Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Smile, de Roddy Doyle

Doyle - SmileVictor Forde vient de se séparer de sa compagne, Rachel Carey, le grand amour de sa vie. Il retourne vivre dans le quartier dublinois de son enfance, près de la mer, où il s’installe dans un immeuble moderne abritant essentiellement des émigrés d’Europe de l’Est. Il se force à se rendre tous les soirs dans le même pub, comme «on irait à la salle de sport ou à la messe». Il y rencontre un certain Ed Fitzpatrick, qui lui assure être un ancien camarade de classe. Il ne se souvient pas de lui mais a une sensation désagréable en sa présence, sans réussir à s’expliquer pourquoi. Ils se croisent régulièrement au pub : Ed recherche une complicité, il revient sans cesse sur leur passé d’écoliers chez les frères chrétiens.
Victor se bat avec sa mémoire et refuse de toute évidence des pans entiers de son passé. Ed Fitzpatrick, suspect, voire sinistre, agit sur lui comme un révélateur et l’oblige à affronter la réalité…

J’ai aimé ce Smile, roman sobre et touchant qui recompose tel un puzzle la mémoire éparpillée d’un de ces héros du quotidien dont l’Irlande a le secret. Car Smile est un roman furieusement irlandais. Je ne saurais pas expliquer pourquoi, mais il y a quelque chose dans la littérature irlandaise qu’on ne trouve pas ailleurs. Un sens de l’atmosphère, des paysages du pays, mais aussi des caractères qui n’appartient qu’aux auteurs de l’Île Verte et à leurs personnages.

Bon, déjà, on passe beaucoup de temps au pub. Cela semble un cliché, mais Roddy Doyle s’attache ici à montrer à quel point cette tradition de convivialité est essentielle à l’identité d’un Dublinois – ou d’une Dublinoise, car les femmes ne sont pas en reste. Le pub est un point d’ancrage, un repère fiable auquel Victor vient s’accrocher pour ne pas tout perdre définitivement. C’est de là qu’il a l’intention de reconstruire sa vie en morceaux. De là, aussi, que surgit cette sinistre incarnation de son passé qu’est Ed Fitzpatrick, mauvais génie encombrant et vulgaire qui agit en révélateur des souvenirs douloureux et des consciences torturées dont l’Irlande est tristement riche.
Smile sonde le sombre, mais pas seulement. Dans un balancement narratif de haute volée, le cœur du roman s’illumine d’une histoire d’amour pétillante et sensuelle, grâce à ce merveilleux personnage de Rachel, incarnation de la réussite féminine, du savoir-faire et de la grâce. Porte d’espoir ouverte sur l’avenir pour le héros, elle fait souffler une bouffée d’air frais salvatrice.

En nouant ensemble les brins de ses différents récits – l’enfance rugueuse de Victor, sa jeunesse éruptive, sa vie de couple miraculeuse (trop sans doute) jusqu’à sa chute et à sa tentative de relèvement -, Roddy Doyle habille son roman de couleurs ordinaires, par petites touches, pour mieux tout faire exploser au final dans un éclaboussement douloureux à la Jackson Pollock. Énigmatiques et cruelles, les dernières pages risquent de vous secouer – mais c’est une agitation salutaire, nécessaire même.
La composition de Smile est parfaite, l’engagement et la colère de l’auteur bousculent et concernent. Depuis The Commitments, The Van ou The Snapper, on connaissait Doyle peintre minutieux et tendre des tableaux humains. Avec l’âge et la maturité, le voici plus dur et plus poignant. D’autant plus juste, courageux et admirable : oui, j’ai aimé ce Smile.

Smile, de Roddy Doyle
(traduit de l’anglais (Irlande) par Christophe Mercier)
Éditions Joëlle Losfeld, 2018
ISBN 9782072758522
256 p., 19,50€

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Hiver à Sokcho, d’Elisa Shua Dusapin

