Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Dans l’épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès

« Toi, de toute façon, tu n’as jamais été un vrai pied-noir ! » En balançant cette phrase sous le coup de la colère, Manuel Cortès ne mesure pas le choc qu’il procure à son fils. Quelques jours plus tard, lors d’une partie de pêche solitaire en Méditerranée, ce dernier tombe à l’eau. Accroché à son bateau sans moyen de remonter à bord, attendant une aide hypothétique (nous sommes le 24 décembre et la mer est déserte), le naufragé remonte alors le fil de l’histoire de son père, de l’arrivée de ses propres parents espagnols en Algérie au diplôme de chirurgien de Manuel et à son engagement dans l’armée durant la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à la guerre d’indépendance et la fuite de la famille vers la France…

LaSolutionEsquimauAWDifficile de passer après L’Île du Point Némo, le précédent roman de Jean-Marie Blas de Roblès paru il y a trois ans, qui m’avait ébloui et transporté d’enthousiasme. Pourtant, sans me sidérer autant (c’eût été un miracle, honnêtement), Dans l’épaisseur de la chair a trouvé la clef pour me séduire. Grâce, notamment, au style du romancier. Ce n’est plus à prouver, Blas de Roblès est un écrivain, un vrai, un grand. Un auteur qui pèse le juste poids des mots, maîtrise l’élégance de la grammaire, sait dérouler des phrases élaborées sans jamais essouffler ou assommer son lecteur, sans épate mais avec une évidence qui rassérène et nourrit.
Là où L’Île du Point Némo se montrait génialement hirsute, virtuose, mêlant jusqu’à la folie registres et styles radicalement différents, Dans l’épaisseur de la chair semble de prime abord plus sage, plus cadré. C’est que le propos n’est pas le même. À la jubilation brute du roman d’aventures succède une histoire familiale se confondant en partie avec celle de l’Algérie, de la fin du XIXème siècle à nos jours.

(Ré)inventer la vie de Manuel Cortès, comme le fait son fils pour tromper l’interminable attente de son immersion forcée dans la Méditerranée, nécessite de suivre un fil tiré par l’Histoire, en partant de l’immigration espagnole en Algérie pour suivre l’existence du pays colonisé durant la première moitié du XXème siècle, passer par la Seconde Guerre mondiale et l’engagement des Algériens dans les troupes françaises, et atteindre la guerre d’indépendance qui voit l’Algérie échapper au joug hexagonal – et les pieds-noirs découvrir la peur et la souffrance d’un exil imposé.

Il y a sans doute une part d’autobiographie dans ce roman (Jean-Marie Blas de Roblès est né à Sidi-Bel-Abbès où se passe une bonne partie du livre, qu’il explique avoir écrit pour rendre hommage à son père), mais l’auteur nous épargne la purge d’une autofiction sans relief pour privilégier le romanesque et l’invention, comme à son habitude. Car, s’il le fait plus discrètement que dans son précédent opus, Blas de Roblès sait à nouveau se montrer picaresque, plein d’humour (le personnage de Juanito, le père de Manuel, vaut son pesant de cacahuètes) ou joyeusement créatif – avec les interventions piquantes du perroquet Heidegger, déjà présent dans Là où les tigres sont chez eux, qui se fait ici le Jiminy Cricket du narrateur pour guider son récit et l’obliger à tenir bon.
Il brille aussi, au cœur du roman, dans des scènes de guerre étourdissantes tandis qu’il suit le parcours de Manuel Cortès, engagé volontaire comme chirurgien auprès des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale ; des passages qui, dans leur précision et leur brutalité, évoquent la crudité impitoyable du film de Steven Spielberg, Il faut sauver le soldat Ryan. Il laisse enfin affleurer l’émotion avec pudeur dans le dernier tiers du livre, au moment de la fuite de la famille et de la difficile reconstruction en France.

Au terme de l’errance navale du narrateur (dont je vous laisse bien sûr découvrir l’issue), Dans l’épaisseur de la chair s’avère une magnifique déclaration d’amour et d’admiration d’un fils pour son père, appuyée sur une réflexion dénuée de nostalgie sur ce qu’est être attaché à ses racines, surtout quand celles-ci vous ont été arrachées. Jean-Marie Blas de Roblès ajoute un nouveau très beau livre à sa bibliothèque personnelle, et on a envie de l’en remercier.

