Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Un pont sur la brume, de Kij Johnson

Signé Bookfalo Kill

Depuis toujours, l’Empire est coupé en deux par un large fleuve de brume au sein duquel se cachent des créatures aussi mystérieuses que dangereuses. Seuls quelques passeurs courageux, à l’espérance de vie assez brève, réussissent à franchir l’obstacle sur leurs bateaux, assurant le lien vital entre les deux parties du territoire. Kit Meinem d’Atyar, l’un des plus brillants architectes de l’Empire, est alors mandaté pour construire un pont qui ralliera enfin sans péril les deux rives…

Un pont sur la brume est la première traduction française autonome d’un texte de Kij Johnson, auteure aux États-Unis d’une œuvre abondante comprenant trois romans et une cinquantaine de novellas et nouvelles. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cela donne envie d’en découvrir davantage.
Cette novella (124 pages) évolue en effet dans un monde bien à elle, un univers de fantasy mâtiné de fantastique à mi-chemin entre Lovecraft et le Stephen King de… Brume. Hé oui, déjà chez King, on trouvait un brouillard envahissant au cœur duquel des créatures terrifiantes semaient l’inquiétude et la mort. Pour autant, Kij Johnson n’entraîne pas son récit vers l’horreur, lui préférant une histoire de bâtisseur assez étonnante, à la fois précise, technique et profondément humaniste.

Car le propos d’Un pont sur la brume n’est pas d’effrayer le lecteur, même si certaines scènes de traversée de la brume se chargent d’une intensité saisissante. La romancière s’attache à détailler un projet de construction ambitieux, réalisé avec des moyens rustiques (des attelages de bœufs tirent les chargements de pierre, tout est fait de manière manuelle et nécessite de nombreux ouvriers…), dont l’objectif est de rapprocher les gens, d’améliorer leur quotidien et, si ce n’est de dominer la peur, au moins de la contourner, de passer par-dessus.

Au fil de ces pages étonnamment poétiques, Johnson suggère aussi les contours d’un monde plus vaste, l’Empire, avec ses règles, ses villes, ses paysages, dont on n’entrevoit que des bribes prometteuses. J’ignore si l’auteure explore ce territoire dans d’autres livres – espérons que l’avenir nous le dira -, mais cela donne très envie d’en savoir davantage.
En attendant, si vous aimez les voyages inattendus et les belles aventures humaines, embarquez sans hésiter pour Procheville et Loinville, les deux cités séparées par le fleuve de brume, et œuvrez à la construction de ce pont mémorable.

(P.S.: merci à Jean-Marc Laherrère du blog Actu du Noir pour cette découverte !)

Un pont sur la brume, de Kij Johnson
(The Man Who Bridged The Mist, traduit de l’américain par Sylvie Denis)
Éditions le Bélial, coll. Une heure lumière, 2016
ISBN 978-2-84344-908-6
124 p., 9,90€


A première vue : la rentrée Grasset 2016

Chez Grasset, en général, je trouve matière à prendre du plaisir de lecture tous les deux ans. En 2015, il y avait Sorj Chalandon (Profession du père) et Laurent Binet (La Septième fonction du langage) ; en 2013, Chalandon encore (Le Quatrième mur) et Léonora Miano (La Saison de l’ombre). Vous l’aurez compris, 2016 et ses douze parutions (c’est trop !!!) ne semblent pas parties pour être un grand cru – mais il y a tout de même des raisons d’espérer, des chances d’être surpris. Alors ne partons pas battus d’avance, et croisons les doigts pour dénicher des pépites dans ce programme !

Faye - Petit PaysLA SAISON DES MACHETTES : Petit Pays, de Gaël Faye (lu)
La guerre civile au Burundi, voisine et contemporaine de celle au Rwanda, vue par les yeux d’un enfant. Ce premier roman de Gaël Faye buzze à tout va – buzz quelque peu orchestré par son éditeur, qui met en avant les ventes faramineuses des droits du livre à l’étranger, dans des proportions supérieures à celles qui avaient accueilli la parution d’un autre premier roman événement chez Grasset, HHhH de Laurent Binet… Pour ma part, je n’ai été saisi par ce livre que dans son dernier tiers, lorsque la violence se déchaîne et que Faye nous la fait voir avec force et retenue. Tout ce qui précède, chronique d’enfance et de famille, m’a paru plutôt anodin et longuet.

