Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Archives de octobre, 2011

La Tour Noire, de Louis Bayard

Signé Bookfalo Kill

Dans son premier roman, Un oeil bleu pâle, Louis Bayard faisait d’Edgar Poe, alors jeune élève de l’école militaire américaine de West Point, l’assistant de l’enquêteur-narrateur. Cette fois, dans la Tour Noire, c’est à deux figures mythiques de l’Histoire de France qu’il s’attaque : Vidocq, l’ancien bagnard devenu chef de la Sûreté, et Louis XVII, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, dont la mort en détention à l’âge de dix ans a suscité beaucoup d’interrogations et de fantasmes.

Le premier et le plus persistant de ces fantasmes : celui que l’on a surnommé « l’enfant du Temple » ne serait en fait pas mort en prison… Comme d’autres avant lui, Bayard s’empare de l’idée pour jouer avec tout au long du récit. Sans chercher à faire oeuvre d’historien ni à offrir une nouvelle théorie révolutionnaire sur la question, il tisse sa toile de romancier autour de ce mystère et lui offre une variation intelligente et poétique, qui s’avère suffisamment plausible pour satisfaire le lecteur.

L’autre intérêt du roman, c’est bien sûr le personnage de Vidocq. Sa manière de le mettre en scène est parfaitement crédible : hâbleur, provocateur, malin, grossier, manipulateur, fascinant, extrêmement brillant ; en un mot, grandiose, tel qu’on se représente cette figure marquante et bien réelle du XIXe siècle. Pour autant, Vidocq n’est pas le héros du roman, et finit même par devenir secondaire au fil des pages : c’est l’un de mes petits regrets, car chacune de ses apparitions apporte du spectacle et de la folie au récit.

Comme son nom ne l’indique pas, Louis Bayard est américain. Le détail est d’importance, car on pouvait dès lors craindre une reconstitution de l’époque « à l’américaine », avec son lot de facilités et de clichés sur la France. Il n’en est heureusement rien. Bayard s’est documenté avec sérieux, et il a su mettre le fruit de ses recherches au service de son histoire, sans chercher à rendre son récit « exotique » ou clinquant.
Puis il y a son style, assez singulier, qui présente un rythme particulier auquel il faut s’habituer durant les premières pages. C’était déjà le cas dans Un Oeil bleu pâle, signe que l’auteur a déjà un coup de patte, une manière bien à lui de raconter ses histoires, et qu’il ne nous livre pas un énième roman historique sans originalité ni saveur.

Si vous cherchez donc un bon polar historique, pas prise de tête mais sérieux, bien mené et agréable à lire, la Tour noire est une excellente option !

La Tour noire, de Louis Bayard
Editions Pocket, 2011 (édition originale : le Cherche Midi, 2010)
ISBN 978-2-266-18890-6
442 p., 7,90€

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La Femme et l’ours, de Philippe Jaenada

Signé Bookfalo Kill

Le jour où sa femme, dans un de ses mauvais jours, lui crie : « Connard ! Dégage ! » pour conclure une dispute domestique relativement anodine, Bix Sabaniego prend la mouche et la porte, bref, il prend Madame au mot et dégage. Commence alors, pour cet écrivain au maigre succès, une errance désordonnée, depuis des bars parisiens où il a des attaches de comptoir, jusqu’à Monaco où il échoue en quête d’une jolie conquête potentielle, en passant par le bar du Lutetia et une cave sordide où il joue à expérimenter la vie d’un SDF.

Jaenada aime la dérision et le dérisoire. Ne vous y trompez pas : cette histoire de chute libre et volontaire est tout sauf déprimante. Narrateur de sa propre plongée en indignité, Bix a la langue bien pendue de ces losers magnifiques pour qui perdre est un art de haut vol. Son récit est souvent amusant, parsemé de trouvailles et de situations drolatiques qui, si elles n’arrachent pas de furieux éclats de rire, amènent régulièrement un sourire bienveillant sur votre visage.

Dommage alors que l’auteur cède à une sorte de grand-guignol sexuel vers la fin, histoire de parachever la déchéance de son « héros ». Pataude, parfois vulgaire (dans les dialogues), la scène de sexe violente et misérable qu’il nous inflige, assortie d’une allusion pédophile d’une facilité navrante (histoire de décrédibiliser les adversaires de Bix et de justifier la manière douteuse dont il s’en sort), transforme le sourire en rictus désagréable.

