Archives de janvier, 2015

Un été, de Vincent Almendros

Signé Bookfalo Kill

Deux frères, Pierre (le narrateur) et Jean, se retrouvent pour une croisière en voilier au départ de Naples. Leurs compagnes respectives, Lone et Jeanne, sont également de l’aventure. De menues péripéties rythment le voyage : mal de mer, apprentissage des manœuvres, baignades improvisées, petits bobos et promiscuité de la vie à bord.
Jusqu’au jour où…

Almendros - Un étéNe comptez pas sur moi pour en dire davantage. En fait, il faut vraiment limiter l’approche de ce roman au maximum ; et, autant que possible, le lire d’une traite. Ce qui est largement possible, puisqu’il ne fait que 95 pages, et que le style est fluide et minimaliste, contenu dans des phrases courtes qui emballent la lecture.
A cette condition, vous pourrez apprécier à sa juste valeur la manière dont Vincent Almendros, dont c’est le deuxième livre, distille au fil des pages un malaise léger, insidieux mais poisseux, tandis qu’il sème ici et là quelques indices sur les relations complexes qu’entretiennent les personnages. La surprise de la chute, nichée au creux des tous derniers mots, n’en sera que plus forte, et dégagera ainsi Un été de son apparence anecdotique.

Un drôle de petit roman, qui laisse durablement un drôle de souvenir.

Un été, de Vincent Almendros
  Éditions de Minuit, 2015
ISBN 978-2-7073-2812-0
95 p., 11,50€


L’Expérience, de Christophe Bataille

Signé Bookfalo Kill

Avril 1961, la France mène des essais nucléaires aériens. Quelques hommes sont envoyés dans une tranchée creusée à trois kilomètres du point d’impact, avec pour mission de mesurer les effets de l’explosion sur les êtres vivants. Pour tout équipement, ils ont des combinaisons dont l’épaisseur est dérisoire, et un compteur Geiger.
En toute connaissance de cause, ces hommes sont des cobayes, et leur affectation, une mission suicide. Leur chef est un jeune militaire mis aux arrêts et considéré comme rebelle parce qu’il est tombé durant un défilé du 14 juillet sur les Champs-Elysées. Pour effacer sa faute, il accepte de conduire l’opération. Des années plus tard, il relate dans un cahier ce qu’il n’a le droit de raconter à personne…

Bataille - L'ExpériencePrésenté de cette manière, ça fait plutôt envie, non ? On en espère une charge, une colère, une dénonciation. Hélas, rien de tout cela. Le roman de Christophe Bataille n’est finalement qu’un ersatz de cette histoire. En dépit de sa brièveté, L’Expérience est truffée de grandes phrases et de réflexions désordonnées qui m’ont rapidement égaré et fait perdre tout intérêt pour ce texte.
Bataille cherche à raconter l’indicible, et en un sens, il y parvient plutôt bien puisqu’au bout du compte, il ne raconte pas grand-chose. Le récit de la mission s’égare dans les méandres de pensées confuses, où surnage parfois une idée intéressante – par exemple, le fait que le narrateur reste fasciné, presque au sens amoureux du terme, par le spectacle dont il a été témoin et acteur, au point de ne pas regretter d’y avoir participé. (Enfin je crois.)

Finalement, c’est lorsqu’il reconnaît lui-même « fuir la fiction » (p.73) et tisse un parallèle sous-jacent entre l’essai nucléaire et l’essai littéraire – « C’est donc à peine un cahier : disons un essai. Une expérience. » (p.61) – que Christophe Bataille semble toucher au plus juste de l’exercice. Dans les deux cas, la tentative aboutit à des tâtonnements pouvant s’avérer vains, voire destructeurs.
En ce qui me concerne, il aura détruit une bonne demi-heure de mon temps libre et je le regrette un peu.

L’Expérience, de Christophe Bataille
  Éditions Grasset, 2015
ISBN 978-2-246-81164-0
82 p., 12€


Le Prix des âmes, d’Emmanuelle Pol

Signé Bookfalo Kill

La rentrée littéraire hivernale des gros éditeurs me tombant décidément beaucoup des mains, j’ai décidé d’aller voir si les « petits » éditeurs étaient plus inspirés. Et je me suis laissé tenter par la jolie couverture du Prix des âmes, chez Finitude, dont les publications sortent souvent du lot de la plus agréable des manières.

