Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Minnow, de James E. McTeer II

Signé Bookfalo Kill

Ce devait être une course toute simple : aller en ville et acheter chez le pharmacien un médicament pour soigner son père. Rien d’insurmontable pour un jeune garçon aussi débrouillard que Minnow. Malheureusement, le produit manque chez le l’apothicaire, qui oriente l’enfant vers le « Docteur Crow », un médecin vaudou consultant dans une modeste cabane de Port Royal, la ville voisine de sinistre réputation.
Ce n’est que le début de longues et périlleuses aventures pour Minnow, qui devra affronter des hommes retors, des créatures dangereuses et la menace d’un terrible ouragan…

mcteer-minnowDès les premières pages, très accrocheuses, on se demande dans quel drôle de monde nous entraîne James E. McTeer II. Minnow ressemble à un gamin d’aujourd’hui, mais les paysages et le ton général du récit laissent penser que l’histoire se déroule il y a longtemps, quelque part entre le XIXème et le XXème siècle. Au fond, d’ailleurs, qu’importe. Collé aux basques de ce très chouette gamin qu’est Minnow, on est très vite embarqué dans des aventures palpitantes, au rythme enlevé d’un récit initiatique dans les règles de l’art.

Avec son évocation du sud américain ancestral, Minnow a des airs de roman de Mark Twain, tout en tendant très vite vers le conte, empruntant à ce genre très codifié ses passages obligés : un jeune héros confronté à une perturbation majeure de son équilibre initial, un but à atteindre, des épreuves à affronter, des apprentissages à appliquer pour survivre et rallier son objectif, des adversaires et des personnages auxiliaires qui viennent en aide au héros…
Le mélange des deux genres (roman du sud et conte) donne un très beau récit métis, palpitant, mystérieux, parfois très sombre ; le roman tend vers la violence, celle des hommes répondant à celle de la nature lorsque l’ouragan se déchaîne – passages hallucinants de puissance et de terrible beauté -, mais toujours l’humanité rayonnante de Minnow prend le dessus, inscrivant ce petit bout d’homme formidablement courageux au panthéon des personnages inoubliables.

Il se dégage de ce premier roman très réussi une force d’attraction envoûtante, une magie noire dont les volutes vénéneuses ensorcellent. L’une des gestes littéraires les plus originales de cette rentrée, pour ceux que les sentiers rebattus ennuient. Superbe !

Minnow, de James E. McTeer II
(Minnow, traduit de l’américain par Virginie Buhl)
Éditions du Sous-Sol, 2016
ISBN 978-2-36468-099-9
236 p., 19€

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A première vue : la rentrée Gallmeister 2016

Un nouvel éditeur fait son apparition dans la rubrique « à première vue » ! Et non des moindres, puisqu’il s’agit de Gallmeister, l’excellente maison exclusivement dédiée à la littérature américaine, fondée et animée par Oliver Gallmeister, l’homme qui a su dénicher David Vann, Craig Johnson, Pete Fromm, Edward Abbey, Jake Hinkson, Benjamin Whitmer, Jim Tenuto (entre beaucoup d’autres) ou redonner leurs lettres de noblesse à Trevanian, Ross MacDonald ou James Crumley.
Entre ses différentes collections (Americana, Nature Writing, Néonoir ou les poches chez Totem), Gallmeister figurera largement dans cette rentrée 2016, sans excès comme à son habitude, mais avec toujours autant de variété et de qualité potentielle. Il serait donc dommage de s’en priver !

* Collection Americana *

Dunn - Amour monstreLE FREAK, C’EST CHIC : Amour monstre, de Katherine Dunn (18 août)
A la tête d’un spectacle itinérant, Al et Lil Binewski mettent tout en oeuvre pour faire de leurs enfants les vedettes du show. Mais quelles vedettes ! En les gavant d’amphétamines et en les faisant pousser sous des radiations peu recommandables, ce sont de véritables monstres de foire qu’ils alignent sur la piste. Mais les Binewski n’en sont pas moins une famille comme les autres, avec ses problèmes et ses rivalités à gérer… Tout un programme pour ce roman culte aux États-Unis depuis longtemps, déjà édité par Pocket dans les années 90 (sous le titre Un amour de monstre) mais passé inaperçu. Retraduit par l’excellent Jacques Mailhos, ce livre se voit offrir une deuxième chance qu’il ne faudrait sans doute pas laisser passer.

