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À première vue : la rentrée Gallimard 2021


Intérêt global :


Coefficient d’occupation des tables des libraires :


Oubliés, les « seulement » treize titres de la rentrée 2020. Toutes collections confondues, Gallimard bombarde cette année 22 nouveautés sur les tables des libraires entre mi-août et mi-septembre.
Le fameux effet « monde d’après », sans doute.
Bon, c’est du grand n’importe quoi, bien entendu, où surnagent pourtant auteurs incontournables et quelques promesses intéressantes, comme d’habitude – on n’est pas Gallimard par hasard, aussi horripilant et arrogant soit-on.
Mais tout de même, vingt-deux… Faut pas déconner.

Donc je ferai un effort pour les titres qui m’intéressent le plus, les autres n’auront droit qu’à une copie bête et méchante du résumé Électre (merci Électre).


LE RETOUR DU NOBEL


Klara et le soleil, de Kazuo Ishiguro
(traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch)

C’est le premier roman du romancier britannique d’origine japonaise publié depuis qu’il a reçu le Prix Nobel. C’est aussi le premier édité chez Gallimard, après des années passées en France aux éditions des Deux Terres, disparues des écrans radar depuis 2018.
Ce retour, qui sera sûrement scruté de près, risque de décontenancer ceux de ses lecteurs qui en sont restés aux Vestiges du jour – un peu moins ceux qui, comme moi, ont adoré Auprès de moi toujours et son terrifiant sujet caché sous un vernis de bonne éducation classique.
Le résumé annonce en effet un roman futuriste, une sorte de variation sur le déjà bizarroïde (mais ô combien stimulant) A.I. : Intelligence Artificielle de Steven Spielberg. D’ailleurs, comme en clin d’œil à ce film, la Klara du titre est une A.A., une Amie Artificielle. Sa fonction : tenir compagnie et réconforter les enfants ou adolescents. Derrière une vitrine où elle se régénère à la lumière du soleil, elle observe le monde et les passants en espérant être bientôt adoptée. Lorsque l’occasion se présente, le risque est grand pourtant pour qu’elle déchante…
Rien de tel qu’un décrochage technologique pour parler avec pertinence de ce qui constitue l’essence de l’être humain. C’est un grand classique du forme de science-fiction humaniste, et l’empathie et la finesse psychologique d’Ishiguro ont tout pour faire éclore une fleur merveilleuse dans ce riche terreau.


LES DENTS DE LA MER CONTRE-ATTAQUENT


Au temps des requins et des sauveurs, de Kawai Strong Washburn
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé)

C’est d’abord le titre qui a attiré mon attention, puis le pitch de ce premier roman qui campe son intrigue à Hawaii.
Un petit garçon tombe à l’eau au cours d’une balade en mer. Des requins blancs l’entourent, on le croit perdu, mais l’un des squales le ramène sain et sauf à sa mère.
Par la suite, l’enfant développe d’étonnantes capacités de guérisseur, qui fascinent tout en mettant en danger l’équilibre de sa famille.
Une histoire intime qui éclaire en ombres chinoises l’histoire de l’archipel hawaïen : un classique du roman américain, dont le cadre inhabituel est le premier point fort.


UN NOUVEL ESPOIR ?


Temps sauvages, de Mario Vargas Llosa
(traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort)

On parlait de prix Nobel de littérature un peu plus haut, voici le nouveau roman du millésime 2010.
Un roman politique, articulé autour d’un fait historique véridique : en 1954, les États-Unis organisent un coup d’État militaire au Guatemala afin de renverser le président, Jacobo Arbenz. Ce dernier est un jeune militaire aux positions libérales et progressistes qui a notamment engagé une réforme agraire pour distribuer de la terre aux Indiens et partager les bénéfices de la culture bananière. La CIA et la puissante United Fruit Company agissent dans l’ombre.


DES HOMMES (ET DE LEURS PÈRES ET GRANDS-PÈRES…)


Le Fils de l’homme, de Jean-Baptiste Del Amo
Je n’ai jamais lu Jean-Baptiste Del Amo, et c’est sans doute un tort que je pourrais réparer avec ce nouveau livre.
Sur le papier, on dirait une variation sur Shining : après des années d’absence, un homme resurgit dans la vie de sa femme et de son fils, qu’il emmène dans une vieille maison isolée en pleine montagne. Il y assoit son emprise sur eux tout en sombrant lentement dans la folie.

La Volonté, de Marc Dugain
Grand nom et gros vendeur de la maison Gallimard, Marc Dugain délaisse les sujets historiques qu’il affectionne pour s’intéresser à son père. Un homme auquel il s’est violemment opposé durant une partie de sa vie, notamment durant l’adolescence, mais dont il a compris presque trop tard tout ce qu’il lui devait.
Un récit personnel qui, je l’avoue, n’éveille en rien ma curiosité.

Mohican, d’Eric Fottorino
Au cœur du Jura, un père et son fils s’opposent sur la manière de s’occuper de leurs terres. Parvenu au terme de sa vie, le père s’échine à gommer son passé de pollueur en imposant une forêt d’éoliennes autour d’eux, tandis que son fils rêve de rétablir le lien naturel entre l’homme, la terre, les saisons et les animaux.
Un affrontement philosophico-agricole sur fond de réflexion sur la modernité.

Les enfants de Cadillac, de François Noudelmann
Pour son premier roman, François Noudelmann met en parallèle la figure de son grand-père, combattant de la Première Guerre mondiale, lors de laquelle il est gravement blessé avant de finir sa vie en asile psychiatrique, et celle de son père, déporté lors de la Seconde Guerre mondiale, qui affronte à la libération des camps un terrible périple pour revenir à pied de Pologne jusqu’en France.

(Vous êtes toujours là ? Non, parce que c’est loin d’être terminé. Allez, on passe aux dames maintenant.)


DES FEMMES


Mon amie Natalia, de Laura Lindstedt
(traduit du finnois par Claire Saint-Germain)

De l’intérêt des contrastes : voici un roman finnois chaud comme la braise (sur le papier en tout cas).
L’histoire d’une femme qui entame une thérapie pour se débarrasser de ses obsessions sexuelles et qui, loin de se recadrer, perd peu à peu toutes ses inhibitions tout en appréciant de plus en plus ses rendez-vous atypiques avec son thérapeute.

Rien ne t’appartient, de Nathacha Appanah
A la mort de son époux, Tara sent rejaillir le souvenir de celle qu’elle était avant son mariage, une femme aimant rire et danser dont le destin a été renversé par les bouleversements politiques de son pays.

La Définition du bonheur, de Catherine Cusset
Autre nom référence de la maison Gallimard, Catherine Cusset entrelace le destin de deux femmes, l’une à Paris, l’autre à New York, liées par un lien mystérieux qui se dévoile peu à peu.
Un roman qui interroge le rapport des femmes au corps et au désir, à l’amour, à la maternité, au vieillissement et au bonheur.

Soleil amer, de Lilia Hassaine
Après L’Oeil du paon, le deuxième roman de Lilia Hassaine s’attache aux pas d’une femme, Naja, mère de trois enfants qu’elle élève seule en Algérie tandis que son mari, Saïd, travaille en France dans les usines de Renault à Boulogne-Billancourt.
Lorsqu’ils le rejoignent enfin, Naja tombe enceinte, et le couple décide de confier l’enfant à Saïd, faute d’avoir les moyens de l’élever correctement. Mais Naja accouche de faux jumeaux, et décide de garder le plus fragile des deux…
En creux, le roman évoque l’intégration des populations algériennes en France entre les années 60 et 80.

Une nuit après nous, de Delphine Arbo Pariente
Histoire de famille et passé refoulé, épisode 648412.
Une femme tombe amoureuse, ce qui l’amène à exhumer un passé qu’elle occultait jusqu’alors, une enfance chaotique à Tunis entre une mère à la dérive et un père tyrannique.
Un premier roman qui, quelles que soient ses bonnes intentions, a une bonne tête de sacrifié de la rentrée pléthorique de Gallimard.

Laissez-moi vous rejoindre, d’Amina Damerdji
Un premier roman qui donne une voix à Haydée Santamaria, une révolutionnaire proche de Fidel Castro.


DES HOMMES ET DES FEMMES ENSEMBLE


Mon maître et mon vainqueur, de François-Henri Désérable
La voix forte de ce jeune auteur, érudite et singulière, s’affirme avec constance à chaque nouvelle parution. À première vue, son quatrième livre attise toutefois un peu moins ma curiosité que les précédents.
Un écrivain est convoqué par la police suite à l’arrestation de son meilleur ami. Pour éclairer la personnalité de Vasco et essayer de comprendre les poèmes retrouvés sur lui au moment de son interpellation, il entreprend de relater la passion de Vasco pour une certaine Tina.