Dans l’épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès
Éditions Zulma, 2017
ISBN 978-2-84304-799-2
375 p., 20€

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À première vue : la rentrée Zulma 2017

Ah, les éditions Zulma ! C’est toujours un plaisir d’aborder leurs publications audacieuses, contrastées, différentes, annoncées par leurs couvertures colorées si reconnaissables. Et c’est d’autant plus une joie lorsque Laure Leroy et son équipe lancent dans une rentrée un nouveau livre de Jean-Marie Blas de Roblès, auteur de l’inoubliable Île du Point Némo dont l’inventivité folle offrit une lecture puissamment jubilatoire, il y a trois ans. Il se présente cette année en compagnie d’un primo-romancier haïtien et d’un auteur jamaïcain dont le titre va immanquablement vous coller une chanson dans la tête.

LaSolutionEsquimauAWROBINSON DANS L’EAU : Dans l’épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès (lu)
« Toi, tu n’es pas un vrai pied-noir. » En balançant cette phrase à l’occasion d’un coup de colère, Manuel Cortès ne mesure pas le choc qu’il procure à son fils. Quelques jours plus tard, lors d’une partie de pêche solitaire, ce dernier tombe à l’eau. Accroché à son bateau sans moyen de remonter à bord, attendant une aide hypothétique (nous sommes le 25 décembre), le naufragé remonte alors le fil de l’histoire de son père, de l’arrivée de ses propres parents espagnols en Algérie au diplôme de chirurgien de Manuel et à son engagement dans l’armée durant la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à la guerre d’indépendance et la fuite de la famille vers la France…
Le ton, le propos, le réalisme, l’épaisseur, tout diffère de l’Île du Point Némo dans ce nouveau livre. Mais la maestria de raconteur d’histoire de Blas de Roblès est intacte, et ce récit où l’humour côtoie l’horreur progresse vers une apogée d’émotion qui laisse une marque forte chez le lecteur. Une magnifique déclaration d’amour d’un fils pour son père, et un livre bouleversant, coup de cœur Cannibale de la rentrée.

Noël - Belle merveilleTOUT BOUGE AUTOUR DE MOI : Belle merveille, de James Noël
Après le terrible tremblement de terre de janvier 2010 qui ravage Haïti, Bernard, survivant hébété parmi tant d’autres, tombe fou amoureux de la bien nommée Amore, bénévole dans une ONG. Pour l’aider à se reconstruire et échapper au désastre, elle lui propose un voyage à Rome… Les auteurs haïtiens continuent à panser les blessures de leur île grâce à la littérature, rien de plus naturel donc que de voir le poète James Noël affronter les souvenirs du séisme dans son premier roman, où le fourmillement unique de la langue insulaire sublime le tragique.

LaSolutionEsquimauAWTHE HARDER THEY COME : By the rivers of Babylon, de Kei Miller
(traduit de l’anglais (Jamaïque) par Nathalie Carré)
Augustown, 1982. Kaia rentre de l’école sans ses dreadlocks, coupés par son instituteur. Un crime terrible qui, pour Ma Taffy, la grand-mère de Kaia, est un signe parmi d’autres qu’une grande catastrophe est sur le point d’advenir. Elle se met alors à raconter à l’enfant l’avènement d’Alexander Bedward, le Prêcheur Volant…


A première vue : la rentrée Zulma 2016

Il faut toujours garder un oeil sur le travail très fin des éditions Zulma, l’une des maisons les plus curieuses sur le monde, les plus cosmopolites, qui garde pourtant une ligne éditoriale volontaire et affirmée. A première vue, ses parutions de rentrée sont à cette image, oscillant entre la France, l’Afrique (continent que Zulma est l’une des rares maisons à arpenter avec autant de gourmandise) et l’Islande, avec des univers très forts sur le papier.

LeVieuxJardinAW+L’ENFANT SAUVAGE : Le Garçon, de Marcus Malte
Cela faisait longtemps que Marcus Malte, immense auteur sans doute trop méconnu, n’avait pas publié de roman (même si quelques novellas et recueils de nouvelles sont passés par là). Celui avec lequel il revient est loin de ses territoires familiers, vraiment inattendu, et éveille donc la curiosité à son maximum. Malte s’y attache aux pas d’un enfant sans nom, qui ne parle pas. Vivant en sauvage dans la forêt avec sa mère, il part à la découverte du monde après la mort de cette dernière. De quoi multiplier les expériences contrastées, surtout lorsqu’on est au début du XXème siècle et que l’ombre de la Première Guerre mondiale s’apprête à obscurcir la planète… Roman initiatique et philosophique qui affiche sans complexe ses 528 pages, Le Garçon a tout pour être l’une des curiosités de la rentrée. On le lit très vite en tout cas, et on vous en reparlera, c’est certain !

