Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée Flammarion 2018

À première vue, une rentrée Flammarion, c’est rarement très spectaculaire, pas vraiment ronflant, mais au final on finit toujours y dénicher au moins un titre qui vaut le détour – voir par exemple le succès mérité l’année dernière de L’Art de perdre, d’Alice Zeniter. En d’autres termes, parmi les « gros » éditeurs, c’est un programme qu’il vaut mieux ne pas négliger. Cette année, on retrouve d’ailleurs un bel alignement d’auteurs réguliers de la maison (Joncour, Reverdy, Seksik, Greggio), entourés de nouveaux noms et de projets prometteurs.
Et Christine Angot.
Mais bon.

Reverdy - L'Hiver du mécontentementTESTAMENT A L’ANGLAISE : L’Hiver du mécontentement, de Thomas B. Reverdy
J’aime bien Thomas B. Reverdy, surtout ses derniers livres en date. Son style, fluide et agréable, lui permet de raconter des histoires souvent passionnantes et inattendues, en prise directe avec des moments d’Histoire (Il était une ville, sur la faillite de la ville de Detroit) ou des faits divers humains étonnants (Les évaporés, sur un phénomène de disparitions volontaires au Japon). Cette fois, il nous emmène en Grande-Bretagne, durant l’hiver 1978-79 qui voit le pays paralysé par des grèves majeures. Une jeune femme, Candice, s’apprête à jouer Richard III dans une version entièrement féminine de la pièce de Shakespeare, croisant sur sa route Margaret Thatcher juste avant qu’elle devienne Miss Maggie…

Joncour - Chien-loupGRRRRRRRRR : Chien-loup, de Serge Joncour
On est con quand on est amoureux. Surtout, on fait parfois des choses qu’on n’aurait pas faites sinon. Par exemple, sans Lise, Franck ne serait jamais allé s’enterrer dans cette baraque perdue au fin fond du Lot, loin des routes et des connexions Internet. En arrivant sur place, les tourtereaux découvrent avec surprise que plus personne n’habite cette maison depuis des années, en raison de son passé sanglant ; avant de devoir subir la compagnie d’un chien plus ou moins sauvage, décidé à s’imposer au jeune couple… L’histoire de jeunes gens d’aujourd’hui confrontés à la sauvagerie intacte de la nature et à celle, sans cesse renouvelée, des hommes. Classique mais efficace, voilà qui promet à Joncour une bonne place dans la presse et en tête des ventes, comme à son habitude.

Greggio - Elsa mon amourLA STORIA : Elsa mon amour, de Simonetta Greggio
Les romans biographiques (ou biographies romancées) semblent un peu moins à la mode cette année, mais il y en a tout de même, ne vous inquiétez pas. (Vous étiez inquiets, d’ailleurs ?) Romancière française d’origine italienne, Simonetta Greggio s’attaque dans ce nouveau livre à son modèle littéraire, Elsa Morante, écrivain, essayiste, traductrice et poète, par ailleurs femme d’Alberto Moravia. On en causera aussi dans la presse spécialisée, c’est obligé. Quant à le lire… à vous de voir !

Mégevand - La bonne vieLA HISTOIRE : La Bonne vie, de Matthieu Mégevand
Les romans biographiques (ou biographies romancées) semblent un peu moins à la mode cette année… Bon, pas chez Flammarion en tout cas, puisque voici la biographie romancée du poète Roger Gilbert-Lecomte, fondateur avec René Daumal, Roger Vaillant et Robert Meyrat de la revue Le grand jeu.

Seksik - Un fils obéissantMON PAPA A MOI : Un fils obéissant, de Laurent Seksik
Le père de l’auteur est mort il y a trois ans, et c’est à lui que Laurent Seksik pense devoir en partie sa vocation d’écrivain. Cela valait bien un livre à la mémoire de Lucien, donc.

Cordonnier - TrancherATTENTION, CHÉRIE, CA VA… : Trancher, d’Amélie Cordonnier
C’est un couple avec enfants. Monsieur avait autrefois l’habitude d’insulter Madame, mais il s’était calmé – depuis sept ans quand même, une belle performance. Mais voilà que ça le reprend, et devant les gamins en plus. Madame, qui aura 40 ans dans seize jours, se laisse ce laps de temps pour décider si elle doit rester ou partir.

