui était recherché pour crime contre l’humanité… Dragan est inspiré du terrifiant Slobodan Milosevic, maître d’œuvre des massacres pendant la guerre en Yougoslavie.

Borel - FraternelsTOUS AZIMUTS : Fraternels, de Vincent Borel
Difficile de résumer ce gros roman (560 pages) sans l’avoir lu (et peut-être même après ?), le pitch proposé par l’éditrice étant trop long, bavard et touffu pour espérer en tirer une ligne claire. A première vue, on dirait un roman choral dont tous les personnages entreprennent une course à l’utopie, dans l’espoir de contrecarrer la marche en avant absurde de notre monde vers les injustices et les désastres. Un objet de curiosité, sans aucun doute ; à voir si nous aurons le courage et le temps de nous y plonger…

Mavrikakis - Oscar de ProfundisIL ÉTAIT UNE VILLE : Oscar de Profundis, de Catherine Mavrikakis
La fin du monde est proche. Une pluie glacée s’abat sur les hordes de sans-abri à qui les nantis ont abandonné le centre-ville de Montréal. En cette nuit du 14 au 15 novembre, règne pourtant une effervescence inhabituelle : la rock-star Oscar de Profundis revient dans sa ville natale pour deux concerts exceptionnels. Tandis que le chanteur s’enferme dans une immense villa en attendant l’heure de se produire, une pandémie abat les miséreux et des bandes rivales mettent la vile à sac… La romancière montréalaise s’aventure sur le terrain du post-apocalyptique, décidément en vogue – probablement parce que l’état actuel du monde et sa violence le justifient ?


Rock War t.1, de Robert Muchamore

Signé Bookfalo Kill

À treize ans, Jay a un vrai don pour la musique : compositeur, parolier, guitariste, il rêve d’en faire son métier, de devenir une star. Pas facile quand on joue avec ses amis, qui n’ont pas forcément les mêmes ambitions, surtout son meilleur pote pour qui la batterie est plus un défouloir qu’un instrument rythmique…
Excellente élève, jeune fille discrète, Summer se préoccupe avant tout de l’état de santé vacillant de sa grand-mère, la seule à l’élever dans des conditions assez misérables – son père n’a jamais donné signe de vie et sa mère survit sûrement quelque part entre une cellule de prison et un squat de cocaïnomanes. Pourtant, sa voix exceptionnelle lui vaut d’être embarquée dans une drôle d’aventure avec trois filles rockeuses au tempérament de feu…
Quant à Dylan, s’il végète dans un pensionnat pour gosses de riches, il a de la musique plein la tête, mais ne veut pas perdre son temps dans des cours sans intérêt et l’orchestre d’amateurs balbutiants de son école. Brièvement contraint de s’engager dans l’équipe de rugby, il parvient à échapper à ce cauchemar et trouve par hasard un groupe prometteur parmi ses camarades…

Muchamore - Rock War t.1Rien à faire, Robert Muchamore est doué. Doué pour camper des personnages d’ados plus vrais que nature, aussi bien dans leurs comportements, souvent ambivalents (jalousie, colère, folie hormonale – mais aussi amitié, générosité, enthousiasme plein d’innocence), que dans leur langage, pas forcément toujours très châtié… Doué aussi pour bâtir des intrigues efficaces et mener son récit à un rythme implacable, à base de chapitres courts et de points de vue alternés, passant de l’un de ses héros à un autre sans que jamais l’on se perde entre leurs différentes histoires.

Le romancier anglais a largement fait ses preuves dans le genre polar/espionnage avec CHERUB (qui s’achèvera l’année prochaine sur le tome 17 !) et sa dérivée Henderson’s Boys, deux séries au long cours qui ont emballé nombre de jeunes lecteurs. Le voici qui se risque à récidiver dans le domaine de la musique, confrontant ses héros autant à des épreuves de vie (les parents, les amis, les ennemis) qu’à des concerts tremplins où il faut faire ses preuves en dix minutes, tandis qu’une émission de téléréalité musicale nommée « Rock War », dévoilée à la fin de ce tome 1, devrait les entraîner vers leurs rêves de gloire…
En appliquant les mêmes recettes, Muchamore ne prend pas de risque mais réussit tout aussi bien. Le suspense est au rendez-vous, les personnages sont attachants, on a envie de savoir lequel s’en sortira, qui parviendra à ses fins, qui apprendra le plus de ses erreurs… Bref, on attend la suite avec impatience !

