Archives de septembre, 2011

Rue Stendhal, de Yaël Hassan

Signé Bookfalo Kill

C’est l’été. Esteban s’ennuie tout seul dans son immeuble de la rue Stendhal (Paris 20e). Son meilleur ami Théo a déménagé à Marseille et il n’a personne avec qui jouer. Mais une nouvelle famille débarque, comptant trois enfants dans ses rangs, de l’aîné Bruno à la petite Emilie en passant par la gentille peste Rosalie. Puis il y a Lola, la jolie voisine qui plaît bien à Esteban, et Idriss, son deuxième meilleur copain.
Et enfin Monsieur Faure, leur vieux voisin, aimable et savant, qui décide d’embarquer la petite bande dans un jeu de pistes au coeur du cimetière du Père-Lachaise tout proche…

Voilà une bonne idée ! Avec ce sympathique petit roman, Yaël Hassan entraîne ses héros – et ses jeunes lecteurs – dans une visite de l’histoire culturelle, historique et littéraire de la France. Au fil des étapes du jeu de pistes, Esteban et ses amis découvrent en effet quelques-unes des célébrités qui dorment d’un sommeil éternel au Père-Lachaise, et avec elles, leurs oeuvres.
Jean-Baptiste Clément (l’auteur du fameux Temps des Cerises), Colette, Jules Renard et Auguste Maquet (le « nègre » d’Alexandre Dumas) figurent parmi les élus de la romancière. Celle-ci livre quelques éléments de biographie, parfois de brefs extraits de ces écrivains ; à charge pour les enfants curieux d’imiter leurs amis de papier, et de foncer à la bibliothèque ou à la librairie la plus proche pour approfondir leur savoir tout neuf !

Une jolie balade dont l’intrigue et le style, extrêmement simples, conviendront à de jeunes lecteurs, à partir de neuf ans.

Rue Stendhal, de Yaël Hassan
Editions Casterman Junior, 2011
ISBN 978-2-203-03542-3
128 p., 7,75€


Une épatante aventure de Jules (tome 6) : Un plan sur la comète

Signé Bookfalo Kill

Vous ne connaissez peut-être pas Jules. Même si c’est fort dommage, je vous pardonne bien volontiers, parce que :
1/ on ne peut pas tout savoir,
2/ vous allez sûrement vous rattraper vite fait,
3/ vous aurez alors l’ineffable plaisir de découvrir le très attachant héros récurrent d’Emile Bravo, chanceux que vous êtes.

Un petit rappel pour tout le monde, sans trop entrer dans les détails : Jules a environ douze ans, un cochon d’inde nommé Bidule, une petite amie anglaise prénommée Janet, des parents largement cinquantenaires et un petit frère plus âgé que lui, ainsi que d’excellents amis extra-terrestres. (Si tout ceci vous semble obscur ou loufoque, c’est normal, mais vous comprendrez tout en lisant les cinq premières aventures de Jules.)
Dans ce sixième opus, Tim et Salsifi, les amis E.T. de Jules, débarquent chez lui pour le prévenir qu’une comète en folie fonce sur la Terre et s’apprête à anéantir l’humanité. Il reste cependant une chance d’éviter le désastre : Jules et Janet doivent convaincre le Grand Conseil des aliens, réuni en conclave dans une base secrète de la Lune, que les êtres humains sont sauvables, et peuvent à l’avenir mieux se comporter avec leur planète ainsi qu’entre eux… Pour cela, ils doivent accomplir une mission : détourner Sylvain-Bernard Pipard, l’entrepreneur le plus puissant du monde, de son projet de transformer l’Antarctique en puits de pétrole géant.

Emile Bravo ne prend pas les enfants pour des imbéciles. Les bandes dessinées qu’il imagine et dessine pour eux sont intelligentes, pleines d’humour et de références. A ce titre, sa série consacrée aux épatantes aventures de Jules est magistrale, alliant aventures échevelées et réflexions scientifiques et morales. Le sixième tome ne déroge pas à la règle. Il y est cette fois question d’écologie, de la manière dont les hommes maltraitent leur planète.
Si l’humour est toujours aussi présent, Bravo prend le temps d’être grave, mine de rien, et consacre 78 pages à sensibiliser ses jeunes lecteurs à la nécessité de prendre soin de la Terre. Surtout, il le fait sans manichéisme ni bons sentiments, avec subtilité. En égratignant, au passage, le comportement irresponsable des hommes politiques sur une question aussi essentielle pour la survie de notre espèce. Le fait que Pipard ait pour ami un certain Président Salami (!!!), petit et caractériel, n’est sans doute pas une coïncidence…

Héritier de la ligne claire d’Hergé, Bravo enrobe ses histoires dans un dessin riche et chaleureux, qui fourmille de détails et d’idées rigolotes. Dans chaque case, dans chaque arrière-plan, il y a à voir. Il s’amuse comme un fou avec ses personnages, notamment avec son bestiaire d’extra-terrestres, qui s’enrichit de quelques créatures bien loufoques dans cet épisode. Jules et Janet sont toujours aussi mignons et attachants, les parents de Jules à côté de la plaque et son frère Roméo délicieusement bas du front.

