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Sigma, de Julia Deck

Sigma, c’est le nom d’une organisation secrète dont la mission est de rechercher et de placer sous contrôle – ou d’éradiquer, quand il ne reste plus que cette solution expéditive – les oeuvres d’art susceptibles d’avoir une mauvaise influence sur l’humanité. Lorsqu’on apprend qu’une oeuvre disparue du peintre Konrad Kessler, artiste subversif s’il en est, serait sur le point de refaire surface, Sigma envoie ses meilleurs agents en Suisse pour tenter d’empêcher la catastrophe tant redoutée. Débute alors un ballet d’autant plus trouble que les agents en question ne se connaissent pas, ignorent qu’ils sont plusieurs sur le coup, et doivent composer avec des personnages impliqués dans l’affaire pour le moins imprévisibles…

Deck - SigmaViviane Elisabeth Fauville et Le Triangle d’hiver, les deux premiers romans de Julia Deck, m’avaient enthousiasmé, chacun avec ses qualités propres, mais aussi de manière générale par le ton et l’univers fort qu’ils mettaient déjà en place. J’étais donc impatient de découvrir ce que l’imagination foisonnante et le style remarquable de la jeune romancière pourraient faire d’une histoire s’annonçant comme un bon pastiche de roman d’espionnage.
Je suis forcé d’avouer, et ce n’est pas de gaieté de cœur, que je suis resté un peu sur ma faim en achevant la lecture de Sigma.

Il faut pourtant commencer par saluer l’extraordinaire maîtrise romanesque de Julia Deck, sa capacité à composer des récits ambitieux sans jamais égarer son lecteur en route, ainsi que la force du trait avec laquelle elle plante des personnages hauts en couleur, que l’on cerne au bout de quelques pages à peine alors même qu’ils évoluent selon un chassé-croisé complexe, apparaissent furtivement dans les séquences des uns et des autres, et s’expriment à tour de rôle sous forme de rapports de mission adressés à la direction opérationnelle de Sigma.
Car, oui, le point de vue de l’histoire est systématiquement donné par les agents sous couverture de l’Organisation, à la fois spectateurs et acteurs du drame (l’une de leurs tâches consiste régulièrement à influencer leurs cibles pour qu’elles adoptent des vues et des choix conformes aux objectifs neutralisants de Sigma).

Le résultat est virtuose, extrêmement plaisant à lire, fascinant par moment – mais un peu vain au bout du compte. On peut se dire que le propos est justement de souligner la vacuité des « petits » milieux décrits ici : grandes fortunes financières, personnages incroyablement superficiels du monde artistique, actrices de cinéma déphasées, et jusqu’aux espions souvent dépassés par les règles d’un jeu dont ils sont plus marionnettes que manipulateurs.
Pourtant j’ai le sentiment d’être passé à côté d’un roman plus vaste qu’il ne l’est finalement ; j’en attendais notamment une réflexion stimulante sur la subversivité potentielle de l’art, aspect que Sigma ne fait qu’effleurer, comme à peu près tous ses sujets phagocytés par le caractère primesautier des protagonistes et des enjeux du récit.

Au bout du compte, le troisième roman de Julia Deck a des faux airs de pièce de boulevard, avec ses quiproquos, ses rebondissements, son caractère agréable – d’ailleurs le livre s’ouvre sur la distribution des personnages, comme pour inciter le lecteur à lire ce qui va suivre comme une comédie théâtrale. La romancière brille mais à vide, et Sigma, que j’ai ouvert dans l’excitation pour le refermer dans une relative indifférence, ne me laissera pas un grand souvenir. Rendez-vous manqué sans doute, mais j’ai hâte de retrouver Julia Deck dans son prochain opus, histoire de me réconcilier avec son talent évident.

Sigma, de Julia Deck
Éditions de Minuit, 2017
ISBN 978-2-7073-4372-7
233 p., 17,50€


Numéro 11, de Jonathan Coe

Signé Bookfalo Kill

Certes, Jonathan Coe est plutôt un romancier « classique » d’un point de vue formel, mais il faut se méfier de l’eau qui dort. L’animal est souvent capable de surprendre, voire de déconcerter – ce qui est le cas avec son nouveau roman, dont je me demande bien comment je vais réussir à vous le résumer sans trop en dire.

coe-numero-11Numéro 11 est en effet composé de cinq parties qu’on dirait juxtaposées, tant elles traitent de sujets différents et jouent de registres changeants – idée suggérée d’ailleurs par le sous-titre du roman, Quelques contes sur la folie des temps.
« La Tour Noire » mêle chronique d’enfance et ambiance de conte gothique (avec une ou deux scènes de trouille parfaitement maîtrisées), sur fond de critique politique ; « le Come back » tire à boulets rouges sur la téléréalité et les ravages de la célébrité artificielle ; « le Jardin de Cristal », poétique et mélancolique, s’intéresse à l’université anglaise et à certaines de ses dérives potentielles ; « le Prix Winshaw », aussi violent qu’hilarant, matraque la presse à sensation et la course en avant incontrôlable de la communication décomplexée sur Internet ; et « What a whopper ! » soulève le voile sur la vie hallucinante des super riches, dans un mélange détonnant de réalisme glacé, d’analyse sociale implacable et… de fantastique.

Oui, il y a tout ça dans Numéro 11, dont la continuité est assurée par certains personnages que l’on retrouve d’une partie à l’autre, en particulier Rachel et Alison, deux amies que l’on suit de l’enfance à l’âge adulte au cours de trajectoires dissemblables, pas toujours heureuses mais systématiquement édifiantes. Cette variété impressionnante de tons et de sujets est à la fois la (grande) force et la (petite) faiblesse de ce roman. Gourmand, Jonathan Coe semble ne pas vouloir choisir entre les propos qu’il souhaite aborder, et leur association paraît parfois saugrenue, le passage d’une partie à une autre désarmant.
Mais après tout, pourquoi pas ? En dépit de cette construction – ou peut-être justement grâce à elle -, Numéro 11 est très rapide et agréable à lire, bien aidé par le style toujours aussi fluide du romancier anglais. Coe a le sens du spectacle, des variations et des atmosphères, capable de passer sans effort d’un passage oppressant à une comédie policière réjouissante ou à une réflexion pointue sur la satire en tant que genre littéraire, dans une mise en abyme passionnante – la satire étant précisément l’un des domaines de prédilection de l’écrivain.

D’ailleurs, rappelez-vous de son chef d’œuvre, Testament à l’anglaise, comédie cinglante qui mettait en scène la terrifiante famille Winshaw, incarnation du cynisme flamboyant des années 80. Winshaw… comme dans « le Prix Winshaw », titre de la quatrième partie de Numéro 11 ? Oui, messieurs dames, sans en être une suite (les deux romans peuvent se lire de manière totalement indépendante), Numéro 11 est un peu la réponse contemporaine de Testament à l’anglaise. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que rien ne s’est arrangé, comme le prouve dans la fiction la prospérité florissante de la famille emblématique imaginée par Coe il y a plus de vingt ans.
Le tableau social, économique, politique que dresse Jonathan Coe de ce début de XXIème siècle est aussi effroyable que l’on veut bien le penser. Le fossé se creuse inexorablement entre le peu de gens qui ont tout et l’immense majorité qui a peu ; la dernière partie le met en scène dans une vision froide de notre monde qu’un recours habile et mesuré au fantastique rend encore plus terrifiante.

Beaucoup plus audacieux et risqué qu’il n’en a l’air, au point d’en être parfois un peu fragile, Numéro 11 démontre encore une fois que le savoir-faire, l’à-propos et l’intelligence de Jonathan Coe restent d’une actualité brûlante. Un auteur à ne décidément pas sous-estimer, et un roman à tenter !

Numéro 11, de Jonathan Coe
(Number 11, traduit de l’anglais par Josée Kamoun)
Éditions Gallimard, 2016
ISBN 978-2-07-017839-1
444 p., 23€


Une fille et un flingue, d’Ollivier Pourriol

Signé Bookfalo Kill

Les frangins Aliocha et Dimitri rêvent de cinoche. Cannes, les marches, les stars, le grand écran, les vivats du public, l’argent… Ah oui, l’argent, parlons-en. Le nerf de la guerre, du genre qui empêche de monter au front si on n’en a pas. Fauchés comme les blés, étudiants à l’école de cinéma de Luc Besson, les deux frères décident alors d’appliquer l’un des préceptes de leur mentor : « Un film, c’est un hold up. »
Au culot, ils imaginent alors un scénario improbable, qui implique la participation active de Catherine Deneuve et Gérard Depardieu. Rien de moins ? Quand on n’a pas de pognon, on a des idées, hein – et on sait jamais, ça pourrait marcher…

Pourriol - Une fille et un flingueVoici une comédie (dé)culottée sur le cinéma, d’autant plus crédible qu’Ollivier Pourriol fraye dans ce milieu. Pas du genre langue de bois (on se souvient de On/Off, son pamphlet impitoyable contre le Grand Journal dont il avait été chroniqueur malheureux durant un an), Pourriol s’amuse donc beaucoup avec un paquet de figures du cinéma français, des vedettes citées ci-dessus à d’autres, souvent évoquées par leurs seuls prénoms mais très vite reconnaissables pour peu que l’on connaisse un peu ce petit monde.
Pour les mettre en scène, il imagine une histoire complètement frappadingue, qui réserve quelques surprises amusantes (le personnage de Deneuve est exploité d’une manière fort réjouissante) et surtout des dialogues en forme de morceau de bravoure, dont Depardieu est souvent le héros. Depardieu, héros de papier dont la grandiloquence, l’excès et la clairvoyance désabusée servent de porte-parole à un regard sans concession sur le cinoche à la française, toujours avec humour néanmoins.

Bon, par contre, on ne lira pas Une fille et un flingue pour son style, sa mise en forme se limitant le plus souvent à des dialogues balancés à l’emporte-pièce. Ca marche, c’est efficace, mais d’un point de vue littéraire, c’est sans grand intérêt. Évoluant dans un registre proche de Laurent Chalumeau (Kif), Ollivier Pourriol joue la carte de la pochade hautement référencée, et s’offre par le roman un casting de rêve (incluant Godard et Steven Spielberg !) qui ne prend pas grand-chose au sérieux. Sympa sans plus, mais assez réjouissant pour qui s’intéresse aux coulisses pas forcément glorieuses du Septième Art.