Rock War t.1, de Robert Muchamore
(Rock War, traduit de l’anglais par Antoine Pinchot)
Éditions Casterman, 2016
ISBN 978-2-203-09001-9
345 p., 16,90€


De l’influence du lancer de minibar sur l’engagement humanitaire, de Marc Salbert

Signé Bookfalo Kill

Au minimum, Marc Salbert pourrait se targuer d’avoir pondu le titre le plus loufoque de cette rentrée littéraire hivernale. (Dans le registre, il devance en effet son collègue des éditions du Dilettante, Romain Puértolas, qui s’illustre avec La Petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la Tour Eiffel.) Mais ce ne serait pas lui rendre justice que de s’en tenir à ce constat, car son roman tient la promesse lancée par son titre.

Salbert - De l'influence du lancer de minibar sur l'engagement humanitaireDe l’influence du lancer de minibar sur l’engagement humanitaire est donc le livre léger, drôle et enlevé que l’on était en droit d’espérer après une telle entrée en matière. Il narre les aventures extravagantes d’Arthur Berthier, journaliste rock pour les pages culture d’un grand quotidien, qui se trouve relégué aux infos générales (la déchéance pour lui) après avoir pratiqué la propulsion de minibar depuis la fenêtre d’un grand hôtel cannois, un soir de beuverie sous stupéfiants particulièrement gratinée.
Bizarrement, la punition va le mener à une gloire inattendue. Chargé de faire un papier sur un squat d’Afghans dans un square parisien, il encaisse un coup de matraque perdu par un CRS venu évacuer la place avec ses collègues Robocop. Arthur se retrouve icône de la lutte contre la répression aveugle, hôte d’un Afghan cuisinier dans son petit appartement foutraque, et nanti d’un contrat d’édition express pour raconter ses mésaventures dans un livre-témoignage. De quoi alimenter la furie de son ex-femme à son égard, tout en suscitant une fierté toute neuve chez sa fille ado. Et ce n’est que le début de ses ennuis…

C’est peut-être d’avoir lu ce roman au milieu de tant de déceptions, mais je me suis vraiment marré en dévorant les péripéties d’Arthur et consorts. Le style n’est certes pas flamboyant, mais les chapitres défilent au rythme d’une écriture dont la fluidité est parfois proche de l’oralité. Ce n’est pas toujours gracieux mais c’est efficace.
Par ailleurs, sérieux et réalistes s’abstenir, certaines situations sont rocambolesques et manquent trop de crédibilité pour satisfaire les esprits cartésiens. En revanche, si vous recherchez un bon bouquin pas prise de tête, qui assume joyeusement la volonté de vous amuser et de vous distraire, faites péter le minibar, il est bien rempli !

De l’influence du lancer de minibar sur l’engagement humanitaire,
de Marc Salbert

  Éditions le Dilettante, 2015
ISBN 978-2-84263-815-3
286 p., 17,50€


Imagine le reste, d’Hervé Commère

Signé Bookfalo Kill

Présentation de l’éditeur :
Dans la sacoche de cuir patiné, deux millions d’euros en liasses épaisses. Assis à l’avant de la Supercinq, les deux amis contemplent l’horizon comme on contemple une nouvelle vie. Ce sont deux caïds du nord de la France. Après des années de larcins minables, ils ont enfin pu prendre le large, en délestant plus gros qu’eux. Mais la fortune a son revers. Fred ne se doute pas que Karl, totalement vrillé par l’événement, pourrait lui jouer un drôle de tour. Karl ne se doute pas que Nino, qui les file en douce deux voitures en arrière, pourrait lui aussi s’en mêler. Et tous trois ne savent de quoi le propriétaire de la sacoche, un vrai dur du crime organisé, est capable pour récupérer la prunelle de ses yeux… Dans la sacoche de cuir patiné, il n’y a pas que des billets. Il y a surtout le point de bascule de leur vie à tous. Le début de la fin. La fin du début. Plus rien ne sera comme avant…

