Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Archives de janvier, 2016

Les salauds devront payer, d’Emmanuel Grand

Signé Bookfalo Kill

Il y a deux ans, je ne vous avais pas caché le plaisir que j’avais pris à découvrir le premier roman d’Emmanuel Grand, Terminus Belz, qui entremêlait intrigues et atmosphères avec une maîtrise remarquable. Je sais aussi que ce plaisir n’avait pas forcément été partagé par tous les lecteurs, notamment parce qu’une légère pointe de fantastique s’en mêlait… J’attendais donc la suite avec impatience, d’autant plus que l’on sait le cap du deuxième roman toujours difficile à franchir. Et, je l’avoue, je n’imaginais pas que Maître Grand allait me bluffer autant.

Grand - Les salauds devront payerLes salauds devront payer : le titre l’annonce sans fard, la vengeance est au cœur de l’histoire. Mais quelle vengeance ? Et quelle(s) histoire(s) ? Tout commence en 2015 à Wollaing, petite ville des les environs de Valenciennes, marquée par l’effondrement des pôles industriels locaux – notamment Berga, l’immense usine métallurgique, dont la fermeture tragique au milieu des années 80 avait coûté leur emploi à dix mille personnes.
Depuis, la cité végète, prise en étau entre pauvreté chronique, trafics de drogue au grand jour et montée inexorable de l’extrême-droite. Pour échapper aux créanciers, de plus en plus de gens cèdent à la promesse d’argent facile lancée par des usuriers anonymes, cachés derrière des sites Internet qui offrent la somme de vos rêves à taux zéro. Pour mieux venir réclamer quelque temps plus tard son remboursement – souvent impossible -, en envoyant des gros bras qui manient mieux la barre de fer et l’intimidation musclée que la compréhension et la patience.
Aussi, quand on découvre le cadavre très amoché d’une jeune femme dans un terrain vague, et que l’on apprend qu’elle devait 50 000 euros à l’un de ces prêteurs, tout le monde dans la région pense savoir de quoi il retourne, et s’attend à ce que la police sanctionne enfin ces ignobles profiteurs. Mais le commandant Buchmeyer, envoyé sur place en guise de mise au placard après un gros dérapage personnel, sait mieux que quiconque que la vérité est rarement aussi limpide…

Contre toute attente, le roman s’ouvre en Indochine et en 1952. Au fil d’un prologue énigmatique, Emmanuel Grand nous fait suivre Douve, alias Edouard Vanderbecken, soldat redoutable qui s’en va sévir ensuite en Algérie, avant de regagner la vie civile, plus tard, comme délégué du personnel… à Berga, la grande usine de Wollaing. Boucle bouclée ? Pas si simple, bien sûr.
C’est une manière habile pour l’auteur de brouiller d’entrée les pistes, en nouant de nombreux fils solides qui fixent la trame d’une intrigue puisant à la source de l’Histoire dans un mouvement menant du plus vaste au plus intime : l’histoire du monde, dont les guerres marquent les gens de cicatrices indélébiles ; l’histoire d’une région, le Nord, frappée par l’effondrement fulgurant de son économie ; et l’histoire de personnages éminemment complexes, jamais aussi évidents qu’ils n’en ont l’air, liés à ces territoires qu’ils ont arpentés et dont les blessures les ont atteints eux aussi.

Qu’est-ce qui a changé entre Terminus Belz et Les salauds devront payer ? Avant tout, la maîtrise narrative d’Emmanuel Grand, intéressante dans le premier, impressionnante dans le second. Passant en souplesse d’un personnage à un autre (et ils sont nombreux, masculins comme féminins, tous très réussis), d’une intrigue à une autre, d’une géographie à une autre, le romancier ne s’égare jamais et nous entraîne à un rythme soutenu vers les multiples résolutions d’un polar social et humain d’une grande tenue, ancré dans son époque autant que dans l’histoire d’un monde dont chaque événement peut avoir une résonance sur le suivant.