Une fille et un flingue, d’Ollivier Pourriol
Éditions Stock, 2016
ISBN 978-2-234-08031-7
288 p., 19€


A première vue : la rentrée Stock 2016

À première vue, chez Stock comme chez la plupart des éditeurs, on voit arriver une rentrée sérieuse comme un premier de la classe, mais manquant clairement de fantaisie (à une exception près peut-être). C’est déjà pas mal, me direz-vous. Mouais, mais on n’aurait rien contre un peu d’excitation et d’inattendu. Pas sûr de les trouver sous la couverture bleue de la vénérable maison désormais dirigée par Manuel Carcassonne, qui aligne de plus beaucoup (trop) de candidats sur la ligne de départ : neuf auteurs français, deux étrangers, ça sent la surchauffe…

Pourriol - Une fille et un flingueAUCUN LIEN : Une fille et un flingue, d’Olivier Pourriol
Elle est sans doute là, la touche de folie de la rentrée Stock ! Ancien chroniqueur littéraire muselé du Grand Journal (expérience amère dont il a tiré un récit décapant, On/Off), mais aussi et surtout spécialiste de cinéma, Pourriol met en scène deux frangins, Aliocha et Dimitri, fans de cinoche et obsédés par le désir de réaliser un film. Comment y parvenir quand on est fauché et inconnu ? En appliquant à la lettre le précepte d’un grand maître du Septième Art : « Un film, c’est un hold up » (Luc B.) Un « braquage » que les deux frères vont tenter de réussir avec l’aide de Catherine D. et Gérard D., en plein Festival de Cannes… Annoncé comme une comédie délirante, Une fille et un flingue est le genre de bouquin qui passe ou qui casse, sans juste milieu. Pourriol a tout le talent médiatique nécessaire pour défendre son livre sur les plateaux de télévision, mais son livre saura-t-il se défendre tout seul ?

Lang - Au commencement du septième jourGENÈSE II, LA REVANCHE : Au commencement du septième jour, de Luc Lang
Je n’ai jamais rien lu de Luc Lang, auteur emblématique de Stock, faute d’avoir réussi à m’intéresser à son travail jusqu’à présent. Cela changera peut-être avec ce nouveau roman, récit d’une vie trop parfaite pour être honnête et qui s’écroule brutalement lorsque la supercherie est dévoilée. Cette vie, c’est celle de Thomas, dont la femme Camille a un jour un terrible accident de voiture à un endroit où elle n’aurait jamais dû se trouver. Tandis que Camille reste plongée dans le coma et que tout s’écroule autour de lui, Thomas entame une vaste enquête qui va lui faire passer en revue toute son existence, sa relation avec son père, ses frère et soeur, ses enfants… Luc Lang revendique l’inspiration de Cormac McCarthy (rien de moins) pour ce roman présenté par son éditeur comme son plus ambitieux.

Sagnard - BronsonALLÔ PAPA TANGO CHARLIE : Bronson, d’Arnaud Sagnard
Premier roman qui met en parallèle une ligne autobiographique et la vie du comédien Charles Bronson, depuis une jeunesse misérable durant la Grande Dépression jusqu’à la gloire hollywoodienne, renommée et richesse dissimulant la hantise quotidienne d’un homme rongé par la peur. Ce genre d’exercice a déjà donné de fort belles choses, notamment sous la plume de Florence Seyvos (Un garçon incassable, autour de Buster Keaton), alors pourquoi pas ?

Bied-Charreton - Les visages pâlesC’EST UNE MAISON BLEUE : Les visages pâles, de Solange Bied-Charreton
Les trois petits-enfants de Raoul Estienne se retrouvent dans la vieille demeure chargée de souvenirs du vieil homme qui vient de s’éteindre. Faut-il vendre la maison ou la garder ? La question agite les héritiers autant que la Manif pour Tous, au même moment, déchire la société française, et oblige les uns et les autres à faire le point sur leurs existences… Je ne sais pas s’il faut attendre grand-chose d’un roman dont les personnages se prénomment Hortense, Charles ou Alexandre, mais bon. Il paraît que c’est « caustique » (dixit l’éditeur).

Berlendis - MauresC’EST L’AMOUR A LA PLAGE (AOU CHA-CHA-CHA) : Maures, de Sébastien Berlendis
Les vacances d’été, la mer, les dunes, le camping, le dancing, l’adolescence, la découverte des filles… Tout ceci est follement original, n’est-ce pas ? Déjà vu, déjà lu, il faudrait vraiment une plume exceptionnelle ou un point de vue extrêmement singulier pour distinguer un tel récit. Toujours possible, mais on n’y croit guère…

Cloarec - L'IndolentePOKER FACE : L’Indolente, de Françoise Cloarec
En 2008, Françoise Cloarec avait signé un succès surprise avec La Vie rêvée de Séraphine de Senlis (qui avait donné une adaptation cinématographique non moins triomphale, Séraphine, avec Yolande Moreau). Elle revient au milieu de la peinture avec cette enquête littéraire sur Marthe Bonnard, dont on découvre après le décès de son peintre de mari, Pierre Bonnard, qu’elle n’était pas du tout celle qu’elle avait toujours prétendu être.

Chambaz - A tombeau ouvertDANS DEUX CENTS MÈTRES, TOURNEZ A GAUCHE : À tombeau ouvert, de Bernard Chambaz
Le 1er mai 1994, le pilote Ayrton Senna se tue au volant de sa Formule 1, en ratant un virage et en allant s’écraser contre un mur à 260 km/h. A partir de ce drame diffusé en direct et en mondovision télévisuelle, Bernard Chambaz tire un roman sur la fascination pour la vitesse, croisant le destin de Senna avec ceux d’autres pilotes célèbres mais aussi avec ceux de ses proches, dont son fils mort dans un accident de la route.

Papin - L'EveilL’AMANTE DU VIETNAM DU NORD : L’Éveil, de Line Papin
Stock lance une auteure de 20 ans dans l’arène, avec un premier roman sous forte influence de Marguerite Duras, une histoire d’amour torride dans la touffeur de Hanoï, la capitale du Vietnam (où est née Line Papin). On annonce une jeune prodige, il faudra voir si elle est authentique.

Gras - AnthraciteAU CHARBON : Anthracite, de Cédric Gras
Dans un décor de guerre, une tragi-comédie sur fond de pays qui s’écroule – ce pays, c’est l’Ukraine, violemment divisée après la sécession en 2014 de la région minière du Donbass qui décide de rejoindre la Russie. Parce qu’il s’est obstiné depuis l’événement à y faire jouer l’hymne national ukrainien, un chef d’orchestre est obligé de prendre la fuite avec son ami d’enfance à bord d’une bagnole aussi décrépite que les paysages industriels qu’ils traversent… Premier roman.

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Reeves - Un travail comme un autreL’ÉNERGIE EST NOTRE AVENIR, ÉCONOMISONS-LA : Un travail comme un autre, de Virginia Reeves
Alabama, années 20. Avec l’aide de son ouvrier agricole, un fermier détourne une ligne électrique de l’Etat pour augmenter le rendement de son exploitation. Tout roule jusqu’à ce qu’un employé paye de sa vie cette installation sauvage. Wilson, l’ouvrier, écope des travaux forcés dans les mines, tandis que son patron est envoyé au pénitencier. Confronté à la violence extrême de la prison, il tente tout de même d’envisager l’avenir… Premier roman de l’Américaine Virginia Reeves.

POÉTER PLUS HAUT QUE SON… : Ce qui reste de la nuit, d’Ersi Sotiropoulos
En 1897, Constantin Cavafy n’est pas encore le grand poète grec qu’il est appelé à devenir. Écrasé par l’affection de sa mère, tourmenté par son homosexualité, à la recherche de son style et de sa voix, il fait un séjour de trois jours à Paris qui va tout changer pour lui. La romancière grecque Ersi Sotiropoulos dresse un portrait littéraire de Cavafy en s’interrogeant sur le lien entre création et désespoir, dans un livre dense et exigeant (une manière polie de suggérer autre chose, je vous laisse deviner quoi).


A première vue : la rentrée Albin Michel 2016

Ça dérape un peu chez Albin Michel ! Neuf titres français et trois étrangers rien qu’en août, c’est plus que les années précédentes et ce n’est pas forcément pour le meilleur, gare au syndrome Gallimard… Il devrait y avoir tout de même deux ou trois rendez-vous importants, comme souvent avec cette maison, que ce soit du côté des premiers romans comme des auteurs confirmés.

Gros - PossédéesLE DÉMON A VIDÉ TON CERVEAU : Possédées, de Frédéric Gros
C’est l’un des buzz de l’été chez les libraires, et c’est souvent bon signe. Pour son premier roman, l’essayiste et philosophe Frédéric Gros s’intéresse au cas des possédées de Loudun, sombre histoire de possession et exorcisme de bonnes sœurs soi-disant habitées par Satan réincarné sous la forme du curé Urbain Grandier. Nous sommes en 1632, Richelieu est au pouvoir et entend mener une répression sévère contre la Réforme ; humaniste, amoureux des femmes, Grandier est une cible parfaite… Une réflexion sur le fanatisme qui devrait créer des échos troublants entre passé et présent.

Guenassia - La Valse des arbres et du cielL’HOMME A L’OREILLE COUPÉE : La Valse des arbres et du ciel, de Jean-Michel Guenassia
Après un précédent roman (Trompe-la-mort) moins convaincant, l’auteur du Club des incorrigibles optimistes revient avec un roman historique mettant en scène les derniers jours de Vincent Van Gogh, en particulier sa relation avec Marguerite, une jeune femme avide de liberté, fille du célèbre docteur Gachet, connu comme l’ami des impressionnistes – mais l’était-il tant que ça ? Guenassia s’inspire aussi de recherches récentes sur les conditions de la mort de Van Gogh, fragilisant l’hypothèse de son suicide… On attend forcément de voir ce que ce grand raconteur d’histoire peut faire avec un sujet pareil.