Pol - Le Prix des âmesMauvaise pioche : je ne garderai pas un grand souvenir de ce troisième roman d’Emmanuelle Pol (que je ne connaissais pas auparavant). La faute, sans doute, à un style trop sage, manquant de force et de singularité, ce qui m’a un peu laissé à distance d’une histoire pourtant potentiellement intéressante.
On y suit en parallèle deux personnages principaux ayant comme point commun la position allongée. L’un est psychanalyste, et fait s’étendre ses patients sur l’incontournable divan de confession qui orne son cabinet. L’autre est une jeune femme, employée de bureau anonyme, récemment divorcée, qui arrondit ses fins de mois en couchant avec des hommes qu’elle « recrute » sur Internet.
Leurs chemins se croisent lorsque Lucie décide de consulter le docteur F. afin de comprendre pourquoi elle a accepté, la première fois, l’argent d’un homme, client important de son entreprise, après avoir fait l’amour avec lui – alors qu’elle n’avait pas du tout l’intention de se faire rétribuer pour cela ; et pourquoi elle a décidé de continuer dans cette voie alors que rien ne la prédestinait à cette forme de prostitution de luxe…

Bon, déjà, j’ai un peu de mal avec les auteurs qui limitent le patronyme de leurs personnages à sa première lettre. Au mieux, cela dépersonnalise bizarrement le héros, au pire cela mène à des symboles lourdingues (nommer un psychanalyste « le docteur F. », merci pour le bon gros clin d’œil, ah ah).
On pourrait croire que c’est un détail, mais il est pour moi plein de sens. D’entrée, j’ai du mal à me sentir en empathie avec des gens à l’identité tronquée. Encore une fois, c’est très personnel, mais je ne comprends pas l’intérêt du procédé, et cela me garde à l’écart de personnages dont la romancière s’efforce pourtant de dévoiler les ombres.

Le Prix des âmes est par ailleurs un roman curieusement bourgeois – dans la mesure où ses héros, soit évoluent dans une certaine aisance, soit l’ont connue, puis l’ont perdue (c’est le cas de Lucie avant et après son divorce), sans tomber dans la misère matérielle pour autant. Le problème est qu’Emmanuelle Pol reste trop à la surface de cette bourgeoisie, elle ne parvient pas à en gratter le vernis pour en révéler les reliefs, les secrets et les complexes, pour en sonder la douleur morale et psychique. Au bout du compte, son propos reste convenu, alors qu’il y avait matière à provoquer l’esprit du lecteur, à le mettre en état d’alerte. Dommage, surtout lorsque la pratique psychanalytique est au cœur de l’intrigue.

Oui, Le Prix des âmes m’a paru vraiment trop lisse pour accrocher dans ma mémoire autre chose que des lambeaux de sensations évanescentes, qui ne tarderont pas à disparaître. J’aurais bien aimé comprendre un peu mieux Lucie, héroïne attachante par ailleurs, que l’on quitte presque aussi floue qu’on l’a rencontrée, dans une conclusion trop courte pour être satisfaisante.

Le Prix des âmes, d’Emmanuelle Pol
  Éditions Finitude, 2015
ISBN 978-2-36339-048-6
190 p., 17€


De l’influence du lancer de minibar sur l’engagement humanitaire, de Marc Salbert

Signé Bookfalo Kill

Au minimum, Marc Salbert pourrait se targuer d’avoir pondu le titre le plus loufoque de cette rentrée littéraire hivernale. (Dans le registre, il devance en effet son collègue des éditions du Dilettante, Romain Puértolas, qui s’illustre avec La Petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la Tour Eiffel.) Mais ce ne serait pas lui rendre justice que de s’en tenir à ce constat, car son roman tient la promesse lancée par son titre.

Salbert - De l'influence du lancer de minibar sur l'engagement humanitaireDe l’influence du lancer de minibar sur l’engagement humanitaire est donc le livre léger, drôle et enlevé que l’on était en droit d’espérer après une telle entrée en matière. Il narre les aventures extravagantes d’Arthur Berthier, journaliste rock pour les pages culture d’un grand quotidien, qui se trouve relégué aux infos générales (la déchéance pour lui) après avoir pratiqué la propulsion de minibar depuis la fenêtre d’un grand hôtel cannois, un soir de beuverie sous stupéfiants particulièrement gratinée.
Bizarrement, la punition va le mener à une gloire inattendue. Chargé de faire un papier sur un squat d’Afghans dans un square parisien, il encaisse un coup de matraque perdu par un CRS venu évacuer la place avec ses collègues Robocop. Arthur se retrouve icône de la lutte contre la répression aveugle, hôte d’un Afghan cuisinier dans son petit appartement foutraque, et nanti d’un contrat d’édition express pour raconter ses mésaventures dans un livre-témoignage. De quoi alimenter la furie de son ex-femme à son égard, tout en suscitant une fierté toute neuve chez sa fille ado. Et ce n’est que le début de ses ennuis…