Je n’en dis pas plus, sans quoi je risquerais d’en dire trop. Juste une dernière chose : Les salauds devront payer confirme qu’il faut désormais compter avec Emmanuel Grand dans le paysage protéiforme du polar français. Donc, ne manquez pas l’avènement d’un auteur important !

Les salauds devront payer, d’Emmanuel Grand
Éditions Liana Levi, 2016
ISBN 978-2-86746-798-1
378 p., 20€

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Celle que vous croyez, de Camille Laurens

Signé Bookfalo Kill

A quarante-huit ans, divorcée, embourbée dans une relation douloureuse avec un amant condescendant et volage, Claire Millecam décide de créer un faux profil Facebook pour pouvoir le surveiller, notamment en se liant d’amitié avec Chris, l’un de ses meilleurs amis. Sans imaginer que Chris pourrait tomber amoureux d’elle – ou du moins, de son identité fictive…

Je n’avais pas prévu de lire ce roman, dont la quatrième de couverture éveillait en moi, au mieux de l’indifférence, au pire de la méfiance. Après avoir senti mon a priori vaciller à la suite de bons retours, j’ai dû me résoudre à cette lecture, par obligation professionnelle. Comme quoi, il faut parfois pousser plus loin que le bout de son nez, car j’ai finalement apprécié Celle que vous croyez.

BLA_Laurens_Celle_CV.inddRendant de plus en plus floue au fil des pages la frontière entre réel et virtuel, réalité et fiction, le livre progresse au cours de ses trois parties de la fiction à l’autofiction, laissant imaginer de prime abord que tout n’est qu’invention pour mieux nous révéler qu’il y a du vécu derrière son intrigue, que la douleur de l’héroïne est aussi celle de l’auteure, qu’il y a du Camille derrière Millecam – anagramme un peu trop « clair », cela dit, figurant parmi les quelques ficelles grossières que tire parfois (rarement) la romancière pour étayer son propos.
Oui, tiens, puisqu’on en parle, il y a des petites choses agaçantes par-ci par-là, des jeux de mots faciles, des sentences trop définitives, une vision de l’humanité peut-être trop manichéenne qui oppose systématiquement les femmes soumises à une constante oppression (sociale, professionnelle, sexuelle), aux hommes manipulateurs, trompeurs, dominateurs – même s’il y a également beaucoup, beaucoup de vrai dans les réflexions de Camille Laurens, tiraillée entre un féminisme combatif et une profonde lassitude face à l’inégalité toujours renouvelée entre hommes et femmes.
Pour manquer un peu de finesse, sa critique entre les lignes de nos sociétés patriarcales n’en est pas moins valide, et il est difficile de rester insensible à la clairvoyance de ses analyses et à la sincère virulence de ses emportements.

Celle que vous croyez, roman militant ? Pas forcément. En tout cas, pas seulement. C’est aussi une réflexion sur la littérature, sur le pouvoir des mots, sur la manière dont le style peut permettre d’affronter le réel, sur la capacité du roman à donner sens à la vie – et non pas l’inverse. La force de ses convictions, assénées d’un style énergique qui mène le récit à grande vitesse, emporte souvent l’adhésion.
Quant à la structure même du livre, mise en abyme d’une grande habileté qui intègre un roman (écrit par Claire Millecam) au roman (de Camille Laurens), avant de brouiller les limites entre fiction et autofiction au point de ne les rendre fiables ni l’une ni l’autre, elle séduit d’autant plus qu’elle surprend, en nous amenant à repenser constamment le propos et à s’interroger sur ses vérités et ses mensonges.

Femme engagée, libre, volontaire mais fragile – ce livre le dit, ô combien, notamment dans une troisième partie où elle évoque sans fard mais avec une honnêteté qui force le respect les ravages d’une humiliation masculine incroyablement douloureuse -, Camille Laurens met autant à nu sa littérature que son cœur et son corps. Elle le fait avec pudeur, grâce à sa manière de tordre le genre de l’autofiction pour en faire une matière à penser, et non pas juste un lieu d’épanchement psychanalytique – loin d’une Christine Angot, par exemple (et heureusement). Pour le dire autrement, en mettant à distance l’autofiction, en l’amenant en bout de course et en l’assimilant fortement au romanesque qui l’a précédée, au point de faire douter de sa véracité, elle met à distance le voyeurisme et universalise son propos, au lieu de le garder exclusif.
Dissimulé sous l’intrigue initiale qui prend à parti la perversité des réseaux sociaux, l’exercice est confondant d’audace, surtout qu’il avance masqué. Ce qui fait de Celle que vous croyez un roman prenant, très plaisant à lire, qui amène à réfléchir. Utile, donc.