CHRISTINE ANGOT : Christine Angot, de Christine Angot
Non, en vrai, le nouvel opus de Christine Angot s’intitule Un tournant de la vie. Je ne dispose pas de plus d’information à son sujet, mais il est probable qu’il y soit question de Christine Angot. Et en même temps, pour être tout à fait sincère, je m’en fous un peu. (Oui, je sais, c’est mal. Mais ça aussi je m’en fous.)

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Franzobel - A ce point de la folieBATEAU SUR L’EAU : À ce point de folie, de Franzobel
(traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Mannoni)
Ils partirent quatre cents, mais par un prompt naufrage, ils ne se virent que quinze en revenant au port. Grâce à Monsieur Géricault, la tragédie de la Méduse, fier navire réduit en bois de chauffage à la suite d’un petit accident de navigation, est connue de tous. Mais qu’en fut-il réellement ? L’Autrichien Franzobel (alias Franz Stefan Griebl), auteur d’une œuvre conséquente, notamment pour le théâtre, mais pratiquement pas traduite en français, s’attelle à relater dans le détail le drame maritime, adoptant un angle à la fois romanesque et anthropologique.

Trueba - Bientôt viendront les jours sans toiMON PAPA A MOI (II) : Bientôt viendront les jours sans toi, de David Trueba
(traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet)
Face A : l’enfance et l’adolescence. Face B : l’âge adulte. Construit comme un disque, ce roman suit un fils qui accompagne le cercueil de son père jusqu’à son village natal, pour qu’il y soit enterré. L’occasion de se souvenir, bien entendu. Avec un thème pareil, espérons que le disque ne soit pas trop rayé.

Glass - Pêche#metoo : Pêche, d’Emma Glass
(traduit de l’anglais par Claro)
Pour promouvoir ce premier roman, l’éditeur promet une « voix nouvelle et visionnaire ». Il faudra bien ça, et le virtuose Claro à la traduction française, pour qu’Emma Glass transfigure le sujet glauque par excellence, à savoir le viol. Un drame dont est victime Pêche, une jeune fille d’autant plus traumatisée que ses parents ne se rendent compte de rien lorsqu’elle rentre chez elle après l’agression. Livrée à elle-même pour tenter de se reconstruire, elle comprend qu’elle va devoir agir de manière drastique.

Clement - Balles perduesLORD OF WAR : Balles perdues, de Jennifer Clement
(traduit de l’américain par Patricia Reznikov)
Pearl vit avec sa mère dans une voiture sur le parking d’un camp de caravanes. Le quotidien s’écoule entre chansons d’amour, porcelaine de Limoges, insecticide et lait en poudre, en compagnie de sa meilleure amie Avril May et des autres personnages excentriques des caravanes voisines. Mais ce quotidien tranquille est irrémédiablement bouleversé lorsque Pearl réalise qu’un important trafic d’armes est réalisée autour d’elle.


On lira sûrement :
L’Hiver du mécontentement, de Thomas B. Reverdy

On lira peut-être :
À ce point de folie, de Franzobel


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Rufus le fantôme, de Chrysostome Gourio

Signé Bookfalo Kill

Jeune fantôme de 526 ans (si, je vous assure, pour un fantôme c’est très jeune), Rufus mène une vie paisible dans son petit cimetière. Il va à l’école où il suit des cours de hurlements ou de secouage de chaînes, s’amuse avec son copain zombie Octave… mais surtout, surtout, il rêve de son avenir. Car dans son cimetière habite également Melchior – la Mort, oui oui, la Mort en personne, avec sa grande cape et sa faux ! Et Rufus, en dépit de la ferme opposition de ses parents qui attendent autre chose de lui, n’a plus désormais qu’une seule ambition professionnelle : devenir la Mort lui aussi.
Alors, quand Melchior exprime son mécontentement face aux nouvelles méthodes de travail et de rentabilité imposées par la direction de la multinationale « LA MORT INC. », Rufus a l’idée du siècle : encourager Melchior et les autres Morts du monde entier à faire grève…

Vous avez un enfant de 9-10 ans dans votre entourage ? Ou vous vous sentez l’âme d’un enfant de 9-10 ans ? N’hésitez plus, procurez-vous de toute urgence ce très très chouette roman de Chrysostome Gourio, son premier pour la jeunesse après quelques polars déjà pas piqués des hannetons. Comme le suggère le résumé ci-dessus, voilà une histoire très originale, joliment fantastique mais pas horrifique (rien de traumatisant pour les chères têtes blondes), extrêmement prenante et bien menée, ainsi qu’intelligemment engagée.