Signé Bookfalo Kill

Née d’un père français qu’elle n’a jamais connu et d’une mère coréenne, une jeune femme voit un jour débarquer dans la pension de famille où elle travaille un auteur de bande dessinée originaire de Normandie. Nous sommes à Sokcho, et un hiver rude s’installe sur cette petite ville portuaire à soixante kilomètres de la Corée du Nord. Dans ce théâtre hostile, deux trajectoires solitaires vont se croiser et tenter de se comprendre…

dusapin-hiver-a-sokchoVoici l’une des jolies surprises de cette rentrée littéraire qui, faute d’être écrasée par une poignée de noms célèbres ou de romans ultra-médiatisés (et tant mieux qu’il en soit ainsi), laisse décidément de la place pour les découvertes singulières. Franco-coréenne comme sa narratrice, Elisa Shua Dusapin propose à 24 ans un premier roman plein de charme et de mystère, qui repose sur peu de choses et existe avant tout dans ses silences et ses non-dits.
Dans le récit de cette rencontre louvoyante entre deux personnalités que beaucoup de choses opposent, mais qui vont pourtant se rapprocher, on peut retrouver un peu de l’atmosphère de Lost in Translation, le très beau film de Sofia Coppola. À la valse hésitation des sentiments entre une jeune femme et un homme plus âgé, Hiver à Sokcho ajoute néanmoins les différends culturels séparant un Occidental et une Orientale ; et se montre plus rude dans les relations entre les personnages, qui s’affrontent plus souvent qu’ils ne s’approchent (voir surtout les rapports conflictuels entre la narratrice et sa mère ou son petit ami).

Bien que joliment menée, cette histoire s’avèrerait finalement assez insignifiante si le style d’Elisa Shua Dusapin ne la sublimait pas. Avec une maîtrise remarquable et un sens du rythme très particulier, la jeune romancière distille au fil de chapitres souvent courts et de phrases tout aussi brèves une somme pointilleuse de petits détails qui font la différence. Elle excelle dans les décors, les paysages, les attitudes, qu’elle croque en quelques mots judicieusement choisis, tout comme ses personnages subtilement incarnés. Le texte se nourrit de charnel, d’organique, aussi bien dans la tenue des corps (surtout celui de la narratrice) que dans la rapport à la matière – les poissons et crustacés que cuisine la mère de l’héroïne, la relation du dessinateur français au papier sur lequel il travaille…
Elisa Shua Dusapin instaure également avec brio l’atmosphère très particulière de Sokcho, ville pétrifiée par le froid et la neige, exotique pour le lecteur français à qui elle semble pourtant familière, tant la romancière parvient à la fois à en saisir la singularité coréenne et à en tirer un tableau universel.

Belle réflexion sur l’art (le dessin occupe bien sûr une place importante dans l’histoire), mais aussi la solitude, l’incompréhension, la cruauté ordinaire, Hiver à Sokcho est un très beau début en littérature pour une romancière que l’on sera enchanté de retrouver prochainement, car ce premier livre est une promesse qui mérite d’être tenue à l’avenir. Rendez-vous est pris !

Hiver à Sokcho, d’Elisa Shua Dusapin
Éditions Zoé, 2016
ISBN 978-2-88927-341-6
140 p., 15,50€


A première vue : la rentrée Gallmeister 2016

Un nouvel éditeur fait son apparition dans la rubrique « à première vue » ! Et non des moindres, puisqu’il s’agit de Gallmeister, l’excellente maison exclusivement dédiée à la littérature américaine, fondée et animée par Oliver Gallmeister, l’homme qui a su dénicher David Vann, Craig Johnson, Pete Fromm, Edward Abbey, Jake Hinkson, Benjamin Whitmer, Jim Tenuto (entre beaucoup d’autres) ou redonner leurs lettres de noblesse à Trevanian, Ross MacDonald ou James Crumley.
Entre ses différentes collections (Americana, Nature Writing, Néonoir ou les poches chez Totem), Gallmeister figurera largement dans cette rentrée 2016, sans excès comme à son habitude, mais avec toujours autant de variété et de qualité potentielle. Il serait donc dommage de s’en priver !

* Collection Americana *

Dunn - Amour monstreLE FREAK, C’EST CHIC : Amour monstre, de Katherine Dunn (18 août)
A la tête d’un spectacle itinérant, Al et Lil Binewski mettent tout en oeuvre pour faire de leurs enfants les vedettes du show. Mais quelles vedettes ! En les gavant d’amphétamines et en les faisant pousser sous des radiations peu recommandables, ce sont de véritables monstres de foire qu’ils alignent sur la piste. Mais les Binewski n’en sont pas moins une famille comme les autres, avec ses problèmes et ses rivalités à gérer… Tout un programme pour ce roman culte aux États-Unis depuis longtemps, déjà édité par Pocket dans les années 90 (sous le titre Un amour de monstre) mais passé inaperçu. Retraduit par l’excellent Jacques Mailhos, ce livre se voit offrir une deuxième chance qu’il ne faudrait sans doute pas laisser passer.