C’est peut-être d’avoir lu ce roman au milieu de tant de déceptions, mais je me suis vraiment marré en dévorant les péripéties d’Arthur et consorts. Le style n’est certes pas flamboyant, mais les chapitres défilent au rythme d’une écriture dont la fluidité est parfois proche de l’oralité. Ce n’est pas toujours gracieux mais c’est efficace.
Par ailleurs, sérieux et réalistes s’abstenir, certaines situations sont rocambolesques et manquent trop de crédibilité pour satisfaire les esprits cartésiens. En revanche, si vous recherchez un bon bouquin pas prise de tête, qui assume joyeusement la volonté de vous amuser et de vous distraire, faites péter le minibar, il est bien rempli !

De l’influence du lancer de minibar sur l’engagement humanitaire,
de Marc Salbert

  Éditions le Dilettante, 2015
ISBN 978-2-84263-815-3
286 p., 17,50€


Je vous écris dans le noir, de Jean-Luc Seigle

Signé Bookfalo Kill

Parmi vous qui me lisez aujourd’hui, vous êtes sans doute très peu à connaître le nom de Pauline Dubuisson, tout comme je l’ignorais avant de lire le roman de Jean-Luc Seigle. Elle eut pourtant ses (tristes) quarts d’heure de gloire. D’abord à la Libération, où elle fut tondue en place publique, puis victime d’un viol collectif et condamnée au peloton d’exécution, pour avoir couché avec un médecin allemand de l’hôpital de Dunkerque. Elle n’avait alors que seize ans.
Sauvée par son père colonel, elle rencontre Félix Bailly à la faculté de médecine de Lille. Après quelques années de « je t’aime moi non plus », elle retrouve Félix à Paris, où il est parti poursuivre ses études, et l’abat de trois coups de revolver. Arrêtée et jugée, elle échappe à la peine de mort pourtant réclamée avec passion par le procureur, et est condamnée à la perpétuité en 1953. Elle est libérée six ans plus tard pour bonne conduite.
Cette histoire, le cinéaste Henri-Georges Clouzot la popularise en 1960 avec le film La Vérité, énorme succès public (presque 6 millions d’entrées), où l’icône Brigitte Bardot incarne une version fictionnelle de Pauline Dubuisson.

Seigle - Je vous écris dans le noirVoici pour la véritable histoire, ou du moins une partie. Jean-Luc Seigle s’empare de la figure de Pauline alors qu’elle s’est réfugiée de l’autre côté de la Méditerranée, où elle espère reconstruire sa vie. Le roman s’ouvre sur la lumière chaude de l’Algérie, sur le bonheur d’un autre possible reposant sur de petites choses qui toutes ravissent Pauline après les épreuves qu’elle a traversées.
Mais le bonheur est éphémère, et lorsque Pauline (cachée sous un pseudonyme) tombe éperdument amoureuse de Jean, au point d’accepter sa demande en mariage, elle ne voit pas comment faire autrement que de lui révéler la vérité à son sujet. Partagé en cahiers, Je vous écris dans le noir prend donc la forme d’une confession adressée à Jean, où elle relate son existence, depuis son enfance jusqu’au drame et au procès.

En choisissant Pauline comme narratrice, en lui laissant la parole comme elle ne l’a sans doute jamais eue, Jean-Luc Seigle ne cache ni sa fascination pour le parcours dramatique de son héroïne, ni sa volonté presque amoureuse d’entreprendre une réhabilitation littéraire. S’approche-t-il plus près de la vérité que Clouzot ? A-t-il refait l’Histoire au profit de son histoire ? Peu importe, à vrai dire, car seul compte le résultat : ce portrait d’une femme que le destin n’a pas épargné, une femme libre, trop libre peut-être avant l’heure, complexe, passionnée, tortueuse et amoureuse.

Je vous écris dans le noir est un roman, certes inspiré de faits réels, mais c’est bel et bien un roman, c’est-à-dire un travail littéraire d’une grande finesse, sensible, tragique, très joliment écrit, et porteur également d’une belle réflexion sur l’écriture elle-même, sur ce qu’elle peut apporter à celui qui s’y confronte, en quête de sa propre vérité. Jean-Luc Seigle signe un beau livre, rare lumière de cette rentrée littéraire de janvier bien terne. Ne le manquez pas !