Par ailleurs, une précision si vous ne connaissez pas encore le style caractéristique de l’auteur : Philippe Jaenada adore les apartés. Son écriture est truffée d’incises et de parenthèses, voire de parenthèses dans les parenthèses. Le résultat est parfois un peu usant à lire, certaines phrases nécessitant d’être décomposées et relues pour être comprises dans leur ensemble.
Conséquence ou non du procédé, le texte patine au bout d’un moment, et on attend parfois un peu trop longtemps que le récit, englué dans ses bifurcations sauvages, avance vers une nouvelle péripétie. L’auteur est virtuose en la matière, mais parfois, il faudrait savoir ne pas abuser des bonnes choses.

Bref, une lecture dont je sors partagé. Pas encore enclin à rejoindre le clan des adorateurs de Philippe Jaenada (parmi lesquels des gens très estimables), mais curieux de découvrir ce qu’il a pu écrire avant. La cause n’est pas perdue !

La Femme et l’ours, de Philippe Jaenada
Editions Grasset, 2011
ISBN 978-2-246-75841-9
311 p., 19€


Quelque chose dans la nuit, de Mikaël Ollivier

Signé Bookfalo Kill

Mikaël Ollivier est fan de Bruce Springsteen. De ces fans qui n’hésitent pas à retrouver leur idole partout où celle-ci monte sur scène, que ce soit en Europe, aux Etats-Unis ou ailleurs dans le monde. Ecrivain, il avait déjà joint l’utile à l’agréable une première fois, en livrant avec Hugues Barrière une biographie analytique passionnante du chanteur américain (Bruce Frederick Springsteen, éditions Le Castor Astral).

Dans Quelque chose dans la nuit, son nouveau polar, Mikaël Ollivier reprend son sujet de prédilection en plaçant le Boss et sa musique au coeur de l’intrigue. Une petite bande de fans, devenus amis à force de se croiser au pied de la scène, se reconstitue à l’occasion du Magic Tour, la tournée de Springsteen organisée en Europe pour accompagner la sortie de son nouvel album. De ville en ville, de Madrid à Anvers en passant par le Parc des Princes à Paris, ils suivent fidèlement leur guitar hero, commentant ses prestations successives, ses playlists évolutives, ses moindres faits et gestes. Mais un tueur mystérieux les suit également comme leur ombre et entreprend de semer la mort dans leurs rangs, hanté par la chanson « Something in the night » et sa strophe prémonitoire : « Rien n’est oublié ni pardonné »…

Quand j’ai appris la parution de ce roman, j’ai été saisi d’impatience autant que d’appréhension. Oui, je l’avoue, je suis moi aussi fan de Springsteen – pas aussi hardcore que ceux du roman, mais sa musique fait partie de celles auxquelles je reviens régulièrement, y trouvant toujours une chanson ou un album pour épouser mon humeur du moment.  Autant dire que le sujet du livre était fait pour moi et que j’en attendais beaucoup. Je n’ai pas été déçu !
La grande force du roman réside dans la manière dont l’auteur nous plonge au cœur du monde singulier des tournées du Boss. Il en restitue la puissance unique de Springsteen et de son E Street Band sur scène, leur énergie communicative, la force et la poésie des chansons, tout l’univers en somme du rocker. Un domaine que Mikaël Ollivier retranscrit aussi bien qu’il le maîtrise. J’ai particulièrement aimé deux passages du roman, où il se glisse dans la tête de la star, évoquant ses sentiments avant de monter sur scène, ses doutes, son rapport au public, à l’attente de la foule… De très belles pages, très émouvantes.

Faut-il donc être fan du Boss pour apprécier ce roman ? Pas nécessairement. Le suspense fonctionnerait sans doute avec un autre artiste – même si Springsteen est unique en son genre… Le sujet central du livre, ce sont les fans. Leur passion virant parfois à la folie, les sacrifices auxquels ils consentent, leur dévouement incroyable à leur idole… Bien que fervent admirateur lui-même, Ollivier a su prendre le recul nécessaire pour se confronter en détail à un thème taillé pour le polar – genre attiré par les fascinations en tous genres s’il en est.
Le résultat est captivant, même si le rythme du récit peut dérouter au début : avant d’entrer dans le vif du sujet, le romancier prend le temps d’approfondir ses personnages, de fouiller leur psychologie et leurs histoires. Pour mieux nous aspirer dans la spirale démente du meurtrier, ce qui nous vaut quelques scènes angoissantes et éprouvantes, et une accélération progressive du tempo qui laisse peu au lecteur l’opportunité de respirer jusqu’à un final spectaculaire.

Bref, voilà un polar français original et réussi : deux bonnes raisons de foncer dessus dès sa parution le 6 octobre !

Quelque chose dans la nuit, de Mikaël Ollivier
Editions le Passage, 2011
ISBN 978-2-84742-173-6
336 p., 19€