Miano - Crépuscule du tourmentFEMINA PLURIEL : Crépuscule du tourment, de Léonora Miano
Ce roman choral donne la parole à quatre femmes liées au même homme : sa mère, sa soeur, son ex qu’il aimait trop et mal, et sa compagne avec qui il vit parce qu’il ne l’aime pas. En s’adressant à lui, elles dévoilent leurs tourments, leurs secrets, leurs quêtes de vie, mettant en écho leurs histoires personnelles et la grande Histoire, au cœur d’un pays d’Afrique subsaharienne qui pourrait être le Cameroun cher à l’auteure. On peut compter sur l’intelligence, la sensibilité et la sensualité de Léonora Miano pour donner du sens à ce texte.

Boris - POLICEL.511-1 : POLICE, de Hugo Boris (lu)
Trois gardiens de la paix sont chargés d’escorter à l’aéroport un étranger en situation irrégulière, dans le cadre d’une procédure de reconduite à la frontière. Mais les secousses de leurs vies personnelles finissent par entrer en conflit avec cette mission… Dans un registre très différent, Hugo Boris s’était montré très convaincant avec Trois grands fauves, publié chez Belfond. Ce qui permettait d’espérer quelque chose de ce roman placé à la hauteur du policier en tenue, le flic anonyme que l’on croise tous les jours dans la rue. Ambitieux comme Tavernier (L.627) ou Maïwenn (Polisse) ?
Après lecture, pas vraiment, le récit balançant entre une volonté de décrire le métier des flics de manière réaliste et les choix de la fiction, qui finissent par prendre le dessus au point de faire perdre de sa force au livre. Pas mal, mais pas aussi ambitieux ni réussi que Trois grands fauves.

Boley - Fils du FeuNIEBELUNGEN : Fils du feu, de Guy Boley
C’est l’autre premier roman de la rentrée Grasset, et ce pourrait être une vraie curiosité. Enfants de forgeron, deux frères sont les Fils du Feu, promis à un destin brillant. Mais l’un des deux meurt subitement, semant le chaos dans le destin familial. Tandis que le père se perd dans l’alcool, la mère nie la réalité et ignore la disparition de son enfant. L’autre frère trace néanmoins son chemin et devient un peintre confirmé, trouvant la paix dans ses tableaux. Abordé à la manière d’une légende, ce récit devra compter sur une langue singulière et une atmosphère étrange pour se démarquer.

Liberati - California GirlsMANSON ON THE HILL : California Girls, de Simon Liberati
Liberati fait son fond de commerce des personnages sulfureux (à commencer par sa femme, héroïne de son précédent roman paru l’année dernière, Eva) et/ou tragiques (Jayne Mansfield 1967, férocement détesté par Clarice il y a cinq ans). Autant dire qu’en le voyant s’emparer du terrible Charles Manson et de l’assassinat sordide de Sharon Tate, on peut craindre le pire en matière de vulgarité et de voyeurisme. Mais on n’ira pas vérifier, ce n’est pas comme si on avait du temps à perdre non plus.

Pour le reste, vous m’excuserez mais je vais abréger, sinon on y sera encore demain.

MUNCH : Le Cri, de Thierry Vila
Femme médecin sur des bateaux d’exploration pétrolière, Lil Servinsky souffre d’un trouble qui lui fait pousser de temps à autre des cris qu’elle ne peut contrôler. Sa nouvelle embauche la confronte à l’hostilité du commandant. Un huis clos en pleine mer, une femme au milieu des hommes… Pourquoi pas.

NIOUYORQUE, NIOUYORQUE : Le Dernier des nôtres, d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre
De Dresde en 1945 à Manhattan en 1969, une saga foisonnante avec ses rivalités, ses secrets, ses amours impossibles, ses amitiés flamboyantes et ses noms célèbres pour attirer le chaland (Patti Smith, Warhol, Dylan…)

DOUBLE DÉCIMÈTRE : L’Enfant qui mesurait le monde, de Metin Arditi
Sur une île grecque plombée par la crise, un projet d’hôtel met la population en émoi. Une agitation qui bouleverse le quotidien morne de trois personnages, un enfant autiste, sa mère accaparée par le travail et un vieil architecte rongé de chagrin après la mort de sa fille.