Celle que vous croyez, de Camille Laurens
Éditions Gallimard, 2016
ISBN 978-2-07-014387-0
185 p., 17,50€


Battues, d’Antonin Varenne

Signé Bookfalo Kill

En 2014, Antonin Varenne m’avait flanqué une mémorable raclée littéraire avec Trois mille chevaux vapeur (à tel point que je n’ai pas réussi à le chroniquer à l’époque !), énorme roman d’aventures se déroulant au XIXème siècle, entre la jungle birmane et le Far West américain, époustouflant aussi bien par sa maîtrise du récit que par la profondeur des personnages et la puissance du style.
Bref, en toute logique, j’aurais dû être sur la réserve pour son livre suivant, parce qu’on ne peut s’empêcher d’attendre trop d’un auteur qui vous a autant secoué. Sauf que le gars a vraiment du talent, et une capacité à revenir là où on ne l’attend pas du tout. En l’occurrence, c’est même chez un autre éditeur (Ecorce, au lieu d’Albin Michel) que Varenne est réapparu. Un retour rapide, aussi inattendu que discret, qui constitue pourtant une nouvelle grande réussite.

Varenne - BattuesOublié le siècle des grands aventuriers, délaissés les territoires vastes et sauvages (quoique), le romancier français nous invite cette fois de nos jours, dans une petite ville française, perdue en pleine campagne, au milieu des forêts. Un environnement primordial, puisque l’exploitation des arbres constitue la dernière industrie capable de donner du travail dans ce coin paumé du pays. La ville de R. en vit largement, ainsi que de l’élevage. Pas étonnant, alors, que deux grandes familles rivales – les Courbier côté forêts, les Massenet côté troupeaux – s’en disputent l’hégémonie depuis des générations.
Rémi Parrot, lui, est garde-chasse. Défiguré par un accident lorsqu’il était enfant, il vit en solitaire sur la Terre Noire, seul bout de territoire rescapé de l’ancien domaine de ses parents que lui ont peu à peu arraché Courbier et Massenet. Alors qu’il organise une battue officielle aux sangliers impliquant une grande partie des hommes de la ville, la situation dégénère soudain. Une mort suspecte met le feu aux poudres, passant les secrets, les rancoeurs tenaces, les méfiances ancestrales et les jalousies au tamis impitoyable de la vérité…

Entre les mains d’un autre, Battues n’aurait pu être qu’un médiocre roman de terroir, matrice potable d’une saga de l’été sur France 3. Mais avec Varenne à la manœuvre, cette histoire (dont je suis loin d’avoir tout évoqué) prend des proportions dantesques, servie par son extraordinaire finesse psychologique et surtout son art de la construction romanesque. Car, s’il est difficile de résumer Battues sans en déflorer le mystère, c’est aussi parce qu’Antonin Varenne en a déconstruit l’intrigue avec une habileté phénoménale, la rendant du même coup encore plus passionnante et addictive.
Brisant la linéarité, il alterne des phases de récit classique, mais rapportées dans le désordre, avec des compte-rendus d’interrogatoire qui dévoilent peu à peu la personnalité et les zones d’ombre de certains personnages. Pour pimenter le tout, chaque chapitre est introduit par un titre le remettant dans un contexte vaste (par exemple, « Vingt ans après l’accident, douze heures après le premier mort »). Petit à petit, Varenne révèle ainsi la vaste trame d’un suspense courant sur plusieurs décennies, puzzle aussi délicat que diabolique dont il faut attendre de poser la dernière pièce pour saisir le tableau dans toute sa complexité. Et comme il est vraiment doué, jamais on ne se perd dans les méandres de son histoire.