Alors, bien sûr, il y aurait des choses à redire. Quelques longueurs par-ci par-là. Des moments ou des rebondissements trop beaux pour être vrais. Des situations improbables – comme ce groupe de rock français, monté de toutes pièces à partir d’individualités brillantes mais ne se connaissant pas, qui devient rapidement le plus grand groupe du monde, par la grâce du producteur légendaire d’Elvis ou des Beatles (Ralph Mayerling, exceptionnel personnage secondaire).

Commère - Imagine le reste2Oui mais voilà, Imagine le reste est un roman. Tout y est permis, surtout quand c’est Hervé Commère qui tient le stylo. Je vous ai déjà dit deux fois mon admiration pour le talent de ce garçon, à l’occasion de la parution des Ronds dans l’eau en 2011, puis du Deuxième homme en 2012. Si son quatrième opus n’est pas mon préféré de ses livres – j’ai fini par devenir exigeant avec lui ! -, il reste dans la très honorable lignée des précédents, c’est-à-dire très bon.

Maître Commère y fait jouer ses points forts, que l’on retrouve avec un plaisir intact. Avant tout, il y a son amour des personnages, qu’il prend le temps de développer, d’envelopper de sa finesse psychologique et de son don pour nous les rendre familiers, terriblement humains. Comme dans les précédents romans de l’auteur, ils sont guidés par des fils invisibles que des marionnettistes farceurs tirent parfois brusquement, pour les entraîner dans des directions inattendues, donner à leurs destins des trajectoires neuves, s’amuser avec le hasard, placer sur leur route de minuscules événements qui prennent soudain une ampleur capitale.
Alors, quand il nous raconte tranquillement la fondation du fameux plus grand groupe de rock du monde, ça passe ; ça ne devrait pas tenir debout mais on y croit, parce qu’on a envie d’y croire, tout simplement. Et aussi parce qu’Hervé Commère parle si bien de musique, évoque superbement répétitions et concerts d’anthologie au point qu’on croit les avoir vécus, alors qu’il est si difficile de faire vivre la musique par les mots d’un roman. L’exploit n’est pas mince, c’est pour moi le point fort d’Imagine le reste, ce qui fait vibrer ce livre en profondeur et pour longtemps.

Puis il y a l’insistance avec laquelle Hervé Commère enfonce le clou de ses obsessions, livre après livre. A commencer par ce thème du hasard et des coïncidences, auquel il offre de nouvelles déclinaisons sans donner l’impression de se répéter. Bonheurs et malheurs de la vie tiennent souvent à peu de choses, et le romancier raconte cela comme personne. Il s’aventure également à nouveau dans ce monde des truands et des magouilleurs à l’ancienne, qui pourrait paraître suranné s’il ne parvenait pas à le rendre aussi moderne.
Dans ma chronique sur Le Deuxième homme, j’écrivais ceci : « l’auteur dispose ça et là des éléments propres au genre [du roman noir]. Des secrets, un revolver, des bolides lancés à fond sur des routes de nuit, des rendez-vous mystérieux, des mallettes pleines d’argent, des enveloppes… »
Dans Imagine le reste, comme par hasard (mais on sait maintenant que le hasard est taquin chez Hervé Commère), presque tous ces éléments y sont (avec un sac en cuir à la place des mallettes) ; et pourtant, ce n’est pas un polar, en tout cas encore un peu moins que le précédent qui s’éloignait déjà du genre. Et honnêtement, tout ceci n’est qu’une question d’étiquette et on s’en fiche un peu.

Le talent singulier et lumineux d’Hervé Commère est définitivement à découvrir ; nouvelle démonstration avec ce roman à dévorer comme on prend la route vers la mer, musique à fond et vitres ouvertes pour avaler le vent.