ET MOI, ET MOI, ET MOI : L’Innocent, de Christophe Donner
Entre 13 et 15 ans, Christophe découvre qu’il a une quéquette. Cela valait bien le coup d’en faire un livre.

QUI PEUT ACCAPARER DES OBJETS SANS RESURGIR SUR AUTRUI : L’Incandescente, de Claudie Hunzinger
Une histoire de jeunes filles, des adolescentes qui s’écrivent… non, en fait, j’ai rien compris au résumé.

*****

Et on finit (ouf !!!) par les deux romans étrangers qui, dans deux styles différents, devraient sérieusement nous dépayser…

Ammaniti - AnnaSEULS : Anna, de Niccolo Ammaniti
L’un de mes auteurs italiens préférés revient là où on ne l’attendait pas du tout, sur le terrain de la fiction post-apocalyptique (décidément à la mode en ce moment). Nous sommes en 2020, un virus décime depuis quatre ans la population adulte, n’épargnant les enfants que jusqu’à la puberté. Anna survit avec Astor, son petit frère de quatre ans. Lorsque le petit garçon disparaît, elle met tout en oeuvre pour le retrouver, affrontant seule les bandes d’enfants sauvages, les chiens errants et la pestilence d’un monde qui s’effondre. En Italie, le roman avait été classé dans la catégorie « young adult » ; Grasset – qui récupère au passage cet auteur parti quelque temps chez Robert Laffont – décide de le publier en adulte. A voir si ce pari bizarre permettra de faire mieux connaître Ammaniti en France, où il peine depuis toujours à trouver son public.

Martel - Les hautes montagnes du Portugalπ² : Les hautes montagnes du Portugal, de Yann Martel
Un village perdu au pied des Hautes Montagnes du Portugal est le théâtre au fil des années de curieux événements. En 1904, un jeune homme frappé par le deuil décide de tourner le dos au monde – littéralement, puisqu’il ne marche plus qu’à reculons. Il se lance ainsi dans la quête éperdue d’un mystérieux objet confectionné par un prêtre. En 1939, un médecin reçoit la visite d’une vieille femme qui lui demande d’autopsier son mari, qu’elle apporte dans sa valise. Enfin, en 1981, un sénateur canadien en deuil s’installe au village, en quête de ses racines – et en compagnie d’un chimpanzé…
Depuis L’Histoire de Pi, succès mondial surprise, le romancier canadien Yann Martel peine à trouver son second souffle. En renouant avec une intrigue pleine de merveilleux, ce sera peut-être le cas.


Le Grand marin, de Catherine Poulain

Signé Bookfalo Kill

Lili plaque tout. Elle quitte Manosque-les-plateaux et rejoint l’Alaska, sans rien, quelques maigres affaires, l’envie d’être embauchée comme marin sur un bateau de pêche et l’obsession de filer un jour jusqu’au à Point Barrow, qu’elle imagine comme le bout du monde, le bout de terre où la terre s’arrête. Et elle trouve ce qu’elle veut, Lili, un équipage, du boulot, l’océan déchaîné, les poissons, la bagarre quotidienne contre les éléments, la malchance, les journées et les nuits interminables pour quelques misérables dollars. Elle travaille avec acharnement, fait sa place parmi les hommes, mange cru le cœur des flétans à peine tirés de l’eau et tombe amoureuse d’un grand marin…

Poulain - Le Grand marinÀ lire Le Grand marin, nul doute que son auteure, dont c’est le premier roman, est une sacrée personnalité. Effectivement, sa biographie confirme ce pressentiment : « Catherine Poulain commence à voyager très jeune en France comme à l’étranger, employée dans des conserveries de poissons en Islande, à l’usine, ou aux travaux agricoles en France et au Canada. Elle vit deux ans en Asie et devient barmaid à Hong Kong, travaille sur des chantiers navals aux États-Unis, pêche durant 10 ans en Alaska avant de se faire expulser. Elle partage aujourd’hui sa vie entre les Alpes de Haute-Provence et le Médoc où elle est respectivement bergère et ouvrière viticole. »

Le Grand marin est riche de ces expériences, palpite de cette vie de bourlingue. Catherine Poulain y impose un ton singulier, fait de puissance évocatrice et de litanies poétiques qui emportent le lecteur dans le fracas des vagues, les hurlements des hommes, le grincement des dents serrées face à la douleur ou l’épuisement, les errances alcoolisées ou les rêveries foutraques de ses personnages.
Ceux-là, Lili, Jude le grand marin, Ian le skipper, et tous les autres, forment une armée d’écorchés vifs qui hantent le récit de leurs désirs furieux, de leurs vies de misère auxquelles ils ne renonceraient néanmoins pour rien au monde. Ils sont grandioses dans leur dureté, terrifiants dans leur folie, attachants dans leur fragilité.