Son empire, de Claire Castillon
J’aurais pu créer une rubrique « intrigues jumelles » et y associer ce roman et celui de Jean-Baptiste Del Amo, tant leurs sujets semblent proches (ce qui ne sera sûrement pas le cas de leurs traitements respectifs, bien entendu).
Ici, une petite fille de huit ans voit sa mère céder à l’emprise psychologique d’un homme pervers, paranoïaque et jaloux.

Une éclipse, de Raphaël Haroche
Enlevez Haroche, et vous avez Raphaël le chanteur. Voilà pour le côté « people », auquel il ne faudrait pas réduire les qualités du garçon, si l’on se souvient qu’il a reçu le Goncourt de la nouvelle en 2017 pour Retourner à la mer.
Son nouveau livre est encore un recueil de nouvelles, dans lequel il explore le destin de personnages au bord de la rupture. Un classique de la forme brève, particulièrement apte à saisir en quelques pages l’instant décisif lors duquel une vie peut basculer.

La Vraie vie de Cécile G., de François Caillat
Paris, dans les années 1960. Denis, le narrateur, est adolescent lorsqu’il rencontre Cécile. Ils doivent se retrouver à Plymouth mais Cécile ne vient pas. Denis construit sa vie sans elle mais ne peut s’empêcher de penser à cette femme. Il transpose ses histoires et s’imagine les vivre avec elle. Un jour, il croit la reconnaître dans un parc. Un premier roman dont je ferai joyeusement l’économie (comme beaucoup d’autres de ce programme, cela dit).


LÀ-HAUT


Sur les toits, de Frédéric Verger

Frédéric Verger continue à recourir à la Seconde Guerre mondiale comme toile de fond de ses intrigues.
Après le très remarqué Arden et Les rêveuses, son troisième roman nous entraîne à Marseille, en 1942. De peur d’être séparés pendant l’hospitalisation de leur mère, un adolescent de 14 ans et sa petite sœur se réfugient sur les toits du quartier du Panier. Ils découvrent qu’ils sont loin d’être les seuls à avoir eu la même idée : c’est toute une population marginalisée qui vit au-dessus des maisons de Marseille…

Les envolés, d’Étienne Kern

Pour son premier roman, Étienne Kern s’inspire de l’histoire vraie de Franz Reichelt, un tailleur parisien d’origine autrichienne qui rêvait de voler comme un oiseau.
En 1912, équipé d’un dispositif de son invention, sorte d’ancêtre du wingsuit, il s’élance du premier étage de la Tour Eiffel et s’écrase en direct devant les caméras.
Un récit tragique qui peut donner une belle matière romanesque, reste à voir ce que le néo-écrivain a à en dire, et comment.


EN BAS


Cave, de Thomas Clerc
(coll. l’Arbalète)
Thomas Clerc aime bien les espaces clos. Après avoir fait de son appartement (Intérieur) ou d’un arrondissement de Paris (Paris, musée du XXIe siècle : Le Dixième Arrondissement) des espaces littéraires dignes d’un entomologiste, le voici qui plonge dans les sous-sols d’un immeuble, dans cette cave aux murs délabrés qu’il explore en métaphore de sa vie sexuelle…


AILLEURS (LES AUTRES, QUOI)


La Vie d’Andrés Mora, de Claudine Desmarteau
(coll. Sygne)

Auteure réputée pour la jeunesse, Claudine Desmarteau récidive pour les « grands » (après Comme des frères, paru chez l’Iconoclaste en 2020) en concevant l’histoire d’un écrivain dont les dernières œuvres ont si peu marché que son éditeur refuse de publier son nouveau livre.
Vexé, il entreprend de se forger un double, à l’image de Romain Gary / Émile Ajar.

La Malédiction de l’Indien : Mémoires d’une catastrophe, d’Anne Terrier
(coll. Continents Noirs)

Encore un premier roman (le programme en compte six), qui prend cette fois la direction de la Martinique.
Au début des années 2000, Josepha Dancenis s’interroge sur la coïncidence entre l’éruption de la montagne Pelée en 1902 et plusieurs événements dramatiques qui ont secoué sa famille. Elle découvre que son oncle Victorin porte un lourd secret et met en évidence des failles qui ont conduit à la mort de milliers de personnes.


BILAN


Lecture certaine :
Klara et le soleil, de Kazuo Ishiguro

Lectures probables :
Au temps des requins et des sauveurs, de Kawai Strong Washburn
Le Fils de l’homme, de Jean-Baptiste Del Amo

Lectures potentielles :
Sur les toits, de Frédéric Verger
Mon maître et mon vainqueur, de François-Henri Désérable
Temps sauvages, de Mario Vargas Llosa


À première vue : la rentrée Albin Michel 2021


Intérêt global :


Après les « seulement » onze titres parus à la rentrée 2020, Albin Michel reste stable au même chiffre, et on commencera par s’en contenter.
Pour le reste, c’est un programme qui est fidèle à l’esprit de la maison, avec ses auteurs incontournables, un peu de premier roman, du grand roman anglophone – et quelques titres qui, à première vue, paraissent largement dispensables.
Et Amélie Nothomb, bien sûr.


TRENTE


Premier sang, d’Amélie Nothomb (lu)

« Il ne faut pas sous-estimer la rage de survivre. »
Voici la traditionnelle phrase d’accroche qui servira de quatrième de couverture au trentième (!) roman d’Amélie Nothomb. Un livre dont j’espérais qu’il pourrait se classer du bon côté de la bibliothèque de la dame, mais en fait non.
Le roman s’ouvre sur un homme face à un peloton d’exécution. Face à la mort si proche, il replonge en hâte dans son passé. Cet homme, c’est le père d’Amélie Nothomb, qui faillit en effet mourir à 28 ans dans ces conditions horribles – mais qui en réchappa, puisqu’il ne s’est éteint que l’année dernière, durant le confinement.
Comment il arriva devant les fusils et comment il échappa à la salve fatale, tel est le sujet du roman. Hélas, cet aspect n’occupe qu’un petit dernier quart du livre ; le reste relate l’enfance paternelle, et le fait de manière anodine, presque badine, dans un roman de formation très classique façon Nothomb – un enfant merveilleux se trouve confronté à la laideur de l’âme et, loin de s’en émouvoir, il en tombe amoureux, ce qui lui permet de changer et de grandir…
Bref, pour moi qui ai beaucoup défendu certains de ses derniers romans, c’est une déception.


L’INCLASSABLE


L’Île du Docteur Faust, de Stéphanie Janicot

Comme le titre le suggère, Stéphanie Janicot revisite ici le mythe de Faust.
On découvre neuf femmes, attendant qu’un passeur les emmène sur une petite île non répertoriée sur les cartes au large de la Bretagne. Là se trouve la clinique du Docteur Faust, qui promet à ses patients un moyen unique d’accéder à la vie éternelle.
L’une de ces femmes, romancière, vient pour un reportage et est déterminée de ne pas céder au chant improbable de la sirène médicale. Mais est-il possible de résister au charme étrange du Docteur Faust ?


TRAVERSEURS D’HISTOIRE(S)


Lorsque le dernier arbre, de Michael Christie
(traduit de l’anglais (Canada) par Sarah Gurcel)

Tous les arbres de la Terre ont été décimés, sauf sur une île de Colombie-Britannique. Jacinda, qui y travaille comme guide pour des touristes fortunés, apprend qu’elle serait l’héritière d’un sulfureux magnat du bois. C’est le début d’une quête remontant jusqu’aux années 1930 dans l’histoire d’une famille tiraillée de secrets et dont le destin est intimement lié à celui des forêts.
Un gros premier roman (608 pages) qui, par son sujet et ses questionnements, rappelle L’Arbre-Monde de Richard Powers. Il y a pire comme comparaison. On espère que ce livre sera aussi stimulant.

La Fabrique des souvenirs, de Clélia Renucci

Dans un monde où une application permet d’acheter des souvenirs, un amateur de théâtre tombe amoureux de la nuque d’une femme qu’il aperçoit dans une vidéo représentant la première de Phèdre à la Comédie Française en 1942. Déterminé à découvrir l’identité de cette inconnue du passé qui bouleverse son présent, Gabriel ignore que c’est toute sa vie qui va basculer, lui faisant faire l’expérience d’une passion hors normes.


Galerie des glaces, d’Eric Garandeau
Venise, Versailles et Lagos, du XVIIème au XXIème siècle, voient passer trois hommes et trois femmes qui n’auraient jamais dû se rencontrer, tout en questionnant des bouleversements profonds de l’Histoire du monde.
(J’ai vraiment beaucoup résumé, là. Mais je n’ai pas tout compris non plus au pitch de l’éditeur, donc voilà.)