Gougaud - LithiumWERTHER MINUS : Lithium, d’Aurélien Gougaud
Elle refuse de penser au lendemain et se noie dans les fêtes, l’alcool et le sexe sans se soucier du reste ; Il vient de se lancer dans la vie active mais travaille sans passion. Ils sont les enfants d’une nouvelle génération perdue qui reste assez jeune pour tenter de croire à une possibilité de renouveau. Premier roman d’un auteur de 25 ans, qui scrute ses semblables dans un roman annoncé comme sombre et désenchanté.

Hoffmann - Un enfant plein d'angoisse et très sage2ABOUT A BOY : Un enfant plein d’angoisse et très sage, de Stéphane Hoffmann
Ce titre, on dirait un couplet d’une chanson de Jean-Jacques Goldman, tiens ! (C’est affectueux, hein.) Antoine, 13 ans, aimerait davantage de considération de la part de ses parents, duo d’égoïstes qui préfèrent le confier à un internat suisse ou à sa grand-mère de Chamonix plutôt que de l’élever. Mais le jour où ils s’intéressent enfin à lui, ce n’est peut-être pas une si bonne nouvelle que cela… Une comédie familiale pour traiter avec légèreté du désamour filial.

Lacroix - PechblendeQUAND NOTRE CŒUR FAIT BOUM : Pechblende, de Jean-Yves Lacroix
Deuxième roman d’un libraire parisien spécialisé dans les livres d’occasion – ce qui explique sans doute pourquoi le héros de ce livre est justement libraire dans une librairie de livres anciens (ah). A la veille de la Seconde Guerre mondiale, le dit libraire tombe amoureux d’une assistante de Frédéric Joliot-Curie, mais se trouve confronté à un dilemme cruel lorsque le conflit éclate et que son patron décide d’entrer dans la clandestinité.

Rault - La Danse des vivants2MEMENTO : La Danse des vivants, d’Antoine Rault
A la fin de la Première Guerre mondiale, un jeune homme se réveille dans un hôpital militaire, amnésique mais parlant couramment aussi le français que l’allemand. Les services secrets français imaginent alors de l’affubler de l’identité d’un Allemand mort et de l’envoyer en infiltration de l’autre côté de la frontière… Après Pierre Lemaitre racontant l’impossible réinsertion des soldats survivants à la fin de la guerre dans Au revoir là-haut, le dramaturge à succès Antoine Rault s’intéresse au début de l’entre-deux-guerres dans l’Allemagne de Weimar. Une démarche intéressante, pour un livre présenté comme un roman d’aventures.

Nothomb - Riquet à la houppe2AMÉLIE MÉLO : Riquet à la houppe, d’Amélie Nothomb
Nothomb n’en finit plus de se recycler, et cette année, la peine est sévère. Je l’annonce tout net, j’ai tenu cinquante pages avant d’abandonner la lecture de ce pensum sans imagination, remake laborieux d’un conte qui rejoue grossièrement Attentat, l’un des premiers livres de la romancière belge. Franchement, si c’est pour se perdre dans ce genre de facilité, Amélie devrait prendre des vacances. Ça nous en ferait.

BATTLEFIELD : Avec la mort en tenue de bataille, de José Alvarez
Le parcours épique d’une femme, respectable mère de famille qui se lance corps et âme dans la lutte contre le franquisme dès 1936, se révélant à elle-même tout en incarnant le déchirement de l’Espagne d’alors.

MON PÈRE CE HÉROS : Comment tu parles de ton père, de Joann Sfar
L’hyperactif Sfar revient au roman, ou plutôt au récit, puisqu’il évoque son père (tiens, quelle surprise). Je le laisse aux aficionados, dont je ne suis pas…

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James - Brève histoire de sept meurtres2BUFFALO SOLDIER : Brève histoire de sept meurtres, de Marlon James (un peu lu)
Cette première traduction mais troisième roman du Jamaïcain Marlon James a reçu le Man Booker Prize en 2015 et arrive en France auréolé d’une réputation impressionnante. Et pour cause, ce livre volumineux (850 pages) affiche clairement son ambition, celle d’un roman choral monumental qui s’articule librement autour d’un fait divers majeur, une tentative d’assassinat dont fut victime Bob Marley en décembre 1976 juste avant un grand concert gratuit à Kingston. En donnant une voix aussi bien à des membres de gang qu’à des hommes politiques, des journalistes, un agent de la CIA, des proches de Marley (rebaptisé le Chanteur) et même des fantômes, Marlon James entreprend une vaste radiographie de son pays.
Une entreprise formidable – peut-être trop pour moi : je viens de caler au bout de cent pages, écrasé par le nombre de personnages, le style volcanique et un paquet de références historiques que je ne maîtrise pas du tout… Ce roman va faire parler de lui, c’est certain, il sera sans doute beaucoup acheté – mais combien le liront vraiment ? Je suis curieux d’avoir d’autres retours.

Enia - Sur cette terre comme au cielRAGING BULL : Sur la terre comme au ciel, de Davide Enia
Une grande fresque campée en Sicile, de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux années 90, qui entrelace le destin de trois générations, dont le petit Davidù, gamin de neuf ans qui fait l’apprentissage de la vie, de l’amour et de la bagarre dans les rues de Palerme. Premier roman de Davide Enia, finaliste du prix Strega, l’équivalent italien du Goncourt.

COLLISION : La Vie nous emportera, de David Treuer
Août 1942. Sur le point de s’engager dans l’U.S. Air Force, un jeune homme se trouve mêlé à un accident tragique qui bouleverse non seulement son existence, mais aussi de ses proches. Une fresque humaine et historique à l’américaine.


A première vue : la rentrée Seuil 2016

Cette année encore, les éditions du Seuil ne s’éparpillent pas, en ne publiant fin août que six romans français et trois étrangers. Ce qui n’empêche pas leur offre d’être diversifiée et plutôt solide, plus séduisante que l’année dernière, notamment en littérature étrangère, dominée par la sortie du dernier roman de Henning Mankell.

Mankell - Les bottes suédoisesGROLLES D’HISTOIRES : Les bottes suédoises, de Henning Mankell
Avant même le phénomène Millenium, il avait popularisé le polar nordique en France. Auteur de la série phare autour du commissaire Wallander, Henning Mankell s’est par la suite imposé comme un grand écrivain tout court, capable de passer du policier à la littérature « blanche » ou jeunesse avec une aisance admirable. Emporté beaucoup trop tôt l’année dernière par un cancer, à l’âge de 67 ans, il a néanmoins eu le temps de nous laisser ce dernier roman – et pas n’importe lequel puisqu’il s’agit d’une suite des Chaussures italiennes, immense succès et souvent livre préféré de Mankell chez ses lecteurs. Dans ces Bottes, on retrouve donc Fredrik Welin, médecin à la retraite qui a choisi de vivre totalement reclus, à l’écart du monde. Mais l’incendie de sa maison vient bouleverser son existence, d’autant que sa fille Louise et une journaliste locale s’en mêlent… Ce roman « testament » sera bien sûr l’un des événements de la rentrée littéraire.

Munoz Molina - Comme l'ombre qui s'en vaKILLER KING : Comme l’ombre qui s’en va, d’Antonio Munoz Molina
L’un des plus grands auteurs espagnols contemporains se lance à Lisbonne sur les traces de James Earl Ray, l’assassin de Martin Luther King, qui a séjourné dans la ville portugaise durant une dizaine de jours un mois après son crime, pour essayer d’y disparaître et de s’y façonner une nouvelle identité. Une ville qui était également au cœur du deuxième livre de Molina, L’Hiver de Lisbonne… L’enquête devient aussi l’occasion pour le romancier d’une mise en perspective littéraire et personnelle, dont les 450 pages devraient emballer les amateurs de littérature ambitieuse.

Zink - Une comédie des erreursDÉZINKAGE EN REGLE : Une comédie des erreurs, de Nell Zink
Sur le campus d’une petite ville américaine, une étudiante tombe amoureuse de son professeur. Classique ? Pas tant que ça, puisqu’elle est lesbienne et qu’il est homosexuel. Ce qui ne va pas les empêcher de se marier et de fonder une famille – plutôt pour le pire, disons-le tout de suite… Première traduction de l’Américaine Nell Zink en France, cette comédie acide vise un déglingage systématique des clichés du roman américain classique. Et pourrait donc être fort réjouissante.

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Makine - L'Archipel d'une autre vieL’HOMME EN NOIR FUYAIT A TRAVERS LE DÉSERT ET LE PISTOLERO LE POURSUIVAIT : L’Archipel d’une autre vie, d’Andreï Makine
Prix Goncourt et Médicis en 1995 pour le Testament français, qui l’avait révélé, le romancier français d’origine russe est une valeur sûre de la maison Seuil. Il revient avec l’histoire d’une traque dans la taïga, au début des années 50 ; Pavel Gartsev et ses hommes poursuivent un criminel insaisissable, si rusé qu’il finit par faire renoncer tous ses chasseurs – sauf Pavel. Mais la vérité que va découvrir ce dernier en continuant sa mission risque bien de tout changer à son existence…

Jauffret - CannibalesCROUNCH : Cannibales, de Régis Jauffret
Une jeune femme rompt avec son amant trois fois plus vieux qu’elle. Elle se sent obligée d’envoyer une lettre à la mère de cet homme pour s’excuser de l’avoir quitté. Commence alors une correspondance entre les deux femmes, qui se retrouvent tant et si bien qu’elles finissent par concevoir un plan pour se débarrasser du monsieur… Une histoire d’amour à la sauce Jauffret (tout risque de gnangnan est donc écarté) sous forme d’un roman épistolaire. Intriguant, il faut bien l’avouer.

Faye - Eclipse japonaiseSOLEIL COUCHANT A L’EST : Éclipses japonaises, d’Eric Faye
Eric Faye fait partie des nombreux auteurs à avoir quitté Stock après la mort de son éditeur historique, Jean-Marc Roberts. Il rejoint donc le Seuil avec un nouveau roman asiatique (après notamment Nagasaki, qui figure parmi ses succès les plus importants), articulé autour de trois histoires distinctes : la disparition d’un G.I. dans la zone démilitarisée entre les deux Corées en 1966, une série de disparitions inquiétantes au Japon dans les années 70, et un attentat contre un avion de la Korean Air en 1987. Trois faits divers véridiques, qu’un lien rattache pourtant.

