Archives de novembre, 2015

D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan

Vigan - D'après une histoire vraieComment peut-on se remettre à l’écriture après avoir écrit un tsunami affectif, littéraire et médiatique tel que Rien ne s’oppose à la nuit? C’est la douloureuse expérience que tente de relever l’auteur. Delphine de Vigan, après avoir livré ce qui, à mes yeux, semble être son meilleur roman, cherche à oublier, à effacer, à revivre, tout simplement.

Tout part d’une anecdote lors du dernier Salon du Livre pour son précédent roman. Delphine de Vigan éconduit une lectrice, venue lui demander gentiment un autographe. En prenant le métro quelques minutes plus tard, elle y repense et en a honte. Elle met cela sur le compte de la fatigue morale et psychologique engendrée par cet énorme tourbillon qu’était Rien ne s’oppose à la nuit. Et de cette fatigue, de cette tristesse, une personne va en tirer parti.

L’auteur ne la nomme jamais, elle ne mentionne que son initiale, L. Une femme à peu près du même âge que l’auteur, qui s’immisce dans sa vie. D’abord à pas feutrés, puis qui prend complètement le contrôle. Cette femme, L., vit à deux pas de Delphine de Vigan, elle l’appelle fréquemment, lui propose de se voir, les deux femmes deviennent amies. Mais on sent vite que la relation bascule et que rien n’est vraiment normal.

Comment une personne peut profiter de la fragilité psychologique d’un autre? Comment faire en sorte de se défaire de cette emprise? C’est toute l’histoire de D’après une histoire vraie. Delphine de Vigan nous raconte son combat contre ses moulins à vent, sa peur de reprendre la plume après le succès de son dernier ouvrage. Véritable fiction qui vous cloue à votre fauteuil pour être dévoré rapidement, roman haletant et surprenant, D’après une histoire vraie ressemble à un thriller psychologique que ne renieraient pas les maîtres du genre.

Assurément, un très bon roman!

D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan
Éditions Lattès, 2015
9782709648523
479p., 20€

Un article de Clarice Darling.


Ce monde disparu, de Dennis Lehane

Signé Bookfalo Kill

Après un alignement de romans impressionnants, confinant pour certains au chef d’oeuvre (Mystic River, Shutter Island), il y avait eu une première petite alerte nommée Moonlight Mile, sixième titre dispensable de la série Kenzie-Gennaro, coincé entre l’extraordinaire Un pays à l’aube et sa superbe suite, Ils vivent la nuit. Puis, l’année dernière, était tombé le fadasse Quand vient la nuit. Dennis Lehane, enivré par les sirènes d’Hollywood (au point de quitter sa Boston emblématique pour partir vivre sur la terre des stars de cinéma), était-il en train de perdre son coup de patte unique, son statut qu’on croyait pourtant acquis à jamais de grand romancier ?

Lehane - Ce monde disparuEn dépit de son titre qui aurait pu constituer une triste confirmation de cette crainte, Ce monde disparu prouve au contraire que le bonhomme a encore de la ressource. Ouf ! La conclusion qu’il apporte à sa trilogie consacrée à la famille Coughlin, et en particulier à Joe, fils de flic devenu prince de la pègre entre la Floride et Cuba, est à la hauteur des deux romans qui la précèdent. On y retrouve avec soulagement son style fluide, la souplesse envoûtante de son écriture, son sens du rythme et des dialogues, et son talent inouï pour camper des personnages relevant à la fois d’archétypes (gangsters, femmes fatales, flics…) et vivant d’une vie intense, propre à son univers.

Il est toujours confondant de voir comment un grand auteur peut transfigurer un élément narratif qu’on a déjà vu et revu. L’une des belles idées de Ce monde disparu, c’est la figure de ce petit garçon blond qui apparaît régulièrement à Joe Coughlin, et ce dès les premières pages, alors que l’ancien leader désormais « simple » conseiller de l’ombre de son ami Dion Bartolo, chef de la Famille locale, apprend qu’un contrat a été placé sur sa tête. Fantôme ? Vision d’un esprit troublé par la perspective d’une mort proche ? Incarnation d’une conscience à la dérive ? Le motif est connu, mais Lehane en fait quelque chose de touchant, précieux, constitutif d’un personnage par ailleurs obsédé par le fait de survivre pour son fils de neuf ans, qui n’a plus que lui au monde. La relation entre le père et l’enfant est d’ailleurs merveilleuse, et offre quelques-unes des pages les plus fortes du livre, y compris (surtout) à la fin.
Entre des séquences d’action ou de suspense saisissantes, ce thème de la paternité, de la transmission, de l’héritage familial, est au cœur du roman, où les hommes qui tombent sont aussi, Lehane prend souvent soin de le rappeler, des parents, des fils, des frères ; des gens qui, en dépit de leurs mauvaises pratiques, manqueront à leurs proches.

Le romancier offre une fin logiquement crépusculaire à sa trilogie, dans la plus parfaite lignée des romans de gangsters. On suit avec passion Joe Coughlin, son élégance mortelle, son amour éperdu pour son fils, sa plongée vers les fantômes de son passé, ses tentatives de rester connecté à un monde qui change trop vite pour lui – comme pour tous ceux de son univers ; Ce monde disparu, désormais en pleine guerre mondiale, dont les codes se brouillent, s’effacent, emportant avec eux les ruines de valeurs surannées et les derniers vestiges d’espoirs trahis.
Un dernier acte noir et tragique, magnifique.