* Collection Nature Writing *

Holbert - L'Heure de plombICE STORM : L’Heure de plomb, de Bruce Holbert (1er septembre)
1918, Etat de Washington. A la suite d’une tempête de neige dévastatrice qui emporte son frère et son père, Matt Lawson se retrouve à 14 ans à la tête du ranch familial. Obligé de prendre ses responsabilités, Matt doit poursuivre l’oeuvre familiale, apprendre à connaître la nature qui l’environne, et maintenir la cohésion de ses proches… Par l’auteur d’Animaux solitaires, déjà publié par Gallmeister.

Vann - AquariumLA VIE PARFOIS FAIT PLOUF : Aquarium, de David Vann (3 octobre)
Après Goat Mountain et Dernier jour sur terre, parus simultanément en France, David Vann a assuré en avoir terminé avec ses histoires terribles de filiation et de paternité où les armes jouaient un rôle fatal. Ce nouveau roman semble confirmer une nouvelle voie, en racontant la rencontre d’une fillette de douze ans et d’un vieil homme à l’Aquarium de Seattle, où leur amour commun des poissons noue leur amitié. Mais lorsque la mère de Caitlin découvre cette relation, elle se voit obligée de dévoiler à sa fille un terrible secret qui les lie à cet homme… Jamais remis du choc Sukkwan Island, je suis donc très curieux et excité de découvrir une autre facette du talent de David Vann.

* Collection Néonoir *

Taylor - Le Verger de marbreAPOCALYPSE NOW : Le Verger de marbre, d’Alex Taylor (18 août)
Mauvaise pioche pour le jeune Beam Sheetmire : obligé de tuer un homme qui l’agressait, il réalise qu’il s’agit du fils d’un caïd local. Avec l’aide de son père, Beam prend la fuite, tandis que le caïd et le shérif se lancent à sa poursuite… Du noir de chez noir, c’est forcément chez Néonoir ! Buzz très positif cet été chez les libraires au sujet de ce roman.

CRIME UNLIMITED : Le Bon fils, de Steve Weddle (3 octobre)
Après dix ans passés en prison, un homme revient chez lui pour réaliser que, dans cette région dévastée par la crise économique, il n’y a pas de meilleur avenir que celui de tueur…

* Collection Totem *

Vonnegut - Nuit mèreL’ŒIL DE TAUPE : Nuit mère, de Kurt Vonnegut (18 août)
Inédit en français, ce roman rapporte les confessions fictionnelles d’un dramaturge américain, dans l’attente de son procès à Jérusalem pour crime de guerre, accusé d’avoir été l’un des défenseurs les plus zélés du régime nazi. Mais il affirme être innocent et avoir été un agent infiltré des Alliés en Allemagne…

Un coup d’oeil rapide aux autres sorties, parutions en poche de titres de la maison : Animaux solitaires, de Bruce Holbert (1er septembre) ; Impurs, de David Vann (3 octobre) ; Le Gang de la clef à molette, d’Edward Abbey (3 octobre) ; Traité du zen et de la pêche à la mouche, de John Gierach (4 novembre).


Trois jours et une vie, de Pierre Lemaitre

Signé Bookfalo Kill

Il y a Beauval, petite ville de province où tout le monde se connaît.
Il y a d’abord la mort d’un chien, abattu par son propriétaire.
Il y a ensuite la disparition d’un enfant de six ans.
Il y a enfin une tempête qui dévaste la ville et ses environs, en ces derniers jours de décembre 1999.
Puis il y a Antoine, douze ans, au cœur des événements. Trois jours qui vont changer sa vie à tout jamais.

Pas facile d’évoquer davantage le nouveau roman de Pierre Lemaitre sans tailler dans l’intrigue et affaiblir son intérêt. Autant vous prévenir, certains résumés ici ou là sur Internet ont tendance à déflorer le mystère ; si vous cherchez des avis sur Trois jours et une vie, promenez-vous donc avec prudence sur la Toile, sous peine de voir au moins un tournant de l’histoire perdre de son éclat. Ce serait dommage, il n’y en a pas tant dans ce livre.

