Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée Grasset 2016

Chez Grasset, en général, je trouve matière à prendre du plaisir de lecture tous les deux ans. En 2015, il y avait Sorj Chalandon (Profession du père) et Laurent Binet (La Septième fonction du langage) ; en 2013, Chalandon encore (Le Quatrième mur) et Léonora Miano (La Saison de l’ombre). Vous l’aurez compris, 2016 et ses douze parutions (c’est trop !!!) ne semblent pas parties pour être un grand cru – mais il y a tout de même des raisons d’espérer, des chances d’être surpris. Alors ne partons pas battus d’avance, et croisons les doigts pour dénicher des pépites dans ce programme !

Faye - Petit PaysLA SAISON DES MACHETTES : Petit Pays, de Gaël Faye (lu)
La guerre civile au Burundi, voisine et contemporaine de celle au Rwanda, vue par les yeux d’un enfant. Ce premier roman de Gaël Faye buzze à tout va – buzz quelque peu orchestré par son éditeur, qui met en avant les ventes faramineuses des droits du livre à l’étranger, dans des proportions supérieures à celles qui avaient accueilli la parution d’un autre premier roman événement chez Grasset, HHhH de Laurent Binet… Pour ma part, je n’ai été saisi par ce livre que dans son dernier tiers, lorsque la violence se déchaîne et que Faye nous la fait voir avec force et retenue. Tout ce qui précède, chronique d’enfance et de famille, m’a paru plutôt anodin et longuet.

Miano - Crépuscule du tourmentFEMINA PLURIEL : Crépuscule du tourment, de Léonora Miano
Ce roman choral donne la parole à quatre femmes liées au même homme : sa mère, sa soeur, son ex qu’il aimait trop et mal, et sa compagne avec qui il vit parce qu’il ne l’aime pas. En s’adressant à lui, elles dévoilent leurs tourments, leurs secrets, leurs quêtes de vie, mettant en écho leurs histoires personnelles et la grande Histoire, au cœur d’un pays d’Afrique subsaharienne qui pourrait être le Cameroun cher à l’auteure. On peut compter sur l’intelligence, la sensibilité et la sensualité de Léonora Miano pour donner du sens à ce texte.

Boris - POLICEL.511-1 : POLICE, de Hugo Boris (lu)
Trois gardiens de la paix sont chargés d’escorter à l’aéroport un étranger en situation irrégulière, dans le cadre d’une procédure de reconduite à la frontière. Mais les secousses de leurs vies personnelles finissent par entrer en conflit avec cette mission… Dans un registre très différent, Hugo Boris s’était montré très convaincant avec Trois grands fauves, publié chez Belfond. Ce qui permettait d’espérer quelque chose de ce roman placé à la hauteur du policier en tenue, le flic anonyme que l’on croise tous les jours dans la rue. Ambitieux comme Tavernier (L.627) ou Maïwenn (Polisse) ?
Après lecture, pas vraiment, le récit balançant entre une volonté de décrire le métier des flics de manière réaliste et les choix de la fiction, qui finissent par prendre le dessus au point de faire perdre de sa force au livre. Pas mal, mais pas aussi ambitieux ni réussi que Trois grands fauves.

Boley - Fils du FeuNIEBELUNGEN : Fils du feu, de Guy Boley
C’est l’autre premier roman de la rentrée Grasset, et ce pourrait être une vraie curiosité. Enfants de forgeron, deux frères sont les Fils du Feu, promis à un destin brillant. Mais l’un des deux meurt subitement, semant le chaos dans le destin familial. Tandis que le père se perd dans l’alcool, la mère nie la réalité et ignore la disparition de son enfant. L’autre frère trace néanmoins son chemin et devient un peintre confirmé, trouvant la paix dans ses tableaux. Abordé à la manière d’une légende, ce récit devra compter sur une langue singulière et une atmosphère étrange pour se démarquer.

Liberati - California GirlsMANSON ON THE HILL : California Girls, de Simon Liberati
Liberati fait son fond de commerce des personnages sulfureux (à commencer par sa femme, héroïne de son précédent roman paru l’année dernière, Eva) et/ou tragiques (Jayne Mansfield 1967, férocement détesté par Clarice il y a cinq ans). Autant dire qu’en le voyant s’emparer du terrible Charles Manson et de l’assassinat sordide de Sharon Tate, on peut craindre le pire en matière de vulgarité et de voyeurisme. Mais on n’ira pas vérifier, ce n’est pas comme si on avait du temps à perdre non plus.

Pour le reste, vous m’excuserez mais je vais abréger, sinon on y sera encore demain.

MUNCH : Le Cri, de Thierry Vila
Femme médecin sur des bateaux d’exploration pétrolière, Lil Servinsky souffre d’un trouble qui lui fait pousser de temps à autre des cris qu’elle ne peut contrôler. Sa nouvelle embauche la confronte à l’hostilité du commandant. Un huis clos en pleine mer, une femme au milieu des hommes… Pourquoi pas.