Ajoutez à cela une analyse subtile des mentalités, la solidité de personnages qui semblent ne jamais avoir tout dit, et un portrait profond du cadre campagnard et forestier de l’intrigue (caractéristique centrale de la collection Territori des éditions Écorce, qui propose ainsi une sorte de « nature writing » à la française), et vous avez un polar brillant qui prouve, était-il besoin de le faire d’ailleurs, l’immensité du talent d’Antonin Varenne. Un auteur français à découvrir d’urgence et qui, comme ses héros, est sans doute loin d’avoir tout dévoilé de son art.

Battues, d’Antonin Varenne
Éditions Écorce, coll. Territori, 2015
ISBN 978-2-35887-106-8
277 p., 17,90€


Rock War t.1, de Robert Muchamore

Signé Bookfalo Kill

À treize ans, Jay a un vrai don pour la musique : compositeur, parolier, guitariste, il rêve d’en faire son métier, de devenir une star. Pas facile quand on joue avec ses amis, qui n’ont pas forcément les mêmes ambitions, surtout son meilleur pote pour qui la batterie est plus un défouloir qu’un instrument rythmique…
Excellente élève, jeune fille discrète, Summer se préoccupe avant tout de l’état de santé vacillant de sa grand-mère, la seule à l’élever dans des conditions assez misérables – son père n’a jamais donné signe de vie et sa mère survit sûrement quelque part entre une cellule de prison et un squat de cocaïnomanes. Pourtant, sa voix exceptionnelle lui vaut d’être embarquée dans une drôle d’aventure avec trois filles rockeuses au tempérament de feu…
Quant à Dylan, s’il végète dans un pensionnat pour gosses de riches, il a de la musique plein la tête, mais ne veut pas perdre son temps dans des cours sans intérêt et l’orchestre d’amateurs balbutiants de son école. Brièvement contraint de s’engager dans l’équipe de rugby, il parvient à échapper à ce cauchemar et trouve par hasard un groupe prometteur parmi ses camarades…

Muchamore - Rock War t.1Rien à faire, Robert Muchamore est doué. Doué pour camper des personnages d’ados plus vrais que nature, aussi bien dans leurs comportements, souvent ambivalents (jalousie, colère, folie hormonale – mais aussi amitié, générosité, enthousiasme plein d’innocence), que dans leur langage, pas forcément toujours très châtié… Doué aussi pour bâtir des intrigues efficaces et mener son récit à un rythme implacable, à base de chapitres courts et de points de vue alternés, passant de l’un de ses héros à un autre sans que jamais l’on se perde entre leurs différentes histoires.

Le romancier anglais a largement fait ses preuves dans le genre polar/espionnage avec CHERUB (qui s’achèvera l’année prochaine sur le tome 17 !) et sa dérivée Henderson’s Boys, deux séries au long cours qui ont emballé nombre de jeunes lecteurs. Le voici qui se risque à récidiver dans le domaine de la musique, confrontant ses héros autant à des épreuves de vie (les parents, les amis, les ennemis) qu’à des concerts tremplins où il faut faire ses preuves en dix minutes, tandis qu’une émission de téléréalité musicale nommée « Rock War », dévoilée à la fin de ce tome 1, devrait les entraîner vers leurs rêves de gloire…
En appliquant les mêmes recettes, Muchamore ne prend pas de risque mais réussit tout aussi bien. Le suspense est au rendez-vous, les personnages sont attachants, on a envie de savoir lequel s’en sortira, qui parviendra à ses fins, qui apprendra le plus de ses erreurs… Bref, on attend la suite avec impatience !