RHUBARBA CANDIDA : Le Rouge vif de la rhubarbe, d’Audur Ava Olfasdottir
Olafsdottir est l’une des grandes découvertes à mettre à l’actif de Zulma. Révélée en France par Rosa Candida, son troisième roman  mais le premier traduit chez nous, l’auteure islandaise est aujourd’hui très suivie, et les lecteurs francophones seront sans doute ravis de découvrir ce nouveau livre. Elle nous y présente Agustina, jeune fille infirme et solitaire dont la mère est une grande voyageuse toujours absente, et qui décide de préparer à son tour un périple à la hauteur de ses capacités : l’ascension de la Montagne.

Baraka Sakin - Le Messie du DarfourL’AMOUR À MORT : Le Messie du Darfour, d’Abdelaziz Baraka Sakin
Depuis quelque temps, Zulma a décidé de faire de l’Afrique l’un de ses terrains de chasse littéraires, ce qui est d’autant plus louable que peu de maisons « installées » font cette démarche. Cette fois, elle nous permet de découvrir un auteur soudanais, qui nous raconte l’histoire d’une jeune fille, terriblement marquée par la guerre, qui a été recueillie par sa tante. Elle rencontre un jour un jeune homme enrôlé de force dans l’armée. Ni une ni deux, elle l’épouse puis lui demande de la venger en tuant au moins dix des miliciens coupables de son infortune…
Voici ce que l’éditeur dit de l’auteur sur son site Internet : « Publiée en Égypte ou en Syrie, son œuvre très appréciée des lecteurs soudanais circule clandestinement au Soudan. Quand il reçoit en 2009 le prestigieux prix Tayeb Salih, remis à la Foire du livre de Khartoum, tous ses livres sont aussitôt saisis et détruits par les autorités. Il s’exile alors en Autriche où il obtient l’asile politique. » Édifiant.


Papa, tu es fou, de William Saroyan

Signé Bookfalo Kill

En confrontant la liste de mes lectures et celle des articles publiés sur le blog, il m’arrive de réaliser que j’ai oublié de chroniquer certains livres. Parfois, il s’agit d’omissions volontaires, tel titre m’ayant tant déçu ou énervé que je n’ai pas envie de passer du temps à écrire dessus. Dans d’autres cas, il s’agit de coups de coeur si forts que je ressens le besoin de prendre un peu de distance avec mes émotions – à moins de me trouver dans l’incapacité de les transcrire par des mots – : le résultat est le même au final, pas de chronique.

Saroyan - Papa tu es fouUn an après l’avoir lu, impossible néanmoins de me rappeler pourquoi j’ai passé sous silence le magnifique Papa, tu es fou, de William Saroyan. La réédition ces jours-ci de son pendant féminin (Maman, je t’adore, qui fera l’objet d’un prochain article… si si !!!) me permet de corriger cet oubli, et de vous dire à quel point ce petit texte est précieux, délicieux, bref : indispensable.
L’histoire en est assez simple : les parents du narrateur, un jeune garçon d’une dizaine d’années, sont séparés ; tandis que la mère élève le gamin et sa petite soeur, le père, écrivain sans le sou, vit à quelques kilomètres de là dans une bicoque sur la plage de Malibu. Un jour, le paternel propose à son rejeton de venir vivre quelque temps avec lui, avec l’accord de la mère qui pose comme seule condition à son ex de faire manger l’enfant et de l’emmener à l’école.
Si le papa se plie tant bien que mal à ces règles, il en profite pour inviter son fils à une autre école, celle de la vie, où l’on court sur la plage, où l’on observe le ciel et les coquillages avec toute l’attention requise, où l’on apprend à se débrouiller avec presque rien (surtout sans argent), à se réjouir de tout et à penser par soi-même…

Quelle magnifique bouffée d’air frais ! Sous l’apparente naïveté (totalement maîtrisée) du style de Saroyan, on trouve un texte d’une intelligence éblouissante, qui remet bien des choses à leur place, à commencer par la nécessité de s’affranchir des règles absurdes et du prêt-à-penser. Papa, tu es fou est une ode merveilleuse à la plus pure des relations entre un père et son fils, bien sûr (un papa comme ça, même fauché comme les blés et un peu taré, qui n’en rêverait pas ?), mais c’est aussi un éloge de la liberté sous toutes ses formes, celle qui autorise à prendre la route sur un coup de tête comme celle qui oblige à se méfier des idées toutes faites.