Lemaitre - Trois jours et une vieJe ne peux en effet dissimuler ma relative déception à l’issue de cette lecture. A force, on devient exigeant avec les auteurs qui ont fait leur preuve. Pour Pierre Lemaitre, nous étions restés sur un prix Goncourt inattendu mais totalement mérité, venu couronner l’ambition et la puissance d’Au revoir là-haut, grand roman populaire au meilleur sens du terme. Ce couronnement suivait une œuvre remarquable d’intelligence et d’originalité en polar, où Lemaitre avait su, dès Travail soigné, son premier livre, s’inscrire dans le genre tout en se jouant de ses codes avec une audace jouissive.
Bref, Lemaitre, ce n’est pas n’importe qui. Et, quitte à paraître très sévère, il vaut beaucoup mieux à mon avis que cette histoire poussive, sorte de roman noir au parfum pesant de terroir mal digéré, guère plus intéressant qu’un scénario de téléfilm pour France 3.

Alors, oui, quand même, Trois jours et une vie aborde en profondeur le thème de la culpabilité (quitte à en abuser un peu, d’ailleurs), campe correctement le microcosme d’une petite ville provinciale où chacun se connaît parce que chacun s’espionne et dégoise sur les autres, sport local dont l’hypocrisie apparemment inoffensive éclate au grand jour lorsqu’un drame effroyable la met en pleine lumière. Lemaitre sait aussi se placer à hauteur d’enfant sans naïveté déplacée pour suivre pas à pas son héros tourmenté. Surtout, les meilleures pages du roman, au cœur du livre, mettent en scène le déchaînement de la tempête avec une énergie qui rappelle le prologue étourdissant d’Au revoir là-haut.

C’est déjà pas mal, n’est-ce pas ? Oui, mais c’est tout. A ces sujets, à ces atmosphères, à ces personnages déjà vus, Pierre Lemaitre n’ajoute rien, n’apporte rien de neuf. Trois jours et une vie manque à mon sens de personnalité, de prise de risque, ne porte pas l’empreinte de son auteur ; les dernières pages, censées retourner le lecteur in extremis, m’ont paru téléphonées, et de fait je n’ai pas été sensible à cette pseudo-révélation jaillie de nulle part, qui m’a fait me demander s’il ne manquait pas un chapitre ou deux pour conclure l’histoire. Quand je repense à certains rebondissements d’Alex, ou au twist de Travail soigné

Bref, Trois jours et une vie a tout du roman post-Goncourt, preuve que le maelström accompagnant la consécration littéraire a tendance à laisser les meilleurs auteurs exsangues. Pierre Lemaitre n’est pas le premier ; espérons juste qu’il saura s’en remettre et nous épater à nouveau dès son prochain livre. On y croit !

Trois jours et une vie, de Pierre Lemaitre
Éditions Albin Michel, 2016
ISBN 978-2-226-32573-0
279 p., 19,80€


Steamboat, de Craig Johnson

Signé Bookfalo Kill

Un soir de réveillon, alors qu’il est de garde, le shérif Walt Longmire est dérangé dans sa lecture annuelle du Conte de Noël de Dickens par l’irruption d’une jeune femme asiatique, qui affirme le connaître, de même que son prédécesseur et ami, Lucian Connally, alors qu’ils n’ont aucun souvenir d’elle. Pourtant, un seul mot, « Steamboat », suffit soudain à ramener les deux compères des années en arrière, en 1988 précisément, veille de Noël également, à bord d’un vieux coucou de la Seconde Guerre mondiale leur ayant permis de réaliser ce soir-là une mission de sauvetage dans des conditions météorologiques dantesques…

Johnson - SteamboatChaque année, Craig Johnson a pris l’habitude d’écrire en fin d’année une nouvelle mettant en scène Walt Longmire, son shérif emblématique – court texte que Gallmeister, l’éditeur français du romancier du Wyoming, offre d’ailleurs à ses lecteurs par l’entremise des libraires. Steamboat aurait dû n’être qu’une de ces nouvelles, mais pour une fois, son sujet a littéralement débordé Johnson. Passionné d’aviation, il a mis tout son cœur dans cette histoire et en a tiré ce bref roman, forcément atypique dans son œuvre, suspense relevant du récit d’aventure et non du polar.

