Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée Zulma 2018

Ouvrir un livre des éditions Zulma, c’est bien souvent répondre à une belle invitation au voyage, lancée dès une couverture colorée au style inimitable. Pour cette rentrée 2018, deux livres ouvriront leurs portes vers des horizons lointains, dont l’un au moins nous garantira une escapade probablement rare et exotique, dans un pays très peu visité par l’édition française.

LaSolutionEsquimauAWCHRONIQUES DE SAN LUBOK SAYONGSCO : La Somme de nos folies, de Shih-Li Kow
(traduit de l’anglais (Malaisie) par Frédéric Grellier)
Question occasionnelle de client en librairie : « Vous avez un livre qui se passe en Malaisie ? – Euh… » Bon, en grattant bien, on peut en trouver un ou deux, mais c’est tout. L’arrivée d’un authentique roman malaisien est donc une bénédiction pour le libraire en détresse, mais c’est aussi et surtout la promesse d’un univers décalé, fort bien annoncé par le titre français. A Lubok Sayong, près de Kuala Lumpur, Beevi décide un jour de libérer son poisson qui devient neurasthénique dans son aquarium trop petit, d’adopter l’orpheline Mary Anne et de recruter miss Bonsidik pour l’aider à tenir son bed & breakfast, fraîchement aménagé dans la maison familiale. Pendant ce temps, son vieil ami Auyong initie sans le vouloir la première Gay Pride…

Hurston - Mais leurs yeux dardaient sur DieuLOVE & BELOVED : Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, de Zora Neale Hurston
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Sika Fakambi)
L’histoire de ce livre est avant tout une page importante de l’histoire littéraire américaine, puisque c’est l’un des premiers romans écrits par une Afro-Américaine, paru aux États-Unis en 1937. Il raconte la vie d’une jeune femme noire, petite-fille d’esclave, à qui il faudra trois mariages et autant d’existences différentes pour atteindre son idéal de liberté. Grâce à Sika Fakambi, Zulma en offre une nouvelle traduction, et la possibilité de le (re)découvrir à sa juste mesure.


On lira sûrement :
La Somme de nos folies, de Shih-Li Kow


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A première vue : la rentrée Actes Sud 2014

Chez Actes Sud, on attendait de grosses pointures habituelles : Laurent Gaudé, Matthias Enard… qui ne seront finalement pas du grand jeu de la rentrée littéraire. La plupart des sept romans en lice ne manquent néanmoins ni de noms connus, ni d’intérêt.

Vuillard - Tristesse de la terreCONQUÊTE DE L’OUEST : Tristesse de la terre : une histoire de Buffalo Bill Cody, d’Eric Vuillard (lu)
Peu connu (pour l’instant) du grand public, Eric Vuillard est à l’inverse un chouchou des libraires, à qui ses récits documentaires plaisent beaucoup. En s’intéressant à l’une des grandes mais complexes figures de la conquête de l’ouest, William Frederick Cody dit Buffalo Bill, et à son spectacle itinérant, le Wild West Show, ce romancier atypique élabore une réflexion qui entremêle culture du spectacle à l’américaine, détournement de l’Histoire, traitement inhumain des Indiens et le rapport que nous entretenons, nous, avec tout ceci. Une œuvre pleine d’acuité, d’empathie et d’humanité. Foudroyant d’intelligence.

Ferney - Le Règne du vivantÉCOLO : Le Règne du vivant, d’Alice Ferney
On n’attendait pas forcément la romancière dans ce registre, mais tant mieux. A travers l’histoire d’un journaliste embarquant sur un navire partant lutter contre la pêche illégale en zone protégée, Alice Ferney s’intéresse ici à la défense de l’environnement, notamment par des activistes dans l’esprit de ceux de Greenpeace, qui luttent par tous les moyens contre les pilleurs des mers et les destructeurs sans morale de la faune. Prometteur.

ICÔNES ET DÉCHÉANCES : Bye bye Elvis, de Caroline de Mulder
Un roman étonnant, sur le papier au moins, qui confronte la trajectoire du roi du rock, Elvis Presley himself – notamment sa déchéance et sa triste fin -, à celle d’un vieil Américain vivant à Paris, au service duquel entre une femme qui va tout faire pour l’aider. Un lien existe-t-il entre les deux hommes, ne serait-ce que par la fiction ? Réponse à trouver dans ce livre intriguant.

