Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Viviane Elisabeth Fauville, de Julia Deck

Signé Bookfalo Kill

Femme active et accomplie, Viviane Elisabeth Fauville devient maman d’une petite fille à quarante-deux ans. Dans la foulée, son mari la quitte. Deux mois plus tard, elle tue son psychanalyste. Et part à la dérive.

Ouh là, je vous sens frémir, faire la moue, secouer la tête. Non mais qu’est-ce que c’est que ce résumé ? Comment voulez-vous pondre un bon bouquin sur une idée pareille ?
C’est simple : il faut s’appeler Julia Deck et avoir le culot des auteurs talentueux de premier roman. Publiée aux éditions de Minuit, ce qui n’est quand même pas donné à tout le monde, la jeune femme offre ici une variation impressionnante de maîtrise sur le thème de l’identité et de la personnalité.

Viviane Élisabeth Fauville, la femme aux deux prénoms et aux deux noms (elle est en instance de divorce, et certaines personnes l’interpellent sous le nom de son mari), est une bombe à fragmentation qui vient d’exploser lorsque vous la rencontrez pour la première fois. Et vous vous en rendez compte dès le début, en raison d’un travail d’écriture particulier : la narration démarre à la deuxième personne du singulier.
« Vous n’êtes pas tout à fait sûre, mais il vous semble que, quatre ou cinq heures plus tôt, vous avez fait quelque chose que vous n’auriez pas dû. »

Le procédé est rare parce qu’il peut rebuter le lecteur, peu habitué à être « interpellé » de la sorte, mis de force dans la position de l’héroïne. Il y a quelques précédents, dont le plus célèbre est la Modification de Michel Butor (échantillon fameux de Nouveau Roman, publié… chez Minuit, tiens donc.)
Mais une fois la surprise initiale passée, vous vous habituez à cette narration – pour mieux être déstabilisé un peu plus loin, lorsque Julia Deck en change. Première, deuxième, troisième personne du singulier, l’auteur alterne sans crier gare. Une manière de nous confronter à la perte d’identité de Viviane, femme aux multiples visages, insaisissable y compris et surtout pour elle-même ; plus elle se cherche, moins elle se trouve, et plus nous la captons dans son effroyable complexité.

De la même manière, Julia Deck décrit avec précision l’environnement dans lequel elle évolue : lignes de métro, correspondances, noms de rues, décors, immeubles… Un souci de réalisme qui contraste avec le parcours de plus en plus erratique de son héroïne, qui devient obsédée par sa culpabilité, parce que c’est la seule chose qui lui reste pour exister.

Pour le reste, inutile de trop en dire. Le récit est tenu, tendu, porté par l’avancée de l’enquête sur le meurtre du psychanalyste – même si, bien entendu, nous ne sommes pas du tout dans un polar. Le roman est bref et mieux vaut ne rien dévoiler de plus sur l’intrigue, pour en préserver l’intégrité jusqu’à une fin qui modifie la perspective de l’ensemble. Mais chut…
Le travail stylistique, prédominant, pourra en rebuter certains, qui trouveront le ton du livre froid et distancié. C’est peut-être le défaut principal – si c’en est un – de ce premier roman, en tout cas ce qui risque de le faire tomber de quelques mains. Pour ma part, j’ai vite été happé par Viviane Élisabeth Fauville et sa plongée dans le chaos. Et j’inscris Julia Deck à la liste des auteurs à surveiller… une de plus !

Viviane Élisabeth Fauville, de Julia Deck
Éditions de Minuit, 2012
ISBN 978-2-7073-2240-1
155 p., 13,50€

Publicités

Une Réponse

  1. alexmotamots

    On te sent passionnée par ce roman au début étrange.

    26 septembre 2012 à 13:26

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s