Outre ses personnages emblématiques (ici, Walt et Lucian, ainsi que le médecin, Doc Bloomfield) et son humour désabusé si attachant, les ingrédients du romancier sont simples : une petite fille gravement blessée à sauver en urgence, une tempête de neige dévastatrice, un vieil avion seul capable d’affronter des conditions météo aussi extrêmes, le tout la veille de Noël. Tirant tout droit sur ce fil, Craig Johnson multiplie les péripéties techniques comme autant de rebondissements haletants, faisant de son shérif et de ses acolytes une bande d’Indiana Jones de fortune, dont on partage les difficultés avec passion. Si c’était un film, nul doute qu’on bondirait régulièrement sur notre siège en s’accrochant aux accoudoirs, tant les situations de stress se succèdent à un rythme implacable.

En véritable connaisseur, Johnson abuse peut-être un peu des termes techniques, tout comme certains passages médicaux donnent l’impression d’avoir basculé sans crier gare dans un épisode bizarre d’Urgences. Mais rien qui empêche de bouder son plaisir à plonger dans cette drôle d’aventure de Walt Longmire. Si Steamboat est un roman mineur de Craig Johnson, ce n’en est pas moins un bon moment de lecture – dont on pourra tout de même déplorer le prix quelque peu prohibitif (21,50€) pour moins de 200 pages…

Steamboat, de Craig Johnson
(Spirit of Steamboat, traduit de l’américain par Sophie Aslanides)
Éditions Gallmeister, 2015
ISBN 978-2-35178-100-5
182 p., 21,50€


Peine perdue d’Olivier Adam

peine perdueJ’attendais le nouveau roman d’Olivier Adam avec joie, car son dernier ouvrage, Les lisières, m’avait enthousiasmé, tant sur le fond que sur la forme, écrit à la sauce autobiographique. C’est difficile de refermer un livre dans lequel on aimerait entrer, pour consoler le narrateur et l’aider du mieux qu’on le peut. Les lisières était un de ceux-là.

Sur la côte méditerranéenne, une petite ville vivote dans cet hiver froid où les touristes ont laissé place à la torpeur hivernale. Mais une tempête d’une violence inouïe et inconnue jusque là dévaste tout sur son passage. Plusieurs personnes disparaissent, emportées par la vague gigantesque. Le jour même où Antoine, jeune homme marginal au passé trouble, est abandonné entre la vie et la mort devant l’hôpital. Et si les disparitions de ces personnes n’avaient rien à voir avec la tempête marine?

Le style littéraire de l’auteur est bien là. Des phrases courtes, incisives, bien construites. Des phrases qui claquent et résonnent pour mieux servir un roman sombre. L’auteur s’est fait une spécialité des petites villes de campagne, qui survivent entre marasme économique et néant culturel et social.

Mais cette fois, Olivier Adam ne s’attache pas à un personnage. Il en décrit vingt-deux. Vingt-deux pièces d’un puzzle qui s’assemblent chapitre par chapitre pour comprendre ce qui est arrivé. Pourquoi on en est là. Vingt-deux vies, cabossées, abîmées, avec des douleurs et des secrets, que l’auteur nous dévoile peu à peu.

Olivier Adam nous fait du Olivier Adam, à savoir un roman noir, presque un polar, une description quasi-chirurgicale de notre société malade et des personnages attachants. On ne ressort pas indemne de ce genre de lecture tant il nous renvoie à notre histoire, mais c’est un très beau roman choral sur les maux de notre vie.

Peine perdue d’Olivier Adam
Éditions Flammarion, 2014
9782081314214
414 p., 21€50

Un article de Clarice Darling.


A première vue : la rentrée Flammarion 2014

Chez Flammarion, on parie également sur le resserrement cette année, avec une rentrée centrée sur six auteurs en août, un septième en septembre, quelques pointures dans le lot et la promesse d’un premier roman intrigant.

Adam - Peine perdueLA TÊTE D’AFFICHE : Peine perdue, d’Olivier Adam
Au départ, deux événements : une tempête qui balaie la côte, et l’agression d’un joueur de foot à la veille d’un match capital pour son équipe. Vingt-deux personnages commentent et réagissent à ces deux événements.
Olivier Adam délaisse sa veine autobiographique pour un pur roman narratif en forme d’exercice de style. Si le public est de plus en plus au rendez-vous de ses livres, la critique et un prix couronneront-ils cette fois le romancier ? Ce sera en tout cas l’un des noms importants de cette rentrée 2014.

