Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Archives de février, 2018

L’Homme Craie, de C.J. Tudor

Eddie, Gros Gav, Hoppo, Mickey et Nicky partagent une amitié indéfectible comme seuls les gosses de douze ans sont capables d’en vivre. Pourtant, en cet été 1986, d’étranges événements agitent leur petite ville, dont ils sont souvent témoins, parfois acteurs. Il y a cet accident à la fête foraine, et cette jeune fille grièvement blessée qu’Eddie contribue à sauver. Il y a cet homme bizarre, pâle des cheveux aux pieds, si blafard qu’on le surnomme bien vite l’Homme Craie. Il y a aussi, justement, ce seau de craies offert à Gros Gav pour son anniversaire, dont les cinq amis vont se servir pour communiquer secrètement en dessinant des symboles connus d’eux seuls – jusqu’au jour où d’autres dessins se mêlent aux leurs, dont ils ne sont pas les auteurs… Puis il y a le meurtre. La fille éparpillée dans les bois, sans que le coupable soit jamais identifié.
Trente ans plus tard, Eddie et les autres ont plus ou moins bien surmonté ces épreuves et enterré ce passé funeste. Jusqu’au jour où Mickey réapparaît et affirme à Eddie qu’il connaît la vérité. Le lendemain, Mickey a disparu – et la vérité, oui, cette vérité si longtemps enfouie, pourrait bien enfin éclater au grand jour…

Tudor - L'Homme craieEncore un premier roman, encore une belle surprise ! Celle-ci vient d’Angleterre, sous la plume d’une jeune femme dont on peut déjà annoncer qu’elle se montre fort prometteuse. En digne romancière britannique, C.J. Tudor construit un thriller prenant (le prologue est redoutablement efficace, ainsi que les premiers chapitres de mise en place qui suivent et nous plongent rapidement dans l’action), tout en accordant un soin patient à ses personnages, tous extrêmement bien campés et plus subtils qu’ils ne paraissent l’être de prime abord. À commencer par Eddie, narrateur du roman, dont la voix est spécialement intéressante à suivre – impossible de vous dire pourquoi, bien entendu.

C.J. Tudor ne s’en cache pas, elle est fan de Stephen King. On pense évidemment au maître américain, notamment à ses grands textes sur l’enfance, que ce soit Stand by me (Le Corps dans sa version française, disponible dans le recueil de novellas Différentes saisons) ou Ça. Si l’influence kingienne plane ouvertement sur le début du roman, elle disparaît peu à peu, ou du moins n’écrase pas le texte, dont la romancière assume la conduite avec une maîtrise formidable et un ton propre. L’Homme Craie est parsemé de rebondissements parfaitement amenés, quand il ne s’agit pas de cliffhangers redoutables contraignant à poursuivre la lecture, encore un chapitre, puis un autre, puis un autre…
Sans jamais s’égarer ni dans la structure de plus en plus élaborée du récit, ni dans sa narration en alternance sur deux époques (1986 et 2016), C.J. Tudor guide son histoire d’une main de maître jusqu’à un final qui, sans être renversant, réserve plusieurs belles surprises et multiplie les éclairages inattendus sur les secrets et le rôle des uns et des autres dans toute cette affaire.

Joli petit coup de cœur, donc, pour cet Homme Craie superbement mené, dont je n’attendais pas autant et qui m’a donc emballé de bout en bout. Rendez-vous sans hésitation et avec de grandes espérances pour le deuxième opus de C.J. Tudor.