Je vous écris dans le noir, de Jean-Luc Seigle
  Éditions Flammarion, 2015
ISBN 978-2-08-129240-6
234 p., 18€


Le Consul de Salim Bachi

Bachi - Le ConsulIl existe des héros ignorés et Aristides de Sousa Mendes en fait partie. Consul du Portugal à Bordeaux en juin 1940, il va délivrer, à tour de bras et sans distinction de religion et de nationalité, des visas pour permettre aux réfugiés, aux déplacés, aux persécutés, de fuir la France pour le Portugal.
Son action ne dure très longtemps, mais Aristides de Sousa Mendes va outrepasser ses fonctions pour tenter de sauver le plus grand nombre. Il en payera le prix. Il est relevé de ses fonctions et meurt dans la misère, seul.

Écrivant sous forme de confession, à l’orée de sa mort, le héros revient particulièrement sur ce moment douloureux et tragique de sa vie. Mais ce roman m’a laissé sur ma faim. 178 pages durant, je me suis demandée quand j’arriverais à m’attacher au personnage. Il geint en permanence, raconte de façon larmoyante sa vie et il répète plusieurs fois la même chose.

J’ai même eu l’étrange impression de lire plusieurs fois le même paragraphe à des endroits différents dans le livre. Comme si Gallimard avait fait une erreur en recopiant le texte. C’est vraiment déroutant.

Au final, le héros, dont l’exploit méritait d’être salué, est devenu un personnage principal geignard et complètement antipathique. Si l’écriture est belle, le style bien mené, je suis vraiment déçue du fond du livre. J’aurai aimé autre chose pour Aristides de Sousa Mendes, mais peut-être était-il vraiment comme cela à la fin de ses jours? Un livre doux-amer pour un héros de guerre, devenu Juste parmi les Nations.

Le Consul de Salim Bachi
Editions Gallimard, 2014
978207014788
178 p., 17€50

Un article de Clarice Darling.


Vivre vite, de Philippe Besson

Signé Bookfalo Kill

Pour jouer brillamment de certaines formes littéraires ambitieuses, il faut en avoir les moyens techniques. Disons-le d’emblée : en ce qui concerne le roman choral, Philippe Besson n’est pas à la hauteur.

Besson - Vivre viteOui, je sais, l’entrée en matière est un peu abrupte, mais elle est à l’image de la déception qui m’a saisi dès les premières pages de Vivre vite. N’étant pas un lecteur assidu de Besson, ni un admirateur transi de James Dean, sujet du livre (la couverture vous l’aura déjà appris), je n’en attendais pourtant rien de spécial. Il me semblait que ce pouvait être l’un des titres importants de cette rentrée de janvier ; étant donné ce que j’ai lu depuis de cette vague de parutions hivernales, il paraîtrait qu’il en est effectivement représentatif, mais par sa médiocrité.

Rangeons (brièvement) les crocs pour entrer dans le roman. Pour raconter la trajectoire de comète de James Dean, Philippe Besson a donc choisi de donner la parole, non seulement au principal intéressé, mais aussi à différents protagonistes de sa vie, proches, amis ou professionnels ayant croisé son chemin.
D’entrée, le ton m’a déplu : larmoyant, sentimental, jouant de grosses ficelles émotionnelles comme les films hollywoodiens les plus putassiers (servez-vous, il n’y a que l’embarras du choix), il s’ouvre en effet sur la voix de la mère de James Dean, morte lorsqu’il avait neuf ans. Et ça donne ceci, dès le deuxième paragraphe :

« Les mères devraient s’efforcer de ne pas mourir quand leurs enfants sont si jeunes. Elles devraient attendre un peu. Pour qu’ils ne soient pas tristes, les enfants. »

Pas très subtil, vous en conviendrez.
Et ça ne s’arrange pas par la suite, dans la mesure où Besson n’est pas capable de faire varier le ton de ses différents intervenants. Tous, qu’ils soient fermiers au fin fond de l’Indiana ou célèbres réalisateurs, hommes ou femmes, ils s’expriment tous avec le même niveau de langue, un peu relâché soit dit en passant, assez oral, comme s’ils étaient interviewés à tour de rôle par un narrateur invisible. Ce qui donne au roman une unité de style que son aspect choral n’aurait pas dû lui donner, et casse tout l’intérêt du procédé.

Pour le reste, Vivre vite éclaire sans doute l’enfance douloureuse et la personnalité tourmentée de James Dean, son charisme et son étrange beauté, le rendant attirant autant aux yeux des femmes que des hommes, son ascension fulgurante et sa mort prématurée ; mais le tout manque trop de nuance et d’élégance littéraire pour porter haut une figure aussi singulière, qui aurait mérité mieux que des banalités psychologiques ou des phrases toutes faites.

Vivre vite, de Philippe Besson
Éditions Julliard, 2015
ISBN 978-2-260-02396-8238 p., 18€