* Collection Nature Writing *

Holbert - L'Heure de plombICE STORM : L’Heure de plomb, de Bruce Holbert (1er septembre)
1918, Etat de Washington. A la suite d’une tempête de neige dévastatrice qui emporte son frère et son père, Matt Lawson se retrouve à 14 ans à la tête du ranch familial. Obligé de prendre ses responsabilités, Matt doit poursuivre l’oeuvre familiale, apprendre à connaître la nature qui l’environne, et maintenir la cohésion de ses proches… Par l’auteur d’Animaux solitaires, déjà publié par Gallmeister.

Vann - AquariumLA VIE PARFOIS FAIT PLOUF : Aquarium, de David Vann (3 octobre)
Après Goat Mountain et Dernier jour sur terre, parus simultanément en France, David Vann a assuré en avoir terminé avec ses histoires terribles de filiation et de paternité où les armes jouaient un rôle fatal. Ce nouveau roman semble confirmer une nouvelle voie, en racontant la rencontre d’une fillette de douze ans et d’un vieil homme à l’Aquarium de Seattle, où leur amour commun des poissons noue leur amitié. Mais lorsque la mère de Caitlin découvre cette relation, elle se voit obligée de dévoiler à sa fille un terrible secret qui les lie à cet homme… Jamais remis du choc Sukkwan Island, je suis donc très curieux et excité de découvrir une autre facette du talent de David Vann.

* Collection Néonoir *

Taylor - Le Verger de marbreAPOCALYPSE NOW : Le Verger de marbre, d’Alex Taylor (18 août)
Mauvaise pioche pour le jeune Beam Sheetmire : obligé de tuer un homme qui l’agressait, il réalise qu’il s’agit du fils d’un caïd local. Avec l’aide de son père, Beam prend la fuite, tandis que le caïd et le shérif se lancent à sa poursuite… Du noir de chez noir, c’est forcément chez Néonoir ! Buzz très positif cet été chez les libraires au sujet de ce roman.

CRIME UNLIMITED : Le Bon fils, de Steve Weddle (3 octobre)
Après dix ans passés en prison, un homme revient chez lui pour réaliser que, dans cette région dévastée par la crise économique, il n’y a pas de meilleur avenir que celui de tueur…

* Collection Totem *

Vonnegut - Nuit mèreL’ŒIL DE TAUPE : Nuit mère, de Kurt Vonnegut (18 août)
Inédit en français, ce roman rapporte les confessions fictionnelles d’un dramaturge américain, dans l’attente de son procès à Jérusalem pour crime de guerre, accusé d’avoir été l’un des défenseurs les plus zélés du régime nazi. Mais il affirme être innocent et avoir été un agent infiltré des Alliés en Allemagne…

Un coup d’oeil rapide aux autres sorties, parutions en poche de titres de la maison : Animaux solitaires, de Bruce Holbert (1er septembre) ; Impurs, de David Vann (3 octobre) ; Le Gang de la clef à molette, d’Edward Abbey (3 octobre) ; Traité du zen et de la pêche à la mouche, de John Gierach (4 novembre).


A première vue : la rentrée P.O.L. 2016

Chez P.O.L. cette année, on retrouve quelques noms connus de la maison (Amigorena, Boyer, Montalbetti) mais pas de grosse pointure médiatique. On attend donc de découvrir de jolies choses (comme Titus n’aimait pas Bérénice, l’un des succès surprises de l’année dernière signé Nathalie Azoulai), avec comme souvent de l’inattendu et du singulier au menu – même si les espoirs sont assez maigres en cette rentrée 2016, soyons honnêtes, à une exception près. Voire deux, avec un peu de chance.

Montalbetti - La vie est faite de ces toutes petites chosesGRAVITY : La Vie est faite de ces toutes petites choses, de Christine Montalbetti
Dans l’espace, comment dort-on, comment fait-on la cuisine ou du sport ? A quoi pense-t-on avant le décollage de la navette qui doit vous emmener vers les étoiles ? Drôles de questions, n’est-ce pas ! Christine Montalbetti y répond, entre autres, dans ce roman extrêmement original qui nous fera découvrir toute la vie entourant l’aventure spatiale, au fil de petites scènes curieuses, surprenantes, amusantes… Assurément, un OVNI littéraire en perspective !