Imagine le reste, dHervé Commère
  Éditions Fleuve, 2014
ISBN 978-2-265-09816-9
419 p., 19,90€

La blogosphère s’enflamme pour Hervé Commère ! La preuve chez Yvan et son blog Emotions, Foumette, Scissor Girl ou Zonelivre, parmi d’autres.


Une histoire d’hommes, de Zep

Signé Bookfalo Kill

Jusqu’en 1995, les Tricky Fingers étaient un jeune groupe français prometteur. Invité à Londres, dans une émission culte, le quatuor ne passera pourtant pas à l’antenne, le batteur faisant un mauvais trip au mauvais moment. Seul Sandro, le chanteur et leader charismatique de la formation, sort indemne de cette affaire. Il devient une immense star, tandis que ses anciens acolytes retournent à l’anonymat – Jibé travaille dans le surgelé, Franck dirige un restaurant et Yvan, le meilleur ami de Sandro, reste bloqué à ce stade de sa vie, surtout qu’Annie, son ex, est partie avec Sandro.
Dix-sept ans plus tard, les quatre amis se retrouvent tous ensemble pour la première fois à l’invitation de la rock-star, dans son gigantesque manoir. L’occasion de faire le point sur leurs existences, de se remémorer le bon vieux temps, mais aussi de solder quelques comptes…

Zep - Une histoire d'hommesRock’n’roll, sexe et drogue, amitié et trahison, célébrité ou rendez-vous manqué avec la gloire. Le refrain est connu, n’attendez pas de Zep la moindre révolution sur le sujet. Son histoire d’hommes reste dans les clous et ne cherche d’ailleurs pas à surprendre le lecteur.
C’est ailleurs que l’alchimie se réalise. Difficile à dire où et comment, en fait. Les personnages sont attachants en dépit des clichés qui les constituent en partie – le batteur bourrin, le bassiste discret, le chanteur charismatique… Le dessinateur parvient à leur insuffler quelque chose de personnel, d’intime, qui rend leurs retrouvailles drôles, touchantes, en un mot : justes.

Le découpage reste sage, trois cases par ligne au maximum, entrecoupées par des cases larges qui détaillent souvent un paysage, une ambiance, attrapent tous les personnages dans le cadre. Zep joue également avec des couleurs dominantes, toujours pastel, en fonctionnant par séquence : à chaque changement, une nouvelle teinte qui imprègne la scène. Le choix n’a pas forcément de sens, la couleur choisie ne reflète pas, en tout cas pas de manière flagrante, l’humeur des situations – et pourtant, là encore, cela fonctionne, créant des transitions à la fois fluides et évidentes.

Oui, Une histoire d’hommes demeure un peu pour moi une énigme. Si j’essaie de l’analyser, de la décortiquer, j’en vois la simplicité, les traits parfois un peu grossiers, les défauts (notamment dans la représentation des personnages féminins). Mais en la lisant sans réfléchir, j’en apprécie l’émotion, la tendresse et la douleur, la manière dont Zep saisit en douceur la sensibilité de ses héros, et je marche à fond.
Comme quoi, parfois, il vaut mieux débrancher le cerveau et laisser parler l’instinct. Au bout du compte, cela permet d’apprécier à leur juste valeur certains jolis rendez-vous.

Une histoire d’hommes, de Zep
Éditions Rue de Sèvres, 2013
ISBN 978-2-36981-001-8
62 p., 18€


Bruce, de Peter Ames Carlin

Signé Bookfalo Kill

Fans du Boss, dégainez vos Telecaster, ça va rocker ! Le catalogue musical des éditions Sonatine s’enrichit d’une énorme biographie de Bruce Springsteen, signée par le journaliste américain Peter Ames Carlin et préfacée pour l’édition française par l’inévitable Antoine de Caunes, supporter numéro 1 de l’enfant du New Jersey.