Tardieu - A la fin le silenceEST D’OR : À la fin le silence, de Laurence Tardieu
Elle aussi auteure historique de chez Stock, Laurence Tardieu arrive au Seuil après un bref passage chez Flammarion. Chantre de l’autofiction, elle nous fait part cette fois de son émoi à l’idée de devoir vendre la maison de son enfance, avant de se sentir obligée de nous faire savoir à quel point les attentats de janvier puis de novembre 2015 l’ont bouleversée, tout en racontant sa grossesse intercalée dans tout ça. À la fin je ne lis pas…

GROAR : Histoire du lion Personne, de Stéphane Audeguy
Encore un transfuge, cette fois en provenance de Gallimard. A travers le destin véridique d’un lion nommé Personne, offert à la ménagerie de Louis XVI, Audeguy évoque le passage de l’Ancien Régime au Directoire en passant par la Révolution. « Une odyssée animale peuplée de personnages humains », selon l’éditeur…

Delaume - Les sorcières de la RépubliqueLA DROGUE C’EST MAL : Les sorcières de la République, de Chloé Delaume
En 2017, le Parti du Cercle, entièrement féminin, emporte les élections présidentielles, avec le soutien de déesses grecques descendues de l’Olympe pour l’occasion. Trois ans plus tard, un référendum chasse les élues à une écrasante majorité, et la période disparaît des pages d’histoire, selon une amnésie volontaire désignée sous le nom de Grand Blanc. En 2062, dans le Stade de France devenu Tribunal du Grand Paris, l’une des meneuses du Parti du Cerle passe en jugement et en profite, au fil de ses souvenirs, pour rétablir la vérité… Assez barré sur le papier, il faut avouer, mais pourquoi pas ?

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BONUS : DEUX ROMANS ÉTRANGERS

J’ajoute ces deux titres qui sortent en septembre, l’un parce que c’est un auteur dont le premier roman publié en France m’a durablement marqué, l’autre juste parce qu’il a l’air frappadingue (c’est une bonne raison, non ?)

Donovan - Une famille passagèreMOTHER LOVE : Une famille passagère, de Gerard Donovan
Une grande partie des lecteurs de Julius Winsome, le premier roman traduit chez nous de Gerard Donovan, en garde un souvenir impérissable. De quoi attendre avec impatience ce nouvel opus (après un recueil de nouvelles plutôt décevant), dans lequel le romancier suit une femme ayant kidnappé un enfant après avoir parfaitement prémédité son geste. Tout en surveillant l’enquête dans les médias, elle tente de s’occuper du petit garçon, mais la réalité perturbe sa vision idéale de la famille et de la maternité… Avec un sujet pareil, et le choix de faire de l’héroïne la narratrice du roman, comme dans Julius Winsome, on peut s’attendre à un roman aussi troublant et dérangeant.

MAD DOGS : Meurtre dans un jardin barcelonais, d’Eduardo Mendoza
Mordu par un chien, un détective fou se souvient d’une vieille enquête lors de laquelle, alors qu’il cherchait un chien disparu, il fut accusé du meurtre d’une jeune femme, précisément dans le jardin où il avait retrouvé le dit chien. Il démasqua le vrai coupable et fut ainsi innocenté – mais, trente ans après, il doute de ses conclusions…


Les ennemis de la vie ordinaire, d’Héléna Marienské

Signé Bookfalo Kill

Psychiatre spécialiste des addictions, Clarisse imagine de monter une thérapie de groupe pour ses cas les plus sévères. Elle réunit donc dans la même pièce un curé cocaïnomane et sosie du Pape François, une alcoolique en perdition, un professeur d’université fornicateur au dernier degré, une ado junkie, un joueur obsédé par la roulette, une acheteuse compulsive de vêtements et un sportif tellement accro que son corps ne suit plus et se casse en morceaux. En les confrontant à leurs perditions respectives, Clarisse espère les voir se réfréner spontanément.
Mais c’est tout le contraire qui se produit : après quelques frottements dus aux caractères explosifs des forces en présence, les sept patients, loin de se soigner, commencent à se refiler leurs obsessions et à devenir polyaddicts…

Marienské - Les ennemis de la vie ordinaireBon, oui, je sais, présenté de cette manière, ce roman pourrait ne pas en faire rêver certains d’entre vous. Je ne vais pas vous jouer de la flûte, ce n’est pas le roman de la rentrée littéraire. MAIS – mais c’est tout de même un bon livre, pour peu qu’on apprécie les comédies bien déjantées, qui n’ont peur de rien et surtout pas de cramer allègrement toutes les limites possibles de la décence et du réalisme.

La principale qualité des Ennemis de la vie ordinaire, c’est de commencer de manière tranquille (relativement tout de même, on y revient), pour ensuite voguer avec régularité vers les excès les plus loufoques, sans remords ni jamais mollir, jusqu’à un final d’anthologie.
Au début, Héléna Marienské est prise par un impératif simple : cadrer ses nombreux personnages, les poser dans leurs addictions respectives, ce qui l’oblige à les présenter l’un après l’autre. Le procédé n’évite pas le piège du systématisme ni celui de certains clichés, mais il est indispensable pour en arriver au cœur du récit : la joyeuse mise en commun des obsessions, qui s’épanouit bientôt dans un projet complètement dingue nécessitant les qualités et défauts respectifs des héros, éloge de la solidarité et de l’amitié décomplexées.

Dans son dernier tiers, le roman devient totalement barge, et on sent, à sa verve et au rythme trépidant du récit, que la romancière s’est particulièrement amusée à partir de ce moment-là. Ça tombe bien, son enthousiasme est contagieux. Je me suis franchement amusé avec ce final prenant pour cadre un tournoi international de poker, où Héléna Marienské lâche la bride à ses personnages et leur laisse la main.

Ce n’est pas toujours très subtil, mais Les ennemis de la vie ordinaire permettent de passer un bon moment, irrévérencieux (mention spéciale au curé sosie du pape : l’idée paraît balourde, mais la romancière l’exploite avec talent), assez original et au final plutôt joyeux. Rien que pour cela, ce livre est un spécimen assez rare, surtout dans une rentrée littéraire dure et morose. Donc, si vous cherchez un échappatoire singulier, votez Marienské !

Les ennemis de la vie ordinaire, d’Héléna Marienské
Éditions Flammarion, 2015
ISBN 978-2-08-136659-6
320 p., 19€


A première vue : la rentrée de l’Olivier 2015

S’il nous sera impossible d’évoquer tous les éditeurs en lice pour la rentrée littéraire 2015, faute de temps et d’énergie, il nous reste encore quelques maisons à présenter. Et nous nous en voudrions de ne pas parler des éditions de l’Olivier, même si leur rentrée française, porteuse de noms connues, semble à première vue assez fade. Non, l’événement à l’Olivier, c’est la publication d’un roman resté inédit jusqu’à ce jour de David Foster Wallace – et pour cause, l’engin étant particulièrement spectaculaire…

Wallace - L'Infinie ComédieDANTESQUE : L’Infinie Comédie, de David Foster Wallace
(traduit de l’américain par Francis Kerline)
J’imagine qu’il aura fallu un peu de temps à Francis Kerline pour traduire ce monstre de 1488 pages (!!!), publié en 1996 aux États-Unis, et considéré comme l’un des authentiques chefs d’œuvre de la littérature anglophone contemporaine. David Foster Wallace (qui s’est suicidé en 2008 à 46 ans) y élabore une dystopie dans laquelle les USA, le Canada et le Mexique ont fusionné en une fédération où la société du spectacle est devenue le centre de tout. Inutile de détailler une intrigue infiniment plus foisonnante, qui évoque pêle-mêle les relations familiales, les addictions, le tennis (très important, puisqu’une académie de tennis est au centre de l’histoire), l’Amérique du Nord en tant qu’entité politique… Enrichi de nombreuses notes de bas de page, le texte est une gageure de lecture. Ce sera sûrement l’événement de la rentrée étrangère, on en parlera beaucoup, de nombreuses personnes l’achèteront… mais qui le lira vraiment ?

Ford - En toute franchiseTEMPÊTUEUX : En toute franchise, de Richard Ford
(traduit de l’américain par Josée Kamoun)
L’auteur de Canada, prix Femina étranger 2013, retrouve son héros récurrent, Frank Bascombe, grâce auquel il sonde l’Amérique contemporaine avec acuité. Cette fois, la toile de fond est triple : la crise économique, la campagne présidentielle opposant Obama à Romney, et l’ouragan Sandy qui a durement frappé la côte est des États-Unis en 2008.

*****

Après de pareilles références, difficile de revenir à la production française… Mais bon, tâchons tout de même de faire bonne figure et d’essayer de trouver de belles choses dans les quatre romans lancés par l’Olivier en cette rentrée automnale.

Oster - Le Coeur du problèmeRÉPARER LES VIVANTS (I) : Le Cœur du problème, de Christian Oster
En rentrant chez lui, Simon trouve le cadavre d’un inconnu au milieu du salon, visiblement tombé de la mezzanine, et croise sa femme lui annonçant qu’elle s’en va pour ne jamais plus revenir. Resté seul avec le corps, Simon doit prendre les décisions qui s’imposent. Plus tard, il se lie d’amitié avec Henri, un gendarme à la retraite. Soucieux de ne pas se trahir, Simon fait un peu trop attention à ce qu’il dit, et une partie d’échecs souterraine s’engage avec l’ancien enquêteur…

Desarthe - Ce coeur changeantRÉPARER LES VIVANTS (II) : Ce cœur changeant, d’Agnès Desarthe
Avec ce parcours d’une jeune fille franco-danoise arrivée seule à Paris à 17 ans, en quête d’elle-même, Agnès Desarthe donne à voir la capitale au début du XXème siècle, de l’affaire Dreyfus aux années folles en passant par la Première Guerre mondiale, les premières automobiles, la vitalité de Montparnasse, le féminisme naissant…

Lefort - Les amygdalesRACONTER LES VIVANTS : Les amygdales, de Gérard Lefort
Scènes de vie d’une famille fantasque vues par le benjamin des enfants, dont le regard redoutable ne manque rien des dépenses faramineuses de la mère, du père qui préfère ne rien en dire, et du quotidien de tous : amitiés, scolarité compliquée, rêves d’aventures, tendances anarchistes et admirations cinématographiques. Après une enquête du Poulpe en 1997, c’est le premier roman de littérature « blanche » du critique Gérard Lefort.