De l’humour, une infinie tendresse, de la cocasserie, un peu de gravité bienvenue, le soleil et la mer de Californie, des recettes de cuisine économes, de belles réflexions sur l’écriture… Tout ça dans un si petit livre ? Mais oui, puisqu’on vous le dit !!!

Papa, tu es fou, de William Saroyan
(Papa you’re crazy, traduit de l’américain par Danièle Clément)
Éditions Zulma, 2015
ISBN 978-2-84304-743-5
144 p., 7,95€

P.S.: tu la vois venir, l’idée cadeau pour la prochaine fête des pères ? ;-)


Fannie et Freddie, de Marcus Malte

Signé Bookfalo Kill

Le retour de Marcus Malte chez les éditions Zulma, qui ont publié l’essentiel de son œuvre – dont le sublime Garden of Love -, sonnait comme une bonne nouvelle, après un détour sympathique mais moyen par la Série Noire (les Harmoniques). C’en est une, même si le format court des deux textes que contient ce bref volume (150 pages au total) empêche de se réjouir sans retenue, d’autant qu’ils ne sont pas de valeur égale.

Malte - Fannie et FreddieLa première, Fannie et Freddie, donne son titre et son ton d’ensemble au livre. Fannie est une femme à l’âge indistinct. Elle porte un œil de verre, qu’elle tente de cacher derrière une mèche de cheveux et une rotation du buste un peu raide, qui lui vaut le surnom de « Minerve » mais lui permet de montrer toujours son meilleur profil. Un jour, elle se glisse dans Wall Street, incognito. Elle attend Freddie. Et sa revanche, ou sa vengeance. Qui sait la forme qu’elle prendra…
Le ton est glacial ; l’histoire, liée à la crise des subprimes aux Etats-Unis, est pesante, étouffante. Marcus Malte instaure une atmosphère inquiétante, dévoile peu à peu l’atroce vérité que cache l’étrange parcours de Fannie. Pourtant ça ne prend pas, pas tout à fait. Certains passages sont touchants, réussis, mais l’ensemble est si froid que je n’ai pas su ressentir d’empathie pour les personnages et leurs histoires tragiques.

J’ai donc largement préféré la seconde novella, au titre poétique et évocateur. Ceux qui construisent les bateaux ne les prennent pas… Tout un programme, inscrit dans un texte que caressent en douceur le rythme lent de la mer Méditerranée et le souffle du vent. Le narrateur, flic torturé, cherche en vain depuis vingt-sept ans qui a tué son meilleur ami d’enfance, Paul, ramené mort par la mer à l’âge de quatorze ans, le corps percé d’une balle.
Entre introspection et chasse aux souvenirs, Marcus Malte retrouve une atmosphère proche de certains passages de Garden of Love, et suscite une émotion discrète, contenue, relevée de jolies pointes d’humour et d’humanité, qui vient finalement se nicher dans trois dernières pages énigmatiques, où le lecteur ira chercher seul, s’il le souhaite, la vérité.
(Pour info, ceux qui suivent le romancier depuis longtemps auront peut-être eu la chance de lire cette novella aux éditions Autrement, sous le déjà beau titre Plage des Sablettes, souvenirs d’épave.)

Avis partagé donc, au final, le texte mis en avant s’avérant pour moi moins fort que le second bizarrement caché dans son ombre. Cela m’a permis de quitter le livre sur la meilleure note, tout en restant un peu frustré. Et dans l’attente d’un prochain roman, car si Marcus Malte s’illustre souvent dans les formes courtes qu’il affectionne (voir le magnifique Mon frère est parti ce matin…), j’espère forcément le voir nous offrir un jour prochain un nouveau livre aussi éblouissant que Garden of Love.