Carlin - BruceApprouvée par Springsteen lui-même, cette somme pénètre véritablement au cœur du phénomène et s’efforce de saisir dans toute sa complexité celui qui est sans doute l’un des derniers rockers authentiques de la scène mondiale. Le boulot de Carlin est si minutieux que l’on a l’impression de vivre dans les pas du Boss depuis sa naissance jusqu’au Wrecking Ball Tour, la tournée monstre (et toujours en cours) qui accompagne son dernier album en date.

Pas de cahier photo au milieu du bouquin pour faire joli ou attendrir avec des clichés de la star bébé, ce n’est pas le style de la maison. Les 653 pages de Bruce racontent en détail la vie et l’œuvre de l’auteur de Born in the USA, avec un luxe d’anecdotes et de précisions que les nombreuses interviews menées par Carlin auprès des proches de Springsteen (notamment Clarence Clemons, le géant saxophoniste décédé il y a deux ans) rendent encore plus précieuses.

On apprend ainsi tout du perfectionnisme affolant du chanteur, qui menace de rendre fous ses collaborateurs à chaque nouvel album. Le récit des sessions d’enregistrement marathon de Born to run, Darkness on the edge of town ou The River est, par exemple, hallucinant…
Carlin évoque aussi sans détour les relations complexes que Springsteen entretient avec son entourage, de la rupture amère avec son premier manager et producteur, Mike Appel, à l’abandon brutal de son mythique E-Street Band à la fin des années 80 (avant une reformation définitive en 1999), en passant par ses difficultés relationnelles avec son père et ses histoires amoureuses compliquées.

Parcours d’un homme autant que d’un musicien hors du commun, Bruce refuse l’hagiographie pour mieux expliquer pourquoi Springsteen, dans toutes ses nuances, avec sa puissance créatrice phénoménale mais aussi ses doutes, son intégrité artistique et morale sans failles mais aussi ses erreurs humaines, est devenu le mythe vivant qu’il est aujourd’hui.
Une biographie indispensable, qui donne envie de réécouter tous ses disques, même ses moins réussis, pour y trouver un nouveau sens – et pour le simple plaisir de vibrer au rugissement des guitares et de la voix rocailleuse de celui qui chante l’Amérique, et à travers elle le monde d’aujourd’hui, mieux que quiconque.

Bruce, de Peter Ames Carlin
Traduit de l’américain par Julie Sibony
Éditions Sonatine, 2013
ISBN 978-2-35584-190-3
653 p., 22€


Le Dernier Roi de Brighton, de Peter Guttridge

Signé Bookfalo Kill

Le Dernier Roi de Brighton est la suite de la Trilogie de Brighton, débutée par Promenade du crime que j’avais chroniqué l’année dernière. Comme celle du premier volume, l’intrigue est complexe, riche de détails et de faits divers ou historiques qui soulignent l’énorme travail de documentation de Peter Guttridge, au-delà du cas Brighton puisqu’il est aussi question par exemple de la guerre dans les Balkans.

Guttridge - Le Dernier Roi de BrightonPour être une suite, ce deuxième volet s’ouvre par un gigantesque flash-back de 230 pages qui nous ramène dans les années 60. Guttridge nous fait assister à l’initiation tous azimuts (criminelle, sentimentale, musicale, amicale, intellectuelle, sexuelle) de John Hathaway, avant qu’il ne devienne ce fameux Roi de Brighton – prince du crime et de l’économie souterraine de la ville, déjà croisé dans Promenade du crime. Il est alors le fils adolescent de Dennis Hathaway, qui règne lui-même en véritable parrain de la cité.

L’immersion dans l’époque est totale. S’appuyant sur une bande-son d’enfer, des Beatles aux Who en passant par Pink Floyd et Simon & Garkunfel, Peter Guttridge réanime ces années comme si on y était. Les références culturelles abondent avec naturel, ainsi que celles à la mode vestimentaire dont les jeunes héros de l’histoire suivent avec passion les soubresauts.
Comme Promenade du crime, qui s’intéressait aux « Meurtres à la malle », cette première partie du Dernier Roi de Brighton suit également en fil rouge un fait divers authentique survenu en 1963 : l’attaque du train postal Glasgow-Londres (connu en anglais sous l’appellation « The Great Train Robbery« ), auquel le romancier rattache habilement les protagonistes imaginaires de son récit.