L’Aube américaine, d’Émilie Papatheodorou
Premier roman. Une jeune femme, conductrice de taxi à New York, s’efforce par tous les moyens de préserver la mémoire de plus en plus défaillante de sa grand-mère d’origine grecque. Entre souvenirs réels et péripéties rêvées, elle remonte le fil du temps jusqu’à Thessalonique en passant par Ellis Island, tout en tombant amoureuse d’un homme qui, lui, préfère noyer sa mémoire dans l’ivresse.


CHOCS DE L’HUMAIN


Au-delà de la mer, de Paul Lynch (lu)
(Traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso)

Bolivar, un vieux pêcheur sud-américain qui n’a peur de rien, prend la mer malgré la tempête qui s’annonce, accompagné d’Hector, un adolescent inexpérimenté qu’il a choisi d’embarquer en remplacement de son coéquipier habituel. À la merci des éléments, le bateau s’échoue au milieu de l’océan Pacifique, laissant les deux hommes seuls face à eux-mêmes, sans aucun moyen d’appeler à l’aide.
Sorte de Vieil homme et la mer façon survie extrême, qui emmène loin dans la solitude et la servitude de l’homme face aux éléments, ce roman très maîtrisé est physiquement éprouvant, et très juste dans sa manière de saisir sensations, sentiments et bousculements de l’esprit.


Là où la caravane passe, de Céline Laurens
Premier roman. Une caravane de gitans se retrouve à Lourdes chaque année pour le pélerinage. Par la voix du narrateur, on découvre l’univers fascinant, rebelle et brûlant de vie, d’une communauté à nulle autre pareille.

Campagne, de Matthieu Falcone
Choc sociologique entre des jeunes citadins bien-pensants et les ruraux chez qui ils s’invitent pour y organiser une grande fête participative. L’occasion de mettre en scène des mœurs, des certitudes et des opinions irréconciliables entre deux France à l’opposé l’une de l’autre. (Ça sent bon les clichés, ou c’est moi ?)


LOVE ME, TENDER


On ne parle plus d’amour, de Stéphane Hoffmann
Louise est sur le point de se marier avec un homme qu’elle n’aime pas, pour sauver l’entreprise de son père. Guillaume, dandy paresseux échappé de Paris, tente d’oublier le chagrin qui le ronge. Ils n’étaient pas censés se rencontrer, ils se rencontrent, et c’est l’amour fou. Oui, mais bon.
Un chouette petit parfum de naphtaline sentimentale à la lecture de ce pitch curieusement poussiéreux.

L’Amour par temps de crise, de Daniela Krien
(traduit de l’allemand par Dominique Autrand)

Cinq femmes dont les parcours se croisent, éprises de la liberté qu’elles ont su conquérir, s’interrogent sur la famille, l’amour, les rapports entre les sexes, comment concilier enfants et travail. Bref, elles se font des nœuds au cerveau parce qu’être une femme libre, c’est bien, mais ça confronte à des choix pas toujours faciles.


BILAN


Quatre titres sur onze (dont deux déjà lus) inscrits à mon programme : c’est plus que ce que j’imaginais avant d’entamer la rédaction de cette présentation. Comme quoi, après examen attentif, il faut toujours compter avec la rentrée Albin Michel.

Déjà lus :
Premier sang, d’Amélie Nothomb
Au-delà de la mer, de Paul Lynch

Lecture probable :
Lorsque le dernier arbre, de Michael Christie

Lecture potentielle :
L’Île du Docteur Faust, de Stéphanie Janicot


Komodo, de David Vann

Éditions Gallmeister, 2021

ISBN 9782351782521

304 p.

22,80 €

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski


Sur l’invitation de son frère aîné Roy, Tracy quitte la Californie et rejoint l’île de Komodo, en Indonésie. Pour elle, délaissée par son mari et épuisée par leurs jeunes jumeaux, ce voyage exotique laisse espérer des vacances paradisiaques : une semaine de plongée en compagnie de requins et de raies manta. C’est aussi l’occasion de renouer avec Roy, qui mène une vie chaotique depuis son divorce et s’est éloigné de sa famille.
Mais, très vite, la tension monte et Tracy perd pied, submergée par une vague de souvenirs, de rancœurs et de reproches. Dès lors, un duel s’engage entre eux, et chaque nouvelle immersion dans un monde sous-marin fascinant entraîne une descente de plus en plus violente à l’intérieur d’elle-même, jusqu’à atteindre un point de non-retour.


Les joies de la famille selon David Vann, épisode 6473

Les failles et faillites familiales sont le terreau littéraire exclusif du romancier américain. Elles sont présentes, béantes, dans tous ses livres sans exception.
La faute à une histoire personnelle riche en douleur et en souffrance, qui pousse inexorablement Vann, texte après texte, à appliquer le filtre de la littérature sur ses proches – et sur lui-même – pour essayer de comprendre la tragi-comédie permanente qui leur sert de quotidien à tous, depuis le suicide de son père lorsqu’il avait treize ans (l’épisode fondateur, raconté depuis Sukkwan Island jusqu’au magnifiquement dramatique Poisson sur la Lune). Non pas comme un baume – la littérature de David Vann n’est guère cathartique -, mais plutôt comme une expérience entomologique sans cesse renouvelée.

Après avoir beaucoup tourné autour de la figure de son père, l’écrivain choisit cette fois sa sœur en personnage principal. Avec leur mère et lui-même en antagonistes, auxquels il ne fait pas plus de cadeau qu’à Tracy.
Rappel utile au passage : chez Vann, contrairement aux apparences, on est jusqu’au cou dans la fiction, et non pas dans l’auto-fiction réductrice et complaisante. Même dans Un poisson sur la Lune, où les personnages portaient leurs véritables noms (Jim Vann pour le père, David lui-même en adolescent), et à plus forte raison dans ses autres livres, David Vann dispose, transpose, adapte le matériau familial, et le transfigure, autant par les péripéties qu’il narre que par le travail du style (on y revient plus bas).

On notera d’ailleurs, comme un symbole, que le personnage du frère de Tracy porte le prénom de Roy – comme le jeune garçon de Sukkwan Island, parti pour un an de vie à la dure sur une île au large de l’Alaska avec son père… prénommé Jim. Un choix évidemment tout sauf anodin, qui jette une ligne de vie (et de mort) entre les deux romans et les deux personnages, tout en soulignant qu’on parle bien du même caractère, quel que soit son destin dans les livres en question.
Inutile donc de chercher à savoir ce qui est vrai ou non dans Komodo, si cette réunion de famille a bien eu lieu et si les faits se sont déroulés de près ou de loin comme dans le roman. Cela n’a aucune importance. La fiction prime, et ce que David Vann entend lui faire dire.

C’est d’autant plus important de le souligner que le romancier américain a désormais atteint une maturité exceptionnelle, et que chacun de ses livres vient compléter les précédents en montrant à quel point Vann a conscience de faire œuvre, de penser de manière globale son geste littéraire.
Dans Komodo, on retrouve nombre d’ingrédients familiers de son travail : l’incapacité à se parler et se comprendre dans le cercle familial restreint, même (surtout ?) lorsqu’on fait des efforts ; une propension naturelle à finir par exprimer le fond de ses pensées, sans se soucier du mal que cela peut faire – à moins que ce soit le but recherché…
Les compromissions, les mensonges, l’égoïsme naturel de l’homme sont également mis à nu, à coups de scalpel littéraire qui fouille la chair du mal jusqu’à l’os.

Les vérités de l’océan

En dépit de ce tableau cinglant, David Vann parvient à sauvegarder des moments de quiétude, d’apaisement, des sortes de trêve qui permettent au lecteur de respirer. Les scènes sous-marines, ici, peuvent offrir des parenthèses enchantées, autorisant l’écrivain à se faire plaisir en chantant son amour pur et sincère pour la mer et les créatures qui l’habitent.
Marin obstiné, plongeur patenté, Vann ne paraît jamais autant chez lui que dans l’eau. Et, comme dans Aquarium (qui contient par contraste quelques-unes des scènes de maltraitance familiale les plus insupportables de son œuvre), il recourt à ces escapades entre les poissons et les coraux pour laisser croire en un monde meilleur, dégagé des contraintes et des mesquineries ordinaires de l’humanité.