Fannie et Freddie, de Marcus Malte
  Éditions Zulma, 2014
ISBN 978-2-84304-726-8
158 p., 15,50€


L’Île du Point Némo, de Jean-Marie Blas de Roblès

Signé Bookfalo Kill

Quand on s’appelle John Shylock Holmes, pas étonnant d’être irrésistiblement attiré par les mystères les plus étonnants – même si on n’a aucun lien avec le célèbre détective ! Aussi, lorsque Lady MacRae mandate l’intéressé pour retrouver l’Anankè, un diamant de très grande valeur qu’on a soutiré à son coffre-fort, et que dans le même temps, on retrouve non loin de là trois pieds chaussés de baskets de marque Anankè aux pointures différentes, il n’hésite pas une seconde à se lancer dans l’aventure, en compagnie de Grimod, son majordome noir, de son ami Martial Canterel, aussi riche qu’excentrique et opiomane au dernier degré (et par ailleurs ancien amant de Lady MacRae), et de Miss Sharrington, secrétaire de ce dernier…

…et ce résumé, sincèrement, c’est la version courte et simplifiée ! Car le nouveau roman de Jean-Marie Blas de Roblès est infiniment plus riche, plus fou, plus foisonnant, plus complexe, plus exaltant, plus drôle – bref, plus tout que ce que les quelques lignes ci-dessous laissent imaginer.

Blas de Roblès - L'Île du Point NémoImaginer, tiens, d’ailleurs, c’est le maître-mot de ce livre-trublion qui clame son amour de la littérature, et notamment de la littérature d’aventure, Jules Verne en tête (mais aussi Dumas, Conan Doyle ou Lovecraft). Savant sans ostentation, privilégiant toujours l’histoire qu’il raconte plutôt que d’avoir la vanité d’étaler ses connaissances (pourtant immenses), Blas de Roblès s’autorise toutes les excentricités et ne refuse rien à son inventivité. Pour le dire autrement, ça part dans tous les sens et c’est jubilatoire.
De longs et périlleux voyages par tous les moyens de transports possibles, trains (dont le Transsibérien), bateaux, voitures, et même un dirigeable, des personnages tous plus dingues et mystérieux les uns que les autres, des rebondissements à foison, un rythme ébouriffant, des énigmes improbables, des meurtres, des trahisons… Il y a tout cela et bien d’autres choses dans L’Île du Point Némo, animé par une érudition époustouflante et un style virevoltant, riche, plein de verve, qui prouve que, oui, OUI, il y a encore de vrais grands écrivains en France.

Je le dis d’autant plus volontiers que Jean-Marie Blas de Roblès va encore plus loin avec ce livre, dont le récit d’aventure n’est qu’une composante. Un récit dans le récit, pour être précis, avec une bonne dose de mise en abyme, car entre deux péripéties de Holmes et compagnie, l’auteur imbrique d’autres histoires qui lui répondent étonnamment, en mêlant tellement de choses étonnantes et passionnantes qu’il serait dommage de chercher à les résumer ici. Sachez seulement, par exemple, qu’il sera question d’une usine de fabrication de liseuses électroniques, ou de la tradition de lecture à haute voix dans les ateliers de fabrication de cigares à Cuba…
Le ton y varie également, passant de passages joyeusement égrillards (hello Rabelais !) à d’autres relevant du naturalisme pur et dur (coucou Zola !), dans un mélange audacieux des genres et des styles qui fonctionne à plein régime.

En relisant ce que je viens d’écrire, je constate, un peu dépité, que je suis loin de rendre justice à ce chef d’œuvre (oui, j’ose le terme !)… Que dire d’autre, ou de mieux ? C’est simple, en fait : lâchez tout ce que vous faites, foncez chez votre libraire, achetez L’Île du Point Némo et plongez-vous dedans séance tenante. Superbement écrit, génialement pensé et construit, merveilleusement excitant, d’une liberté totale, c’est de loin mon plus gros coup de cette rentrée littéraire 2014 !

L’Île du Point Némo, de Jean-Marie Blas de Roblès
  Éditions Zulma, 2014
ISBN 978-2-84304-697-1
464 p., 22,50€


A première vue : la rentrée Zulma 2014

Impossible de louper une publication des éditions Zulma sur une table de librairie ! Avec ses magnifiques couvertures graphiques, oeuvres de David Pearson depuis 2006, cette petite maison au rythme de parution maîtrisé a révélé des auteurs de tous les pays (l’Iranienne Zoya Pirad, l’Islandaise Audur Ava Olafsdottir, l’Indien R.K. Narayan…) comme de France, parmi lesquels Marcus Malte (et son sublime Garden of Love), Hubert Haddad, Chantal Creusot ou Jean-Marie Blas de Roblès.
Et justement – attention, transition de haut vol -, le voyez-vous venir, notre méga gros coup de cœur de la rentrée littéraire 2014 ?

