ÉDUCATION D’UN POLARDEUX #7
LES JOIES INFINIES DU DÉFRICHAGE OU LES APPRENTISSAGES D’UN LIBRAIRE #8
Le livre dont je vais vous parler maintenant n’est clairement pas le meilleur de son auteur (et je le dis d’autant plus qu’il est d’accord avec ce jugement), mais c’est son premier. Et comme c’est avec ce texte (publié par les éditions Au Diable Vauvert) que j’ai découvert Marin Ledun, il me semblait impossible d’en choisir un autre dans cette rubrique des livres qui comptent.
« Cette ville pue la mort, marmonne l’inspecteur Éric Darrieux, adossé à la portière de sa vieille Peugeot. Tu m’entends, Grenoble ? La mort par tous tes trous ! Plus de quarante ans que je roule pour toi. Quarante ans que j’use mes semelles dans tes rues et tes escaliers en or gris. Et que m’as-tu donné en échange ? »
Marginal opiniâtre et alcoolique invétéré, Éric Darrieux enquête sur des disparitions d’enfants à Grenoble. Témoins fuyants, preuves confuses… À travers les brouillards de l’alcool, il poursuit un passé tourmenté dans les méandres de la mémoire urbaine.

Car oui, il compte à mes yeux, ce roman. Il compte en soi, pour ce qu’il raconte, mais aussi pour la relation qu’il m’a offerte avec son auteur. Pour commencer, il m’a tellement secoué que j’ai ressenti le besoin de le lire deux fois – de suite. J’étais incapable de savoir qu’en penser au terme de la première lecture, il m’a fallu y replonger aussitôt pour le défricher, le cerner, tenter de l’attraper un peu. Il m’a assez longtemps obsédé, à tel point que je m’étais imaginé l’adapter en film, à une époque (lointaine) où je rêvais de cinéma et me piquais d’écrire des scénarii. (Cela m’a passé, dieu merci.)
Gris béton, noir des nuits d’errance et de violence, tourbillons d’alcool pour tenter de noyer la peur et la fureur : je me suis pris de plein fouet son âpreté, sa colère, sa brutalité, son terrible regard sociologique. Chaque phrase résonne comme un hurlement de rage, qui vient des tripes, du fin fond de la souffrance. On parle d’enfance maltraitée, de pédophilie. Sans voyeurisme ni complaisance, mais sans fards non plus. Autant dire que ça griffe méchamment sur des plaies déjà à vif.
La trajectoire d’Éric Darrieux, protagoniste en perdition, suit une spirale infernale qui vous aspire dans sa douleur, tout en masquant les véritables intentions du romancier. Celles-ci ne se dévoilent qu’à la toute fin, au moment où se déchire le voile ; et s’il y a libération, il n’y a pas de soulagement car on est au-delà de ces maigres espoirs.

Bien sûr, et d’autant plus avec le recul puisque ce roman est paru en 2007, il y a des faiblesses. Une intrigue parfois confuse, des approximations dans les dialogues, une fragilité dans la maîtrise globale. Mais ça tient debout, par la rage et la sincérité manifeste qui s’en dégage.
Surtout, le livre impose un style, un regard, une volonté sans faille d’exposer les pires blessures de la société, ses manquements, ses hypocrisies, ses bassesses. Une profession de foi dans le pouvoir et l’utilité du roman noir dont Marin Ledun va faire sa marque de fabrique, jouant une partition heureusement dissonante dans un polar français de plus en plus dominé par les facilités du thriller. Il n’est pas seul, il y en a d’autres (chacun dans leur style, Dominique Manotti, Pascal Dessaint, DOA, Maud Mayeras, Patrick Pécherot, Hervé Le Corre, par exemple). Mais Marin y apporte son ton singulier, sa vision, son acuité, son exigence. Pas interchangeable, jamais.
L’un des plus grands plaisirs d’un libraire, je crois, et peut-être aussi l’une des plus grandes fiertés, c’est d’être au rendez-vous d’une œuvre importante dès son commencement. Avoir le sentiment que cet auteur (cette autrice) ne se contentera pas d’un bon coup d’essai, qu’elle (il) va compter, qu’il (elle) va durer, et se tenir à ses côtés dès les premiers mots, bien avant que tout le monde en parle. Cela m’est arrivé quelquefois, et j’inscris Marin Ledun parmi ces découvertes précoces dont les années suivantes ont confirmé l’intuition.
Je l’ai invité et reçu en librairie dès son deuxième roman, Marketing viral (Au Diable Vauvert), l’année suivante. Nous avons passé une soirée passionnante, devant un tout petit public. Je lui ai raconté ma double lecture de Modus Operandi, cela l’a surpris. Nous sommes restés en contact. J’ai évidemment continué à le suivre, avec fidélité et une admiration grandissante. Il est revenu à la librairie pour La Guerre des vanités (Gallimard, Série Noire, 2010), il y avait un peu plus de monde dans la salle. Une amitié est née.

Au milieu des années 2010, ayant déménagé à Lyon, j’ai pu devenir l’un des libraires acteurs du formidable festival Quais du Polar – the place to be quand on est un amoureux du genre, encore plus quand on est du côté des professionnels, au cœur de la ruche. Marin y étant régulièrement invité, j’ai eu le plaisir de l’y croiser plusieurs fois, mais il m’a fallu attendre 2023 pour avoir la joie de l’accueillir sur le stand de ma librairie. C’était à l’occasion de la sortie de Free Queens, et ça a été un week-end génial.
Je lis toujours Marin Ledun avec passion. Surpris parfois, jamais déçu. À chaque nouveau livre, je me sens récompensé de ma fidélité à son travail. Je considère ce sentiment comme un privilège, d’autant plus précieux qu’il est limité. Ils sont rares, les auteurs que je lis assidûment depuis des années, sans jamais me lasser. Nombreux sont ceux tombés au champ d’honneur de mes changements d’intérêt, de goût, de sensibilité, ou tout simplement de leur propre talent perdant de son souffle.
Marin est toujours là, et je suis prêt à parier qu’il le restera, parce que je ne vois pas pourquoi je me priverais de son regard, de son intelligence et de sa vision du monde.
Au programme vendredi prochain :
…deux pour le prix d’un !

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