Castillon - Les pêchersHÉSITER A ÊTRE VIVANT : Les pêchers, de Claire Castillon
Trois femmes : Tamara, femme de Claude, qui n’arrive pas à être l’épouse idéale dont il rêve, mais ne parvient pas non plus à s’émanciper de lui ni à oublier son grand amour précédent ; Aimée, ex-femme de Claude, qui attend trop de l’amour ; et Esther, fille adolescente d’Aimée, qui capte les tourments des adultes avec ce sens de l’observation aigu propre à son âge. Hmpf…


A première vue : la rentrée Stock 2015

Pour sa troisième année à la tête de Stock, l’éditeur Manuel Carcassonnne propose une rentrée solide quoique un peu trop riche (onze romans, neuf français et deux étrangers), où des valeurs sûres de la maison accueillent deux premiers romans, dont un aura sûrement la faveur des médias, et quelques transfuges aux noms prestigieux, dont le Britannique Nick Hornby et le romancier-psychanalyste Tobie Nathan.

Boltanski - La CacheDANS MON ARBRE IL Y A… : La Cache, de Christophe Boltanski
Si son nom vous est familier, ce n’est pas un hasard. Grand reporter au Nouvel Obs, Christophe Boltanski est aussi le fils du sociologue Luc Boltanski et le neveu de l’artiste Christian Boltanski. Ces précisions ont un sens, puisque c’est l’histoire de sa drôle de famille que livre ici le néo-romancier, en articulant son récit autour des pièces de la maision familiale à Paris. Le point de départ : la cache, un réduit minuscule où son grand-père s’est caché des Allemands durant la Seconde Guerre mondiale, et qui est devenu par la suite le point névralgique de la demeure. La presse sera probablement au rendez-vous de ce gros premier roman.

Giraud - Nous serons des hérosRACINES : Nous serons des héros, de Brigitte Giraud
Joli titre pour le nouvel opus de la romancière lyonnaise, qui relate l’arrivée en France d’une femme et de son jeune fils, Olivio, tous deux ayant fui la dictature portugaise. Recueillis par un rapatrié d’Algérie, ils espèrent un nouveau départ mais l’homme ne supporte pas l’adolescent. Celui-ci se lie d’amitié avec Ahmed, un immigré algérien de son âge… Un roman où amours, tensions et quêtes de soi et de son identité seront au cœur du récit.

Liberati - EvaPOMME TOMBÉE DE L’ARBRE : Eva, de Simon Liberati
Enfant, elle a posé nue pour sa mère, la photographe Irina Ionesco, souvent dans des poses érotiques qui ont fait scandale. Une expérience traumatisante qui a laissé des traces et a marqué durablement sa vie, entre jeunesse tumultueuse et procès retentissant contre sa génitrice. Depuis, récemment, elle est devenue la femme de Simon Liberati, qui lui consacre donc ce récit intime, après l’avoir croisé plusieurs fois au fil des années, et s’en être inspiré pour son premier roman alors qu’il ne la connaissait pas encore. Là aussi, presse attendue… pour de bonnes raisons, on espère.

Faye - Il faut tenter de vivreBRANCHES : Il faut tenter de vivre, d’Eric Faye
Sandrine Broussard non plus n’a pas eu la vie facile. De son enfance maltraitée, elle a eu l’idée de se venger en séduisant à la chaîne qu’elle arnaquait ensuite avant de disparaître, multipliant identités, vies et fuites. Depuis longtemps fasciné par cet femme insaisissable, le narrateur finit par la rencontrer et se lier à elle. Un roman autobiographique auquel Eric Faye tient beaucoup.

Frèche - un homme dangereuxINCENDIAIRE : Un homme dangereux, d’Emilie Frèche
Attention, sujet sensible. Ce roman met en scène un homme convainquant une femme de tout quitter, son mari et ses filles partis en Israël, pour vivre avec lui. Mais son véritable projet est de la détruire, pour la seule raison qu’elle est juive… Une œuvre post-Charlie qui pourrait faire grincer des dents.

Noiville - L'Illusion délirante d'être aiméPETIT POUCET PERDU DANS LA FORÊT DES SENTIMENTS : L’illusion délirante d’être aimé, de Florence Noiville
L’illusion délirante d’être aimé est une véritable maladie, potentiellement dangereuse, connue sous le nom de « syndrome de Clérambault », du nom du psychiatre qui l’a diagnostiquée. L’héroïne de ce roman, Laura, en souffre, accusant une ancienne amie de la harceler. Sauf que personne dans son entourage n’est témoin de rien…

Nathan - Ce pays qui te ressembleCANOPÉE : Ce pays qui te ressemble, de Tobie Nathan
Une grande fresque historique prenant pour cadre l’Egypte, dont est originaire Tobie Nathan. Suivant depuis longtemps une double carrière de psychanalyste réputé et de romancier, l’écrivain retrace à travers le parcours extraordinaire de Zohar, né dans le ghetto juif du Caire, l’histoire récente de son pays, depuis le roi Farouk jusqu’à l’islamisation grandissante de ces dernières années.

DÉRACINÉE : Sœurs de miséricorde, de Colombe Schneck
Une Bolivienne quitte son pays et sa pauvreté pour Paris, où elle espère gagner sa vie. Elle se heurte à une autre vision du monde, froide et désincarnée, notamment chez les riches qui l’emploient. Si ce roman est inspirée d’une rencontre qu’elle a faite, pour une fois Colombe Schneck ne parle pas d’elle. C’est déjà ça.

DÉRACINÉS : Les bannis, de Laurent Carpentier
C’est l’autre premier roman de la rentrée Stock. Inspiré de faits réels, il relate le bannissement, l’excommunication, l’exil et l’exploitation des membres d’une famille dans le tumulte du XXe siècle dans un texte qui oscille entre vie et mort, entre horreur et humour.

*****

Hornby - Funny GirlBOURGEONS : Funny Girl, de Nick Hornby
(traduit de l’anglais par Christine Barbaste)
Un grand nom de la littérature anglaise contemporaine rejoint Stock ! L’auteur de Carton jaune, Pour un garçon, Haute fidélité ou Juliet, Naked évoque les Swinging Sixties, à travers l’histoire d’une actrice, Sophie Straw, star d’une comédie à succès de la BBC dans les années 60. Un roman que l’on attend comme toujours enlevé, humain, chaleureux et drôle.

Stanisic - Avant la fêteRADICELLES : Avant la fête, de Sasa Stanisic
(traduit de l’allemand par Françoise Toraille)
Ce n’est que le second roman de Sasa Stanisic, romancier d’origine yougoslave qui vit en Allemagne, et connut un gros succès avec son premier titre, Le Soldat et le Gramophone – c’était en 2008, déjà. Cette fois, il raconte un village et ses habitants, le temps d’une nuit, avant la fête de la Sainte-Anne, moment important de la communauté.


A première vue : la rentrée Flammarion 2015

Flammarion continue à jouer la carte de la sobriété en 2015, avec seulement sept titres français et un étranger (comme l’année dernière). Et, à première vue, la qualité s’en ressent, puisque le panel est assez intéressant et varié cette année.

Reverdy - Il était une villeSIX FEET UNDER : Il était une ville, de Thomas B. Reverdy (en cours de lecture)
L’auteur des Évaporés campe son nouveau roman dans les rues abandonnées de Detroit, capitale emblématique de la crise aux Etats-Unis. Tout en dressant le tableau effarant d’une ville en faillite, désertée et quasi rendue à l’état sauvage, Reverdy suit les destins parallèles d’Eugène, un ingénieur automobile français parachuté là pour un projet bidon ; Charlie, jeune garçon qui décide d’accompagner un de ses amis maltraité par sa mère dans une escapade à la Stephen King ; et le lieutenant Brown, policier usé mais tenace qui enquête sur le nombre très élevé de disparitions d’enfant en ville… Soit un mélange étonnant, qui met un peu de temps à prendre mais finit par très bien fonctionner.

Marienské - Les ennemis de la vie ordinaireBREAKING BAD : Les ennemis de la vie ordinaire, d’Héléna Marienské (lu)
Les ennemis du titre, ce sont les patients de Clarisse, tous atteints d’addictions sévères, que ce soit au jeu, à la drogue, au sexe et autres réjouissances. Persuadée d’avoir l’idée du siècle, la psychiatre décide de les réunir pour une thérapie du groupe qui devrait, selon elle, leur permettre de résoudre collectivement leurs problèmes. Mais au contraire, loin de se soigner, les sept accros finissent par se refiler leurs addictions… Une comédie trash et malpolie (voire olé-olé par moments), de plus en plus drôle et attachante jusqu’à un final complètement délirant. Ça ne plaira pas à tout le monde, mais Marienské assume son idée avec une gouaille réjouissante.

Zeniter - Juste avant l'oubliCASTLE : Juste avant l’oubli, d’Alice Zeniter
Changement de registre pour l’auteure du salué Sombre dimanche, histoire d’une famille hongroise au XXe siècle. Cette fois, elle met en scène un couple, Franck et Emilie : lui est très amoureux d’elle, elle n’en a que pour un auteur de polar culte, disparu mystérieusement en 1985, dont elle est une spécialiste. A l’occasion d’un colloque qu’Emilie organise sur une île, Franck décide de la suivre et de la demander en mariage. Mais tout va vite déraper… Très tentant pour nous, notamment pour la mise en scène apparemment très réussie d’un romancier qui n’existe pas, on en reparlera à coup sûr !

HOUSE OF CARDS : Vladimir Vladimirovitch, de Bernard Chambaz
Il l’ignore sûrement, mais Poutine a un parfait homonyme prénommé Vladimir Vladimirovitch. Lequel Vladimir Vladimirovitch, après avoir surpris une once d’émotion sur le visage de marbre du Président, se passionne pour la vie de son célèbre homonyme (vous suivez ?) Portrait en creux de l’un des hommes les plus puissants et dangereux de la planète, ce roman vaudra ou non le coup d’oeil selon la profondeur du regard de l’auteur.