Rock War t.1, de Robert Muchamore
(Rock War, traduit de l’anglais par Antoine Pinchot)
Éditions Casterman, 2016
ISBN 978-2-203-09001-9
345 p., 16,90€


COUP DE COEUR : En attendant Bojangles, d’Olivier Bourdeaut

Signé Bookfalo Kill

Bourdeaut - En attendant BojanglesIls dansent, merveilleux, fous amoureux, sur la chanson de Nina Simone, « Mr Bojangles », qui tourne inlassablement sur le tourne-disque. Ils dansent et chaque jour réinventent la vie, sous les yeux éblouis de leur fils, accompagnés des vols gracieux d’un oiseau des îles nommé Mademoiselle Superfétatoire. Lui a fait fortune en ouvrant des garages et c’est ainsi qu’il offre à sa femme et à son enfant cette existence pétillante qui chasse l’ennui et le conformisme, lui qui se raconte ancien chasseur de mouche au harpon ou descendant du comte Dracula pour offrir du rêve aux autres qui n’osent pas aller si loin dans la fantaisie. Elle, tout ce qu’elle veut, c’est changer de prénom tous les matins, s’habiller de mille feux, boire des cocktails, rire et danser, danser encore, pour que chaque journée soit un enchantement différent.
Et même lorsque la folie, la vraie, celle qui enferme les corps et déménage les cerveaux, lorsque cette triste folie s’en mêle et menace de briser les rêves, pourquoi s’arrêter ? C’est ce que feront père et fils pour accompagner en douceur le grand amour de leur vie du côté obscur de l’esprit…

Il y a dans la voix et dans les chansons de Nina Simone un mélange bouleversant de légèreté et de gravité qui n’appartient qu’à elle. Cette alchimie tendrement déchirante, on la retrouve dans la chanson qui donne son titre à ce premier roman sublime, tout entier imprégné de cette magie sur laquelle il est si difficile de poser des mots. Impossible d’aller plus loin dans cette chronique sans vous proposer d’écouter « Mr Bojangles » :

Et je pourrais presque m’en tenir là, car écouter cette chanson, c’est déjà comprendre le roman qu’elle a inspiré.
Mais quelques mots encore, pour dire à quel point j’ai été subjugué par le charme extraordinaire d’En attendant Bojangles. Extraordinaire, j’insiste ! On dit déjà d’Olivier Bourdeaut qu’il pourrait être l’héritier de Boris Vian : après un premier roman c’est peut-être lourd à porter, mais il y a de cela, c’est vrai, dans la légèreté incroyable qu’il déploie pour raconter une histoire pourtant menacée des chagrins immenses que causent la maladie et les cruautés injustes de la vie.
Il y a de cela aussi dans son humour, son inventivité perpétuelle, dans l’atmosphère intemporelle tirant ce roman vers l’insouciance des années folles (alors qu’il se déroule sans doute de nos jours). Et on pense alors à Fitzgerald et à son Gatsby – mais aussi, autre époque, autre genre, à Roald Dahl, parce que son style pétillant de jeux mots et de rimes, réinventant la langue avec gourmandise, et sa causticité irrévérencieuse m’ont irrésistiblement fait penser à l’auteur de Charlie et la chocolaterie.

Vian, Fitzgerald, Dahl… Cela vous semble beaucoup ? Comme toutes les comparaisons dont on use et abuse en littérature, elles sont peut-être exagérées.
Alors, le dire autrement : En attendant Bojangles est un premier roman merveilleux, précieux par sa générosité, sa drôlerie et son humanité. Un livre enchanteur qui donne envie de danser, de prendre la route sur un coup de tête, d’être amoureux, de donner à nos rêves et à nos folies la place qu’ils méritent dans nos vies.
Bref, c’est un énorme coup de cœur, et Olivier Bourdeaut une vraie belle révélation. Pour moi, l’un des livres à ne pas manquer dans cette rentrée, et un inoubliable pour très, très longtemps. Merci donc, Mr Bojangles Bourdeaut, et à très vite pour le prochain.

En attendant Bojangles, d’Olivier Bourdeaut
Éditions Finitude, 2016
ISBN 978-2-36339-063-9
159 p., 15,50€


Les vies multiples de Jeremiah Reynolds, de Christian Garcin

Signé Bookfalo Kill

Le nom de Jeremiah N. Reynolds n’évoquera sans doute pas grand-chose à quiconque ; pourtant, non seulement l’homme a réellement existé, mais il a aussi exercé une influence probable, par sa vie ou ses écrits, sur deux des plus grands romans écrits au XIXème siècle : Les aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Allan Poe, et Moby Dick de Herman Melville – tout simplement.