Car, oui, sous prétexte de s’amuser – et on s’amuse beaucoup avec Rufus le fantôme, j’y reviens dans un instant -, Chrysostome Gourio introduit en finesse les concepts de grève, de lutte sociale et d’oppression du travail capitaliste. De quoi faire réfléchir les enfants mine de rien, et de les éclairer (sans les aveugler) sur le monde dans lequel ils grandissent. Un monde qu’ils pourraient contribuer à changer, pourquoi pas… On a le droit de rêver, et surtout de tout faire pour éduquer au mieux ceux qui nous succèderont dans quelques années.

Pour faire passer un sujet aussi ambitieux pour de jeunes lecteurs, tout a été mis en œuvre avec brio, et donc avec beaucoup d’humour. Rufus le fantôme fourmille d’idées rigolotes, à commencer par des bonus intercalés entre les chapitres, où l’on peut apprendre à fabriquer un déguisement de fantôme, confectionner des muffins au cœur de lombric ou entreprendre de dresser une liste de revendications à transmettre aux parents – en plus de nombreuses activités amusantes, des dessins, des jeux…
Le ton de Chrysostome Gourio fait aussi merveille, émaillé de nombreux jeux de mots hilarants et de dialogues tournés à la perfection ; auquel s’ajoute un jeu très dynamique sur les polices de caractère, histoire de casser l’aspect trop sérieux des livres habituels – on n’est pas là pour s’ennuyer non plus, hein ! Les personnages sont parfaitement campés, attachants, et on ne peut qu’espérer les retrouver très vite, parce qu’ils ont encore beaucoup de belles aventures à nous faire vivre, c’est certain.
Mené à un rythme d’enfer (forcément), Rufus le fantôme est en outre illustré avec grand talent par Églantine Ceulemans, dont le dessin pétillant et vivant – c’est un comble – anime le joli petit monde de Rufus.

Bref, ce roman est une vraie pépite de chez Pépix, la collection toujours inspirée des éditions Sarbacane. Hautement recommandé, vous l’aurez compris !

Rufus le fantôme, de Chrysostome Gourio
(illustrations : Eglantine Ceulemans)

Éditions Sarbacane, coll. Pépix, 2017
ISBN 978-2-84865-952-7
210 p., 10,90€


Le Cas Annunziato, de Yan Gauchard

Signé Bookfalo Kill

A la suite d’une plaisanterie anodine, un homme se retrouve enfermé dans une cellule du musée national San Marco de Florence. Fabrizio Annunziato, traducteur de l’italien pour l’édition française de son état, n’imagine pas que cette réclusion involontaire va durer beaucoup plus longtemps que prévu – et qu’à sa sortie, il sera un autre homme, pour les autres comme pour lui-même…

Gauchard - Le Cas AnnunziatoEn commençant la lecture de ce bref livre, je craignais un peu de m’ennuyer, je l’avoue. Un premier roman aux éditions de Minuit, c’est un peu la loterie : soit c’est totalement brillant et singulier (Viviane Elisabeth Fauville, de Julia Deck), soit c’est plat et sans intérêt (Changer d’air, de Marion Guillot, paru l’année dernière, et dont je n’ai même pas pris la peine de vous parler, parce que bon, voilà).
Yan Gauchard s’inscrit ici dans une autre veine, celle des romans drolatiques et imprévisibles, tels ceux de Bertrand de La Peine (La Méthode Arbogast), d’une manière plus réussie néanmoins. Assez vite, le romancier fait de son Cas Annunziato un livre au cours inattendu, avec quelques rebondissements sympathiques, un contexte politique discret mais bien utilisé (Berlusconi au pouvoir au début des années 2000), des personnages barrés, un humour délicat et une fine connaissance de la culture et de l’histoire italiennes. Si la plupart de ces éléments sont traités de manière légère, leur combinaison produit un effet convaincant, qui donne envie d’aller au bout de cette drôle d’histoire.

