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Le Grand marin, de Catherine Poulain

Signé Bookfalo Kill

Lili plaque tout. Elle quitte Manosque-les-plateaux et rejoint l’Alaska, sans rien, quelques maigres affaires, l’envie d’être embauchée comme marin sur un bateau de pêche et l’obsession de filer un jour jusqu’au à Point Barrow, qu’elle imagine comme le bout du monde, le bout de terre où la terre s’arrête. Et elle trouve ce qu’elle veut, Lili, un équipage, du boulot, l’océan déchaîné, les poissons, la bagarre quotidienne contre les éléments, la malchance, les journées et les nuits interminables pour quelques misérables dollars. Elle travaille avec acharnement, fait sa place parmi les hommes, mange cru le cœur des flétans à peine tirés de l’eau et tombe amoureuse d’un grand marin…

Poulain - Le Grand marinÀ lire Le Grand marin, nul doute que son auteure, dont c’est le premier roman, est une sacrée personnalité. Effectivement, sa biographie confirme ce pressentiment : « Catherine Poulain commence à voyager très jeune en France comme à l’étranger, employée dans des conserveries de poissons en Islande, à l’usine, ou aux travaux agricoles en France et au Canada. Elle vit deux ans en Asie et devient barmaid à Hong Kong, travaille sur des chantiers navals aux États-Unis, pêche durant 10 ans en Alaska avant de se faire expulser. Elle partage aujourd’hui sa vie entre les Alpes de Haute-Provence et le Médoc où elle est respectivement bergère et ouvrière viticole. »

Le Grand marin est riche de ces expériences, palpite de cette vie de bourlingue. Catherine Poulain y impose un ton singulier, fait de puissance évocatrice et de litanies poétiques qui emportent le lecteur dans le fracas des vagues, les hurlements des hommes, le grincement des dents serrées face à la douleur ou l’épuisement, les errances alcoolisées ou les rêveries foutraques de ses personnages.
Ceux-là, Lili, Jude le grand marin, Ian le skipper, et tous les autres, forment une armée d’écorchés vifs qui hantent le récit de leurs désirs furieux, de leurs vies de misère auxquelles ils ne renonceraient néanmoins pour rien au monde. Ils sont grandioses dans leur dureté, terrifiants dans leur folie, attachants dans leur fragilité.

C’est un roman atypique que ce Grand marin. En tout cas, pour un roman français. On a plus l’habitude de lire ce genre de prose outre-Atlantique – mais franchement, qui s’en plaindra ? Catherine Poulain impose sa liberté, sa pudeur flamboyante et son énergie, ainsi qu’une vision brute de l’existence qui nous bouscule jusqu’à l’essoufflement. Le livre n’est pas parfait (la fin m’a quelque peu laissé sceptique), mais par sa capacité à nous sortir de notre zone de confort, par sa force magnétique, par la voix originale qu’il révèle, il mérite largement d’être abordé. Pas un coup de cœur absolu, mais un choc, c’est certain !

Le Grand marin, de Catherine Poulain
Éditions de l’Olivier, 2016
ISBN 978-2-82360-863-2
384 p., 19€


Ce qu’il advint du sauvage blanc de François Garde

C’est complètement par hasard que je suis tombée sur François Garde, au détour d’un tchat littéraire sur Libération. Ce qui m’a tout d’abord plu, c’est l’histoire. Invraisemblable et pourtant bien réelle. Narcisse Pelletier, né en 1844, est encore tout jeune quand il s’embarque sur la goélette Saint-Paul, en 1857. Un an plus tard, c’est le drame. Son bateau subit une grave avarie et envoie à terre, sur une île d’apparence peu hospitalière, plusieurs marins pour chercher de l’eau potable. 

Quand Narcisse revient bredouille quelques heures plus tard, le bateau n’est plus là. Désespoir. Angoisse. Tristesse. Après quelques errances, il est recueilli par une tribu autochtone qui va l’intégrer comme l’un des leurs. 

Narcisse va alors passer dix-sept ans (17 ans!) au coeur de cette île, parmi ces « sauvages » qui l’ont adopté. Puis un jour, un navire anglais, le John Bell, l’aperçoit, lui, seul blanc au milieu de noirs. Quelques hommes sont débarqués, Narcisse est capturé puis ramené en Australie où on le confie aux mains d’un de ces compatriotes, le fictif Octave de Vallombrun, qui tel le docteur Itard dans l’Enfant sauvage de Truffaut, entreprend de « rééduquer » le Sauvage Blanc. 

Ce qu’il advint du sauvage blanc se découpe en deux narrations, un narrateur omniscient qui raconte la vie de Narcisse et des lettres écrites par Octave de Vallombrun pour le Président de la société de Géographie, sous forme de compte-rendus. 

L’écriture est fluide, limpide. On s’attache aux personnages en moins de temps qu’il faut pour ouvrir la couverture (essayez donc de vivre dix-sept ans à 10 000km de chez vous!), François Garde écrit comme au 19ème siècle, dans un style bien à lui, qui peut faire penser à du Balzac. Ce qu’il advint du sauvage blanc est un bon premier roman, facile d’accès, qui se lit d’un trait. Le sujet était simple, tout était déjà écrit, mais il a su insuffler à cette histoire tragique, sa marque de fabrique. 

Ce qu’il advint du sauvage blanc de François Garde
Editions Gallimard
9782070136629
326p., 21€50

Un article de Clarice Darling