Archives de juillet, 2011

Le silence des moineaux

Aujourd’hui, 31 Juillet 2011, Bookfalo Kill et moi-même annonçons officiellement la clôture (provisoire!) du blog. 
Nous vous retrouverons avec plaisir dès le 20 Août avec des critiques sur les nouveautés de la rentrée littéraire.
Bonnes vacances à tous. A très vite!

Clarice Darling.


L’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet de Reif Larsen

Souvent, ce qui m’attire en premier lieu dans un bouquin, c’est son titre. Sauf dans ce cas précis. J’ai la fâcheuse impression que, depuis le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, plus vous avez un titre long, plus c’est signe de ventes accrues. Mieux! Si dans le titre, vous réussissez à placer le mot « voyage », alors là, c’est le jackpot. Exemple : « L’étrange voyage de Monsieur Daldry » de Marc Lévy.

Bref, ce qui m’a attiré vers cet ouvrage, c’est la couverture. Toute griffonnée, avec un fond de papier froissé. Le format du livre (de poche) est assez étrange aussi.

Et quand vous l’ouvrez, une sorte de magie vous prend. Le livre n’est pas écrit en noir habituel. Il est entièrement rédigé en marron. Dans de larges marges, de multiples dessins, cartes, photos, de petits mots écrits parsèment ce drôle de journal intime. 

Une seule question vous vient alors à l’esprit. Qu’a donc fait T.S. Spivet pour obtenir un livre aussi beau, aussi bien présenté?

Il vient de gagner le prestigieux prix Baird, décerné chaque année par les vieux croûtons du Smithsonian, en collaboration avec l’Académie des Sciences. Il est récompensé pour ses travaux scientifiques, ses publications dans des grandes revues comme Scientific American, Discover, Science. Pour recevoir son prix et sa bourse, il est appelé à Washington pour un discours. 

Sauf que T.S a douze ans, qu’il n’a jamais quitté son Montana natal, encore moins le ranch de ses parents, et qu’il ne sait comment se rendre à Washington tout seul, comme un grand. 

C’est pourtant sa ténacité, son intelligence et son audace qui vont le lancer sur les routes américaines, avec pour tout compagnon, quatre boussoles, son squelette de sansonnet sous cloche de verre, un théodolite, des carnets bleus, du papier à dessin, son GPS et seize paquets de chewing-gums à la cannelle.

Ne serait-ce que pour la beauté de l’ouvrage, on se doit d’ouvrir L’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet. Reif Larsen accompagné de Ben Gibson, le dessinateur, ont réalisé un petit bijou qui ravit aussi bien les adultes que les ados. Cependant, je reprocherai deux choses à l’auteur. 

 – L’insertion quasi-constante d’apartés dans les marges trouble souvent la lecture. A tel point qu’il m’arrivait de perdre le fil de ce que je venais de lire. Au final, j’ai complètement cessé de lire ces incartades pour me concentrer sur le texte principal. Une fois l’ouvrage terminé, j’ai pu me replonger dans les marges et en apprécier d’autant leur intérêt. Car c’était retourner dans le livre et partager à nouveau un autre pan de la vie du protagoniste. 

– Le livre est un peu brouillon. On part dans tous les sens, entre Butte (Montana), Chicago, Washington. Les gens se multiplient et disparaissent dans la nature. La fin est complètement abracadabrantesque et se dire que T.S. a fait tout ça pour ça… ben c’est dommage. 

L’ouvrage est à cheval entre le récit d’aventures, le conte initiatique, et marque une étape importante pour un môme de cet âge, le passage à l’âge adolescent. 

Reif Larsen a cependant le mérite d’avoir écrit un premier roman esthétiquement irréprochable et c’est peut-être ce qui lui a permis de passer entre les mailles du filet des maisons d’édition. L’histoire aurait pu être plus aboutie mais je garde foi en ce jeune auteur qui saura nous surprendre avec son second opus. Bientôt j’espère!

L’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet par Reif Larsen
Nil Editions (2010) puis Le Livre de Poche (2011)
ISBN 0782253159766 (pour l’édition de poche)
410 pages, 7€50 

Un article de Clarice Darling


Double hélice, de Kleinmann & Vinson

 Signé Bookfalo Kill

Les Editions du Masque aiment les auteurs qui n’ont peur de rien. Notamment quand ils sont français et qu’ils écrivent à quatre mains.
Après l’excellentissme duo Bretin & Bonzon (on en reparlera, vous pouvez me faire confiance), voici donc Kleinmann & Vinson, à la tête d’un deuxième roman, Double Hélice, que les limites de la raison n’arrêtent pas.