C’est un roman atypique que ce Grand marin. En tout cas, pour un roman français. On a plus l’habitude de lire ce genre de prose outre-Atlantique – mais franchement, qui s’en plaindra ? Catherine Poulain impose sa liberté, sa pudeur flamboyante et son énergie, ainsi qu’une vision brute de l’existence qui nous bouscule jusqu’à l’essoufflement. Le livre n’est pas parfait (la fin m’a quelque peu laissé sceptique), mais par sa capacité à nous sortir de notre zone de confort, par sa force magnétique, par la voix originale qu’il révèle, il mérite largement d’être abordé. Pas un coup de cœur absolu, mais un choc, c’est certain !

Le Grand marin, de Catherine Poulain
Éditions de l’Olivier, 2016
ISBN 978-2-82360-863-2
384 p., 19€


Un été, de Vincent Almendros

Signé Bookfalo Kill

Deux frères, Pierre (le narrateur) et Jean, se retrouvent pour une croisière en voilier au départ de Naples. Leurs compagnes respectives, Lone et Jeanne, sont également de l’aventure. De menues péripéties rythment le voyage : mal de mer, apprentissage des manœuvres, baignades improvisées, petits bobos et promiscuité de la vie à bord.
Jusqu’au jour où…

Almendros - Un étéNe comptez pas sur moi pour en dire davantage. En fait, il faut vraiment limiter l’approche de ce roman au maximum ; et, autant que possible, le lire d’une traite. Ce qui est largement possible, puisqu’il ne fait que 95 pages, et que le style est fluide et minimaliste, contenu dans des phrases courtes qui emballent la lecture.
A cette condition, vous pourrez apprécier à sa juste valeur la manière dont Vincent Almendros, dont c’est le deuxième livre, distille au fil des pages un malaise léger, insidieux mais poisseux, tandis qu’il sème ici et là quelques indices sur les relations complexes qu’entretiennent les personnages. La surprise de la chute, nichée au creux des tous derniers mots, n’en sera que plus forte, et dégagera ainsi Un été de son apparence anecdotique.

Un drôle de petit roman, qui laisse durablement un drôle de souvenir.

Un été, de Vincent Almendros
  Éditions de Minuit, 2015
ISBN 978-2-7073-2812-0
95 p., 11,50€


Un océan d’amour, de Lupano & Panaccione

Signé Bookfalo Kill

Un petit pêcheur part travailler sur l’océan sur son chalutier, comme tous les matins, alors que l’aube point à peine. Alors que la récolte est plus que maigre, un incident déroute le petit bateau et le laisse à la dérive. Pendant ce temps, la femme du petit pêcheur, bigoudène pur beurre, attend le retour de son homme. Le soir arrive, puis la nuit : pas de mari. Le lendemain, elle apprend l’incident et entreprend de partir à sa recherche en embarquant sur un énorme navire de croisière, où ses crêpes faites maison ne vont pas tarder à faire fureur. Et bien d’autres aventures attendent les deux compagnons éloignés…

Lupano & Panaccione - Un océan d'amourDifficile de parler d’une bande dessinée sans parole, dont tout passe de fait par le dessin. Tout semble alors reposer sur les épaules de l’illustrateur – ici, Grégory Panaccione, dont le travail merveilleux est exemplaire. Son sens des cadrages et du découpage, qui recourt souvent à de petites cases multipliant les mouvements et les actions des héros, est remarquable. Les couleurs, superbes, jouent souvent sur des unités de teinte variant subtilement au fil de l’album en fonction des situations (jour ou nuit, pays ou situations différents…) L’expressivité des personnages, enfin, est parfaitement réussie et transmet émotions et informations mieux que de longs discours, dans un style qui me fait penser à celui du réalisateur Sylvain Chomet (les Triplettes de Belleville).