Pourtant, paradoxalement – car rien n’est jamais simple et manichéen chez David Vann -, la plongée sous-marine est aussi utilisée comme métaphore des relations familiales. Il faut descendre profond, là où tout devient sombre et mouvant, là où les repères se brouillent et le danger permanent, pour mettre à nu la vérité des âmes.
Les scènes de plongée se succèdent ainsi, pures et apaisantes d’abord, puis de plus en plus dangereuses, de moins en moins maîtrisées, jusqu’à atteindre un point de non-retour dans une scène d’affrontement sous-marine d’une violence hallucinante – au fur et à mesure que Tracy et Roy creusent de plus en plus profond dans le ressentiment et la colère qui les opposent de manière constitutive.

La mystérieux affaire du style

Comme dans nombre de ses livres, pour ne pas accabler le lecteur et s’accorder des respirations d’écriture, David Vann parvient à injecter de solides doses d’humour dans ses dialogues, même quand ceux-ci virevoltent en piques assassines entre ses protagonistes.
Il développe un vrai petit théâtre de la cruauté, devant lequel on ne peut s’empêcher de sourire, voire de rire, tant il se fait habile à disperser uppercuts, caresses factices et directs au foie. Pour mieux tomber K.O. lorsque l’assaut suivant vous cueille de plein fouet, dénué de tendresse, cru et sanglant.

Et puisqu’on revient à la question du style, je voudrais dire un mot d’un curieux coup d’audace du romancier, qui survient dans le dernier quart du livre.
Sans trop spoiler, sachez qu’à ce moment Tracy a mis fin à ses vacances et rentre chez elle auprès de son compagnon (sans doute volage) et de ses jumeaux aussi exigeants que capricieux et épuisants.
Au moment précis où elle retrouve ses fils, la première fois qu’elle s’adresse à eux en parlant d’elle à la troisième personne du singulier (« Maman a des gaufres spéciales avec des myrtilles et du sirop d’érable », p.222) comme le font souvent les parents lorsqu’ils s’adressent en bêtifiant à leurs jeunes enfants, Tracy perd brutalement son statut de narratrice.
Fini le « je » qui a présidé à la conduite du récit depuis le début du roman, la protagoniste perd sa voix et devient « elle ». Finie, la relation de confiance (relative) avec le lecteur ; retour à la distance d’une narration prétendument omnisciente (même si ce n’est qu’un artifice, on reste fixé au point de vue de Tracy).

Une manière gonflée de traduire par l’écriture la manière dont elle réintègre de force la peau de mère à laquelle elle est réduite depuis la naissance de ses enfants. Elle redevient une simple utilité, entièrement dévolue à leur confort, obligée de répondre à leurs moindres exigences sous peine de disputes interminables et de drames insondables. Une ombre dans le décor, un arrière-plan fonctionnel qui n’a plus rien à dire.
Ce choix d’écriture, David Vann ne le surligne pas, il l’impose en une ligne de dialogue, sans prévenir, à charge pour le lecteur de comprendre tout seul ce décrochage et d’en tirer les conclusions qui s’imposent.

Ce coup d’éclat sans effet de manche est à l’image d’un roman dont chaque phrase frappe juste, et dont les articulations logiques conduisent sans pitié aux extrémités les plus inexorables, dans une débauche de violence psychologique qui laisse pantois.
Capable d’être à la fois une ode merveilleuse à la nature et un traité implacable de la malfaisance familiale, Komodo est un roman sidérant, qui secoue, fait mal, sans jamais céder au voyeurisme ni à la violence gratuite pour autant, et reste tolérable grâce à son humour clairvoyant et sa maestria littéraire.

Dernière qualité, et non des moindres : quand on lit David Vann, on a l’impression réconfortante que sa propre famille, finalement, n’est pas si mal que cela !


Voyage aux îles de la Désolation, d’Emmanuel Lepage

Éditions Futuropolis, 2011

ISBN 9782754804240

160 p.

26 €


En mars 2010, le dessinateur Emmanuel Lepage est convié par son frère François, photographe, et la journaliste Caroline Britz, à participer avec eux à un périple de six semaines à destination des Terres Australes et Antarctiques Françaises (T.A.A.F.).
Depuis Saint-Denis de la Réunion, le trio embarque sur le Marion-Dufresne pour un voyage qui va les conduire de l’île Tromelin aux îles Crozet, Kerguelen, Amsterdam et Saint-Paul.
Tandis que François et Caroline réalisent leur reportage, Emmanuel braque crayons et pinceaux sur les nombreux acteurs et les décors extraordinaires d’une aventure extrême, à nulle autre pareille…


Emmanuel Lepage s’est fait une spécialité d’un genre très particulier, la bande dessinée documentaire de voyage. Nombre de ses albums sont des invitations à explorer le monde, et Voyage aux îles de la Désolation en est un superbe exemple.

Puisqu’il ne s’agit pas de fiction, on pourrait croire (voire craindre) qu’un tel projet soit dénué de scénario. Au contraire, le récit proposé par le dessinateur est extrêmement structuré, alors même qu’il n’a été pensé et élaboré qu’après le voyage. Comme on le voit dans l’album, où il se met souvent en scène dans une sorte de dédoublement fascinant, Lepage a commencé par accumuler ébauches, esquisses, dessins terminés, tout au long de ses six semaines d’aventures.
Puis, à partir de cet abondant travail, il a constitué son histoire. Une démarche qui rattache bel et bien cet album au genre de la bande dessinée, et non pas du simple carnet de voyage.

Voyage aux îles de la Désolation dispose donc d’une véritable dramaturgie, avec ses moments de suspense, ses questionnements, ses enchaînements logiques ; mais aussi des personnages, nombreux, croqués au fur et à mesure de la traversée, qui tous jouent un rôle précis dans ce vaste théâtre humain du bout du monde, entre océan hostile et bouts de rocher perdus au milieu de l’immensité.
On suit ainsi les difficultés à ravitailler les îles en carburant en raison des conditions climatiques extrêmes. Ou on s’alarme d’une erreur de conditionnement des produits frais, qui provoque la colère des îliens dont les réserves s’amenuisent et dont l’accès aux fruits et légumes dépend entièrement du passage des navires des T.A.A.F.

En même temps, il s’agit évidemment d’un travail documentaire d’une grande précision, grâce auquel on découvre un monde dont on ignore tout ou presque.
La vie des scientifiques et des personnels sur les îles, les raisons qui les amènent si loin, les choix souvent radicaux des uns et des autres, les conditions de travail des marins travaillant sur les navettes, les fiertés et les frustrations, tout est abordé au fil de ce volumineux voyage dessiné, qui évoque également, bien sûr, la faune abondante des eaux australes et leur préservation.

D’un point de vue graphique, Emmanuel Lepage multiplie les formes et les supports, rendant la lecture à la fois rythmée, captivante et remarquablement belle.
On passe de croquis esquissés à grands traits, à de vastes planches à l’aquarelle absolument somptueuses. Les passages consacrés au récit de l’aventure sont en noir et blanc, tenus la plupart du temps dans le cadre familier des cases, tandis que les œuvres réalisées sur place s’intercalent, l’espace d’une demi-page, d’un insert fluide entre deux cases, voire sur une ou deux pages complètes.

Le résultat est superbe, d’une grande cohérence narrative, et souvent somptueux. Cette aventure, réservée à peu d’élus (et à raison, le voyage est loin d’être de tout repos !), Emmanuel Lepage nous offre de la partager en toute simplicité, ouvrant les portes d’un univers insoupçonné, où se tiennent nombre d’enjeux essentiels à la vie (survie ?) de notre planète.


Des rêves à tenir, de Nicolas Deleau

Éditions Grasset, 2020

ISBN 9782246825913

198 p.

18 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Un dimanche d’hiver, dans un petit port de pêche, Job réapparaît après trente ans d’errance. Au bar local, sa présence silencieuse et son éternel verre de whisky chaud intriguent une bande de joyeux rêveurs. Autoproclamés les Partisans de la langouste, ils cherchent comment sauver ces dernières – et, par elles, l’humanité devenue folle.
À l’affût des échos du monde, l’un de ces utopistes bricole de vieilles radios sur lesquelles il capte des fréquences lointaines. Prêtant l’oreille aux échanges nocturnes de marins solitaires, il apprend l’existence d’une nouvelle Arche de Noé, une ZAD maritime géante. Le moment est peut-être venu d’incarner ses rêves…


Il y a des livres, comme ça, dont la quatrième de couverture vous laisse imaginer quelque chose, vous donne une envie particulière.
Et là, petit miracle : en débutant la lecture, voici que vous assouvissez pleinement votre désir de lecteur. Le livre que vous imaginiez, vous le tenez, là, entre vos mains. Pas comme si vous l’aviez écrit, il ne faut pas exagérer, mais parfaitement adapté à votre état d’esprit du moment. Et, loin d’être déçu, vous vous en trouvez pleinement satisfait.
Le deuxième roman de Nicolas Deleau est, pour moi, de ceux-là.