Biancarelli - Orphelins de DieuWESTERN CORSE : Orphelins de Dieu, de Marc Biancarelli
Si Clint Eastwood était corse, il ferait sûrement un film de cette sombre histoire de vengeance, celle d’une jeune femme qui s’adjoint les services de l’Infernu, un tueur à gages terrifiant, pour retrouver ceux qui ont défiguré son frère et lui ont tranché la langue. S’engage alors, dans ces montagnes corses du XIXème siècle, une poursuite sanglante et… impitoyable, bien sûr.

PATRIARCAL : A l’origine notre père obscur, de Kaoutar Harchi
Dans la maison des femmes sont redressés les torts, réels ou supposées, des épouses, soeurs, filles… Une jeune femme qui y est enfermée cherche l’amour de sa mère, qui elle n’attend que la délivrance de son mari. (Résumé Electre)

Py - ExcelsiorIN OU OFF ? : Excelsior, d’Olivier Py
Le nouveau directeur du Festival d’Avignon publie également un roman cette année, l’histoire d’un célèbre architecte qui sait avoir bâti des chefs d’oeuvre mais n’y trouve pas la marque de Dieu, et laisse tout tomber pour se remettre en cause. Quête mystique en perspective.

BRANCHOUILLE : Du sexe, de Boris Le Roy
Voici comment Electre, la base de données des livres chère aux libraires, présente ce livre : « Un roman qui se veut provocateur sur fond de sexe et de théorie du genre. » Je ne sais pas pour vous, mais moi, d’avance, j’ai juste envie de fuir ce truc.


Nom de dieu !, de Philippe Grimbert

Signé Bookfalo Kill

Baptiste Théaux, heureux marié à la belle Constance avec laquelle il a deux petites filles, des jumelles, mène une carrière de cadre épanoui dans une usine de bonbons. Catholique fervent, soucieux d’appliquer la parole de Dieu dans sa vie quotidienne, il s’investit également beaucoup dans des activités de bénévolat pour les nécessiteux, des SDF à qui il offre la soupe populaire aux enfants malades pour lesquels il fait le clown à l’hôpital un vendredi sur deux.
Seulement voilà, l’innocent Baptiste ne tarde pas à découvrir que Dieu n’est pas que justice, et lorsque sa vie si bien ordonnée se dérègle totalement, il finit par vouloir régler publiquement ses comptes avec le Créateur…

Grimbert - Nom de dieu !Avant d’aller plus loin, je dois vous raconter une scène de ce roman. Nous sommes précisément page 152. Pour crier sa rage contre son dieu qui ne cesse de le décevoir, Baptiste s’est mué en prédicateur public devant la cathédrale Notre-Dame de Paris. Il est si envahissant qu’il finit par attirer l’attention des plus hautes autorités religieuses, qui se retrouvent toutes en même temps – grand rabbin de France, cardinal catholique, imam du Moyen Orient et bonze bouddhiste – sur le parvis pour tenter de ramener à la raison le véhément trouble-fête. Soudain, la caisse sur laquelle éructe Baptiste explose, le projetant quelques mètres plus loin, indemne mais hébété.
Voici la suite du texte, tel quel :

« Un attentat !
D’un même mouvement, le grand rabbin, le cardinal Vingt-Quatre et le bonze se retournèrent vers l’imam, lequel secoua énergiquement la tête, accompagnant sa protestation d’un geste de dénégation :
– Ce n’est pas moi, je vous le jure ! »

Le cliché (s’il y a une bombe, c’est forcément la faute de l’Arabe) est bien sûr navrant ; il est à l’image de l’ensemble du livre : maladroit et décevant. Le pire, c’est que Philippe Grimbert ne cherche nullement à ressusciter les guerres de religion ou à stigmatiser une communauté en raison de sa croyance ; on ne saurait accuser d’une telle mauvaise intention un auteur, psychanalyste réputé, dont les précédents romans, superbes et émouvants, démontrent le contraire avec force. Non, ce n’est vraiment pas son genre, et la vérité est encore plus triste : Grimbert cherche juste à amuser son lecteur… et, oui, c’est complètement raté.