Certes, Yan Gauchard s’écoute un peu écrire parfois, recourant de temps à autre à un vocabulaire rare ou précieux qui n’a pas forcément lieu d’être, ou à des tournures de phrase exagérément alambiquées. Le but étant généralement de produire un effet de décalage comique, on lui pardonne, parce qu’il arrive à ses fins assez souvent.
Au final, Le Cas Annunziato a le charme des comédies italiennes, se déguste comme un vin apéritif léger et pétillant, qui ne restera pas forcément longtemps en bouche mais aura ouvert l’appétit. On attend la suite du menu de Yan Gauchard avec une gourmandise éveillée.

Le Cas Annunziato, de Yan Gauchard
Éditions de Minuit, 2016
ISBN 978-2-7073-2927-1
125 p., 12,50€


Rêve général, de Nathalie Peyrebonne

Signé Bookfalo Kill

Devant la France entière, un footballeur renonce à tirer le pénalty décisif pour la victoire de son équipe et rentre tranquillement aux vestiaires.
Une conductrice de métro abandonne sa rame à quai et part se promener dans les rues de Paris. Ce même matin, Le Premier Ministre décide de rester au lit plutôt que d’enchaîner les réunions. Un professeur au collège quitte sa classe en plein cours.
Et, comme ces personnages, et d’autres encore, c’est toute la France qui, petit à petit, renonce à travailler, à suivre le train-train, pour emprunter des chemins de traverse et recommencer à se faire surprendre par la vie – décrétant, sans concertation, un état de rêve général…

Peyrebonne - Rêve généralQui n’a pas rêvé de tout plaquer, de tailler la route, de changer de vie, au moins pour quelques heures, quelques jours volés à la routine ? Nathalie Peyrebonne s’empare avec bonheur de cette idée familière. Avec tendresse et humour, elle croque des personnages à hauteur d’homme, qui donnent corps à leur lassitude ordinaire pour mieux s’en évader, en toute simplicité, héros anonymes du quotidien ou figures chargées de responsabilité.
Insensiblement, le récit tourne à la fable, se teinte légèrement (mais pas trop) de politique, en confrontant notre pays gentiment arrêté à un Président hystérique et colérique – tiens tiens… -, dont le credo sans cesse martelé est la « valeur travail », la France qui se lève tôt – la formule ne figure pas dans le livre mais elle est là, tapie au détour de notre inconscient collectif et des vociférations hypocrites du dirigeant.

Au pragmatisme, au capitalisme, aux discours creux, Nathalie Peyrebonne oppose une écriture rêveuse, louvoyante, qui saisit au vol les songes, les désirs secrets, les évasions mentales. On croise un bon génie jailli d’une bague, on y voit les gardes républicains transformer les guérites de surveillance à l’entrée de l’Élysée en boîtes aux lettres géantes pour doléances improvisées, on s’amuse d’un professeur sérieux qui se métamorphose en entarteur amateur, on s’interroge sur l’opportunité de préparer ou non une tourte médiévale avec des carottes beaucoup trop oranges…
L’auteur exhume également d’un oubli injuste Ferdinand Lop, l’homme qui voulait prolonger le boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer et délocaliser Paris à la campagne, pour réduire le stress des habitants de la capitale. Tout un symbole, utopiste et humoristique, qui résume à lui seul la philosophie du livre.

Premier roman attachant au titre évocateur, Rêve général se garde heureusement du nombrilisme ordinaire à la française tout en étant connecté à notre réalité morose. Nathalie Peyrebonne y scrute les fissures de l’époque et y engouffre nos désirs d’autre chose, avec légèreté. Un livre dans l’air du temps, malin et poétique, qui fait du bien et donne envie de rêver.

Alors, et si on prenait le temps, nous aussi ?

Rêve général, de Nathalie Peyrebonne
Éditions Phébus, 2013
ISBN 978-2-7529-0816-2
153 p., 13€