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Le Quatrième mur, de Horne, Corbeyran & Chalandon

Signé Bookfalo Kill

En explorant les archives du blog, je me suis aperçu avec stupeur que je n’avais pas écrit de chronique sur Le Quatrième mur, le magnifique roman de Sorj Chalandon – alors même que cet auteur figure parmi mes préférés de la littérature française contemporaine, et que ce livre m’avait bouleversé d’une rare manière.
L’adaptation en bande dessinée signée Corbeyran au scénario et Horne au dessin tombe donc à point nommé pour réparer cet oubli, d’autant que le duo a très joliment travaillé pour rendre justice au roman de Chalandon.

chalandon-corbeyran-horne-le-quatrieme-murVoilà l’histoire. Samuel Akounis, metteur en scène juif grec qui a dû fuir son pays à la suite du coup d’Etat de 1967 ayant établi la dictature des colonels, porte un grand rêve de théâtre : faire jouer Antigone, de Jean Anouilh, sur une scène de guerre. Au début des années 1980, il est au moins un lieu où transporter cette utopie paraît évident, c’est le Liban ; déchiré entre les multiples confessions et populations qui l’habitent, le pays brûle d’une guerre qui semble insoluble – mais, pour Sam, ce serait alors pousser l’utopie encore plus loin, en demandant à un membre de chaque camp ennemi d’incarner un personnage de la pièce et de faire triompher tous ensemble sur scène l’entente et la paix, même pour deux heures seulement.
Miné par un cancer, Sam doit pourtant renoncer, mais il demande à Georges, un ami français, de réaliser son rêve à sa place. Marié et jeune père de famille, Georges accepte la mission, sans imaginer une seconde jusqu’où elle l’emmènera…

Parlons d’abord de l’adaptation scénaristique, aussi fidèle que possible au roman de Chalandon – presque un peu trop, d’ailleurs, puisque Corbeyran reprend régulièrement des extraits du texte original, glissant ça et là et des pavés un peu longs, un peu trop narratifs, sans que cela nuise pour autant à la fluidité du récit. Certaines scènes ont également été raccourcies ou ont disparu, mais c’est là le travail indispensable de toute adaptation, et à aucun moment l’intrigue ne perd en compréhension et en complexité.

Puisque Corbeyran a rempli sa part du contrat, voyons maintenant comment Horne et ses crayons ont entrepris de donner une autre perspective à l’histoire de Chalandon – car c’est bien tout l’enjeu d’une adaptation d’un roman en B.D., sinon à quoi bon ? Le noir et blanc (et toutes ses nuances de gris) se prête en tout cas très bien à ce récit, dont il adoucit quelque peu la dureté ; de même que le trait de Horne, pas forcément hyper réaliste dans sa manière de dessiner les personnages, mais à qui il prête néanmoins une identité forte et beaucoup de caractère.
Chaque page affiche six cases au maximum, aérant le récit et laissant la place aux longs dialogues ou aux extraits puisés dans le roman de Chalandon. Et il faut saluer certains choix d’ellipse, comme la représentation du massacre des camps de Sabra et Chatila, limitée à une seule page – là où le romancier, témoin direct de cette scène apocalyptique, s’étendait beaucoup plus. Incarner visuellement l’horreur étant tout de suite sujet à caution, les quelques cases crayonnées par Horne suffisent largement et écartent tout risque de voyeurisme ou d’horreur inutile.

Si rien ne peut remplacer la lecture puissante et profondément émouvante du roman, cette adaptation de Horne et Corbeyran est une jolie réussite, honnête par rapport à l’original. De quoi donner envie de découvrir l’œuvre de Sorj Chalandon ? Ce ne serait pas la pire des conclusions !

Le Quatrième mur, de Corbeyran (scénario) et Horne (dessin)
D’après le roman de Sorj Chalandon
Éditions Marabulles, 2016
ISBN 978-2-501-11468-4
136 p., 17,95€

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Quand vient la nuit, de Dennis Lehane

Signé Bookfalo Kill

Bob Saginowski est barman dans le bar de son cousin Marv, à Boston, qui sert de relais à la mafia tchétchène du quartier pour leurs différents trafics. Taciturne et solitaire, se tenant à l’écart du monde pour éviter de faire resurgir de vieux démons qui le taraudent, sa vie bascule pourtant le jour où il découvre un chiot abandonné dans une poubelle devant la maison de Nadia, une jeune femme avec qui il se lie d’amitié.
Quand le bar se fait braquer un soir et qu’une armée de personnages peu recommandables achèvent de perturber sa tranquillité difficilement acquise, Bob doit faire des choix qu’il espérait ne plus avoir à faire…

Lehane - Quand vient la nuitCe n’est pas très agréable à admettre, mais voilà un roman de Dennis Lehane qui, pour moi, ne restera pas dans les annales. Il faut dire que le bonhomme nous a habitués à planer tellement haut dans le ciel du polar qu’un opus tout juste bon, comme Quand vient la nuit, paraît presque décevant.
L’origine de ce livre y est peut-être pour quelque chose. Il s’agit en effet d’une extension d’une nouvelle intitulée Sauve qui peut, que Lehane a reprise et étoffée pour en faire à la fois ce roman et un scénario de long métrage. Le film sortira en novembre et vaudra pour être la dernière apparition à l’écran de James « Soprano » Gandolfini ; difficile à croire, à moins d’une mise en scène révolutionnaire de Michaël R. Roskam (réalisateur belge de Bullhead), qu’il marquera davantage l’histoire du cinéma, tant son intrigue n’a rien de spectaculairement original.

Pour le dire autrement, Quand vient la nuit aurait pu être écrit par un autre auteur un peu talentueux. Hormis le fait que le récit se déroule à Boston, sa ville fétiche, et en-dehors de quelques fulgurances psychologiques bien dans son style, rien ne trahit spécialement la patte de Dennis Lehane. Il lui manque cette force, cette énergie sombre, cette clairvoyance humaine qui sont sa marque de fabrique. Il lui manque tout simplement le souffle extraordinaire qui a amené Mystic River, Shutter Island ou Un pays à l’aube directement au rang de classique, et fait aussi de sa série Kenzie-Gennaro un must du polar urbain, sombre et désespéré.

Sans doute, accoutumé à cette puissance hors norme, suis-je devenu trop exigeant avec Dennis Lehane. Je dois donc être honnête et reconnaître que Quand vient la nuit se lit très agréablement, que ses personnages sont bien dessinés, que l’ensemble assume sa noirceur et dresse le portrait glaçant d’une ville rongée par la corruption, la mafia et la folie ordinaire, au point de faire s’effondrer les valeurs « refuges » que sont l’honnêteté ou la spiritualité (à l’image d’une église qui ferme pour être transformée en complexe immobilier luxueux).
A l’écrire ainsi, vous comprendrez, je l’espère, que c’est un bon polar. Certes, sans l’étincelle qui fait le grand roman, mais tout de même très plaisant à lire. Oui, c’est déjà ça !

Quand vient la nuit, de Dennis Lehane
Traduit de l’américain par Isabelle Maillet
  Éditions Rivages, coll. Thriller, 2014
ISBN 978-2-7436-2905-2
270 p., 14,50€