Tardieu - Une vie à soiET MOI, ET MOI, ET MOI : Une vie à soi, de Laurence Tardieu
Si elle quitte Stock, son éditeur historique, Laurence Tardieu, contrairement à Olivier Adam, continue à creuser son sillon autobiographique. Cette fois, elle se penche à nouveau sur sa vie familiale et intime après avoir visité une exposition consacrée à la photographe Diane Arbus qui la bouleverse en lui offrant une sorte de miroir sur elle-même.

GLOBE-TROTTER IMMOBILE : En face, de Pierre Demarty
Reconnu comme traducteur (notamment de Joan Didion, J.K. Rowling, T.C. Boyle ou Karen Maitland), Demarty franchit le pas et affiche sa propre plume. Sans choisir la facilité, puisqu’il conte l’histoire d’un homme qui quitte tout pour se lancer dans un voyage immobile, seulement inspiré par la maquette d’un bateau qu’il contemple inlassablement… Avec un sujet pareil, ce sera chiant ou magique. D’après les premiers retours, la balance penche du bon côté. A voir donc !

Huy - Voyageur malgré luiGLOBE-TROTTER COMPULSIF : Voyageur malgré lui, de Minh Tran Huy
Avez-vous déjà entendu parler de la folie du fugueur ? Maladie, névrose, en tout cas impulsion incontrôlable, elle pousse certaines personnes à marcher de manière irrépressible, à partir en voyage n’importe où et sans que cela soit prévu. En découvrant l’existence d’Albert Dadas, premier cas reconnu de cette pathologie, Line se remémore des pans de l’histoire de sa famille, dont certains membres, opprimés ou chassés de leur Vietnam natal, ont eu un rapport complexe avec le départ ou le voyage.

Joncour - L'Ecrivain nationalENQUÊTE : L’Écrivain national, de Serge Joncour
Autre figure régulière des rentrées littéraires, Joncour raconte l’histoire d’un écrivain en résidence d’auteur, qui se met à enquêter sur un meurtre dont est accusé un couple de jeunes gens. Ne vous attendez pas à un pur polar, on parle de Serge Joncour, plutôt connu pour ses romans pleins de verve et d’humour.

DIVAN HISTORIQUE : Un secret du docteur Freud, d’Eliette Abecassis
Sigmund Freud et sa fille Anna convoquent les membres de la Société Psychanalytique pour une réunion extraordinaire. Nous sommes à Vienne, en 1938, et la menace nazi étend son ombre sur le célèbre praticien…

PAGE D’HISTOIRE : Les inoubliables, de Jean-Marc Parisis
Réfugiée dans un village de Dordogne depuis des années, une famille juive est arrêtée et déportée en mars 1944. Un récit historique qui s’intéresse autant au drame qu’à la vie de la commune durant les années de guerre. A paraître le 17/09, un roman sans doute fort et touchant.


Esprit d’hiver, de Laura Kasischke

Signé Bookfalo Kill

Le 25 décembre, Holly se réveille plus tard que d’habitude, tenaillée par une angoisse sourde et tenace. Tandis que son mari, Eric, part précipitamment à l’aéroport où ses parents l’attendent déjà, elle s’attelle à la préparation du déjeuner pour la bonne douzaine d’invités que le couple reçoit rituellement le jour de Noël.
En fin de matinée, une tempête de neige imprévue s’abat sur la ville, obligeant les convives à se décommander et retardant le retour d’Eric. Holly se retrouve seule chez elle avec Tatiana, sa fille adolescente adoptée des années auparavant en Sibérie, dont le comportement s’avère vite inhabituel. Sans parler de ce sentiment d’inquiétude qui, loin de quitter Holly, ne cesse de peser sur elle alors que s’égrènent les heures d’une journée pas comme les autres…

Kasischke - Esprit d'hiverL’Américaine Laura Kasischke a le chic pour vous planter en quelques mots une atmosphère bien poisseuse et vous y engluer jusqu’à la fin. Elle le fait de manière insidieuse, par strates successives qui, mine de rien, au détour parfois d’une phrase anodine, ajoutent peu à peu des informations décisives sur les enjeux de l’intrigue et le comportement des personnages.
Ce qui, au début, ne paraît être qu’un jeu de répétitions de mots et de phrases (dont l’obsessionnelle « Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux » qui ouvre le roman), devient un système de construction circulaire dans lequel le lecteur se retrouve enfermé jusqu’à l’asphyxie. Laura Kasischke écrit comme un boa constrictor étouffe sa proie, lentement mais sûrement.