Seksik - L'exercice de la médecineGREY’S ANATOMY : L’Exercice de la médecine, de Laurent Seksik
Une femme femme, cancérologue à Paris, tente d’échapper à l’héritage d’une famille pratiquant la médecine à chaque génération. Un roman généalogique qui sert de prétexte à une balade dans le siècle, de la Russie tsariste ou stalinienne au Berlin des années 20.

Angot - Un amour impossibleDESPERATE HOUSEWIFE : Un amour impossible, de Christine Angot
Il paraitrait à ce qu’il paraît que l’Angot nouveau est supportable, voire appréciable. Revenant une fois encore sur son histoire familiale (pour ceux qui l’ignoreraient, elle a été violée par son père lorsqu’elle était adolescente), la délicieuse Christine se focalise cette fois, mais gentiment, sur sa mère. D’où le côté plus aimable, plus apaisé, de ce roman.

SEPT A LA MAISON : Le Renversement des pôles, de Nathalie Côte
Deux couples partent en vacances sur la Côte d’Azur dans deux appartements voisins. Ils espèrent en profiter, mais la période estivale va être surtout l’occasion d’exprimer non-dits et rancoeurs. Des faux airs de Vacances anglaises, le roman de Joseph Connolly, dans ce pitch. A voir si ce sera aussi méchant ! (Premier roman)

Harrison - Péchés capitauxPEAKY BLINDERS : Péchés capitaux, de Jim Harrison
Retour sous la plume de l’illustre romancier américain de l’inspecteur Sunderson, apparu dans Grand Maître. Désormais retraité, Sunderson s’installe dans le Michigan et s’accommode de voisins quelques peu violents, le clan Ames, dont il aide même l’un des membres à écrire un polar. Mais le jour où Lily Ames, sa femme de ménage, est tuée, rien ne va plus…


Poulets grillés, de Sophie Hénaff

Signé Bookfalo Kill

Anne Capestan était une commissaire douée, une star de la police judiciaire. Jusqu’à la balle perdue de trop. Si la légitime défense lui a été concédée, elle n’en a pas moins été mise au placard. Lorsque Buron, son mentor, devient chef du 36 Quai des Orfèvres, il la sort de sa retraite forcée pour lui offrir un cadeau empoisonné : la direction d’un groupe de bras cassés, conglomérat de tous les flics ingérables mais invirables de la région parisienne, à qui le grand patron fait semblant de filer les dossiers classés sans suite et les affaires irrésolues pour justifier son existence.
En dépit du peu de moyens qui lui sont alloués, sans parler du mépris qui accable son groupe, Capestan décide de mettre son équipe au travail, et s’attaque aux deux premiers cas les moins pourris parmi les innombrables qui encombrent son bureau : le meurtre mystérieux d’un marin, et celui d’une vieille dame tuée par son cambrioleur…

Hénaff - Poulets grillésJe voudrais commencer par dire un mot du titre, Poulets grillés, à prendre évidemment au sens figuré. Superbement trouvé, il semble annoncer une joyeuse comédie policière, et c’est d’ailleurs ce que les premiers chroniqueurs de ce roman ont mis en avant.
Je veux bien, mais pour ma part, je n’ai pas trouvé ce polar si désopilant que cela. Pour rester chez son éditeur, Albin Michel, il n’a rien à voir par exemple avec l’excellente Revalorisation des déchets de Sébastien Gendron. Certes, il a ses moments d’humour et de légèreté, mais pas tant que cela ; et si l’idée de départ – prendre comme héros policiers les pires cas sociaux du métier – est amusante, Sophie Hénaff en tire surtout une jolie galerie de doux dingues éminemment humains, auxquels on s’attache vite.

Finalement, Poulets grillés compte sur cette équipe de gentils branquignoles pour se démarquer, car pour le reste, il s’agit d’un polar classique, bien mené par ailleurs, mais pas excessivement original. On est loin de Fred Vargas donc, experte en personnages barrés et lunaires comme en intrigues tordues. Si Sophie Hénaff n’a pas sa verve (unique, du reste, donc ce n’est pas un reproche), elle compense par une belle humanité, et la promesse de se lâcher peut-être davantage dans les prochaines aventures d’Anne Capestan et ses adjoints azimutés – car ce premier roman ouvre la porte à des suites qu’on peut espérer plus furieuses.

Poulets grillés, de Sophie Hénaff
Éditions Albin Michel, 2015
ISBN 978-2-226-31471-0
343 p., 18,50€


Le Liseur du 6h27, de Jean-Paul Didierlaurent

Signé Bookfalo Kill

Trentenaire célibataire vivant une vie sans passion, Guylain Vignolles travaille au pilon, machine monstrueuse dont la seule fonction est de détruire le surplus de livres – les invendus, les superflus, ignorés par les lecteurs et dédaignés par leurs éditeurs à qui cela revient moins cher de les détruire que de les reprendre.
Guylain déteste son travail, contre lequel il fait oeuvre de résistance : lorsqu’il plonge dans la machine éteinte le soir venu pour la nettoyer, il récupère discrètement quelques pages épargnées par la broyeuse et, le lendemain matin, il les lit à voix haute dans le RER, pour la plus grande joie des autres passagers désormais accoutumés à ce rituel étonnant.
Tout change néanmoins, le jour où Guylain trouve sur son siège habituel une clef USB, qui contient 72 fichiers racontant de manière humoristique le quotidien d’une jeune femme, dame-pipi dans un grand centre commercial. Par mots interposés, Guylain tombe amoureux…

Didierlaurent - Le Liseur du 6h27Et voici la bonne surprise de cette fin de premier semestre 2014 ! Un premier roman pétillant, humain, souvent drôle, le type même de livre léger et intelligent (non, ce n’est pas incompatible) que nombre de lecteurs recherchent, désireux de se changer les idées, mais peinent souvent à trouver (tout comme les libraires soucieux de les conseiller).
Donc, là, hop hop hop, on ne boude pas son plaisir et on dévore joyeusement ce Liseur du 6h27 !

L’idée de départ est idéalement exploitée, plongeant le récit dans une atmosphère contrastée, entre mélancolie et gaieté (la seconde s’imposant rapidement au détriment de la première), au doux parfum… allez, disons-le, même si pour certains c’est devenu un gros mot : au doux parfum d’Amélie Poulain.
Il n’y a pourtant rien de mièvre dans ce livre, qui mise avant tout sur une galerie de personnages épatants, jouant sur le décalage pour créer l’empathie ou, plus rarement, sur l’outrance pour susciter le dégoût (les affreux collègues de Guylain au pilon remportent la palme haut la main). Je pensais vous en énumérer quelques-uns, et puis non : mieux vaut vous laisser les rencontrer au fur et à mesure pour en apprécier pleinement la douce folie, et tomber sous le charme de ces caractères hyper attachants.

Il faut saluer également l’écriture de Jean-Paul Didierlaurent, qui ne se contente pas de dévider une bonne histoire, mais la fait vivre d’une langue soignée, aux mots choisis avec soin, laissant une belle place aux sensations, aux images ainsi qu’à un humour adroit et subtil. Un style lumineux qui n’est pas innocent au plaisir pur que l’on prend à se plonger dans cette histoire.
Bref, Le Liseur du 6h27 est une jolie révélation, du même calibre que l’excellent Chapeau de Mitterrand d’Antoine Laurain. Un roman délicieux, à lire dans le RER comme sur la plage, ou chez soi, ou n’importe où ailleurs et en toute saison !

Le Liseur du 6h27, de Jean-Paul Didierlaurent
  Éditions Au Diable Vauvert, 2014
ISBN 978-2-84626-801-1
218 p., 16€


Nom de dieu !, de Philippe Grimbert

Signé Bookfalo Kill

Baptiste Théaux, heureux marié à la belle Constance avec laquelle il a deux petites filles, des jumelles, mène une carrière de cadre épanoui dans une usine de bonbons. Catholique fervent, soucieux d’appliquer la parole de Dieu dans sa vie quotidienne, il s’investit également beaucoup dans des activités de bénévolat pour les nécessiteux, des SDF à qui il offre la soupe populaire aux enfants malades pour lesquels il fait le clown à l’hôpital un vendredi sur deux.
Seulement voilà, l’innocent Baptiste ne tarde pas à découvrir que Dieu n’est pas que justice, et lorsque sa vie si bien ordonnée se dérègle totalement, il finit par vouloir régler publiquement ses comptes avec le Créateur…

Grimbert - Nom de dieu !Avant d’aller plus loin, je dois vous raconter une scène de ce roman. Nous sommes précisément page 152. Pour crier sa rage contre son dieu qui ne cesse de le décevoir, Baptiste s’est mué en prédicateur public devant la cathédrale Notre-Dame de Paris. Il est si envahissant qu’il finit par attirer l’attention des plus hautes autorités religieuses, qui se retrouvent toutes en même temps – grand rabbin de France, cardinal catholique, imam du Moyen Orient et bonze bouddhiste – sur le parvis pour tenter de ramener à la raison le véhément trouble-fête. Soudain, la caisse sur laquelle éructe Baptiste explose, le projetant quelques mètres plus loin, indemne mais hébété.
Voici la suite du texte, tel quel :

« Un attentat !
D’un même mouvement, le grand rabbin, le cardinal Vingt-Quatre et le bonze se retournèrent vers l’imam, lequel secoua énergiquement la tête, accompagnant sa protestation d’un geste de dénégation :
– Ce n’est pas moi, je vous le jure ! »

Le cliché (s’il y a une bombe, c’est forcément la faute de l’Arabe) est bien sûr navrant ; il est à l’image de l’ensemble du livre : maladroit et décevant. Le pire, c’est que Philippe Grimbert ne cherche nullement à ressusciter les guerres de religion ou à stigmatiser une communauté en raison de sa croyance ; on ne saurait accuser d’une telle mauvaise intention un auteur, psychanalyste réputé, dont les précédents romans, superbes et émouvants, démontrent le contraire avec force. Non, ce n’est vraiment pas son genre, et la vérité est encore plus triste : Grimbert cherche juste à amuser son lecteur… et, oui, c’est complètement raté.