Bermann - Amours sur mesureLOVE ACTUALLY : Amours sur mesure, de Mathieu Bermann
Ah, l’amour ! Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, ce sera toujours un sujet pour les écrivains. Et c’est donc celui choisi par Mathieu Bermann pour son premier roman, dans lequel il ambitionne d’en cerner toutes les facettes : amitié, plan cul d’un soir, rencontre de hasard, affection, amour durable d’un couple…

Amigorena - Les toutes premières foisVERNISSAGES : Les premières fois, de Santiago H. Amigorena
Avec un titre pareil, vous me voyez venir, il va forcément être question d’amour. Oui, mais pas que – ouf ! Amigorena entreprend d’évoquer l’exaltation infinie que l’on ressent au moment où l’on accomplit en toute conscience quelque chose pour la première fois – tout en sachant que ce sentiment incroyablement puissant ne sera jamais restitué lors de la deuxième, troisième, dixième ou centième fois… Suivant les pas de son adolescence, il raconte donc ses premières fois, les reliant à la littérature et à l’art d’écrire.

COMME JE VOUS AIME, COMME J’AI PEUR DE VOUS : Yeux noirs, de Frédéric Boyer
Le narrateur tente de raconter un souvenir d’enfance perdu, l’histoire d’une rencontre troublante. Et un prétexte pour causer de quoi ? Hé ben, d’amour, tiens. Cf. Ci-dessus…

RIPLEY : Double nationalité, de Nina Yargekov
Le résumé Électre est vraiment rigolo : « Une jeune femme se réveille dans un aéroport, se questionnant à la fois sur son identité et sur sa destination. Dans son sac, elle dispose de deux passeports et d’une lingette rince-doigts. Que doit-elle faire ? » Bon, pas sûr que le roman soit aussi joueur qu’il n’en a l’air…


A première vue : la rentrée Stock 2015

Pour sa troisième année à la tête de Stock, l’éditeur Manuel Carcassonnne propose une rentrée solide quoique un peu trop riche (onze romans, neuf français et deux étrangers), où des valeurs sûres de la maison accueillent deux premiers romans, dont un aura sûrement la faveur des médias, et quelques transfuges aux noms prestigieux, dont le Britannique Nick Hornby et le romancier-psychanalyste Tobie Nathan.

Boltanski - La CacheDANS MON ARBRE IL Y A… : La Cache, de Christophe Boltanski
Si son nom vous est familier, ce n’est pas un hasard. Grand reporter au Nouvel Obs, Christophe Boltanski est aussi le fils du sociologue Luc Boltanski et le neveu de l’artiste Christian Boltanski. Ces précisions ont un sens, puisque c’est l’histoire de sa drôle de famille que livre ici le néo-romancier, en articulant son récit autour des pièces de la maision familiale à Paris. Le point de départ : la cache, un réduit minuscule où son grand-père s’est caché des Allemands durant la Seconde Guerre mondiale, et qui est devenu par la suite le point névralgique de la demeure. La presse sera probablement au rendez-vous de ce gros premier roman.

Giraud - Nous serons des hérosRACINES : Nous serons des héros, de Brigitte Giraud
Joli titre pour le nouvel opus de la romancière lyonnaise, qui relate l’arrivée en France d’une femme et de son jeune fils, Olivio, tous deux ayant fui la dictature portugaise. Recueillis par un rapatrié d’Algérie, ils espèrent un nouveau départ mais l’homme ne supporte pas l’adolescent. Celui-ci se lie d’amitié avec Ahmed, un immigré algérien de son âge… Un roman où amours, tensions et quêtes de soi et de son identité seront au cœur du récit.

Liberati - EvaPOMME TOMBÉE DE L’ARBRE : Eva, de Simon Liberati
Enfant, elle a posé nue pour sa mère, la photographe Irina Ionesco, souvent dans des poses érotiques qui ont fait scandale. Une expérience traumatisante qui a laissé des traces et a marqué durablement sa vie, entre jeunesse tumultueuse et procès retentissant contre sa génitrice. Depuis, récemment, elle est devenue la femme de Simon Liberati, qui lui consacre donc ce récit intime, après l’avoir croisé plusieurs fois au fil des années, et s’en être inspiré pour son premier roman alors qu’il ne la connaissait pas encore. Là aussi, presse attendue… pour de bonnes raisons, on espère.