Dans ce cadre impeccable, Peter Guttridge fait évoluer des personnages hauts en couleur et ressuscite, dans la grande tradition du roman noir et non sans fascination, l’époque des grands criminels, bandits d’honneur capables de tout mais toujours respectueux de certaines règles implicites.
Passionnante en soi, cette première partie permet de créer un contraste frappant avec la criminalité moderne, à laquelle l’auteur confronte ensuite John Hathaway et ses autres héros dans une deuxième partie brutale et chaotique. Dynamités par des petites frappes sans éducation ou des sociopathes échappés des guerres contemporaines, les codes d’honneur volent en éclat et laissent tout le monde, parrains à l’ancienne, flics ou simples citoyens, démunis et à la merci d’une violence incontrôlable et sans limite.

A partir de là, Le Dernier Roi de Brighton est la véritable suite de Promenade du crime et, en ce sens, peut-être difficile à aborder sans avoir lu la première partie. Il y est notamment fait référence au massacre de Milldean, qui se déroule au début du premier tome et conditionne ensuite le destin de la plupart des personnages.
C’est aussi le cœur d’une trilogie, qui nous laisse donc en suspens, certains mystères encore irrésolus (dont celui des meurtres à la malle, à nouveau évoqués) avant la conclusion du cycle dans le troisième tome. Que j’attends donc avec impatience !

N.B.: Promenade du crime sortira en poche en mars, dans la collection Babel Noir… Une bonne opportunité à petit prix de raccrocher les wagons de la trilogie et de pouvoir pleinement apprécier ce deuxième tome !

La Trilogie de Brighton tome 2 : Le Dernier Roi de Brighton,
de
Peter Guttridge

Traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue
Éditions du Rouergue, 2013
ISBN 978-2-8126-0453-9
406 p., 22,80€


Jolene, de Shaïne Cassim

Signé Bookfalo Kill

A dix-sept ans, Aurélien n’aime finalement que la musique – et pas n’importe quelle musique : le blues, le rock, la musique des racines, celle qui vous fouille aux tripes à coups de guitare électrique, de voix rocailleuse et d’harmonica. Pourtant, beau jeune homme du genre ténébreux, il n’a aucun mal à faire tourner la tête des filles. Mais lorsqu’elles tombent, elles prennent en même temps leur ticket pour le chagrin d’amour ; car lui, amoureux, il ne sait pas l’être. Il n’a jamais su. La faute à ses parents peut-être, incapables de s’aimer comme il faut, entre son père qui passe son temps à partir avec une autre puis à revenir, et sa mère qui laisse faire…
Puis débarque Jolene (prononcer « Djoline », elle est américaine.) L’amour, le vrai, l’énorme, aussi étrange et imprévisible qu’un concert de Bob Dylan. Le bonheur? Probablement. Sauf que le malheur n’est jamais très loin, prêt à prendre n’importe quelle forme pour tout détruire.

Shaïne Cassim a déjà écrit plusieurs romans, mais je la découvre avec Jolene, le dernier paru. Je reviendrai à ses autres œuvres, sans aucun doute. Quel choc ! Voilà un roman pour les ados – les grands – écrit à la fois à leur hauteur et pour les élever. Un roman coup de poing, humain, de chair et de sang, qui parle d’amour sans niaiserie. Qui illustre à quel point l’amour est le sentiment le plus immense que l’on puisse éprouver, si violent qu’il nous laisse sans défense, dépouillé, en panique – et en même temps prêt à tout, ouvert à tout.

Si ce n’était que cela, Jolene serait déjà un superbe roman. Mais si l’amour est là, sous toutes ses formes (pour un fils, pour un petit frère, pour sa mère, pour un grand-père), Shaïne Cassim ne câline pas pour autant ses lecteurs. Fleurs bleues, foutez le camp, voici venir la faux… Son roman est rude, plein de révélations et de surprises, dont de très mauvaises. Impossible d’en dire plus, mais ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut rester insensible à la puissance de la romancière, à la hardiesse de son histoire, à la profondeur qu’elle extirpe de ses personnages. On rit et on pleure, bouleversé à parts égales.