Il serait cependant ingrat d’oublier le scénario de Wilfrid Lupano au seul profit des magnifiques images de Panaccione. Si celles-ci s’animent si bien, c’est qu’elles suivent une histoire qui commence tranquillement, dans la description d’un quotidien paisible, presque tristounet, pour mieux devenir virevoltante, pleine de rebondissements et de loufoquerie maîtrisée. On suit avec passion les péripéties des deux protagonistes, figures ordinaires que rien ne prédisposait à l’héroïsme, ce qui les rend d’autant plus attachants.

Sans oublier la mouette, bien entendu… mais je vous laisse faire la connaissance de cette sympathique bestiole en vous plongeant dans les deux cents pages de cette très jolie B.D. qui se dévore d’une traite, comme une bonne boîte de sardines !

Un océan d’amour, de Wilfrid Lupano (scénario) & Grégory Panaccione (dessin)
Editions Delcourt, coll. Mirages, 2014
ISBN 978-2-7560-6210-5
224 p., 24,95€


A première vue : la rentrée Minuit 2014

Comme souvent avec les éditions de Minuit, par tradition économe de ses parutions, c’est une rentrée réduite à deux titres qui nous arrive. Mais les deux auteurs qui présentent leur nouveauté sont très attendus, l’un parce que c’est une pointure de la maison et de la littérature française contemporaine, l’autre parce qu’elle doit confirmer un premier roman exceptionnel.

Puvoirs_N° 119CHANTIER NAVAL : Le Triangle d’hiver, de Julia Deck (lu)
Et elle confirme donc, Julia Deck, haut la main qui plus est. Après le remarquable et très remarqué Viviane Elisabeth Fauville (qui sort en poche chez Minuit en même temps, le 4 septembre), elle était pourtant attendue au tournant. Virage périlleux qu’elle franchit sans trembler avec l’histoire de Mademoiselle, jeune femme évaporée que le travail ennuie, et qui décide d’emprunter son identité d’écrivain à Bérénice Beaurivage, un personnage incarné par Arielle Dombasle dans un film d’Eric Rohmer. Elle rencontre un homme, l’Inspecteur, et doit affronter la défiance de Blandine Lenoir, l’amie journaliste de ce dernier…
Plein d’humour et d’un charme extrêmement singulier, entre ironie et mélancolie, ce roman louvoyant, réjouissant jeu littéraire hanté de figures obsessionnelles (le triangle, les navires de croisière), renoue mine de rien avec le premier livre de Julia Deck par sa manière de brouiller nos repères et de nous surprendre au final. A ne pas manquer !

Puvoirs_N° 119GLOBE TERRESTRE : Autour du monde, de Laurent Mauvignier
Les destins croisés de nombreux personnages autour du monde, que rien ne lie sinon un terrible événement aux répercussions mondiales : le tremblement de terre au Japon en 2011, suivi d’un tsunami et de la catastrophe de Fukushima.
Laurent Mauvignier aime les romans où s’entrelacent les voix et les trajectoires – souvenez-vous de Dans la foule ou Des hommes, par exemple. On l’attend donc brillant dans ce gros roman de presque 400 pages. Lauréat de prix appréciables (Livre Inter, Wepler, Prix des Libraires), il n’a jamais été récompensé d’une distinction majeure dans le monde littéraire. A surveiller de près donc.


A première vue : la rentrée Flammarion 2014

Chez Flammarion, on parie également sur le resserrement cette année, avec une rentrée centrée sur six auteurs en août, un septième en septembre, quelques pointures dans le lot et la promesse d’un premier roman intrigant.

Adam - Peine perdueLA TÊTE D’AFFICHE : Peine perdue, d’Olivier Adam
Au départ, deux événements : une tempête qui balaie la côte, et l’agression d’un joueur de foot à la veille d’un match capital pour son équipe. Vingt-deux personnages commentent et réagissent à ces deux événements.
Olivier Adam délaisse sa veine autobiographique pour un pur roman narratif en forme d’exercice de style. Si le public est de plus en plus au rendez-vous de ses livres, la critique et un prix couronneront-ils cette fois le romancier ? Ce sera en tout cas l’un des noms importants de cette rentrée 2014.