L’Homme Craie, de C.J. Tudor
(The Chalk Man, traduit de l’anglais par Thibaud Eliroff)
Éditions Pygmalion, 2018
ISBN 978-2-7564-2173-5
384 p., 20,90€

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COUP DE CŒUR : Jake, de Bryan Reardon

Un matin, le monde paisible de Simon Connolly s’écroule. Heureux mari et père au foyer, il apprend qu’une tuerie vient d’être perpétrée dans le lycée de ses deux enfants. En se précipitant sur place, il découvre rapidement que son fils aîné, Jake, a disparu. Il ne figure pas parmi les victimes, mais reste introuvable dans l’établissement et alentour.
Lorsqu’on apprend que le garçon était le seul ami de Doug Martin-Klein, un gamin asocial que personne n’est vraiment surpris d’identifier comme l’auteur du massacre, la rumeur ne tarde pas à courir. Jake aurait été son complice, et aurait réussi à fuir avant l’intervention des forces de l’ordre…
Confronté à l’innommable, Simon tente coûte que coûte de retrouver Jake en premier, tout en affrontant doutes et culpabilité. A quel moment la situation a-t-elle pu lui échapper ? Son fils a-t-il pu commettre une chose pareille ? Et surtout, où est-il et pourquoi se cache-t-il ?

Reardon - JakeJe l’avoue, je ne lisais plus trop la Série Noire depuis quelques années. A l’exception, et encore, de quelques noms majeurs de la collection (Ferey, Nesbo, Manotti), les propositions de l’éditeur Aurélien Masson ne m’inspiraient plus autant qu’à ses débuts. Mais voilà, Masson est parti créer Equinox, une nouvelle collection de polar aux Arènes, et Stefanie Delestré l’a remplacé. Après avoir retaillé le format de la Série Noire et revu légèrement sa maquette, cette excellente éditrice réalise des débuts parfaits, avec le retour gagnant de Jean-Bernard Pouy, un Caryl Ferey très bien tenu, et donc ce premier roman de Bryan Reardon qui m’a laissé pantelant d’émotion.

En anglais, le roman s’intitule Finding Jake, subtilité intraduisible en français (qui n’a donc retenu avec sobriété que le prénom du garçon). « Finding Jake », c’est « trouver Jake » bien sûr, mais aussi « découvrir Jake », au sens d’essayer de comprendre qui il est vraiment. Et c’est ainsi que fonctionne le roman, alternant des phases au présent qui relatent les minutes, puis les heures qui suivent le massacre, et des chapitres remontant à l’enfance de Jake, depuis ses premiers mois jusqu’au drame.
Outre que ce système d’alternance fonctionne toujours bien dans un polar, tenant le lecteur en haleine et l’obligeant souvent à tourner les pages pour dérouler le plus vite possible les deux fils du récit, le dispositif ici a le mérite de faire la part belle à la réalité des personnages, de jouer de leurs ambivalences, de leurs multiples facettes, d’autant plus que cette réalité est placée sous l’éclairage cru d’une catastrophe. Ce qui semblait anodin à l’époque peut soudain prendre un tout autre sens… mais interpréter a posteriori une attitude, une phrase, un moment de vie, n’est-ce pas se tromper un peu plus ?

Tenant l’ensemble du roman sur ce fil fragile, Bryan Reardon creuse le sillon du doute et de la culpabilité d’une manière intime, profonde, avec d’autant plus d’empathie et d’humanité que nous suivons l’histoire du point de vue de Simon, narrateur du drame. Les hésitations, les coups de colère, les atermoiements de Simon sont les nôtres, jusqu’à ce que la vérité soit enfin dévoilée, après plus de 300 pages d’horrible incertitude.
Alors l’émotion explose enfin, et c’est le regard très flou que j’ai lu les vingt ou trente dernières pages de Jake, profondément bouleversé par la sincérité des sentiments qui irradie de ce final d’une force incroyable.

Dans la lignée d’un Thomas H. Cook (on pense bien sûr aux Feuilles mortes, dont le sujet est très proche), Bryan Reardon nous offre avec Jake un roman noir extraordinairement juste, sensible et touchant, un condensé d’humanité qui laisse les larmes aux yeux et le cœur un peu plus ouvert. Une découverte que je serais très heureux de vous voir partager.

Jake, de Bryan Reardon
(Finding Jake, traduit de l’américain par Flavia Robin)
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782070147243
352 p., 21€