Ce huis clos inquiet trouve pourtant des échappées grâce à des flashbacks nous ramenant soit en Sibérie, au moment où Eric et Holly sont allés chercher Tatiana encore bébé pour l’adopter, soit dans des épisodes de la vie familiale. Des souvenirs parsemés de signes et de symboles jouant sur le registre de l’horreur sourde (une petite tombe dans un jardin, une porte fermée sur une pièce interdite…), qui ne font rien pour alléger l’atmosphère, et amènent eux aussi à la terrible conclusion de l’histoire.

Chantre de l’étrangeté quotidienne, où l’objet le plus anodin peut devenir vecteur de mystère ou de menace pour peu qu’on le regarde sous un angle différent, Laura Kasischke signe avec Esprit d’hiver un drame psychologique retors, doublé d’un roman d’angoisse terriblement obsédant, qui laissera des traces dans votre imaginaire bien longtemps après avoir refermé le livre. Redoutable.

Esprit d’hiver, de Laura Kasischke
Traduit de l’américain par Aurélie Tronchet
Éditions Christian Bourgois, 2013
ISBN 978-2-267-02522-4
276 p., 20€


Une partie de chasse, d’Agnès Desarthe

Signé Bookfalo Kill

Pour intégrer leur couple au petit village où ils viennent d’emménager, et déjouer la méfiance naturelle de gens qui se connaissent tous à l’encontre d' »étrangers », Emma pousse son mari Tristan à aller chasser avec certains de leurs voisins. Lui qui déteste la violence et la camaraderie virile, se retrouve donc en pleine forêt avec trois types avec qui il pense n’avoir rien en commun, et avec un fusil dont il va être obligé de se servir s’il veut attendre son objectif : être accepté.
La chute de l’un d’entre eux dans un trou et l’arrivée d’une tempête d’une violence inouïe vont peut-être toutefois changer la donne…

Bon, voilà un livre qui n’est ni désagréable, ni mauvais. Le style de Desarthe est enlevé, maîtrisé, et la suite de chapitres plutôt courts encourage une lecture rapide et plaisante. Il y est question des rapports entre hommes, de virilité, de l’influence des femmes sur la vie des hommes, d’initiation et d’apprentissage. Et la tempête qui s’abat sur la deuxième partie du roman apporte un surplus d’énergie, de tension et de suspense, qui nous conduit en vitesse jusqu’à la fin.

Oui, mais ensuite ?
J’ai lu ce roman il y a un peu moins de deux mois, et que m’en reste-t-il ? Le souvenir d’une bonne idée, celle de coller un lièvre en guise de mauvaise conscience du héros ; un lièvre sur lequel il a tiré et qu’il trimballe, blessé, dans sa gibecière, jusqu’au dénouement. L’homme et l’animal échangent régulièrement, en pensée, des considérations sur leurs états respectifs. C’est là qu’Agnès Desarthe se révèle la plus ambitieuse – surtout quand elle évoque la condition humaine (parce que la condition lapine, très honnêtement…)

Et sinon, des images saisissantes de déchaînement de la nature, et de lutte psychologique (et physique) entre deux hommes reclus sous terre. C’est déjà pas mal, me direz-vous. Il y a tant de romans dont notre mémoire efface totalement le contenu, dès le livre terminé et refermé.
Mais c’est aussi largement insuffisant pour rendre cette Partie de chasse inoubliable. Il lui manque un petit quelque chose, un souffle, une autorité d’auteur, pour le rendre plus fort. Un bon roman, honnête, sans plus.

Une partie de chasse, d’Agnès Desarthe
Éditions de l’Olivier, 2012
ISBN 978-2-87929-998-3
153 p., 16,50€