Tardieu - Une vie à soiET MOI, ET MOI, ET MOI : Une vie à soi, de Laurence Tardieu
Si elle quitte Stock, son éditeur historique, Laurence Tardieu, contrairement à Olivier Adam, continue à creuser son sillon autobiographique. Cette fois, elle se penche à nouveau sur sa vie familiale et intime après avoir visité une exposition consacrée à la photographe Diane Arbus qui la bouleverse en lui offrant une sorte de miroir sur elle-même.

GLOBE-TROTTER IMMOBILE : En face, de Pierre Demarty
Reconnu comme traducteur (notamment de Joan Didion, J.K. Rowling, T.C. Boyle ou Karen Maitland), Demarty franchit le pas et affiche sa propre plume. Sans choisir la facilité, puisqu’il conte l’histoire d’un homme qui quitte tout pour se lancer dans un voyage immobile, seulement inspiré par la maquette d’un bateau qu’il contemple inlassablement… Avec un sujet pareil, ce sera chiant ou magique. D’après les premiers retours, la balance penche du bon côté. A voir donc !

Huy - Voyageur malgré luiGLOBE-TROTTER COMPULSIF : Voyageur malgré lui, de Minh Tran Huy
Avez-vous déjà entendu parler de la folie du fugueur ? Maladie, névrose, en tout cas impulsion incontrôlable, elle pousse certaines personnes à marcher de manière irrépressible, à partir en voyage n’importe où et sans que cela soit prévu. En découvrant l’existence d’Albert Dadas, premier cas reconnu de cette pathologie, Line se remémore des pans de l’histoire de sa famille, dont certains membres, opprimés ou chassés de leur Vietnam natal, ont eu un rapport complexe avec le départ ou le voyage.

Joncour - L'Ecrivain nationalENQUÊTE : L’Écrivain national, de Serge Joncour
Autre figure régulière des rentrées littéraires, Joncour raconte l’histoire d’un écrivain en résidence d’auteur, qui se met à enquêter sur un meurtre dont est accusé un couple de jeunes gens. Ne vous attendez pas à un pur polar, on parle de Serge Joncour, plutôt connu pour ses romans pleins de verve et d’humour.

DIVAN HISTORIQUE : Un secret du docteur Freud, d’Eliette Abecassis
Sigmund Freud et sa fille Anna convoquent les membres de la Société Psychanalytique pour une réunion extraordinaire. Nous sommes à Vienne, en 1938, et la menace nazi étend son ombre sur le célèbre praticien…

PAGE D’HISTOIRE : Les inoubliables, de Jean-Marc Parisis
Réfugiée dans un village de Dordogne depuis des années, une famille juive est arrêtée et déportée en mars 1944. Un récit historique qui s’intéresse autant au drame qu’à la vie de la commune durant les années de guerre. A paraître le 17/09, un roman sans doute fort et touchant.


No more Natalie, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

Quel destin que celui de Natalie Wood ! Révélée dans la Fureur de vivre, actrice chez John Ford, Nicholas Ray ou Elia Kazan, sacralisée par son interprétation de Maria dans West Side Story, elle finit d’entrer dans la légende à cause des circonstances de sa mort.
Le 29 novembre 1981, elle tombe du Splendour, le yacht où elle se trouvait en compagnie de son mari Robert Wagner et de leur ami Christopher Walken, et se noie. Jugée accidentelle au terme de l’enquête, cette disparition tragique suscite encore des doutes aujourd’hui, surtout que le corps de la comédienne portait des ecchymoses incompatibles avec le résultat d’une simple chute à la mer.

Ledun - No more NatalieMarin Ledun s’empare de ce mystère et met en scène les acteurs du drame, sous leur véritable nom, avec une précision troublante dans la relation des événements. Sans complexe, il s’aide de la fiction pour boucher les trous laissés par l’enquête et livre sa version des faits, en ayant toujours en tête qu’il écrit un roman (ou, pour être précis, une novella). Car, si tout semble terriblement véridique dans son histoire, c’est bien en romancier que Marin se livre, et non pas en journaliste décidé à lâcher le scoop de l’année.

Pour cela, il s’appuie sur un style peut-être plus classique qu’à son habitude, mais d’une maîtrise et d’une fluidité impeccables. La noirceur est toujours au rendez-vous, surtout dans la manière dont il traite ce qui est finalement le véritable sujet du texte : l’envers du décor hollywoodien, sa violence, sa corruption – par la drogue, l’argent, les trafics et les mauvaises fréquentations ; ses jalousies également, et sa course effrénée à la gloire, quelle qu’en soit le prix.
Personne n’en sort grandi, ni Robert Wagner – dont la réputation, déjà vacillante à l’époque, est restée entachée d’un soupçon ineffaçable -, ni Christopher Walken, décrit en jouisseur vulgaire, coureur plus que séducteur, manipulateur et égoïste.