Le résumé de Des rêves à tenir m’avait fait espérer des personnages hauts en couleur, un peu loufoques, légèrement décalés, et diablement attachants. Ils sont là.
Tous, premiers comme seconds rôles, manieurs de verbe, porteurs de verve, doux rêveurs un peu dingues sur les bords, avides de vivre autrement, en marge mais totalement investis d’une belle vision du monde. Pas isolés ; à part, oui, mais soucieux de rendre le quotidien meilleur, à leur échelle comme à celle de la planète. Pour les autres plutôt que pour eux-mêmes.
Ils sont drôles, touchants, iconoclastes. Joyeux buveurs de comptoir, la tête dans les nuages mais les pieds bien plantés dans la terre. S’acoquiner avec eux, c’est la certitude de passer un très bon moment.

Le résumé de Des rêves à tenir m’avait fait espérer une belle utopie littéraire, porte ouverte sur la possibilité d’un monde meilleur, où l’amitié et la solidarité règneraient en maîtres. L’utopie est là.
C’est un trop doux rêve, sans doute. Naïf et sincère, comme dirait Souchon, un peu bête peut-être. Oui, et alors ?
Soyons réalistes, le quotidien nous autorise rarement à nous épanouir. L’état du monde encore moins. Pandémie, guerres, attentats, Trump, désastres en tous genres, réchauffement climatique, Bolsonaro, pangolins, afflux de migrants chassés de chez eux par tout ce que je viens d’énoncer… Ça te fait rêver, toi ?

De ce constat, trois solutions. Un : tu subis, t’encaisses et tu déprimes. Deux : tu fermes les yeux, t’éteins la radio et la télé, tu coupes le flux. Pourquoi pas.
Trois : tu rêves. Tu fabules. Tu utopises. Tu affirmes la possibilité d’une bonté humaine. Vous savez, cette risible qualité des faibles ? En cherchant bien, on en trouve encore, de ces vrais gentils. Ce sont les vrais ultimes résistants du XXIème siècle.

Voilà ce en quoi Nicolas Deleau affirme croire dans son roman, qu’il confectionne avec l’apparente simplicité de la fable contemporaine. Cet élan, cette ouverture, cette foi en la possibilité de changer les choses. Et, bordel, ça fait un bien fou.
Le temps de quelques pages, invitations à l’aventure, à la briganderie désintéressée, à la révolte citoyenne par-delà les mers, au mépris des États et de la sclérose politique qui, chaque jour, ronge nos chances de nous en sortir ; le temps de cette escapade que seule la littérature autorise, on respire. On vit plus beau, plus large, plus généreux.

Un livre ne peut pas changer le monde. J’aimerais bien pouvoir croire et affirmer le contraire, mais je ne suis pas naïf à ce point. Si c’était le cas, néanmoins, il faudrait offrir Des rêves à tenir à tous ceux qui ont les moyens et la capacité d’améliorer les choses. Dans une comédie américaine pleine de bons sentiments, ça marcherait. On en ricanerait peut-être, imbéciles que nous sommes. Histoire de ne pas avouer qu’on voudrait que la réalité ait la saveur de ces miracles impossibles.

A la manière d’un Gilles Marchand, Nicolas Deleau croit fermement au pouvoir de la fiction comme éloge des belles âmes. Des rêves à tenir est un roman qui fait du bien – l’une de ces pépites si ardemment recherchées par les libraires, sous la pression des lecteurs avides d’échapper à la morosité ambiante.
Oui, c’est un roman qui fait du bien, sans céder à la facilité ni sacrifier le style. Ils sont si rares, alors qu’on en a tant besoin. Si telle est votre envie de littérature, ne le manquez pas.

Badge Lecteur professionnelLivre lu en partenariat avec le site NetGalley


À première vue : la rentrée Rouergue 2020

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Intérêt global :

sourire léger


Aux éditions du Rouergue, maison riche de multiples facettes, il existe une collection de littérature appelée La Brune. Ont le droit de s’y épanouir la fantaisie, l’imagination, l’humour, la tendresse, l’invention… Sous les belles couvertures de la Brune, la littérature est toujours en mouvement, et ça fait du bien.
Démonstration en deux livres lancés en cette rentrée 2020.


Marie-Sabine Roger - Loin-ConfinsLoin-Confins, de Marie-Sabine Roger

Capable de dénicher l’humour et la joie de vivre dans les recoins les plus improbables, Marie-Sabine Roger s’élance cette fois vers les contrées lointaines et imaginaires où l’enfance s’épanouit. Elle se choisit pour héroïne une petite fille de neuf ans prénommée Tanah, fille du Roi de Loin-Confins, archipel perdu dans l’océan Frénétique. Mais un jour le roi est déchu, exilé, et la vie de Tanah bascule. Devenue adulte, elle se remémore ces temps anciens.
Les premières pages offertes au lecteur sur le site de l’éditeur développent la langue en apparence si simple, si aérienne de Marie-Sabine Roger, où les mots chantent d’une manière unique et réinventent le monde. Grosse envie de me glisser dans ce monde singulier…

Christophe Perruchas - Sept gingembresSept gingembres, de Christophe Perruchas

Par petites touches, Christophe Perruchas décrypte un certain homme d’aujourd’hui en le décomposant. À la fois père attentionné, mari aimant, patron toxique, prédateur sexuel… Tout ceci en un seul corps, un seul esprit, une seule âme. Une figure masculine que le présent ébranle et que l’avenir menace – voilà, en effet, une statue à déboulonner, celle du mâle blanc dominant. Et il y a encore du boulot. Un premier roman dans l’air du temps.


BILAN


Lecture très probable :
Loin-Confins, de Marie-Sabine Roger


Fin de siècle

bannièregendron


2024, Bassin méditerranéen : depuis une dizaine d’années, les ultra-riches se sont concentrés là, le seul endroit où ne sévissent pas les mégalodons, ces requins géants revenus, de façon inexplicable, du fond des âges et des océans. À Gibraltar et à Port Saïd, on a construit deux herses immenses. Depuis, le bassin est clos, sans danger. Alors que le reste du monde tente de survivre, ici, c’est luxe, calme et volupté pour une grosse poignée de privilégiés.
Mais voilà ! L’entreprise publique qui gérait les herses vient d’être vendue à un fonds de pension canadien. L’entretien laisse à désirer, la grille de Gibraltar vient de céder, le carnage se profile…


En un mot :
dentesque


Un roman qui porte (à dessein) le même titre qu’un album de The Divine Comedy peut-il être mauvais ? Non, évidemment.

 

Par ailleurs, si vous suivez ce blog depuis assez longtemps, le nom de Sébastien Gendron vous dira sans doute quelque chose. C’est que j’entreprends un suivi assidu du garçon, et une défense tout aussi frénétique de son œuvre, qui est plutôt du genre unique. Vous l’aurez compris à son résumé, ce nouveau livre reste dans son registre iconoclaste, mordant et furieux, quelque part entre Mars Attacks ! de Tim Burton, la folie joyeuse de Joe Dante et les délires hirsutes des romans de la série Bourbon Kid.
Un truc comme ça, en tout cas.

A moins que ce soit, tout simplement, du Gendron dans le texte. Le romancier ne fait jamais le même livre, mais son esprit ironique et destructeur passe de l’un à l’autre avec constance. Mieux, Fin de siècle peut être lu comme un écho de Quelque chose pour le week-end (d’ailleurs évoqué dans ce nouveau roman), où des Grands Pingouins, dont l’espèce était éteinte depuis le milieu du XIXème siècle, réapparaissent subitement à notre époque et sèment la terreur dans une ville balnéaire anglaise.
Ici, point de pingouins, mais carrément des mégalodons, requins gigantesques dont la cruauté et l’acharnement à tout engloutir feraient passer le grand blanc des Dents de la Mer pour un poisson-clown.

 

Comme dans Quelque chose…, ces animaux monstrueux font figure de détonateur, qui visent à faire exploser les conventions sociales, les hypocrisies en tous genres, l’égoïsme, la vénalité, bref toutes ces belles qualités humaines que le romancier, allez savoir pourquoi, semble avoir en horreur.

