Archives de janvier, 2017

Ouvre les yeux, de Matteo Righetto

Signé Bookfalo Kill

Ils se sont aimés. Ils ont eu un enfant, Giulio. L’amour a disparu, petit à petit, sans que ni l’un ni l’autre ne le réalise vraiment. Ils se sont quittés, ont refait leur vie chacun de son côté. Pourtant, Luigi et Francesca décident un jour de se retrouver, le temps d’une ascension dans les Dolomites. Bien sûr, ce retour vers leur passé n’est pas dû au hasard ni à un coup de tête…

righetto-ouvre-les-yeuxUne merveille. Ce bref roman est une merveille – de concision, de pudeur, de délicatesse. Au fil de chapitres courts et de phrases ciselées, dépourvues du moindre gras mais jamais d’émotion, l’Italien Matteo Righetto déroule une histoire très simple – dont je vous ai caché volontairement l’essentiel ; en dire davantage, notamment sur les motivations des protagonistes, serait dommageable. Il évoque avec nuance la manière dont l’amour peut parfois s’éteindre, les petits manquements du quotidien qui créent les grandes incompréhensions, celles que l’on peut regretter ensuite toute sa vie, quand on réalise ce qu’on a perdu. On parle ici de la relation de famille au sens large, pas seulement celle du couple mais aussi celle qui unit les parents à leurs enfants – et c’est même, au bout du compte, le cœur du livre.

Sur la forme, Righetto construit son récit en alternant le récit de l’ascension menée par Luigi et Francesca, et des flashbacks évoquant leur vie passée, ainsi que les événements qui les ont conduits là, sur ce sentier, des années après leur séparation. Porté vers le haut, par l’effort produit par les héros pour atteindre le sommet, le récit principal est narré au futur, le plus souvent à la deuxième personne du singulier, contrecarré parfois par un pluriel qui illustre le chemin accompli en commun, la complicité immuable qui lie encore Francesca et Luigi.
De manière assez étonnante, le même procédé est utilisé dans les flashbacks racontés au passé, où les deux protagonistes sont soit désignés par leurs prénoms, vus par un narrateur omniscient ; soit semblent reprendre la responsabilité du récit en assumant un « nous » qui bouscule la distance imposée le reste du temps par le choix d’un point de vue « supérieur », indépendant. Aucune maladresse de la part de l’auteur, ne vous y trompez pas. Matteo Righetto fait preuve au contraire d’une habileté narrative éblouissante qui illustre les sujets de son roman : distance, responsabilité, implication dans la vie d’autrui, tout est là.

Ouvre les yeux : ce titre, pour finir, vous arrachera à coup sûr le cœur quand vous aurez compris à quoi il fait référence. En tout cas, c’est vraiment un superbe roman, que je vous invite à découvrir, car sa sensibilité et sa retenue sauront parler à n’importe qui.

Ouvre les yeux, de Matteo Righetto
(Apri gli occhi, traduit de l’italien par Anne-Laure Gonin-Marquer)
Éditions la Dernière Goutte, 2017
ISBN 978-2-918619-34-5
175 p., 17€


L’effroi de François Garde

161015_l_effroi_livreScandale à l’Opéra. Pour la première de Cosi fan tutte, retransmis en direct à la télé, l’immense chef d’orchestre, Louis Craon, le Karajan de nos jours, entre dans la fosse et fait un salut nazi. C’est la stupéfaction générale mais pour le violoniste Sébastien Armant, c’est une vague d’effroi qui le submerge. Sans réfléchir, il se lève, son instrument sous le bras et tourne le dos au chef, pour ne plus avoir à regarder cet homme qui vient de faire entrer l’horreur à l’Opéra.

En quelques minutes, Sébastien Armant est érigé en héros. Craon s’enfuit et disparait totalement de la sphère médiatique et laisse sa place à un Sébastien Armant médusé d’être, tout à coup, le centre d’intérêt d’une nation entière. Il se laisse emporter par la folie des médias qui s’empare de lui. Interviews, documentaires, journaux de 20h. Armant se plie de bonne grâce au jeu des caméras. Mais c’est toute sa vie qui bascule.

François Garde écrit bien, indéniablement. J’avais adoré Ce qu’il advint du sauvage blanc et j’avais apprécié Pour trois couronnes. Avec L’effroi, je reste sur ma faim. J’ai été immédiatement interpellée par le thème, par les personnages, par l’histoire. L’auteur a cette facilité déconcertante a rendre ses personnages vivants, intéressants. Mais si le début est parfaitement orchestré, la fin me laisse perplexe. Le fin mot de l’histoire est expédié en quelques lignes et je suis un peu dubitative quant à la réponse apportée. Tout ça pour ça pourrait-on dire. J’ai comme le sentiment que François Garde ne savait pas comment terminer son livre. Et je suis déçue. Déçue, car j’ai tourné les 250 premières pages avec avidité pour finir sur des questions sans vraiment de réponses. C’est peut-être au lecteur de se faire sa propre opinion, mais j’aime quand l’auteur m’emmène jusqu’au bout de son développement. Et là, clairement, pour moi, il me manque une fin.

Vivement le prochain roman de cet auteur que j’apprécie beaucoup pour me remonter le moral et oublier cet Effroi.

L’effroi de François Garde
Editions Gallimard
9782070149520
304 p., 20€

Un article de Clarice Darling.