No more Natalie est un petit texte triste et cruel, qui laisse un goût amer dans la bouche – car, une fois achevée sa lecture, on réalise à quel point l’humanité est fragile et prompte à la destruction ou à l’auto-destruction. Un authentique constat de roman noir, dressé avec brio par un Marin Ledun toujours aussi brillant.

No more Natalie, de Marin Ledun
Éditions in8, collection Polaroïd, 2013
ISBN 978-2-36224-035-5
85 p., 12€


Smog, de Jérôme Harlay

Signé Bookfalo Kill

Smog n’est pas une ode au brouillard londonien mais le nom d’une curiosité architecturale : une maison en forme de bateau, suspendue au-dessus de Marseille. Elle appartenait à Johan Verbeeke, un inventeur belge fantasque, et à son épouse Susan, qui viennent de mourir dans un accident d’avion. Leur avocat et ami, Pierre Roubault, se rend sur place pour s’occuper de la succession, l’étrange maison-navire revenant par testament à son propre fils Fergus, âgé de neuf ans. Ce sont les vacances d’été, le petit garçon est également du voyage.
La propriété des Verbeeke est entretenue par Marc et Aude Labeyrie, un couple d’apparence affable qui qui dissimule un lourd secret. Obligé de repartir rapidement pour s’occuper d’autres aspects de la succession, Pierre Roubault décide de confier son fils aux Labeyrie, Marc semblant en particulier s’enticher du jeune garçon ; dans le même temps, Joël, le fils aîné de Roubault né d’un premier mariage, rejoint le Smog pour y passer quelques jours de vacances et – espère en tout cas son père – apprendre à connaître son petit frère moitié plus jeune que lui.
Une fois l’avocat reparti, les caractères se tendent et s’exacerbent, des figures menaçantes apparaissent, et les zones d’ombre de chacun s’apprêtent à refaire surface…

Smog porte bien son titre : au début, le lecteur navigue à vue dans le brouillard d’un récit qui commence sans prévenir, par une scène dans un aéroport où les avions sont cloués au sol par les intempéries. Puis, petit à petit, les personnages, les destins, les histoires se dessinent. Jérôme Harlay recourt à une construction polyphonique pour mieux parcourir le spectre des sentiments et des conflits psychologiques qui agitent tous les personnages sans exception. L’un après l’autre, ils prennent la parole, suivant la linéarité du récit et en dévoilant petit à petit les enjeux.

Mais que tout ceci traîne en longueur… Roman paradoxal, Smog entreprend de sonder les noirceurs de l’âme avec une application quasi scolaire dans la forme. C’est bien écrit, presque trop. Le reproche peut paraître exagéré, surtout à une époque où le style ne semble plus la priorité des auteurs ni des éditeurs ; pour autant, il faut qu’il y en ait, du style, pour singulariser un auteur – et je mentirais en affirmant que celui de Jérôme Harlay m’a frappé. Peut-être est-ce dû au choix du changement de narrateur à chaque chapitre, exercice complexe s’il en est. Ici, l’auteur peine à investir pleinement chacune de ses voix, hormis peut-être celle de Joël, le grand frère.

Puis, pour retarder le temps des révélations, le récit emprunte des tours et détours qui finissent par désamorcer la montée de la tension (même si certains lecteurs y ont été sensibles), tout en s’appuyant sur des personnages secondaires un peu lourds, prévisibles. Le premier roman de Harlay, Le Sel de la guerre, était un polar, et on sent ici qu’il a souhaité s’affranchir du genre sans y arriver tout à fait, d’où l’aspect parfois bancal d’un roman qui hésite entre suspense et récit psychologico-intimiste sans parvenir à concilier les deux.

Harlay a cependant l’art et la manière de créer une atmosphère poisseuse, irrespirable, et de camper des décors frappants – à ce titre, le Smog est une superbe idée de cadre. De quoi espérer le voir franchir un cap et se lâcher davantage prochainement ? A voir.