NIOUYORQUE, NIOUYORQUE : Le Dernier des nôtres, d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre
De Dresde en 1945 à Manhattan en 1969, une saga foisonnante avec ses rivalités, ses secrets, ses amours impossibles, ses amitiés flamboyantes et ses noms célèbres pour attirer le chaland (Patti Smith, Warhol, Dylan…)

DOUBLE DÉCIMÈTRE : L’Enfant qui mesurait le monde, de Metin Arditi
Sur une île grecque plombée par la crise, un projet d’hôtel met la population en émoi. Une agitation qui bouleverse le quotidien morne de trois personnages, un enfant autiste, sa mère accaparée par le travail et un vieil architecte rongé de chagrin après la mort de sa fille.

ET MOI, ET MOI, ET MOI : L’Innocent, de Christophe Donner
Entre 13 et 15 ans, Christophe découvre qu’il a une quéquette. Cela valait bien le coup d’en faire un livre.

QUI PEUT ACCAPARER DES OBJETS SANS RESURGIR SUR AUTRUI : L’Incandescente, de Claudie Hunzinger
Une histoire de jeunes filles, des adolescentes qui s’écrivent… non, en fait, j’ai rien compris au résumé.

*****

Et on finit (ouf !!!) par les deux romans étrangers qui, dans deux styles différents, devraient sérieusement nous dépayser…

Ammaniti - AnnaSEULS : Anna, de Niccolo Ammaniti
L’un de mes auteurs italiens préférés revient là où on ne l’attendait pas du tout, sur le terrain de la fiction post-apocalyptique (décidément à la mode en ce moment). Nous sommes en 2020, un virus décime depuis quatre ans la population adulte, n’épargnant les enfants que jusqu’à la puberté. Anna survit avec Astor, son petit frère de quatre ans. Lorsque le petit garçon disparaît, elle met tout en oeuvre pour le retrouver, affrontant seule les bandes d’enfants sauvages, les chiens errants et la pestilence d’un monde qui s’effondre. En Italie, le roman avait été classé dans la catégorie « young adult » ; Grasset – qui récupère au passage cet auteur parti quelque temps chez Robert Laffont – décide de le publier en adulte. A voir si ce pari bizarre permettra de faire mieux connaître Ammaniti en France, où il peine depuis toujours à trouver son public.

Martel - Les hautes montagnes du Portugalπ² : Les hautes montagnes du Portugal, de Yann Martel
Un village perdu au pied des Hautes Montagnes du Portugal est le théâtre au fil des années de curieux événements. En 1904, un jeune homme frappé par le deuil décide de tourner le dos au monde – littéralement, puisqu’il ne marche plus qu’à reculons. Il se lance ainsi dans la quête éperdue d’un mystérieux objet confectionné par un prêtre. En 1939, un médecin reçoit la visite d’une vieille femme qui lui demande d’autopsier son mari, qu’elle apporte dans sa valise. Enfin, en 1981, un sénateur canadien en deuil s’installe au village, en quête de ses racines – et en compagnie d’un chimpanzé…
Depuis L’Histoire de Pi, succès mondial surprise, le romancier canadien Yann Martel peine à trouver son second souffle. En renouant avec une intrigue pleine de merveilleux, ce sera peut-être le cas.

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Les loups blessés, de Christophe Molmy

Signé Bookfalo Kill

D’un côté, Ronan Pessac, patron du Service Central de répression du banditisme. Grand flic, solitaire, ombrageux, aussi dur avec ses hommes qu’avec lui-même. De l’autre, Mateo Astolfi, « beau mec » parmi les plus grands, ordonnateur de braquages et de gros coups, qui a toujours su se préserver grâce à une maîtrise de son art et une paranoïa de tous les instants.
La prudence d’Astolfi lui a longtemps permis de ne pas croiser la route de types comme Pessac. Mais le jour où son jeune frère, trop impétueux, monte avec deux racailles grande gueule sur un braquo qui tourne au bain de sang, l’équilibre de son empire se trouve menacé…

Molmy - Les loups blessésAprès notamment Laurent Guillaume ou Olivier Norek, voilà encore un flic qui prend la plume. Et pas n’importe lequel, puisque Christophe Molmy est l’actuel patron de la BRI parisienne. Celui qui a dirigé les interventions à l’Hyper Casher en janvier 2015 et au Bataclan en novembre. Pour l’avoir un peu côtoyé lors des derniers Quais du Polar, je peux vous dire que le bonhomme impressionne : économe de ses mots, humble dans sa nouvelle fonction de romancier, il a la carrure des gars sur qui pèsent des responsabilités écrasantes, et qui n’ont pas l’air de s’en faire pour autant.