Garcin - Les vies multiples de Jeremiah ReynoldsChristian Garcin s’empare de la vie de Reynolds dans ce roman biographique passionnant, qui nous permet de suivre le parcours extraordinaire d’un homme dont un résumé succinct de l’existence aurait pu fournir la matrice d’une dizaine de personnages romanesques : après une enfance misérable que n’aurait pas renié Charles Dickens, il a roulé des troncs d’arbres en Pennsylvanie pour payer ses études, enseigné à des enfants dans sa prime jeunesse, s’est révélé orateur brillant et a fait le tour des États-Unis pour promouvoir l’intérêt scientifique et commercial des expéditions vers l’Antarctique (convainquant au passage le président John Quincy Adams de lui faire allouer des fonds dans ce but) ; de ce fait il a sans doute été l’un des premiers hommes à poser le pied sur l’Antarctique, avant de devenir colonel dans l’armée chilienne, puis à la tête d’une troupe d’Indiens Mapuches, secrétaire particulier d’un commandant de navire, ami d’Edgar Poe et avocat. Ainsi qu’écrivain, puisqu’il fut aussi l’auteur d’un court récit de chasse à la baleine blanche intitulé Mocha Dick… Et le tout en seulement 59 ans. Ouf !

Cette existence inouïe aurait suffi à faire de Jeremiah Reynolds le sujet passionnant d’un livre. Christian Garcin ajoute à ce récit la virtuosité d’un style inspiré, déroulant à l’occasion de longues phrases qui jamais ne s’essoufflent, impeccablement construites, trouvant ailleurs la force évocatrice nécessaire pour évoquer les grands moments aventureux de la vie de son protagoniste, faisant de ce dernier un homme de son temps autant qu’un héros d’une grande modernité.

Pouvant se lire comme un roman d’aventures, Les vies multiples de Jeremiah Reynolds est un récit palpitant, qui révèle aussi en filigrane à quel point la vie d’un homme parmi d’autres, modeste et resté relativement anonyme, peut jouer son rôle dans le cours de l’Histoire. Une grande réussite !

Les vies multiples de Jeremiah Reynolds, de Christian Garcin
Éditions Stock, 2016
ISBN 978-2-234-07889-5
168 p., 17€


Comme neige, de Colombe Boncenne

Signé Bookfalo Kill

Avec leur collection Qui vive, identifiable à sa maquette épurée, les éditions Buchet-Chastel poursuivent un travail minutieux de défrichage en donnant leur chance à de jeunes auteurs porteurs d’univers singuliers. Et ils touchent encore juste avec Colombe Boncenne, dont le premier roman, Comme neige, est une gourmandise littéraire tout à fait réjouissante.

Boncenne - Comme neigeConstantin Caillaud découvre un jour par hasard, au fin fond de la maison de la presse de Crux-la-Ville, un livre d’Émilien Petit dont il ignorait l’existence. Pourtant, il lui semblait connaître sur le bout des doigts l’œuvre de ce romancier qui vit désormais reclus et n’accorde plus la moindre interview à la presse. Il s’empresse d’avertir Hélène, sa maîtresse, de sa découverte – Hélène qui lui a fait découvrir l’œuvre d’Émilien Petit autant que les plaisirs de l’adultère. Hélas, lorsqu’il veut apporter sa trouvaille à son amante, Constantin se rend compte que son exemplaire de Neige noire a disparu.
Dépité, d’autant plus vexé en réalisant qu’Hélène ne le croit pas, Constantin se met à chercher des preuves de l’existence du roman fantôme, en requérant notamment l’aide d’amis écrivains d’Émilien Petit : Jean-Philippe Toussaint, Olivier Rolin ou Antoine Volodine, sans parler de l’éditeur historique de Petit. Il n’imagine pas jusqu’où va le conduire cette quête d’apparence pourtant inoffensive…