Chaque apparition des mégalodons donne lieu à des scènes de boucherie réjouissantes, tout à fait dans l’esprit de la mode de la sharkploitation – anglicisme barbare désignant une vague de films de série Z qui mettent en scène des requins tueurs, dans des scénarios dont l’objectif évident est d’aller toujours plus loin dans la connerie.
Allez, pour le plaisir, un petit extrait de Mega Shark vs. Giant Octopus. Vous allez voir, c’est sublime à tous points de vue :

Mais Sébastien Gendron ne s’en tient pas à ce seul procédé, qui tournerait vite en rond. De chapitre en chapitre, le roman rebondit entre différents personnages, formant une galerie éparse que l’on suit comme un film déconstruit façon Tarantino.
On croise un aventurier décérébré, résolu à devenir l’homme qui se jette le plus haut en parachute, depuis la mésosphère précisément ; un « artiste » contemporain ayant fait fortune en dénaturant les œuvres célèbres d’autres artistes ; un agent du FBI justement spécialiste en art et à la recherche du dit artiste ; un meurtrier poussant l’art du meurtre dans ses pires raffinements ; un océanographe à qui tout le monde en veut d’avoir donné l’alerte sur les mégalodons ; une bande de branquignols espagnols lancés dans une opération de sauvetage débilissime en lien avec l’héritage de Franco ; le prince Albert de Monaco… et quelques autres.

sharknado 6L’ensemble paraît parfois un peu hétéroclite, voire foutraque, mais permet à l’auteur de balayer large dans son propos. Et aussi d’instaurer peu à peu un climat d’inquiétude, relevant plus ouvertement de la science-fiction, avec une histoire de failles temporelles et d’apparitions improbables qui font basculer ses personnages, et l’ensemble du livre, dans une effarante perte de repères annonçant l’effondrement de notre monde.

Loin de se cantonner à une forme de comédie horrifique, Fin de siècle assume donc au fil des pages une vision sombre de l’avenir, de l’humanité, proclamant un épuisement de notre règne qu’il n’est pas idiot de craindre, au rythme où vont les choses.
Un roman original, au ton résolument singulier, distrayant mais pas que. Si vous n’aimez pas les sentiers battus, voilà du hors-piste qui saura vous stimuler.


A première vue : la rentrée Actes Sud 2017

La fin des présentations de rentrée littéraire approche, et…

En attendant, causons des éditions Actes Sud, qui abordent leur première rentrée avec leur patronne à la tête du Ministère de la Culture – ce qui n’a aucun rapport, certes. A vrai dire, je glose et tournicote parce que je ne sais pas bien dans quel sens prendre le programme de la maison arlésienne, gros plateau qui fait la part belle à la littérature étrangère (sept titres) et avance quelques auteurs importants – dont deux retours attendus, ceux de Don DeLillo et Kamel Daoud. Bref, l’assiette est bien remplie et présente joliment, reste à savoir si les mets seront de qualité.

Daoud - Zabor ou les psaumesSHÉHÉRAZADE : Zabor ou les Psaumes, de Kamel Daoud
Après un recueil de nouvelles salué d’un succès d’estime, Kamel Daoud a fracassé la porte de la littérature francophone avec Meursault, contre-enquête, premier roman choc en forme de réécriture de L’Étranger de Camus du point de vue arabe. Connu pour l’exigence de sa pensée, le journaliste algérien est forcément très attendu avec ce deuxième roman racontant l’histoire d’un homme qui, orphelin de mère et négligé par son père, se réfugie dans les livres et y trouve un sens à sa vie. Depuis, le seul sens qu’il donne à son existence est le geste d’écriture. Jusqu’au jour où son demi-frère, qu’il déteste, l’appelle au chevet de son père mourant…

Lafon - Mercy, Mary, PattySTARMANIA : Mercy, Mary, Patty, de Lola Lafon
Révélée elle aussi grâce à son précédent roman, La Petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon s’empare d’un fait divers américain qui a défrayé la chronique dans les années 1970 : l’enlèvement de Patricia Hearst, petite-fille du magnat de la presse William Randolph Hearst (qui avait en son temps inspiré Orson Welles pour son Citizen Kane), par un groupuscule révolutionnaire ; à la surprise générale, la jeune femme a fini par épouser la cause de ses ravisseurs et été arrêtée avec eux. Une professeure américaine, assistée d’une de ses étudiantes, se voit chargée par l’avocat de Patricia de réaliser un dossier sur cette affaire, pour tenter de comprendre le revirement inattendu de l’héritière.

Ferney - Les bourgeoisC’EST COMME LES COCHONS : Les Bourgeois, d’Alice Ferney
Les Bourgeois, ce sont dix frères et sœurs nés à Paris entre les deux guerres mondiales. À leur place dans les hautes sphères, ils impriment le cours de l’Histoire de leurs convictions et de leurs actes. En suivant les trajectoires de cette fratrie, Alice Ferney retrace les énormes bouleversements du XXème siècle, des gigantesques conflits planétaires à l’avènement des nouvelles technologies en passant par mai 68 et les décolonisations.

Ducrozet - L'Invention des corpsTHE CIRCLE : L’Invention des corps, de Pierre Ducrozet
En septembre 2014, une quarantaine d’étudiants mexicains sont enlevés et massacrés par la police. Rescapé du carnage, Alvaro fuit aux États-Unis, où il met ses compétences d’informaticien au service d’un gourou du Net fasciné par le transhumanisme. Une réflexion pointue sur les risques et dérives de notre monde ultra-connecté et amoralisé.

Dion - ImagoRELAX, DON’T DO IT : Imago, de Cyril Dion
Un jeune Palestinien pacifiste quitte son pays et traverse l’Europe à la poursuite de son frère, parti commettre l’irréparable à Paris, dans l’espoir de l’empêcher de passer à l’acte. Un premier roman qui tutoie l’actualité. Risqué ?

Gallay - La Beauté des joursLA VIE PAR PROCURATION : La Beauté des jours, de Claudie Gallay
Heureuse en mariage, mère comblée de deux filles jumelles désormais étudiantes, Jeanne mène une existence paisible. La découverte de l’œuvre de l’artiste Marina Abramovic lui ouvre la porte d’autres possibles où l’imprévu est roi.

*****

Delillo - Zéro KPROMETHEUS : Zéro K, de Don DeLillo
(traduit de l’américain par Francis Kerline)
Le dernier roman de Don DeLillo, Cosmopolis (adapté au cinéma par Cronenberg avec Robert Pattinson), date en France de 2012. C’est donc le retour attendu d’un auteur américain exigeant, très soucieux de la forme et porteur d’une vision ténébreuse des États-Unis en particulier et du monde en général.
Pas d’exception avec ce nouveau livre : Zéro K y est le nom d’un centre de recherches secret qui propose à ceux qui le souhaitent de s’éteindre provisoirement, de mettre leur vie en stand by en attendant que les progrès de la science permettent de prolonger l’existence et d’éradiquer les maladies. Un homme richissime, actionnaire du centre, décide d’y faire entrer son épouse, condamnée à court terme par la science, et convoque son fils pour qu’il assiste à l’extinction programmée de la jeune femme…
Un sujet déjà abordé en littérature ou au cinéma, mais dont on espère que DeLillo le poussera dans ses derniers retranchements philosophiques.

Zeh - BrandebourgDU VENT DU BLUFF DES MOTS : Brandebourg, de Julie Zeh
(traduit de l’allemand par Rose Labourie)
Des Berlinois portés par une vision romantique de la campagne débarquent dans un village du Brandebourg, État de l’ex-R.D.A., avec sous le bras un projet de parc éolien qui n’enthousiasme guère les paysans du coin. Une lutte féroce débute entre les deux clans, attisée par une femme qui manipule volontiers les sentiments des uns et des autres pour en tirer profit… La plume mordante et le regard acéré de Julie Zeh devraient s’épanouir au fil des 500 pages de ce concentré d'(in)humanité dans toute sa splendeur.

Clemot - PolarisALIEN 28 : Polaris, de Fernando Clemot
(traduit de l’espagnol par Claude Bleton)
Océan Arctique, 1960. Dans un vieux rafiot au mouillage devant l’île de Jan Mayen, dans un paysage fermé, glacial et désertique, le médecin de bord est confronté à la folie inexplicable qui a gagné l’équipage (résumé Électre). La mer, le froid, un huis clos flippant sur un bateau… Pitch court, tentation forte !

Trevi - Le Peuple de boisGOOD MORNING ITALIA : Le Peuple de bois, d’Emanuele Trevi
(traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli)
En Calabre, un prêtre défroqué anime une émission de radio où son esprit satirique s’en donne à cœur joie. Si les auditeurs suivent et se réjouissent de sa liberté de ton, les puissants grincent des dents…

Affinity K - MischlingL’ANGE DE LA MORT : Mischling, d’Affinity K
(traduit de l’américain par Patrice Repusseau)
Le terme « Mischling » en allemand désigne les sang-mêlé. C’est parce qu’elles en sont que deux sœurs jumelles sont envoyées à Auschwitz et choisies par le docteur Mengele pour mener sur elles ses terrifiantes expériences. Pour résister à l’horreur, les fillettes de douze ans se réfugient dans leur complicité et leur imagination. Peu avant l’arrivée de l’armée russe, l’une des deux disparaît ; une fois libérée, sa sœur part à sa recherche… Terrain très très glissant pour ce roman, tant il est risqué de « jouer » avec certains sujets. Auschwitz et les expériences de Mengele en font partie.