Totalement investie dans son récit, Cassim écrit comme on joue le blues ou le rock, avec passion, entre espoir et désespoir, entre chagrin et lumière. A coups de phrases tranchantes et passionnées. Son style pur et précis fait vibrer les sentiments comme les basses des enceintes. On sort de son livre comme on sort d’une salle de concert, ivre et k.o. debout.

Jolene est une merveille déchirante. Une rareté dans sa catégorie. A recommander à tous, à partir de 14 ans – et sans limite d’âge.

Jolene, de Shaïne Cassim
  Éditions École des Loisirs, collection Médium, 2012
ISBN 978-2-211-20873-4
180 p., 10,20€


Récit intégral (ou presque) d’une coupe de cheveux ratée, de Jo Witek

Signé Bookfalo Kill

Pas facile de rentrer en seconde. Surtout quand on n’est pas bien grand, qu’on vient à peine de finir de muer et qu’on a les joues aussi lisses que des fesses de bébé – alors que les autres garçons sont grands, barbus, poilus et totalement sûrs d’eux. Notamment avec les filles, elles aussi métamorphosées, pleines de jambes, de seins et de charme…
Alors, quand on se présente en plus le jour de la rentrée avec une tête d’oiseau, la faute à une coupe de cheveux désastreuse imposée par sa mère la veille, la reprise ne se présente décidément pas sous les meilleurs auspices !

Les garçons aussi ont le droit d’être sensibles, inquiets, fragiles, en manque d’amitié comme d’amour ; et eux aussi, ils peuvent le confier à leur journal intime ! Jo Witek en fait la démonstration dans ce deuxième opus de la vie de Xavier, son très attachant narrateur-auteur, et elle (oui, Jo est une dame) le fait avec autant d’humour et de tendresse que dans Récit intégral (ou presque) de mon premier baiser.
Dans ce précédent roman, elle décrivait les affres du premier amour ; cette fois, elle plonge de plain-pied dans l’adolescence et toutes ses réjouissances. L’importance du regard des autres, d’assumer son apparence et ce que l’on est vraiment, la difficulté de se trouver, Witek ne rate rien. Son ton est juste, jamais démago, ses analyses bien vues :

« La rumeur va vite, la mode et les habitudes aussi. Le lycée est une vraie ruche. Ca grouille, ça bourdonne, ça travaille, ça blague. C’est une vie en mouvement perpétuel. Un train qui fonce à toute vitesse vers le bac, vers la majorité, vers le monde des adultes. C’est un drôle de voyage vers l’avenir, à la fois excitant et terrifiant. Depuis la rentrée de novembre, je sens que j’ai franchi une étape. Je n’ai plus la boule au ventre le matin en entrant dans le bus, mais je sais que la bonne place n’existe pas. Il faut juste accepter d’assumer sa différence. » (p.161)

Equivalent pour garçons du Journal d’Aurore de Marie Desplechin, ce roman est fait pour rassurer autant que pour distraire et amuser ses jeunes lecteurs déboussolés par leur vie qui change à cent à l’heure. Car ce Récit intégral (ou presque) d’une coupe de cheveux ratée est aussi et surtout l’occasion de raconter une histoire, ou plutôt des histoires : les amitiés qui durent, celles qui changent, une nouvelle histoire d’amour (peut-être ?), le rapport à la musique, aux livres, les grands projets à travers lesquels s’investir et grandir… Tout ce qui constitue une vie d’adolescent.

A conseiller à tous, donc, garçons comme filles (elles s’y retrouveront aussi !), à partir de 13 ans.

Récit intégral (ou presque) d’une coupe de cheveux ratée, de Jo Witek
Éditions Seuil Jeunesse, 2012
ISBN 978-2-02-106516-9
184 p., 9,50€