Ce monde disparu, de Dennis Lehane
(World gone by, traduit de l’américain par Isabelle Maillet)
Éditions Rivages, 2015
ISBN 978-2-7436-3406-3
348 p., 21€


7 de Tristan Garcia

GarciaLe moins qu’on puisse dire, c’est que le nouvel opus de Tristan Garcia est un ouvrage hybride. Ce n’est pas un recueil de nouvelles mais ce n’est pas non plus un roman. Des romans, comme le suggère Gallimard sur la couverture? Je ne sais pas, je suis encore perturbée par la puissance stylistique et la force des personnages.

Il y a plusieurs histoires dans 7 et la dernière est celle qui m’a le plus marquée. Même si toutes ont leur place dans ce livre, la dernière condense en une seule les précédentes. Les six premières histoires, qui pourraient sembler au lecteur un peu disparates, se retrouvent toutes dans la dernière histoire, intitulée La Septième.

J’ai cru que le livre s’intitulait 7 comme les sept pêchés capitaux. Mais je me suis trompée, il est bien plus que cela. C’est un mélange de rébellion, de révolution, de dénonciation de la folie et la stupidité humaine, une critique acerbe de nos contemporains et des dérives qui peuvent être engendrés par nos esprits malades. 7 est aussi une tentative de nous faire prendre conscience de notre capacité à tout détruire et de notre incapacité à faire revenir les choses comme avant.

Comment agiriez-vous si vous pouviez vivre plusieurs fois en rencontrant, à chaque vie, les mêmes personnes? Vous comporteriez-vous différemment avec elles? Seriez-vous une fois un salaud fini et la fois suivante, le héros qu’elles attendaient?

Comme à chaque lecture d’un ouvrage de Tristan Garcia, je suis épatée par son style, sa puissance et sa capacité à m’entraîner là où je ne m’y attends pas. Même si Faber le destructeur reste mon préféré, 7 est un très bon roman, de celui qui met des claques et me remet en question. Ce qui est, pour moi, l’essence même de la littérature.

7 de Tristan Garcia
Éditions Gallimard, 2015
9782070149889
576 p., 22€

Un article de Clarice Darling


Steamboat, de Craig Johnson

Signé Bookfalo Kill

Un soir de réveillon, alors qu’il est de garde, le shérif Walt Longmire est dérangé dans sa lecture annuelle du Conte de Noël de Dickens par l’irruption d’une jeune femme asiatique, qui affirme le connaître, de même que son prédécesseur et ami, Lucian Connally, alors qu’ils n’ont aucun souvenir d’elle. Pourtant, un seul mot, « Steamboat », suffit soudain à ramener les deux compères des années en arrière, en 1988 précisément, veille de Noël également, à bord d’un vieux coucou de la Seconde Guerre mondiale leur ayant permis de réaliser ce soir-là une mission de sauvetage dans des conditions météorologiques dantesques…

Johnson - SteamboatChaque année, Craig Johnson a pris l’habitude d’écrire en fin d’année une nouvelle mettant en scène Walt Longmire, son shérif emblématique – court texte que Gallmeister, l’éditeur français du romancier du Wyoming, offre d’ailleurs à ses lecteurs par l’entremise des libraires. Steamboat aurait dû n’être qu’une de ces nouvelles, mais pour une fois, son sujet a littéralement débordé Johnson. Passionné d’aviation, il a mis tout son cœur dans cette histoire et en a tiré ce bref roman, forcément atypique dans son œuvre, suspense relevant du récit d’aventure et non du polar.

Outre ses personnages emblématiques (ici, Walt et Lucian, ainsi que le médecin, Doc Bloomfield) et son humour désabusé si attachant, les ingrédients du romancier sont simples : une petite fille gravement blessée à sauver en urgence, une tempête de neige dévastatrice, un vieil avion seul capable d’affronter des conditions météo aussi extrêmes, le tout la veille de Noël. Tirant tout droit sur ce fil, Craig Johnson multiplie les péripéties techniques comme autant de rebondissements haletants, faisant de son shérif et de ses acolytes une bande d’Indiana Jones de fortune, dont on partage les difficultés avec passion. Si c’était un film, nul doute qu’on bondirait régulièrement sur notre siège en s’accrochant aux accoudoirs, tant les situations de stress se succèdent à un rythme implacable.

En véritable connaisseur, Johnson abuse peut-être un peu des termes techniques, tout comme certains passages médicaux donnent l’impression d’avoir basculé sans crier gare dans un épisode bizarre d’Urgences. Mais rien qui empêche de bouder son plaisir à plonger dans cette drôle d’aventure de Walt Longmire. Si Steamboat est un roman mineur de Craig Johnson, ce n’en est pas moins un bon moment de lecture – dont on pourra tout de même déplorer le prix quelque peu prohibitif (21,50€) pour moins de 200 pages…

Steamboat, de Craig Johnson
(Spirit of Steamboat, traduit de l’américain par Sophie Aslanides)
Éditions Gallmeister, 2015
ISBN 978-2-35178-100-5
182 p., 21,50€