Voyez plutôt : en 2018, Samuel Lenostre, étudiant en biotechnologie, se voit remettre un étrange manuscrit intitulé Voyage à Gênes. Détail improbable : le texte s’apparente à un témoignage de Joshua Lenostre, son père évaporé par une nuit d’orage onze ans plus tôt ; comme si celui-ci, à la suite de sa mystérieuse disparition, avait été projeté au XVIe siècle !
Tandis que quelqu’un, dans l’ombre, s’acharne également à retrouver la trace de Joshua Lenostre, sans reculer devant la violence pour arriver à ses fins, Samuel essaie de comprendre le sens véritable de ce manuscrit. Ce dernier est-il un canular ? Ou bien est-il véridique ? A moins qu’il ne s’agisse d’une sorte de récit codé, permettant de reprendre les recherches secrètes et révolutionnaires de son père sur le cancer et qu’il semblait sur le point de mener à bien…

Pour apprécier Double hélice à sa juste valeur, ne le traitez pas comme un roman de science-fiction. L’idée du voyage dans le temps n’est qu’un prétexte à construire un polar à la fois historique et scientifique.
Le roman alterne entre l’enquête de Samuel et les chapitres successifs de Voyage à Gênes – ces derniers constituant, pour moi, la partie la plus intéressante du récit. Hyper documenté, il s’agit d’un véritable voyage à travers le XVIe siècle au cours duquel Joshua, tout en s’efforçant d’améliorer les conditions d’hygiène et de soins déplorables de l’époque grâce à ses connaissances modernes, rencontre Rabelais, Catherine de Médicis, Leonard de Vinci ou Ambroise Paré.

Chaque chapitre du Voyage est passionnant, plus finalement que l’enquête policière “contemporaine”, même si celle-ci est suffisamment bien rythmée pour garder le lecteur en haleine. Comme chez Michael Crichton, maître du genre auquel on est obligé de penser ici (notamment Prisonniers du temps, qui envoyait des scientifiques de notre époque au Moyen Age), la partie scientifique de l’intrigue est vulgarisée, même si certains développements sur l’ADN pourront perdre quelques lecteurs en route. Ayant arrêté les maths en CP, j’avoue avoir eu du mal à suivre parfois.

Mais rien de grave au bout du compte, et surtout rien qui empêche de comprendre et de prendre plaisir à ce roman original, bien plus ambitieux que la moyenne par son sujet et son traitement. Rien que pour cela, tentez l’aventure Kleinmann & Vinson !

Double hélice, de Philippe Kleinmann et Sigolène Vinson
Editions du Masque, 2011
ISBN 978-2-702-43580-9
412 p., 17,50€


150 idées reçues sur l’Histoire

 Si vous n’aimez pas les romans, si vous voulez tout de même avoir l’air intellectuel sur les bords de piscine/mer/lac (rayer la mention inutile) , si vous croyez encore que le 14 Juillet célèbre la  prise  de la Bastille, ce livre est fait pour vous.

Voilà un bon bouquin qui fait passer agréablement le temps et vous apprend un maximum de choses. Sous forme de questions-réponses, les très-documentés chroniqueurs d’Historia réussissent le pari de réaliser un livre divertissant, intelligent et ludique.

Vous pouvez passer d’un chapitre à l’autre (chaque chapitre faisant 2 pages), vous promener au fil de l’Histoire et apprendre encore et toujours. Cependant, je le rappelle, ce livre est un ouvrage de vulgarisation. Donc titulaires d’une licence et plus, abstenez-vous. Vous savez déjà les 3/4 du livre. Pour les novices et les amateurs, c’est un très bon moyen de réviser, d’apprendre et peut-être même, de préparer son bac dès cet été pour les futurs bacheliers!

150 idées reçues sur l’Histoire par la rédaction d’Historia
Pocket (First éditions) 6€60
9782266210515  445 pages.

Un article de Clarice Darling


Serena, de Ron Rash

Signé Bookfalo Kill

Smoky Mountains, Caroline du Nord, au début des années 1930. Alors que la Grande Dépression consécutive au krach de 1929 ébranle les États-Unis, le couple Pemberton ne connaît pas la crise. George, riche exploitant forestier, vient d’épouser Serena, une femme aussi belle qu’ambitieuse. Ensemble, ils entreprennent de consolider leur fortune en dévastant systématiquement toutes les forêts qui se présentent, au mépris des hommes qui travaillent pour eux comme de toute considération écologique.
Et lorsque des obstacles s’élèvent sur leur chemin, ils sont prêts à tout pour les écarter, qu’il faille manier les dollars ou le fusil pour parvenir à leurs fins…

Soucieux d’être concis, j’avoue que le résumé ci-dessus ne rend pas justice à l’immense travail de Ron Rash. Son roman est infiniment plus ambitieux, plus complexe, plus puissant que ce que ces quelques mots laissent entrevoir.
C’est aussi de ces œuvres qui peinent à entrer dans une seule case. Roman noir, certes, par la violence – souvent psychologique, parfois physique – qui tire les personnages principaux vers leur objectif de pouvoir et de richesse. Mais aussi roman historique, nourri d’une reconstitution extrêmement précise de l’Amérique des années 30.

Mais encore roman ancré dans la tradition américaine du « nature writing » qui, comme son nom l’indique, accorde une place prédominante aux descriptions de la nature et à ses interactions avec l’homme. Auteur attaché à son État, la Caroline du Nord, Rash en restitue la beauté d’une plume époustouflante, tout en plaçant la nature au cœur de son oeuvre, dont elle est à la fois le décor, le sujet et l’une des actrices principales.