Nom de dieu ! est une énigme. Où est passé la subtilité bouleversante de l’auteur d’Un secret ou de La Mauvaise rencontre ? Avec un humour pompier et une naïveté sidérante, noyées dans des dégoulinades de bons sentiments, Grimbert déroule un scénario digne des plus mauvaises comédies d’Étienne Chatilliez, où la méchanceté facile et les clichés balourds tiennent pathétiquement lieu d’arguments. D’ailleurs, les deux ultimes rebondissements du roman sont totalement de cette teneur, histoire de refermer sans regret un livre qui constituera, je l’espère, une aberration unique dans la bibliographie jusqu’alors remarquable de Philippe Grimbert.

Nom de dieu !, de Philippe Grimbert
  Éditions Grasset, 2014
ISBN 978-2-246-85367-1
193 p., 17€


La Femme au carnet rouge, d’Antoine Laurain

Signé Bookfalo Kill

Un soir, une jeune femme prénommée Laure se fait agresser dans la rue, devant son immeuble, par un homme qui lui dérobe violemment son sac à main.
Le lendemain matin, un libraire prénommé Laurent remarque un beau sac à main de femme, abandonné sur une poubelle en pleine rue. Il le récupère, l’examine en espérant y trouver un nom, une adresse ; en vain. Il n’y déniche que quelques menus objets, et un carnet rouge où la jeune femme note ses impressions, ses envies, ses pensées. Fasciné, Laurent décide de jouer les apprentis détectives et d’essayer d’identifier la mystérieuse jeune femme. Il ignore que sa curieuse quête va bouleverser sa vie, tout comme celle de Laure…

Laurain - La Femme au carnet rougeL’année dernière, j’avais été très agréablement surpris par le précédent roman d’Antoine Laurain, le malin et pétillant Chapeau de Mitterrand. J’attendais donc beaucoup de son retour en librairie – ce qui est souvent le meilleur moyen d’être déçu.

Le Chapeau de Mitterrand avait pour lui scénario très habile, parfaitement exploité de bout en bout. Le romancier essaie de recréer un schéma similaire, avec cette histoire de sac à main et de carnet rouge dont le contenu oriente l’enquête de Laurent. (Vous noterez au passage : le héros se prénomme Laurent, l’héroïne Laure, dans un roman d’Antoine Laurain… Hum, bref.)
Malheureusement, le dispositif ne fonctionne pas aussi bien, probablement parce que l’idée de départ est moins original que celle de faire avancer toute une histoire grâce à un simple chapeau ; et faire apparaître cette fois Patrick Modiano en personne dans l’intrigue n’y fait pas grand-chose (même si la scène est un bel hommage).

Que dire d’autre ? Pas grand-chose, en fait. La Femme au carnet rouge est un roman plaisant, une comédie romantique qui évite l’écueil majeur de la gnangnanterie, c’est déjà ça. Mais il ne se distingue en rien du reste de cette production légère pour lecteurs occasionnels, qui ne tire à aucune conséquence, même si, à l’image des livres de Grégoire Delacourt, elle peut engendrer d’énormes succès de librairie. C’est évidemment tout le mal que je souhaite à Antoine Laurain.

La Femme au carnet rouge, d’Antoine Laurain
Éditions Flammarion, 2014
ISBN 978-2-08-129594-0
237 p., 18€


Expo 58, de Jonathan Coe

Signé Bookfalo Kill

Parce que sa mère est d’origine belge et que son père a tenu un pub pendant des années, Thomas Foley, jeune employé du Bureau Central d’Information, est choisi pour administrer le Britannia, reconstitution d’un authentique pub anglais érigé à proximité du pavillon britannique de l’Exposition Universelle qui se tient à Bruxelles en cette année 1958.
Thomas saisit l’occasion de fuir son quotidien morose, sa femme tristounette et leur petite fille qui vient à peine de naître. Et il n’est pas déçu : à peine arrivé, il se retrouve lié à un journaliste russe particulièrement affable, une jeune actrice américaine plutôt délurée, un collègue britannique censé vanter les mérites d’une machine révolutionnaire aux propriétés incertaines, ou encore une délicieuse hôtesse belge de l’Exposition – sans parler de ces deux types étranges, aussi courtois que loufoques, qui surgissent sur son chemin aux moments les plus inopinés et semblent vouloir l’embarquer dans des affaires bien mystérieuses…

Coe - Expo 58Après avoir passé au crible de son scanner satirique différentes périodes de l’histoire récente de l’Angleterre (les années 80 dans Testament à l’anglaise, les années 70 puis 90 dans le diptyque Bienvenue au club et le Cercle fermé, les années 2000 dans la Vie très privée de Mr Sim), Jonathan Coe explore une nouvelle époque dans Expo 58, à savoir la fin des années 50. Le roman saisit le ton de ce moment particulier, entre soulagement post-Seconde Guerre mondiale, essor irrésistible de la mondialisation, volonté de pacification et de compréhension entre les peuples et, paradoxalement, Guerre Froide sévère sur fond de progrès techniques fulgurants et d’antagonismes politiques exacerbés par les expérimentations nucléaires des uns et des autres.

Expo 58 permet en outre à Coe d’aborder un genre nouveau pour lui, l’espionnage. Loin de se prendre pour John Le Carré ou Ian Fleming, il s’empresse de le maquiller de quelques coups de patte personnels, pour en faire une véritable comédie, pétillante, enlevée, pleine de subtiles touches d’humour et de considérations paisibles sur le couple et la famille, l’amour, la place de chacun dans l’existence…
Les personnages sont tous épatants, surtout Wayne et Radford, les Dupont et Dupond des services secrets anglais dont chaque apparition garantit un franc moment de rigolade, à tel point qu’on finit par guetter leurs irruptions improbables avec impatience et gourmandise. Bref, là aussi, c’est du Jonathan Coe 100% pur scone.

Si ce n’est pas son roman le plus ambitieux, Expo 58 est une délicieuse friandise littéraire, souvent drôle (même si elle vire légèrement douce-amère vers une fin plus émouvante), qui se dévore en un rien de temps et rafraîchit le talent de Jonathan Coe en le montrant capable de se renouveler tout en restant lui-même, sans se prendre au sérieux. La marque des grands.

Expo 58, de Jonathan Coe
Traduit de l’anglais par Josée Kamoun
Éditions Gallimard, 2014
ISBN 978-2-07-014279-8
326 p., 22€


L’Euphorie des places de marché, de Christophe Carlier

Signé Bookfalo Kill

Norbert Langlois dirige Buronex, une entreprise spécialisée en livraisons de bureaux à des entreprises étrangères. Agathe Pichenard, sa terrible secrétaire, était là bien avant Norbert, lorsque la boîte s’appelait Pattoni et s’occupait de plomberie ; des patrons, elle en a vu d’autres depuis le merveilleux Ernesto Pattoni, et ce n’est pas un Langlois qui va l’intimider – pas plus qu’une jeune stagiaire prénommée Ludivine, même si elle est extrêmement sage et travailleuse.
Mais quand un gros client américain arrive, avec à la clef la promesse d’un contrat très juteux, la donne pourrait sérieusement changer…

Carlier - L'Euphorie des places de marchéS’amuser avec l’économie, c’est possible ? Oui, la preuve avec Christophe Carlier. L’Euphorie des places de marché est une comédie pétillante sur le monde de l’entreprise, cadre prétexte à un affrontement comique, quasi théâtral, entre un jeune patron dont les dents longues n’ont pas beaucoup de chance de rayer le parquet, faute d’avoir l’agressivité de les y planter, et une secrétaire épouvantable, cauchemar ambulant pour tout employeur digne de ce nom.

Car toute l’énergie du livre repose sur l’hilarante Agathe Pichenard, montagne de mauvaise foi, quinquagénaire charnue prête à tout pour ne pas travailler, autant que pour arriver à ses fins – et parfois, plus ou moins volontairement, à celle des autres…
Adepte de formules définitives qui clouent le bec à quiconque envisage de lui confier la moindre tâche – des phrases toutes faites dont le sommet est l’imparable « Doucement, nous sommes pressés » -, le personnage d’Agathe est un festival, régalant le lecteur par son caractère épouvantable et sa capacité innée à en faire le moins possible tout en se faisant craindre et respecter de tous. Clairement le genre de collègue qu’on ne voudrait pas avoir, mais qu’on a tous plus ou moins rencontré un jour – d’où la joie presque sadique que l’on trouve à lire ses inventions permanentes pour se dérober à ses responsabilités professionnelles.

Le roman tient essentiellement à cela, ainsi qu’au face-à-face entre Agathe et Norbert, patron falot et inquiet, qui se réjouit des bulletins économiques à la radio lorsqu’ils se complaisent dans l’alarmisme, mais s’inquiète lorsque les nouvelles en provenance des bourses et des marchés sont bonnes.
Pour le reste, l’intrigue du roman s’avère limitée, et le ton général reste d’une grande légèreté, Christophe Carlier ne prétendant jamais développer une profonde réflexion sociologique sur l’entreprise ou l’économie contemporaine. L’évolution et la conclusion du roman sont assez prévisibles, mais le style alerte et joyeusement ironique de l’auteur garantit jusqu’au bout le plaisir que l’on prend à dévorer ce livre bref et bien vu.

L’intérêt de L’Euphorie des places de marché réside donc dans cette réjouissante comédie de mœurs moderne, où l’on peut tous, sans doute, se retrouver un peu.