Blas de Roblès - L'Île du Point NémoJULES H.P. VERNOCRAFT DE RABELDOYLE : L’Île du Point Némo, de Jean-Marie Blas de Roblès (lu)
L’auteur de Là où les tigres sont chez eux, prix Médicis mérité et triomphe public en 2008, revient avec un roman d’aventures époustouflant, génialement écrit et construit, d’une érudition réjouissante qui rend hommage à une palanquée de grands écrivains populaires (Verne, Lovecraft, Conan Doyle…) – bref, tout simplement jubilatoire du début à la fin. Ne passez pas à côté de cette ode à l’imagination et à la littérature qui ne se refuse rien, c’est pour nous LE grand roman à paraître fin août !

Wood - Le Complexe d'Eden BellwetherLE MAITRE DES ILLUSIONS : Le Complexe d’Eden Bellwether, de Benjamin Wood
Gros potentiel aussi dans ce premier roman d’un auteur anglais de 33 ans, qui interroge les limites entre génie et folie. Au cœur de son livre, il y a Eden Bellwether, un brillant organiste qui accompagne son talent de conceptions étranges sur la musique. Attiré par sa virtuosité autant que par sa sœur Iris, un jeune homme, Oscar, entre dans le cercle des Bellwether et y découvre des pratiques si perturbantes qu’il fait appel à un grand spécialiste des troubles de la personnalité…

Malte - Fannie et FreddieGARDEN OF REVENGE : Fannie et Freddie, de Marcus Malte
L’auteur de l’inoubliable Garden of Love de retour chez Zulma (après un passage moyen par la Série Noire), quelle excellente nouvelle ! Il nous emmène cette fois de l’autre côté de l’Atlantique, dans l’Amérique plongée dans la crise des subprimes qui a ruiné des milliers de ménages modestes. Fille de l’un de ces couples, Fannie rallie un jour Manhattan, se glisse dans Wall Street et prépare sa vengeance… A paraître le 2 octobre, et très attendu également !


Mon frère est parti ce matin…, de Marcus Malte

Signé Bookfalo Kill

Un jour, Charles B. décide de s’enfermer dans sa maison et de ne plus en sortir. Sa seule activité : collecter les faits divers du journal local, que ses voisins lui font passer en même temps que sa nourriture quotidienne.
Tout le monde ignore que sa réclusion est partie pour durer des années. De quoi faire beaucoup causer et émouvoir bien des gens, depuis les habitants de son village jusqu’au pays tout entier…

A livre court (62 pages en « grand format », 83 en poche), chronique courte ! Non qu’il n’y eût que peu à en dire, mais parce que se lancer dans de trop longs développements risquerait de rapidement ruiner l’intérêt du récit.
Et de l’intérêt, il y en a beaucoup, à commencer par la plume de Marcus Malte, élégante, littéraire, évocatrice et piquée de pointes d’ironie aussi classes que drôles et pertinentes.
Ensuite, il y a l’idée de départ, toute simple, et la manière dont Malte l’utilise pour livrer une démonstration tout en finesse de son sens de l’observation de l’espèce humaine. Sa réflexion sur la notion de fait divers, habilement mise en abyme dans le roman, est particulièrement splendide…

En somme, point n’est obligé de faire long quand on peut faire court et brillant (je parle pour Marcus, pas pour moi, hélas). Et en plus, à 2 euros, c’est donné, non ?

Mon frère est parti ce matin…, de Marcus Malte
Editions Folio 2 euros, 2012
(édition originale : Zulma, 2003)
ISBN 978-2-07-044473-1
83 p., 2€

P.S.: Et sinon, pour faire simple, lisez Marcus Malte. Bien que (trop ?) discret, c’est l’un de nos plus talentueux auteurs français contemporains. Si vous ne le connaissez pas, ce petit texte est une excellente entrée en matière. Et ensuite : Garden of Love (Folio Policier), histoire de vous réconcilier avec la notion de chef d’oeuvre. A bon entendeur !

P.S.2 : On en parle aussi fort bien, et de manière un peu plus détaillé, sur cet excellent blog : Là où les livres sont chez eux.