C’est aussi un roman d’une grande ambition littéraire à plusieurs points de vue : par le travail de la langue, très élaboré, qui change de registre sans tomber dans les clichés selon le niveau social des personnages qui s’expriment ; ou par la référence au drame élisabéthain qui sert de base sous-jacente à la construction du roman. On voit ainsi régulièrement intervenir un groupe d’ouvriers, rapportant les derniers événements et annonçant certains de ceux à suivre, tel un chœur théâtral…

C’est enfin un superbe portrait de femme, comme on n’en voit pas si souvent. Que le roman s’intitule Serena n’est pas un hasard : plus que l’histoire du couple Pemberton, c’est le destin de Serena qui intéresse le romancier. Redoutablement intelligente, charismatique, vénéneuse, courageuse, ambitieuse jusqu’à la folie, elle fascine autant qu’elle effraie son entourage.
Et avec raison… mais, chut ! Pour en savoir plus, il faut lire ce roman magistral !

Serena, de Ron Rash
Editions du Masque, 2011
ISBN 978-2-7024-3402-4
404 p., 20,90€


Les locataires de l’été, de Charles Simmons

Signé Bookfalo Kill

“C’est pendant l’été de 1968 que je tombai amoureux et que mon père se noya.”

Charles Simmons maîtrise l’art complexe et déterminant de la première phrase. Celle des Locataires de l’été est un modèle du genre. Tous les commentateurs de ce roman en soulignent l’importance, et avec raison. Après un début pareil, comment ne pas vouloir connaître la suite du livre ?

Pourtant, le sujet du roman n’a rien de très original. Michael, le narrateur, a quinze ans. Il passe l’été en famille au Cap Bone, bout de terre enfoncé dans l’océan où ne s’élèvent que quelques résidences estivales. Il y a là son père et sa mère, ainsi que son chien Blackheart.
La famille dispose d’un pavillon en retrait de leur propre maison, qu’elle loue cette année-là à Mme Mertz et à sa fille, Zina, dont Michael tombe éperdument amoureux. Zina a la vingtaine et, si elle s’entiche du jeune garçon, elle ne veut que de l’amitié entre eux. Ils passent du temps ensemble, partagent beaucoup, mais rien de ce que rêverait Michael.
Puis il y a les Cuddihy, qui passent régulièrement avec leur fille Melissa, pour le coup amoureuse sans retenue de Michael. Et d’autres gens, que l’été fait se croiser, se rencontrer, se désirer…

Deux titres de chapitre contiennent le mot “amour” : tout est dit, Charles Simmons signe sans équivoque un roman initiatique. Passion, jalousie, désir, sexualité, rivalité, tous les ingrédients incontournables y sont.
L’intérêt du livre repose sur la manière dont l’auteur mène cette énième variation sur le sujet le plus rebattu de la littérature. Tout repose sur le ton du narrateur et donc sur le caractère de ce dernier : calme, objectif, parfois distancié, partagé entre naïveté et conscience intuitive des complexités de l’âme, en cela un parfait adolescent.
Pourtant au centre des intempéries sentimentales du récit, Michael en semble parfois plus témoin qu’acteur. Il se laisse guider, ballotter, porter vers toutes les limites, tel le meilleur des bateaux qui peut parfois partir à la dérive selon les caprices de l’océan.

Je n’amène pas la métaphore navigatrice par hasard : la nature est au cœur du roman, à commencer par l’océan bien sûr. Le premier chapitre relate ce jour où Michael et son père, partis à la nage vers un banc de sable au large, manquent se noyer, trompés par les remous de la mer. Le danger est déjà là, prescrit, qui emportera le père au final – il faut cependant lire le roman jusqu’au bout pour comprendre comment et pourquoi…
Mais Simmons est plus subtil, qui joue des variations du temps, du sable, de l’océan, de la faune, pour y dessiner en creux les doutes et les errances des hommes. Le romancier joue avec art de l’ellipse, du non-dit et de l’évocation, évitant ainsi les pièges de la psychologie de bazar. Son style est direct et économe, ce qui n’exclut pas quelques fulgurances admirables :

“Ce soir-là, [la mer] était inhabituellement calme. Des vaguelettes brisaient paisiblement sur le rivage. Par de telles soirées d’été, je me disais que l’océan était factice. Comment quelque chose dont le corps était aussi vaste et aussi pesant pouvait-il avoir le bout des doigts si délicat ?” (p.103-104)

“La photographie ne compte pas beaucoup de génies. C’est un art trop facile pour qu’on y soit bon, et trop difficile pour qu’on y soit mieux que bon.” (p.134)

Par leur sobriété et leur classicisme littéraire, Les locataires de l’été semblent un témoignage direct des années 60, tel un cliché de l’époque pris sur le vif. On est d’autant plus (heureusement) surpris de découvrir qu’il est paru en 1998.
Un roman contemporain qui ravira les amateurs de littérature fine et sans esbroufe. Oui, ça existe encore !

Les locataires de l’été (Salt Water), de Charles Simmons
Editions Phébus (collection Libretto), 1998
ISBN 978-2-859-40604-2
188 p., 7,50€