Pas étonnant, dès lors, de le voir entrer en polar avec une histoire de super policier opposé à un grand voyou, à la manière d’un Olivier Marchal au cinéma. S’ils sont sûrement différents par leurs parcours et leurs caractères, Marchal et Molmy partagent le goût des vastes dramaturgies policières classiques, avec leurs « beaux mecs » (ces princes du crime, biberonnés aux grandes méthodes de leur sacerdoce et au respect de l’adversaire), leurs indics troubles et leurs flics opiniâtres, auréolés d’ombre – sans pour autant négliger l’évolution du crime moderne, où il n’existe plus aucune règle et où le moindre braquage se pratique à la kalachnikov ou au lance-roquettes.

Les loups blessés est un bon premier roman, à l’intrigue menée avec intransigeance, auquel il manque néanmoins un petit supplément d’âme pour être vraiment impressionnant. Inspiré par son expérience de terrain, Christophe Molmy privilégie le réalisme, comme le montrent les (trop) nombreuses et (trop) longues scènes de planque ou de filature, certes passionnantes, garantissant une immersion totale et quelques belles montées d’adrénaline, mais au détriment des personnages, un peu trop survolés dans l’ensemble.
Quoi qu’il en soit, c’est un début prometteur, suffisant pour attendre un deuxième opus avec bienveillance et curiosité.

Les loups blessés, de Christophe Molmy
Éditions Points, coll. Policier, 2016
(Première édition : la Martinière, 2015)
ISBN 978-2-7578-5745-8
357 p., 7,50€


Code 93, d’Olivier Norek

Signé Bookfalo Kill

Le cadavre d’un gigantesque Noir prénommé Bébé, émasculé et flingué, est retrouvé dans un entrepôt désaffecté. Envoyé à la morgue, il se réveille juste au moment où le médecin légiste commence son autopsie.
Quelques jours plus tard, on retrouve dans une maison abandonnée le corps d’un autre homme, apparemment victime d’autocombustion.
Capitaine de police criminelle au SDPJ 93 depuis quinze ans, Victor Coste connaît la Seine Saint-Denis comme sa poche. C’est son territoire, il en maîtrise les rouages complexes et la violence mieux que quiconque. Mais en lui tombant sur les bras, ces deux affaires étranges risquent d’ébranler tout ce qu’il croyait savoir. Et ce ne sont pas les lettres anonymes qu’il reçoit en prime qui vont le rassurer…

Norek - Code 93Un flic qui se met à la fiction, ce n’est pas nouveau, et il n’y a pas qu’Olivier Marchal à avoir franchi ce pas. Certains s’y illustrent joliment, d’autres moins – on ne peut pas être doué pour tout, et avoir une carte de police et du vécu ne fait pas de vous un bon romancier, scénariste ou cinéaste.
Nouveau venu dans ce club de moins en moins fermé, Olivier Norek appartient déjà à la première catégorie, et son Code 93 est une vraie réussite à tous points de vue.

Sur le terrain depuis une quinzaine d’années, Norek sait précisément tirer de son expérience une matière passionnante. Les relations des flics entre eux, avec leur hiérarchie ou avec tous ceux (témoins, suspects, victimes) qui croisent leur chemin, sont d’une parfaite véracité, et on ne tarde pas à trouver notre place parmi ses personnages ni spécialement géniaux, ni spécialement tourmentés – juste ce qu’il faut des deux pour en faire des bons héros de papier, creusés et attachants.
C’est la même chose pour les lieux et décors qu’ils arpentent, ce 93 que Norek connaît lui aussi comme sa poche et dont il raconte sans volonté de démonstration politique ou sociale les difficultés et les contrastes. Tout sonne réel, concret, comme les faits et anecdotes dont le romancier émaille son livre – même si certains, pourtant totalement crédibles, sont le pur fruit de son imagination !

Cependant, comme je le disais plus haut, ce contenu ne serait pas grand-chose s’il n’était pas mis en scène avec talent. Dès les premières lignes, Olivier Norek montre une grande facilité à happer son lecteur avec son style fluide, efficace, nerveux ce qu’il faut sans abuser de tachycardie artificielle ou d’effets grandiloquents. Il trouve un excellent équilibre entre les temps de développement psychologique, les passages de suspense et de tension, de petites scènes de comédie bienvenues (la mémé aux baby-phones) et des dialogues percutants.
Bref, la bonne recette pour un thriller réussi, qu’il applique avec intelligence et sobriété, grâce à un style maîtrisé et une volonté permanente de rester dans les clous du réalisme, ce qui lui permet de fuir les pièges du grand-guignol dont trop de ses collègues français usent et abusent.

La suite des enquêtes du capitaine Coste et de son équipe étant déjà en chantier, on l’attend donc avec intérêt et curiosité, mais sans trop d’inquiétude. Olivier Norek est doué, il a la tête sur les épaules et, visiblement, de bonnes histoires à raconter. Un auteur plus que prometteur, donc !

Code 93, d’Olivier Norek
Éditions Michel Lafon, 2013
ISBN 978-2-7499-1778-8
360 p., 18,95€