Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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COUP DE CŒUR : Neverland, de Timothée de Fombelle

Je mets au défi quiconque lisant ce livre de ne pas pleurer à la fin. Je ne vous dirai pas ici pourquoi, bien entendu, il faut prendre Neverland par le début et le mener à son terme pour, inexorablement, laisser la vague d’une émotion longtemps contenue vous submerger. Mais ce que je peux dire, c’est que j’attendais beaucoup de ce texte, et que malgré cette haute espérance, il ne m’a en rien déçu, au contraire.

Héraut de la littérature jeunesse qui ne prend pas les enfants pour des idiots, immense auteur de fresques aventurières où l’imaginaire prend le pouvoir, papa de Tobie Lolness, aux commandes du dirigeable planant dans le ciel tourmenté de Vango, chercheur de valises dans Le Livre de Perle, Timothée de Fombelle accomplit ici un pas de côté qui n’en est pas vraiment un. Officiellement, pour la comm’, il signe son « premier livre pour les adultes », publié pour l’occasion par les belles éditions de l’Iconoclaste qui l’ont pressé longtemps de franchir ce pas. En réalité, Neverland est dans la droite ligne de toute son œuvre, dont il pourrait même constituer la clef de voûte, le code secret autorisant d’y pénétrer en toute intimité.

Fombelle - NeverlandNeverland est une quête de l’enfance.

Pas perdue, non, car pour Timothée de Fombelle, l’enfance ne s’oublie pas dès lors qu’on n’en a pas été privé. Elle est là, tapie, cachée, n’attendant qu’une brèche, un rayon de soleil dans la grisaille des temps modernes pour resurgir, s’épanouir, courir dans les sentiers sous les bois, laisser glisser sa main dans l’eau claire des torrents, s’enfoncer jusqu’aux genoux dans la neige ou rêvasser sur un lit dans la tiédeur d’un été silencieux.
Pour mieux la retrouver, l’auteur se grime en aventurier, en chasseur de songe, flèches et carquois sur l’épaule, un petit cheval vif en guise de compagnon de route, carnets de quête dans les poches. Il vole en souvenir dans la maison de ses grands-parents, dont la chambre « était la tour de contrôle de [son] univers ». Fouille les tiroirs où s’enfouissent les minuscules trésors n’ayant de précieux que la valeur par nous accordée. Traque des valises, encore, où dorment des trains électriques et des possibles voyages.

Timothée de Fombelle a le don des juxtapositions évocatrices, du choix des mots justes dans un souci de simplicité qui est tout sauf de la pauvreté stylistique. Chez lui, les mots sont comptés mais ils vont droit au but. Avec une facilité éblouissante, ils esquissent des images, des décors, des sensations incroyablement familières. Chaque chapitre est un tableau qui s’anime, dont on croirait les détails puisés directement dans notre propre esprit. C’est cette douce effraction qui fait naître l’émotion, avec pudeur, avec discrétion, mais aussi avec une tendresse qui chamboule et bouleverse.

Ne manquez pas ce voyage vers le Neverland de Timothée de Fombelle qui, en portant un regard doux vers son Pays Imaginaire personnel, nous offre un billet retour vers l’enfance. Un cadeau aussi rare que précieux.

Neverland, de Timothée de Fombelle
Éditions l’Iconoclaste, 2017
ISBN 979-10-95438-39-7
117 p., 17€

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Seules les bêtes, de Colin Niel

Signé Bookfalo Kill

Épouse d’un notable local, Évelyne Ducat a disparu. Sa voiture a été retrouvée à proximité d’un sentier de randonnée s’élevant vers le causse, ce plateau où vivent encore – ou plutôt survivent – quelques éleveurs. L’événement bouleverse la région entière, mais plus encore certaines personnes liées de près ou de loin à la disparue. Il y a Alice, assistante sociale qui vient en aide aux agriculteurs ; son mari Michel, éleveur lui-même ; et Joseph, l’un de ses collègues, qu’Alice est venue soutenir avant d’en faire son amant. Puis Maribé, jeune femme au physique ravageur récemment débarquée en ville. Et Armand, qui vit au fin fond de l’Afrique et s’enrichit en arnaquant par Internet des gogos occidentaux.
A tour de rôle, ils prennent la parole et dévoilent leur rôle dans cette affaire. Car, oui, parfois à la faveur d’une coïncidence ou d’une ressemblance troublante, tout est lié…

niel-seules-les-betesJ’avoue, un peu honteux, que je n’avais jamais lu Colin Niel avant ce roman, en dépit de son excellente réputation. Je ne connais donc pas ses polars guyanais, et c’est en toute innocence que j’ai investi avec lui ce coin de France rurale, rude et hostile, rencontré ses habitants rugueux et plongé à la découverte de vies plus secrètes les unes que les autres.
Si j’ai apprécié au départ la précision documentaire avec laquelle le romancier dépeint le cadre qu’il a choisi, la beauté sèche des décors, la difficulté rencontrée par les habitants du coin pour vivre décemment – surtout les agriculteurs -, la première partie ne m’a pas vraiment emballé. La faute sans doute à sa narratrice, Alice, dont la voix et les enjeux ne m’ont pas vraiment intéressé. Cette introduction est pourtant indispensable, et elle permet à l’intrigue de décoller dès la deuxième partie, consacrée à Joseph, où Niel offre quelques fulgurances absolument magnifiques (l’histoire de l’armoire normande…), développant une atmosphère prégnante que l’on n’a plus envie de quitter, et faisant évoluer le suspense grâce à une première bifurcation inattendue – ce ne sera pas la dernière.

En effet, Colin Niel se permet justement de nous éloigner peu à peu de son cadre originel, en introduisant deux nouveaux narrateurs aux profils très différents. Sans trop en dire, la quatrième partie, qui nous emmène par surprise en Afrique, m’a totalement fait décoller, autant par le détour admirable que le romancier prend dans son intrigue, que par le travail bluffant sur le style, la langue africaine.
De manière globale, Seules les bêtes est un livre superbement construit, dans une architecture qui fait penser à l’éblouissant Un pied au paradis de Ron Rash (roman noir rural, lui aussi), mais avec une audace dans l’élaboration de l’histoire qui a emporté mon adhésion. Je n’aime rien tant qu’être étonné, surtout en polar, et là Colin Niel m’a parfaitement cueilli, aussi bien par les ramifications du récit que par son écriture, dont les changements de registre sont remarquables et permettent de faire exister avec force les cinq narrateurs successifs.

Bref, je vous recommande chaleureusement Seules les bêtes, qui est bien davantage qu’un énième avatar de polar rural (LE genre à la mode en ce moment, avec tout ce que cela comporte de répétitif et de lassant), en s’avérant beaucoup plus ambitieux et surprenant. Une belle découverte pour moi !

Seules les bêtes, de Colin Niel
Éditions du Rouergue, 2017
ISBN 978-2-8126-1202-2
224 p., 19€