Nom de dieu ! est une énigme. Où est passé la subtilité bouleversante de l’auteur d’Un secret ou de La Mauvaise rencontre ? Avec un humour pompier et une naïveté sidérante, noyées dans des dégoulinades de bons sentiments, Grimbert déroule un scénario digne des plus mauvaises comédies d’Étienne Chatilliez, où la méchanceté facile et les clichés balourds tiennent pathétiquement lieu d’arguments. D’ailleurs, les deux ultimes rebondissements du roman sont totalement de cette teneur, histoire de refermer sans regret un livre qui constituera, je l’espère, une aberration unique dans la bibliographie jusqu’alors remarquable de Philippe Grimbert.

Nom de dieu !, de Philippe Grimbert
  Éditions Grasset, 2014
ISBN 978-2-246-85367-1
193 p., 17€


In God we trust de Winshluss

godComme pour Golgotha Picnic de Rodrigo Garcia, j’imaginais déjà les extrémistes faire des manifs dans les librairies pour interdire la vente d’In God we trust. Finalement, il n’en est rien, heureusement.

J’avais aimé, bien que trouvé parfois un peu gore, le Pinocchio que Winshluss nous avait servi il y a quelques années de cela. Et il remet le couvert avec Dieu, sa nouvelle idole déchue.

Dans la Bible version Winshluss, Dieu est un type alcoolique, un brin timide avec les filles, mais qui séduira tout de même la plus canon des demoiselles, Marie. Leur rejeton, Jésus, est un pauvre type totalement dépressif qui voue un culte à son père. Le meilleur ami de Dieu, c’est Gabriel, un ange baba-cool qui ne fume pas que des nuages. Saint-Pierre est le vigile du night-club Paradise et Lourdes, un parc d’attraction high-tech avec son spectacle « Bernadette on ice » (j’avoue, j’ai ri)

Personnellement, je n’aime pas trop le dessin de Winshluss, qui me fait penser à celui de Crumb. Mais j’ai aimé les différents formats (notamment, le détournement des images pieuses), l’univers religieux-déconnant et les extraits choisis (certes, ultra-connu, mais parce que s’il avait fallu dessiner toute la Bible, 5 ans de travail n’aurait pas suffit!)

Bref, un ouvrage radicalement anti-clérical, parfois un peu gras et potache, mais qui saura faire rire et qui marquera bien plus que la Genèse, revisitée par Crumb

In God we trust de Winshluss
Editions Les Requins Marteaux, 2013
9782849611494
105p., 25€

Un article de Clarice Darling.


Martin Martin, de Jean-Pierre Brouillaud

Signé Bookfalo Kill

Que se passerait-il si, du jour au lendemain, tout le monde se mettait à dire ce qu’il pense sans filtre ni retenue ? Oui, ça serait un beau bordel.
Et c’est justement le phénomène dont est témoin Martin Martin. De sa femme à son psy, de ses voisins aux plus éminents chefs d’Etat, la planète entière se met à parler en toute sincérité – révélant des torrents d’acrimonie trop longtemps refoulés. Tandis qu’en une seule journée la température du monde est portée à ébullition, Martin², habitué à vivre sa vie avec passivité, se réveille soudain et saute sur l’occasion pour savoir ce que les gens pensent vraiment de lui. Il ne va pas être déçu du voyage – et en tirer des conclusions inattendues…

Brouillaud - Martin MartinVoilà ce qu’on appelle une chouette idée de départ ! Dans la foulée, Jean-Pierre Brouillaud a l’intelligence de la développer juste ce qu’il faut et de ne pas chercher à trop en faire. Déroulé sur une centaine de pages, Martin Martin puise sa drôlerie dans sa brièveté, contrariant ainsi des digressions inutiles qui auraient plombé l’efficacité de son humour.

Pourtant, Brouillaud en profite pour taper un peu partout et dénoncer pas mal d’hypocrisies usuelles. Cela va de la vieille cliente qui avoue à son boucher tout le mal qu’elle pense de sa viande, aux puissants du monde – anonymes mais éminemment reconnaissables (ah, « les gesticulations du petit Français »…) – qui s’insultent par médias interposés, en passant par des critiques réjouissantes des mondes de l’édition ou de l’art contemporain.