Certains trouveront peut-être ce roman un peu « parisien », et ils n’auront pas tout à fait tort, en ce sens que Colombe Boncenne y joue ouvertement avec le tout petit monde de l’édition française, rendant notamment un hommage transparent à certaines grandes maisons, Minuit et le Seuil en tête. Organisatrice d’événements culturels dans le monde du livre, la néo-romancière connaît très bien ce milieu et s’en amuse à visage découvert.
Car c’est bien ainsi qu’il faut aborder ce roman aussi enlevé que remarquablement écrit : comme un jeu de piste, un polar sans crime, une enquête littéraire qui réserve bien des surprises et s’appuie sur la verve et la bonne humeur décomplexée de son auteure. Colombe Boncenne est également une fine lectrice, qui parsème son premier livre de références que les plus avisés et les plus pointus des lecteurs se plairont à relever – sans que le dispositif soit jamais élitiste, détail ô combien important. Soit on remarque les clins d’œil, soit on les laisse filer et le récit garde tout de même sa saveur et son intérêt.

Friandise qui se grignote rapidement sans rester sur l’estomac, Comme neige est l’une des jolies découvertes de cette rentrée hivernale 2016. Une romancière à découvrir et à suivre, sans aucun doute !

Comme neige, de Colombe Boncenne
Éditions Buchet-Castel, coll. Qui vive, 2016
ISBN 978-2-283-02939-8
115 p., 11€


Envoyée spéciale, de Jean Echenoz

Signé Bookfalo Kill

Constance ne sait pas bien quoi faire de ses dix doigts, à part peut-être se séparer de son mari. Le dit mari, Lou Tausk, est un compositeur de variétés vedette des années 80, qui peine depuis à trouver un second souffle, pas vraiment soutenu par son parolier en pleine dépression. Lorsque la première est – gentiment et poliment – enlevée en plein Paris, puis exilée au fin fond de la Creuse avec deux gardes de corps un peu épais mais serviables, leur existence s’en trouve très vite bouleversée. Et ce n’est que le début, car ceux qui tirent dans l’ombre les ficelles de ce kidnapping ont de grands projets pour Constance – sans forcément avoir mesuré correctement leurs risques et dommages collatéraux, ni bien choisi les acteurs de leurs plans…

Echenoz - Envoyée spécialeAprès une série de magnifiques récits biographiques (Ravel, Des éclairs, Courir) et un titre bref et marquant sur la Première Guerre mondiale (14), Jean Echenoz revient là où on ne l’attendait pas, avec un gros roman qui fleure bon le pastiche d’espionnage. Et il est en très grande forme ! Porté d’entrée par une délicieuse ironie, tricoté dans une langue d’une inventivité constante, Envoyée spéciale s’avère hilarant du début à la fin ; et réserve d’infinies surprises dans son intrigue, car Echenoz, s’amusant des codes du genre qu’il emprunte (du bout des doigts), multiplie rebondissements iconoclastes et bifurcations inattendues avec une jubilation communicative.

Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance de lire un roman drôle et brillant, tant par le style que par le contenu. Dans le sillage de ses personnages tous plus barrés les uns que les autres – militaires complotistes pas très bien organisés, hommes de main approximatifs, victimes consentantes, j’en passe et des meilleurs -, Echenoz nous sert nombre de réflexions bien senties (sur la modulation des voix annonçant le nom des stations dans le métro parisien, par exemple, passage aussi amusant que bien vu) qui dénotent un sens de l’observation sur la nature humaine d’une finesse étourdissante. Avant de nous entraîner mine de rien jusqu’en Corée du Nord, pour un final ébouriffant qui nous offre une plongée saisissante dans ce pays où personne n’aurait vraiment envie de passer ses vacances.

Premier gros coup de coeur de 2016, Envoyée spéciale est à ne pas rater, pour ceux qui aiment et recherchent les livres intelligents qui ne se prennent pas au sérieux, surtout quand s’y ajoute une élégance littéraire d’une évidence totale. Merci monsieur Echenoz pour ce grand moment !

Envoyée spéciale, de Jean Echenoz
Éditions de Minuit, 2016
ISBN 978-2-7073-2922-6
313 p., 18,50€