El-Thouky - Les femmes de KarantinaOÙ TOUT COMMENCE ET TOUT FINIT : Les femmes de Karantina, de Nael al-Toukhy
(traduit de l’arabe (Égypte) par Khaled Osman)
Saga familiale sur trois générations dans une Alexandrie parallèle et secrète, ce roman offre une galerie de personnages truculents tous plus en délicatesse avec la loi les uns que les autres (résumé éditeur).

CRIME ET CHÂTIMENT : Solovki, de Zakhar Prilepine
(traduit du russe par Joëlle Dublanchet)
Attention, pavé ! L’écrivain russe déploie sur 830 pages une vaste histoire d’amour entre un détenu et sa gardienne, et une intrigue puissamment romanesque pour évoquer l’enfer des îles Solovki, archipel situé dans la Mer Blanche au nord-ouest de la Russie où un camp de prisonniers servit de base et de « laboratoire » pour fonder le système du Goulag.


Le Grand marin, de Catherine Poulain

Signé Bookfalo Kill

Lili plaque tout. Elle quitte Manosque-les-plateaux et rejoint l’Alaska, sans rien, quelques maigres affaires, l’envie d’être embauchée comme marin sur un bateau de pêche et l’obsession de filer un jour jusqu’au à Point Barrow, qu’elle imagine comme le bout du monde, le bout de terre où la terre s’arrête. Et elle trouve ce qu’elle veut, Lili, un équipage, du boulot, l’océan déchaîné, les poissons, la bagarre quotidienne contre les éléments, la malchance, les journées et les nuits interminables pour quelques misérables dollars. Elle travaille avec acharnement, fait sa place parmi les hommes, mange cru le cœur des flétans à peine tirés de l’eau et tombe amoureuse d’un grand marin…

Poulain - Le Grand marinÀ lire Le Grand marin, nul doute que son auteure, dont c’est le premier roman, est une sacrée personnalité. Effectivement, sa biographie confirme ce pressentiment : « Catherine Poulain commence à voyager très jeune en France comme à l’étranger, employée dans des conserveries de poissons en Islande, à l’usine, ou aux travaux agricoles en France et au Canada. Elle vit deux ans en Asie et devient barmaid à Hong Kong, travaille sur des chantiers navals aux États-Unis, pêche durant 10 ans en Alaska avant de se faire expulser. Elle partage aujourd’hui sa vie entre les Alpes de Haute-Provence et le Médoc où elle est respectivement bergère et ouvrière viticole. »

Le Grand marin est riche de ces expériences, palpite de cette vie de bourlingue. Catherine Poulain y impose un ton singulier, fait de puissance évocatrice et de litanies poétiques qui emportent le lecteur dans le fracas des vagues, les hurlements des hommes, le grincement des dents serrées face à la douleur ou l’épuisement, les errances alcoolisées ou les rêveries foutraques de ses personnages.
Ceux-là, Lili, Jude le grand marin, Ian le skipper, et tous les autres, forment une armée d’écorchés vifs qui hantent le récit de leurs désirs furieux, de leurs vies de misère auxquelles ils ne renonceraient néanmoins pour rien au monde. Ils sont grandioses dans leur dureté, terrifiants dans leur folie, attachants dans leur fragilité.

C’est un roman atypique que ce Grand marin. En tout cas, pour un roman français. On a plus l’habitude de lire ce genre de prose outre-Atlantique – mais franchement, qui s’en plaindra ? Catherine Poulain impose sa liberté, sa pudeur flamboyante et son énergie, ainsi qu’une vision brute de l’existence qui nous bouscule jusqu’à l’essoufflement. Le livre n’est pas parfait (la fin m’a quelque peu laissé sceptique), mais par sa capacité à nous sortir de notre zone de confort, par sa force magnétique, par la voix originale qu’il révèle, il mérite largement d’être abordé. Pas un coup de cœur absolu, mais un choc, c’est certain !

Le Grand marin, de Catherine Poulain
Éditions de l’Olivier, 2016
ISBN 978-2-82360-863-2
384 p., 19€


Les vies multiples de Jeremiah Reynolds, de Christian Garcin

Signé Bookfalo Kill

Le nom de Jeremiah N. Reynolds n’évoquera sans doute pas grand-chose à quiconque ; pourtant, non seulement l’homme a réellement existé, mais il a aussi exercé une influence probable, par sa vie ou ses écrits, sur deux des plus grands romans écrits au XIXème siècle : Les aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Allan Poe, et Moby Dick de Herman Melville – tout simplement.

Garcin - Les vies multiples de Jeremiah ReynoldsChristian Garcin s’empare de la vie de Reynolds dans ce roman biographique passionnant, qui nous permet de suivre le parcours extraordinaire d’un homme dont un résumé succinct de l’existence aurait pu fournir la matrice d’une dizaine de personnages romanesques : après une enfance misérable que n’aurait pas renié Charles Dickens, il a roulé des troncs d’arbres en Pennsylvanie pour payer ses études, enseigné à des enfants dans sa prime jeunesse, s’est révélé orateur brillant et a fait le tour des États-Unis pour promouvoir l’intérêt scientifique et commercial des expéditions vers l’Antarctique (convainquant au passage le président John Quincy Adams de lui faire allouer des fonds dans ce but) ; de ce fait il a sans doute été l’un des premiers hommes à poser le pied sur l’Antarctique, avant de devenir colonel dans l’armée chilienne, puis à la tête d’une troupe d’Indiens Mapuches, secrétaire particulier d’un commandant de navire, ami d’Edgar Poe et avocat. Ainsi qu’écrivain, puisqu’il fut aussi l’auteur d’un court récit de chasse à la baleine blanche intitulé Mocha Dick… Et le tout en seulement 59 ans. Ouf !

Cette existence inouïe aurait suffi à faire de Jeremiah Reynolds le sujet passionnant d’un livre. Christian Garcin ajoute à ce récit la virtuosité d’un style inspiré, déroulant à l’occasion de longues phrases qui jamais ne s’essoufflent, impeccablement construites, trouvant ailleurs la force évocatrice nécessaire pour évoquer les grands moments aventureux de la vie de son protagoniste, faisant de ce dernier un homme de son temps autant qu’un héros d’une grande modernité.

Pouvant se lire comme un roman d’aventures, Les vies multiples de Jeremiah Reynolds est un récit palpitant, qui révèle aussi en filigrane à quel point la vie d’un homme parmi d’autres, modeste et resté relativement anonyme, peut jouer son rôle dans le cours de l’Histoire. Une grande réussite !

Les vies multiples de Jeremiah Reynolds, de Christian Garcin
Éditions Stock, 2016
ISBN 978-2-234-07889-5
168 p., 17€


Un océan d’amour, de Lupano & Panaccione

Signé Bookfalo Kill

Un petit pêcheur part travailler sur l’océan sur son chalutier, comme tous les matins, alors que l’aube point à peine. Alors que la récolte est plus que maigre, un incident déroute le petit bateau et le laisse à la dérive. Pendant ce temps, la femme du petit pêcheur, bigoudène pur beurre, attend le retour de son homme. Le soir arrive, puis la nuit : pas de mari. Le lendemain, elle apprend l’incident et entreprend de partir à sa recherche en embarquant sur un énorme navire de croisière, où ses crêpes faites maison ne vont pas tarder à faire fureur. Et bien d’autres aventures attendent les deux compagnons éloignés…

Lupano & Panaccione - Un océan d'amourDifficile de parler d’une bande dessinée sans parole, dont tout passe de fait par le dessin. Tout semble alors reposer sur les épaules de l’illustrateur – ici, Grégory Panaccione, dont le travail merveilleux est exemplaire. Son sens des cadrages et du découpage, qui recourt souvent à de petites cases multipliant les mouvements et les actions des héros, est remarquable. Les couleurs, superbes, jouent souvent sur des unités de teinte variant subtilement au fil de l’album en fonction des situations (jour ou nuit, pays ou situations différents…) L’expressivité des personnages, enfin, est parfaitement réussie et transmet émotions et informations mieux que de longs discours, dans un style qui me fait penser à celui du réalisateur Sylvain Chomet (les Triplettes de Belleville).

