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Une forêt d’arbres creux, d’Antoine Choplin

Signé Bookfalo Kill

En décembre 1941, le peintre et caricaturiste tchèque Bedrich Fritta arrive au ghetto de Terezin avec sa femme et son tout jeune fils. Son talent le fait nommer à la tête du Bureau des dessins ; il y retrouve d’autres artistes, avec lesquels il travaille sur des plans d’aménagement du camp, ainsi que sur ceux du futur crématorium.
Alors, parce qu’ils n’ont rien de mieux pour survivre et résister, Fritta et ses amis se réunissent clandestinement la nuit. Là, dans la lumière feutrée des lampes étouffées, ils reprennent leurs crayons pour dessiner la véritable vie du ghetto, dans toute sa crudité…

Par sa délicatesse, son humanité, sa finesse psychologique, son écriture tout en non-dits, Antoine Choplin est l’un de nos écrivains discrets les plus précieux. De ceux qui font rarement la une de la presse (hélas), mais qui trouvent heureusement le chemin de leurs lecteurs en librairie. Autant dire qu’il me semblait indispensable de lui accorder une large place ici.

Choplin - Une forêt d'arbres creuxDans plusieurs de ses romans, Choplin a une manière récurrente : celle de s’emparer d’une page d’histoire précise pour en faire le fond de l’œuvre, son décor en quelque sorte, sans jamais chercher à composer pour autant un roman historique dans les règles. Ce fut le cas par exemple dans La Nuit tombée (Tchernobyl), Radeau (la débâcle en 1940 et le sauvetage des oeuvres d’art pour éviter qu’elles tombent entre les mains des nazis) ou Le Héron de Guernica (je vous laisse deviner), et ça l’est à nouveau dans Une forêt d’arbres creux, où l’écrivain nous fait découvrir le ghetto de Terezin.
Moins « connu » qu’Auschwitz ou Ravensbrück, ce camp d’internement n’en a pas moins une histoire aussi cruelle, en ceci que s’y ajoute un cynisme sans nom. En effet, Theresienstadt, de son nom allemand, fut conçu par les nazis comme une « vitrine » : y étaient enfermés, dans un simulacre de liberté, des artistes juifs, qui avaient la possibilité d’y exercer leur art. De nombreuses pièces musicales y furent composées et créées, de même que des écrits ou des œuvres scripturales – dont un certain nombre, miraculeusement, nous est parvenu. La Croix-Rouge internationale, autorisée à visiter les lieux, n’y vit que du feu, bernée par les maisons repeintes de frais, les jolis (faux) commerces, les enfants joyeux, les parties de football et les spectacles.

Ces éléments historiques, vous en trouverez des traces dans Une forêt d’arbres creux, lorsque le regard de Bedrich Fritta les attrape. Car c’est son point de vue qui compte et raconte. Si Antoine Choplin a choisi Fritta comme personnage principal, c’est justement parce qu’il était dessinateur. Chaque chapitre, assez court, ressemble à un tableau, ou au moins une esquisse saisie au vol – et pour cause, le romancier s’est inspiré à chaque fois d’une œuvre de son protagoniste. Les mots, choisis avec soin et parcimonie, forment une reconstitution impressionniste de scènes volées, à petites touches délicates, imposant à la poésie de la langue de contrebalancer l’horreur des situations.
A nouveau, j’insiste : Une forêt d’arbres creux n’est pas un roman historique. Les faits ont moins d’importance que ce qu’ils permettent d’évoquer de l’humanité s’élevant à contre-courant de la barbarie. Antoine Choplin rappelle à propos que résister avec un crayon ne date pas d’hier, et c’est cette rébellion discrète qui l’intéresse, la manière dont quelques hommes et femmes, connaissant la menace pesant sur leurs épaules, font ce qu’ils pensent être juste, pour eux avant tout, mais aussi pour les autres.

Il paraît inconcevable de parler de la beauté de ce roman, et pourtant… C’est bien la plus grande force de Choplin que de savoir dénicher de l’élégance, de la finesse et de l’émotion dans les contextes les plus sombres. Il y parvient à nouveau très joliment dans Une forêt d’arbres creux, œuvre profondément touchante et juste, l’un de ses plus beaux livres pour moi.

Une forêt d’arbres creux, d’Antoine Choplin
Éditions la Fosse aux Ours, 2015
ISBN 978-2-35707-065-3
116 p., 16€


Sébastien, de Jean-Pierre Spilmont

Signé Bookfalo Kill

Sébastien est l’exemple même du roman qu’on a envie de partager, de faire lire autour de soi, mais dont il est difficile de parler tant sa réussite tient à presque rien : 141 pages, un style qui évoque l’enfance sans tomber dans les travers de l’imitation ratée du parler des “jeunes”, une histoire qui se dévoile peu à peu, à petites touches, et une fin qui vous prend aux tripes, par surprise.

Évoquer l’histoire, c’est déjà courir le risque de trop en révéler. Que dire, donc ? Aussi peu que possible : le narrateur, Sébastien, a treize ans. Le récit commence lorsqu’il entre dans le bureau d’un dénommé Bourgoin. Sébastien vient d’être trouvé, au petit matin, allongé seul sur un banc, à Paris. Bourgoin lui demande de “tout raconter”. Quoi ? Il faudra attendre la fin du roman pour le savoir.
Entre temps, Sébastien va se dévoiler, petit à petit, répondant bon gré mal gré aux questions de Bourgoin qui l’interroge sur sa vie, sa famille, ses amis… Et de se dessiner le portrait d’un jeune garçon (trop) rêveur, ignoré par ses parents commerçants que leur métier accapare et qui lui préfèrent sa petite sœur modèle ; un enfant jugé inadapté socialement et placé dans un établissement spécialisé, abandonné pour le week-end à ses grands-parents qui habitent à proximité de cette école et l’aiment, eux – surtout son grand-père, le seul à l’estimer et à l’appeler par un diminutif affectueux, Seb…

Du déjà lu ? Sans doute, mais rarement aussi bien. On pourrait en dire moins encore, même si ce qui précède ne révèle que peu de choses de la profondeur du livre. Il manque à ce résumé ce qui fait la force majeure du roman : l’écriture de Jean-Pierre Spilmont, à la fois poétique et minimaliste, d’une grande justesse, qui ménage presque sans en avoir l’air une montée en puissance implacable de l’émotion et de la colère de son jeune héros. Ce style, fluide et économe, donne à la voix de Sébastien autant d’impact littéraire que d’authenticité. Une réussite rare dans un exercice – donner la parole à un adolescent – auquel se prêtent nombre de romanciers, sans toujours rencontrer le même bonheur.

Paru initialement à la Fosse aux Ours, un petit éditeur talentueux, Sébastien avait rencontré un premier succès, au moins d’estime. Sa sortie en poche donne l’occasion de le découvrir plus largement. N’hésitez pas.

Sébastien, de Jean-Pierre Spilmont
Éditions J’ai Lu, 2012
ISBN 978-2-290-05657-8
148 p., 5,60€

Pour en savoir plus sur l’auteur, découvrez son site Internet : http://www.jean-pierre-spilmont.fr/