Au milieu de tout ça, par sa neutralité générique, le héros de Jean-Pierre Brouillaud, dont le nom même est une annulation de personnalité, offre au lecteur un vecteur d’identification dans lequel chacun, tôt ou tard, se reconnaîtra, plaçant ainsi le récit sur le terrain familier de notre quotidien à tous. S’il en prend pour son grade et finit par découvrir de quoi se remettre en question, Martin Martin, effacé et paisible, semble aussi le personnage le plus honnête, le plus proche de la vérité.

Messager d’une philosophie simple mais essentielle, Martin Martin est avant tout une fable légère, facile à lire et d’une grande drôlerie. Comme ce n’est pas si courant à notre époque, voici un livre donc hautement recommandé !

Martin Martin, de Jean-Pierre Brouillaud
Éditions Buchet-Chastel, 2013
ISBN 978-2-283-02640-3
135 p., 13€


Méfiez-vous des enfants sages, de Cécile Coulon

Signé Bookfalo Kill

Fille de Kerrie, qui ne s’est jamais remise d’avoir laissé sa jeunesse à San Francisco, et de Markku, un Suédois mutique et spécialiste de bestioles exotiques, Lua est une jeune fille à part. Maligne, débrouillarde, mais aussi hors normes, incapable de se fondre dans la masse. Elle se lie d’amitié avec des déglingués : Eddy, le rocker marginal qui habite la maison d’en face, ou James Freak, professeur magnétique mais rongé de l’intérieur, par la drogue et la rage.
Des expériences qui la confrontent au doute, à la peur, au chagrin, et remettent en cause sa vision de l’existence…

Coulon - Méfiez-vous des enfants sagesElle a vraiment un truc, cette gamine – et quand je dis « gamine », ce n’est ni condescendant ni péjoratif, c’est un simple constat. En 2010, Cécile Coulon n’a que vingt ans lorsque Viviane Hamy publie Méfiez-vous des enfants sages, son deuxième roman (oui, deuxième et non pas premier comme on peut le lire parfois : les éditions Revoir avaient déjà publié auparavant Le Voleur de vie, ainsi qu’un recueil de nouvelles). Vingt ans, et déjà beaucoup de talent, même s’il est parfois balancé un peu en vrac, rendant ce livre inégal.

Nourrie à la littérature américaine, Cécile Coulon en a appris beaucoup, et gardé le meilleur : des personnages profonds, un sens aigu de l’atmosphère et des petits détails qui font toute la différence, et des décors inimitables. Ce roman, comme le suivant, Le Roi n’a pas sommeil, se déroule aux Etats-Unis, et il n’y a rien à en redire ; même s’il y a une part de fantasme dans l’incarnation littéraire que Cécile Coulon leur prête, on s’y sent en terrain familier, écho troublant de ce qu’on a pu lire sous la plume de nombreux romanciers américains.

Même s’il est parfois un peu foutraque dans sa construction, surtout au début, Méfiez-vous des enfants sages démontre déjà une maturité d’écriture étonnante chez une si jeune auteure, non dénuée d’insolence et de liberté. Il contient en outre quelques passages sidérants par leur intuition et leur justesse, notamment sur l’adolescence ou sur la foi.
Les mots de Cécile Coulon étant plus éloquents que n’importe quelle démonstration, en voici un petit extrait pour conclure :

« L’église était une machine à rêves, on en ressortait comme après avoir fumé un gros pétard : calmé, dans l’euphorie silencieuse du corps et de l’esprit. Nous y avons tous cru. Nous avons pensé qu’il y avait quelqu’un de plus fort qui pourrait nous protéger. Le jour où on s’aperçoit que tout part en brioche, ça ne prend qu’une seconde, mais bon Dieu, et c’est le cas de le dire, c’est la seconde de trop, la cerise qui fait déborder le vase. » (p.78)

Méfiez-vous donc de cette jeune romancière. Elle ira loin !

Méfiez-vous des enfants sages, de Cécile Coulon
Éditions Points Seuil, 2013
(Première édition : Viviane Hamy, 2010)
ISBN  978-2-7578-3019-2
110 p., 5,20€