Smog, de Jérôme Harlay
Editions Belfond, 2011
ISBN 978-2-7144-5134-7
308 p., 20€

D’autres lecteurs ont aimé ce livre : Benjamin Berton (fluctuat.net), Laurence (Biblioblog)
Et si vous voulez voir et écouter l’auteur défendre son roman : la Fringale littéraire


Les locataires de l’été, de Charles Simmons

Signé Bookfalo Kill

“C’est pendant l’été de 1968 que je tombai amoureux et que mon père se noya.”

Charles Simmons maîtrise l’art complexe et déterminant de la première phrase. Celle des Locataires de l’été est un modèle du genre. Tous les commentateurs de ce roman en soulignent l’importance, et avec raison. Après un début pareil, comment ne pas vouloir connaître la suite du livre ?

Pourtant, le sujet du roman n’a rien de très original. Michael, le narrateur, a quinze ans. Il passe l’été en famille au Cap Bone, bout de terre enfoncé dans l’océan où ne s’élèvent que quelques résidences estivales. Il y a là son père et sa mère, ainsi que son chien Blackheart.
La famille dispose d’un pavillon en retrait de leur propre maison, qu’elle loue cette année-là à Mme Mertz et à sa fille, Zina, dont Michael tombe éperdument amoureux. Zina a la vingtaine et, si elle s’entiche du jeune garçon, elle ne veut que de l’amitié entre eux. Ils passent du temps ensemble, partagent beaucoup, mais rien de ce que rêverait Michael.
Puis il y a les Cuddihy, qui passent régulièrement avec leur fille Melissa, pour le coup amoureuse sans retenue de Michael. Et d’autres gens, que l’été fait se croiser, se rencontrer, se désirer…

Deux titres de chapitre contiennent le mot “amour” : tout est dit, Charles Simmons signe sans équivoque un roman initiatique. Passion, jalousie, désir, sexualité, rivalité, tous les ingrédients incontournables y sont.
L’intérêt du livre repose sur la manière dont l’auteur mène cette énième variation sur le sujet le plus rebattu de la littérature. Tout repose sur le ton du narrateur et donc sur le caractère de ce dernier : calme, objectif, parfois distancié, partagé entre naïveté et conscience intuitive des complexités de l’âme, en cela un parfait adolescent.
Pourtant au centre des intempéries sentimentales du récit, Michael en semble parfois plus témoin qu’acteur. Il se laisse guider, ballotter, porter vers toutes les limites, tel le meilleur des bateaux qui peut parfois partir à la dérive selon les caprices de l’océan.

Je n’amène pas la métaphore navigatrice par hasard : la nature est au cœur du roman, à commencer par l’océan bien sûr. Le premier chapitre relate ce jour où Michael et son père, partis à la nage vers un banc de sable au large, manquent se noyer, trompés par les remous de la mer. Le danger est déjà là, prescrit, qui emportera le père au final – il faut cependant lire le roman jusqu’au bout pour comprendre comment et pourquoi…
Mais Simmons est plus subtil, qui joue des variations du temps, du sable, de l’océan, de la faune, pour y dessiner en creux les doutes et les errances des hommes. Le romancier joue avec art de l’ellipse, du non-dit et de l’évocation, évitant ainsi les pièges de la psychologie de bazar. Son style est direct et économe, ce qui n’exclut pas quelques fulgurances admirables :

“Ce soir-là, [la mer] était inhabituellement calme. Des vaguelettes brisaient paisiblement sur le rivage. Par de telles soirées d’été, je me disais que l’océan était factice. Comment quelque chose dont le corps était aussi vaste et aussi pesant pouvait-il avoir le bout des doigts si délicat ?” (p.103-104)

“La photographie ne compte pas beaucoup de génies. C’est un art trop facile pour qu’on y soit bon, et trop difficile pour qu’on y soit mieux que bon.” (p.134)

Par leur sobriété et leur classicisme littéraire, Les locataires de l’été semblent un témoignage direct des années 60, tel un cliché de l’époque pris sur le vif. On est d’autant plus (heureusement) surpris de découvrir qu’il est paru en 1998.
Un roman contemporain qui ravira les amateurs de littérature fine et sans esbroufe. Oui, ça existe encore !

Les locataires de l’été (Salt Water), de Charles Simmons
Editions Phébus (collection Libretto), 1998
ISBN 978-2-859-40604-2
188 p., 7,50€