Faye - Il faut tenter de vivreBRANCHES : Il faut tenter de vivre, d’Eric Faye
Sandrine Broussard non plus n’a pas eu la vie facile. De son enfance maltraitée, elle a eu l’idée de se venger en séduisant à la chaîne qu’elle arnaquait ensuite avant de disparaître, multipliant identités, vies et fuites. Depuis longtemps fasciné par cet femme insaisissable, le narrateur finit par la rencontrer et se lier à elle. Un roman autobiographique auquel Eric Faye tient beaucoup.

Frèche - un homme dangereuxINCENDIAIRE : Un homme dangereux, d’Emilie Frèche
Attention, sujet sensible. Ce roman met en scène un homme convainquant une femme de tout quitter, son mari et ses filles partis en Israël, pour vivre avec lui. Mais son véritable projet est de la détruire, pour la seule raison qu’elle est juive… Une œuvre post-Charlie qui pourrait faire grincer des dents.

Noiville - L'Illusion délirante d'être aiméPETIT POUCET PERDU DANS LA FORÊT DES SENTIMENTS : L’illusion délirante d’être aimé, de Florence Noiville
L’illusion délirante d’être aimé est une véritable maladie, potentiellement dangereuse, connue sous le nom de « syndrome de Clérambault », du nom du psychiatre qui l’a diagnostiquée. L’héroïne de ce roman, Laura, en souffre, accusant une ancienne amie de la harceler. Sauf que personne dans son entourage n’est témoin de rien…

Nathan - Ce pays qui te ressembleCANOPÉE : Ce pays qui te ressemble, de Tobie Nathan
Une grande fresque historique prenant pour cadre l’Egypte, dont est originaire Tobie Nathan. Suivant depuis longtemps une double carrière de psychanalyste réputé et de romancier, l’écrivain retrace à travers le parcours extraordinaire de Zohar, né dans le ghetto juif du Caire, l’histoire récente de son pays, depuis le roi Farouk jusqu’à l’islamisation grandissante de ces dernières années.

DÉRACINÉE : Sœurs de miséricorde, de Colombe Schneck
Une Bolivienne quitte son pays et sa pauvreté pour Paris, où elle espère gagner sa vie. Elle se heurte à une autre vision du monde, froide et désincarnée, notamment chez les riches qui l’emploient. Si ce roman est inspirée d’une rencontre qu’elle a faite, pour une fois Colombe Schneck ne parle pas d’elle. C’est déjà ça.

DÉRACINÉS : Les bannis, de Laurent Carpentier
C’est l’autre premier roman de la rentrée Stock. Inspiré de faits réels, il relate le bannissement, l’excommunication, l’exil et l’exploitation des membres d’une famille dans le tumulte du XXe siècle dans un texte qui oscille entre vie et mort, entre horreur et humour.

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Hornby - Funny GirlBOURGEONS : Funny Girl, de Nick Hornby
(traduit de l’anglais par Christine Barbaste)
Un grand nom de la littérature anglaise contemporaine rejoint Stock ! L’auteur de Carton jaune, Pour un garçon, Haute fidélité ou Juliet, Naked évoque les Swinging Sixties, à travers l’histoire d’une actrice, Sophie Straw, star d’une comédie à succès de la BBC dans les années 60. Un roman que l’on attend comme toujours enlevé, humain, chaleureux et drôle.

Stanisic - Avant la fêteRADICELLES : Avant la fête, de Sasa Stanisic
(traduit de l’allemand par Françoise Toraille)
Ce n’est que le second roman de Sasa Stanisic, romancier d’origine yougoslave qui vit en Allemagne, et connut un gros succès avec son premier titre, Le Soldat et le Gramophone – c’était en 2008, déjà. Cette fois, il raconte un village et ses habitants, le temps d’une nuit, avant la fête de la Sainte-Anne, moment important de la communauté.


Imagine le reste, d’Hervé Commère

Signé Bookfalo Kill

Présentation de l’éditeur :
Dans la sacoche de cuir patiné, deux millions d’euros en liasses épaisses. Assis à l’avant de la Supercinq, les deux amis contemplent l’horizon comme on contemple une nouvelle vie. Ce sont deux caïds du nord de la France. Après des années de larcins minables, ils ont enfin pu prendre le large, en délestant plus gros qu’eux. Mais la fortune a son revers. Fred ne se doute pas que Karl, totalement vrillé par l’événement, pourrait lui jouer un drôle de tour. Karl ne se doute pas que Nino, qui les file en douce deux voitures en arrière, pourrait lui aussi s’en mêler. Et tous trois ne savent de quoi le propriétaire de la sacoche, un vrai dur du crime organisé, est capable pour récupérer la prunelle de ses yeux… Dans la sacoche de cuir patiné, il n’y a pas que des billets. Il y a surtout le point de bascule de leur vie à tous. Le début de la fin. La fin du début. Plus rien ne sera comme avant…