Il serait cependant ingrat d’oublier le scénario de Wilfrid Lupano au seul profit des magnifiques images de Panaccione. Si celles-ci s’animent si bien, c’est qu’elles suivent une histoire qui commence tranquillement, dans la description d’un quotidien paisible, presque tristounet, pour mieux devenir virevoltante, pleine de rebondissements et de loufoquerie maîtrisée. On suit avec passion les péripéties des deux protagonistes, figures ordinaires que rien ne prédisposait à l’héroïsme, ce qui les rend d’autant plus attachants.

Sans oublier la mouette, bien entendu… mais je vous laisse faire la connaissance de cette sympathique bestiole en vous plongeant dans les deux cents pages de cette très jolie B.D. qui se dévore d’une traite, comme une bonne boîte de sardines !

Un océan d’amour, de Wilfrid Lupano (scénario) & Grégory Panaccione (dessin)
Editions Delcourt, coll. Mirages, 2014
ISBN 978-2-7560-6210-5
224 p., 24,95€


Le Règne du vivant, d’Alice Ferney

Signé Bookfalo Kill

Le journaliste norvégien Gérald Asmussen s’intéresse à Magnus Wallace, fondateur de l’association écologiste Gaïa, devenu célèbre pour ses actions coup de poing à la limite de la légalité contre tous ceux qu’il considère comme des bourreaux de la mer et de sa faune : pêcheurs de baleine, massacreurs de requins, ratisseurs des océans dont les techniques de pêche détruisent tout sur leur passage…
Communicant hors pair, animé par une force de conviction et un amour inébranlable de la mer, Wallace ne tarde pas à fasciner Asmussen, en dépit de sa réputation sulfureuse d’activiste terroriste, y compris dans les milieux écologistes qui désapprouvent ses méthodes violentes. Le journaliste s’embarque alors à son bord, caméra au poing, pour témoigner de son combat…

Ferney - Le Règne du vivantOn n’attendait pas Alice Ferney à la barre d’un tel bateau littéraire. Connue pour des livres questionnant le sentiment amoureux ou la féminité, la romancière surprend avec ce roman et c’est tant mieux. Certes, l’écologie est plus que jamais dans l’air du temps, mais c’est un sujet si grave pour notre survie à tous qu’on n’en parlera jamais trop. Et les faits de barbarie que dénonce Le Règne du vivant sont si effroyables qu’ils frapperont sans doute plus d’un lecteur.

En s’inspirant du personnage haut en couleurs de Paul Watson, leader de l’association Sea Sheperd après avoir été exclu de Greenpeace en raison de ses prises de position trop radicales, Alice Ferney met en lumière un combat finalement mal connu, où la communauté internationale démontre une fois de plus son impuissance à lutter autrement que par des discours creux, non suivis d’actes, contre des pays motivés par leurs seuls intérêts, notamment le Japon.
Dans des scènes parfois très dures, elle éclaire le massacre aveugle des requins, dont les ailerons sont très convoités en Chine pour en faire des soupes, évoque le péril qui pèse sur l’archipel préservé des Galapagos, décrit la chasse industrielle des baleines – consacrant en regard quelques très belles pages sur la beauté de l’océan et de ses créatures, qui appuient avec poésie son plaidoyer évident pour une véritable défense de l’environnement.

Voilà pour le propos, évidemment irréprochable. Parlons maintenant de la forme, car Le Règne du vivant est, ne l’oublions pas, un roman. Et c’est peut-être là que le bât blesse, un peu, non pas par le style, vif et puissant, mais par un curieux manque d’équilibre. Ce livre, qui raconte la vie d’un homme tourné vers l’action, semble parfois paradoxalement trop statique, trop « bavard ».
Submergée sans doute par la masse d’informations passionnantes à retranscrire, Alice Ferney consacre de nombreuses pages à évoquer les théories de son Magnus Wallace, à rapporter ses propos ainsi que ceux de ses proches, plutôt qu’à mettre en scène ses actes, ses luttes en mer. On est plus proche d’un documentaire que d’un roman d’aventures, ce que le choix d’un narrateur journaliste favorise d’ailleurs. C’est un choix estimable, et encore une fois, j’ai beaucoup appris à la lecture de ce livre, mais il m’a un peu laissé sur ma faim pour cette raison. Surtout que les quelques scènes d’action en mer sont à chaque fois fortes, saisissantes ; elles auraient mérité pour moi un peu plus de place.

Le Règne du vivant, d’Alice Ferney
  Éditions Actes Sud, 2014
ISBN 978-2-330-03595-2
206 p., 19€

Découvrez l’article de Val, qui fait de ce roman l’un de ses grands coups de coeur de la rentrée et le dit avec force sur son blog Les quotidiennes de Val.


Les locataires de l’été, de Charles Simmons

Signé Bookfalo Kill

“C’est pendant l’été de 1968 que je tombai amoureux et que mon père se noya.”

Charles Simmons maîtrise l’art complexe et déterminant de la première phrase. Celle des Locataires de l’été est un modèle du genre. Tous les commentateurs de ce roman en soulignent l’importance, et avec raison. Après un début pareil, comment ne pas vouloir connaître la suite du livre ?

Pourtant, le sujet du roman n’a rien de très original. Michael, le narrateur, a quinze ans. Il passe l’été en famille au Cap Bone, bout de terre enfoncé dans l’océan où ne s’élèvent que quelques résidences estivales. Il y a là son père et sa mère, ainsi que son chien Blackheart.
La famille dispose d’un pavillon en retrait de leur propre maison, qu’elle loue cette année-là à Mme Mertz et à sa fille, Zina, dont Michael tombe éperdument amoureux. Zina a la vingtaine et, si elle s’entiche du jeune garçon, elle ne veut que de l’amitié entre eux. Ils passent du temps ensemble, partagent beaucoup, mais rien de ce que rêverait Michael.
Puis il y a les Cuddihy, qui passent régulièrement avec leur fille Melissa, pour le coup amoureuse sans retenue de Michael. Et d’autres gens, que l’été fait se croiser, se rencontrer, se désirer…

Deux titres de chapitre contiennent le mot “amour” : tout est dit, Charles Simmons signe sans équivoque un roman initiatique. Passion, jalousie, désir, sexualité, rivalité, tous les ingrédients incontournables y sont.
L’intérêt du livre repose sur la manière dont l’auteur mène cette énième variation sur le sujet le plus rebattu de la littérature. Tout repose sur le ton du narrateur et donc sur le caractère de ce dernier : calme, objectif, parfois distancié, partagé entre naïveté et conscience intuitive des complexités de l’âme, en cela un parfait adolescent.
Pourtant au centre des intempéries sentimentales du récit, Michael en semble parfois plus témoin qu’acteur. Il se laisse guider, ballotter, porter vers toutes les limites, tel le meilleur des bateaux qui peut parfois partir à la dérive selon les caprices de l’océan.

Je n’amène pas la métaphore navigatrice par hasard : la nature est au cœur du roman, à commencer par l’océan bien sûr. Le premier chapitre relate ce jour où Michael et son père, partis à la nage vers un banc de sable au large, manquent se noyer, trompés par les remous de la mer. Le danger est déjà là, prescrit, qui emportera le père au final – il faut cependant lire le roman jusqu’au bout pour comprendre comment et pourquoi…
Mais Simmons est plus subtil, qui joue des variations du temps, du sable, de l’océan, de la faune, pour y dessiner en creux les doutes et les errances des hommes. Le romancier joue avec art de l’ellipse, du non-dit et de l’évocation, évitant ainsi les pièges de la psychologie de bazar. Son style est direct et économe, ce qui n’exclut pas quelques fulgurances admirables :

“Ce soir-là, [la mer] était inhabituellement calme. Des vaguelettes brisaient paisiblement sur le rivage. Par de telles soirées d’été, je me disais que l’océan était factice. Comment quelque chose dont le corps était aussi vaste et aussi pesant pouvait-il avoir le bout des doigts si délicat ?” (p.103-104)

“La photographie ne compte pas beaucoup de génies. C’est un art trop facile pour qu’on y soit bon, et trop difficile pour qu’on y soit mieux que bon.” (p.134)

Par leur sobriété et leur classicisme littéraire, Les locataires de l’été semblent un témoignage direct des années 60, tel un cliché de l’époque pris sur le vif. On est d’autant plus (heureusement) surpris de découvrir qu’il est paru en 1998.
Un roman contemporain qui ravira les amateurs de littérature fine et sans esbroufe. Oui, ça existe encore !

Les locataires de l’été (Salt Water), de Charles Simmons
Editions Phébus (collection Libretto), 1998
ISBN 978-2-859-40604-2
188 p., 7,50€