L’Euphorie des places de marché, de Christophe Carlier
Éditions Serge Safran, 2014
ISBN 979-10-90175-15-0
190 p., 16€


Saga, de Tonino Benacquista

Chronique d’été, par Bookfalo Kill

Quatre scénaristes, fuis par le succès, sont embauchés par la première chaîne de télévision nationale. Leur mission : écrire une sitcom qui coûtera le moins cher possible, afin de remplir une case obligatoire de fiction audiovisuelle française manquant dans la grille.  
Hormis l’impératif de budget, Louis, Mathilde, Jérôme et Marco ont carte blanche. « Faites n’importe quoi », leur lance même le directeur de la chaîne avec mépris. Un ordre que le quatuor va prendre au pied de la lettre en créant Saga, l’histoire de deux familles déglinguées vivant sur le même palier. Diffusée à quatre heures du matin, la série, festival de délire sans limite, commence par séduire les insomniaques puis, de fil en aiguille et contre toute attente, le pays tout entier…

Benacquista - SagaAprès cinq polars qui ont commencé à le faire connaître, Tonino Benacquista délaisse le genre en 1997 pour signer une comédie satirique sur le monde étriqué de la télévision. Festival de drôlerie et de cruauté, Saga dézingue la pauvreté culturelle du petit écran, l’obsession financière des producteurs et des patrons de chaîne, mais rend aussi hommage à la virtuosité et à l’inventivité des scénaristes, frères en écriture du romancier qui deviendra ensuite l’un d’entre eux en écrivant notamment avec Jacques Audiard (ce qui lui vaudra deux César).

Comme dans ses romans noirs, le style enlevé, plein d’humour et d’ironie de Benacquista fait merveille. Comme dans ses romans noirs, il y a du rythme et du suspense. Un sacré sens de la construction également : des extraits de la série Saga s’intercalent dans le roman Saga, emboîtant le sujet dans l’objet, mélangeant scénario et prose jusqu’au vertige. Le livre est tellement nourri d’idées qu’il y en a presque trop – mais en fait non : on n’a pas si souvent l’occasion de jubiler en lisant, hors de question de faire la fine bouche !

Saga, de Tonino Benacquista
Éditions Gallimard, coll. Folio, 1999
ISBN 978-2-07-040845-0
439 p., 8,20€


Mais qui a tué Harry?, de Jack Trevor Story

Signé Bookfalo Kill

Ah, Sparroswick ! Une charmante petite bourgade perdue en pleine campagne anglaise, avec ses fougères, ses hérissons et ses lapins, ses bungalows aux noms bucoliques, sa minuscule épicerie fourre-tout, ses habitants gentiment excentriques, ses adultères forestiers… et son cadavre. Surgi sans crier gare au pied d’un arbre, il va sérieusement perturber la journée de ses voisins vivants, révéler nombre de leurs petits secrets, et surtout faire se poser sans relâche LA question : mais qui a tué Harry ?!?

Story - Mais qui a tué HarryComme beaucoup de gens en ce moment (et on peut le comprendre), vous cherchez désespérément un livre drôle ? Ne cherchez plus, vous l’avez trouvé. Véritable mode d’emploi de l’humour anglais publié en 1949, Mais qui a tué Harry ? est un festival de gags, de répliques qui tuent et de nonsense, ce ton si typiquement british qu’on envie depuis des siècles à nos voisins d’outre-Manche.

Les personnages étant nombreux, Jack Trevor Story prend d’abord le temps de les camper les uns après les autres. En résulte une série de portraits hilarants, dessinés en quelques traits mordants avec un sens épatant de la concision ironique.
Allez, pour le plaisir, un exemple :

« [Le nouveau capitaine] était un petit homme grassouillet, aux cheveux noirs et raides comme les poils d’un balai, au visage brun et sillonné de rides : une figure de loup de mer avec les yeux candides d’un bébé de trois mois ; un homme à inspirer protection à une femme, confiance à un enfant, frayeur à un lâche et inquiétude à un homme d’affaires ; un homme qui connaissait le monde comme sa poche, sans en avoir vu davantage que les reflets dans les tavernes au bord de la Tamise. (…) Le nouveau capitaine était Mr Albert Wiles, gabarier en retraite des péniches de la Tamise. » (p.13)

Déroulée sur une journée et une nuit, l’intrigue multiplie les rebondissements, les réflexions absurdes et les réactions inattendues. Simple prétexte de départ, le cadavre de Harry sert de catalyseur à une étude de mœurs provinciale, si grinçante et joyeusement macabre qu’on comprend pourquoi elle a inspiré à Alfred Hitchcock l’adaptation cinématographique de ce roman en 1955 (et ceci, même si son public ne l’a pas suivi à l’époque).
Comme dans un vaudeville de haute volée, J.T. Story le bien-nommé tient aussi le suspense jusqu’à la fin (car, oui, qui a tué Harry, bon sang ?!?), qu’il dénoue sur un ultime retournement de situation réjouissant.

Formidablement servi par la traduction de Jean-Baptiste Rossi (alias Sébastien Japrisot !), qui réussit à saisir le ton caustique si singulièrement anglais du romancier, Mais qui a tué Harry ? est un petit bijou de cocasserie, bienvenu en ces temps moroses. Plus efficace qu’une grosse boîte d’antidépresseurs et à seulement 9€, ce livre devrait être prescrit à haute dose et remboursé par la Sécurité Sociale !

Mais qui a tué Harry ?, de Jack Trevor Story
Traduit de l’anglais par Jean-Baptiste Rossi
Éditions Cambourakis, 2013
ISBN 978-2-36624-027-6
157 p., 9€


Hero Corp t.1 : Les Origines, de Simon Astier, Marco Failla & Olivier Héban

Signé Bookfalo Kill

Bon, les amis, cette fois, j’aime autant vous prévenir que c’est le fan qui va s’exprimer. De toute façon, la situation est assez simple : soit vous connaissez déjà Hero Corp, vous faites partie des irréductibles qui défendez avec acharnement le droit à l’existence de cette série, et vous êtes déjà prêt à être convaincu ; soit vous en avez entendu parler, ça vous titille depuis un moment de vous y intéresser, et alors vous n’avez plus qu’à plonger ; soit vous en ignorez tout, et alors il serait temps de s’y mettre.

Astier & Failla - Hero Corp t.1 - Les originesPour résumer à l’intention de tous, Hero Corp est à l’origine une série télé conçue, réalisée et interprétée par Simon Astier, connu auparavant pour son rôle d’Yvain dans Kaamelott, la série de son grand demi-frère Alexandre. On y découvre l’existence de super-héros, qui vivent reclus dans différents coins du monde – dont un village perdu en France, où se déroule la première saison -, d’autant plus soucieux de leur confidentialité que leurs pouvoirs se sont singulièrement émoussés. Le retour de The Lord, l’un de leurs plus féroces ennemis, pousse les anciens à faire appel à John, un jeune homme qui ignore tout d’eux, et encore plus qu’il est lui-même, potentiellement, un super-héros – et pas n’importe lequel : le plus important peut-être de tous…
Sur un mode comique, limite parodique, servi par des vannes et des dialogues hilarants qui portent le sceau Astier (apparemment c’est un don génétique de leur famille), Simon raconte l’apprentissage de John et le retour des forces du mal, avec une évolution remarquable en terme de rythme, d’action et d’efficacité entre une première saison cheap mais rigolote, et une deuxième beaucoup plus léchée, drôle et spectaculaire.

Je ne vais pas m’éterniser sur l’histoire de la série télé, arrêtée au bout de deux saisons puis enfin reconduite cette année (le tournage vient de débuter), grâce au soutien inconditionnel des fans. Ce n’est pas le sujet et tout est sur le Net. Parlons plutôt de la B.D. qui vient de sortir, et qui montre une autre facette du talent de Simon Astier, ici scénariste, ainsi que la manière étendue dont il maîtrise son univers.
Il nous ramène en 1985, quand les super-héros agissent encore au grand jour et protègent le monde. Une position fragilisée par l’arrestation de Captain Québec, l’un des meilleurs d’entre eux, pour corruption et abus de pouvoirs, et aussi par le chaos semé dans Montréal par Ethan Grant, un ancien super-héros qui a basculé du côté obscur. Sans compter la montée, dans l’ombre, d’un mal ancien et terrifiant, qui s’intéresse beaucoup à un enfant qui vient de naître : un certain John…
Pour lutter contre la contestation et tenter de se défendre, Neil Mac Kormack propose la création d’une agence d’Etat : Hero Corp…

Quand Simon Astier a annoncé sa volonté de raconter les origines d’Hero Corp sous forme de comics, j’ai eu très peur de voir ce que ça allait donner, je l’avoue. Je craignais un résultat à la française, soit « je copie les Américains mais sans le savoir-faire ni le talent et du coup c’est tout nul ». Alors, certes, je ne suis pas un spécialiste des comics, mais pour moi, Astier a réussi son coup.
Avec Marco Failla au dessin et Olivier Héban à la colorisation, il nous offre un nouvel objet hybride, tout à fait dans son style, qui respecte les codes des comics en terme de traits, de couleurs et de mise en page (disposition irrégulière des cases, petites cases intégrées à des grandes planches, etc.) Et en même temps, loin de se prendre au sérieux, Simon Astier a su garder le ton Hero Corp d’origine, mélange de bonnes vannes – cf. le prologue, très marrant -, de personnages foutraques et d’héroïsme.

Comment le tout fonctionne, cela reste un mystère. Mais ce qui est sûr, c’est que Simon Astier est largement au niveau de l’attente des fans. En ce qui me concerne, je l’espérais mais n’imaginais pas me régaler autant. On apprend plein de choses qui éclairent la série (ce qui est arrivé à Théodore, comment Neil Mac Kormack est devenu directeur de l’Agence), tout en préservant encore beaucoup de zones d’ombre, et pour la suite du comics et pour celle de la série.
Mieux, ce premier tome de la B.D. est, je pense, une excellente porte d’entrée à l’univers Hero Corp pour qui ne connaît rien de la série. Tout en semant des références et des clins d’œil (l’apparition de Doug… qwwwouik !!!) qui réjouiront les connaisseurs, Astier raconte une histoire qui existe à part entière et peut embarquer un néophyte dans son univers.

Bref, c’est du bon, du très bon, à lire et à relire en attendant la diffusion de la saison 3 !

Hero Corp t.1 : Les Origines
Scénario : Simon Astier / Dessin : Marco Failla / Couleurs : Olivier Héban
Illustration de couverture : Olivier Péru
Éditions Soleil, collection French Comics, 2013
ISBN 978-2-302-02346-8
95 p., 17,95€

Vous voulez en savoir plus sur l’univers Hero Corp ? Allez voir par ici : http://www.herocorpfrance.com