Alors, bien sûr, il y aurait des choses à redire. Quelques longueurs par-ci par-là. Des moments ou des rebondissements trop beaux pour être vrais. Des situations improbables – comme ce groupe de rock français, monté de toutes pièces à partir d’individualités brillantes mais ne se connaissant pas, qui devient rapidement le plus grand groupe du monde, par la grâce du producteur légendaire d’Elvis ou des Beatles (Ralph Mayerling, exceptionnel personnage secondaire).

Commère - Imagine le reste2Oui mais voilà, Imagine le reste est un roman. Tout y est permis, surtout quand c’est Hervé Commère qui tient le stylo. Je vous ai déjà dit deux fois mon admiration pour le talent de ce garçon, à l’occasion de la parution des Ronds dans l’eau en 2011, puis du Deuxième homme en 2012. Si son quatrième opus n’est pas mon préféré de ses livres – j’ai fini par devenir exigeant avec lui ! -, il reste dans la très honorable lignée des précédents, c’est-à-dire très bon.

Maître Commère y fait jouer ses points forts, que l’on retrouve avec un plaisir intact. Avant tout, il y a son amour des personnages, qu’il prend le temps de développer, d’envelopper de sa finesse psychologique et de son don pour nous les rendre familiers, terriblement humains. Comme dans les précédents romans de l’auteur, ils sont guidés par des fils invisibles que des marionnettistes farceurs tirent parfois brusquement, pour les entraîner dans des directions inattendues, donner à leurs destins des trajectoires neuves, s’amuser avec le hasard, placer sur leur route de minuscules événements qui prennent soudain une ampleur capitale.
Alors, quand il nous raconte tranquillement la fondation du fameux plus grand groupe de rock du monde, ça passe ; ça ne devrait pas tenir debout mais on y croit, parce qu’on a envie d’y croire, tout simplement. Et aussi parce qu’Hervé Commère parle si bien de musique, évoque superbement répétitions et concerts d’anthologie au point qu’on croit les avoir vécus, alors qu’il est si difficile de faire vivre la musique par les mots d’un roman. L’exploit n’est pas mince, c’est pour moi le point fort d’Imagine le reste, ce qui fait vibrer ce livre en profondeur et pour longtemps.

Puis il y a l’insistance avec laquelle Hervé Commère enfonce le clou de ses obsessions, livre après livre. A commencer par ce thème du hasard et des coïncidences, auquel il offre de nouvelles déclinaisons sans donner l’impression de se répéter. Bonheurs et malheurs de la vie tiennent souvent à peu de choses, et le romancier raconte cela comme personne. Il s’aventure également à nouveau dans ce monde des truands et des magouilleurs à l’ancienne, qui pourrait paraître suranné s’il ne parvenait pas à le rendre aussi moderne.
Dans ma chronique sur Le Deuxième homme, j’écrivais ceci : « l’auteur dispose ça et là des éléments propres au genre [du roman noir]. Des secrets, un revolver, des bolides lancés à fond sur des routes de nuit, des rendez-vous mystérieux, des mallettes pleines d’argent, des enveloppes… »
Dans Imagine le reste, comme par hasard (mais on sait maintenant que le hasard est taquin chez Hervé Commère), presque tous ces éléments y sont (avec un sac en cuir à la place des mallettes) ; et pourtant, ce n’est pas un polar, en tout cas encore un peu moins que le précédent qui s’éloignait déjà du genre. Et honnêtement, tout ceci n’est qu’une question d’étiquette et on s’en fiche un peu.

Le talent singulier et lumineux d’Hervé Commère est définitivement à découvrir ; nouvelle démonstration avec ce roman à dévorer comme on prend la route vers la mer, musique à fond et vitres ouvertes pour avaler le vent.

Imagine le reste, dHervé Commère
  Éditions Fleuve, 2014
ISBN 978-2-265-09816-9
419 p., 19,90€

La blogosphère s’enflamme pour Hervé Commère ! La preuve chez Yvan et son blog Emotions, Foumette, Scissor Girl ou Zonelivre, parmi d’autres.