Pour résumer, Emile Bravo, c’est formidable, c’est pour les enfants (à partir de dix ans) comme pour les grands, parents ou pas. De la B.D. à la fois classique et inventive, drôle et intelligente. Bref, c’est à lire de toute urgence.

Une épatante aventure de Jules (tome 6) : un plan sur la comète, d’Emile Bravo
Éditions Dargaud, 2011
ISBN 978-2-205-06825-2
78 p., 14,95€


Pour en finir avec le cinéma, de Blutch

Signé Bookfalo Kill

Pour en finir avec le cinéma, Blutch – ou plutôt un alter ego dessiné qui lui ressemble diablement – en parle en long, en large et en travers. Devant plusieurs femmes, il râle, radote, ratiocine, clame à la fois son amour et sa lassitude du Septième Art. Enfin, si j’ai bien compris, ce dont je doute. (D’ailleurs, si quelqu’un a trouvé un fil narratif dans ce galimatias, qu’il m’envoie une fusée éclairante, d’avance merci.)

Dès la première case, Blutch nous prévient pourtant en citant l’écrivain André Hardellet : « …ces scènes – et quelques autres – prennent place, naturellement, dans le film de cinéma pur que j’ai souvent rêvé de composer et qui ne raconterait pas une histoire, qui n’aurait ni commencement ni fin (…) »
A l’abri du patronage intellectuel de son prédécesseur, le dessinateur compose donc un patchwork d’images et de références, qui constituent autant d’hommages au cinéma qu’il aime. Une sorte de catalogue de cinéphile, en somme.

Au fil des pages, on croise Michel Piccoli, auquel le narrateur voue un culte immodéré ; Catherine Deneuve, Rita Hayworth, Burt Lancaster, Orson Welles, Visconti… L’apparition la plus étrange revenant – est-ce bien étonnant – à Jean-Luc Godard, croqué en pêcheur taciturne de poissons desséchés.
Le dessinateur reprend également des scènes illustres : la valse du Guépard, King Kong, le dialogue Bardot-Piccoli du Mépris ; à d’autres moments encore, on soupçonne d’autres références, plus obscures – pour moi en tout cas.

Et donc, comme tout cinéphile qui se respecte lorsqu’il masturbe sa science, Blutch finit par devenir aussi chiant qu’incompréhensible. Son propos est décousu et devient vite abscons. On dirait l’un des derniers films de Godard. Je dis ça, je ne suis pas objectif, je n’ai jamais aimé Godard – ce qui m’interdit sans doute de prétendre moi-même au titre de cinéphile. Tant mieux, je n’y tiens pas plus que ça, je préfère aimer le cinéma à ma façon, loin des chapelles, des théories et des ergotages.
D’un point de vue graphique, j’ai un peu de mal à saisir le sens des variations chromatiques choisies par l’auteur ; à intervalles réguliers, en effet, une nouvelle couleur dominante nimbe l’ensemble des cases… Au début, j’ai cru que c’était pour marquer les changements de séquence, mais non. Pour autant, le résultat n’est pas laid, et le trait de Blutch bien présent, singulier, plein de caractère. C’est déjà ça.

Il est très probable que, tôt ou tard, les Inrocks s’extasient sur Pour en finir avec le cinéma. J’aurai alors la confirmation définitive que cet album n’était pas pour moi. Ou qu’il incarne tout ce que je n’aime pas au sujet du cinéma : beaucoup de bavardage et de considérations intellos pour pas grand-chose.

P.S. : oui, vous avez le droit de trouver la couverture un peu effrayante… Si j’étais Ava Gardner, je ne serais pas très contente de ressembler à Jim Morrison sous acide !

Pour en finir avec le cinéma, de Blutch
Editions Dargaud, 2011
ISBN 978-2-205-06702-6
80 p., 19,95€


L’art de choisir sa maîtresse, de Benjamin Franklin

Signé Bookfalo Kill

Les éditions Finitude font des beaux petits livres. Des objets soignés, bien fabriqués (cahiers cousus, couvertures en papier épais avec de belles illustrations) qu’on a plaisir à prendre en main, à feuilleter et à ranger en évidence dans sa bibliothèque. Pour ne rien gâcher, les éditions Finitude font aussi des bons livres, souvent originaux et décalés, que l’on apprécie autant de lire que d’admirer.

La preuve avec ce recueil de textes inédits signés Benjamin Franklin – oui, oui, LE Benjamin Franklin, celui auquel vous pensez. Non content d’avoir, entre autres, inventé le paratonnerre et contribué à la rédaction de la Déclaration d’Indépendance et à celle de la Constitution des Etats-Unis, l’animal était doté d’une très belle plume, pleine d’humour et d’ironie.
Il l’éprouva en rédigeant des articles dans la presse – notamment dans la Gazette de Pennsylvanie, journal qui lui appartenait ; sous couvert d’identités fictives, il se fendit également de faux courriers de lecteurs envoyés à différents journaux, dans lesquels il prenait un malin plaisir à fustiger les innombrables travers de l’être humain, avec un sens réjouissant du second degré. Au passage, il en profitait pour valoriser les qualités qui lui semblaient primordiales : la modestie, le sens de l’économie, l’équité ou l’honnêteté.

Outre « L’art de choisir sa maîtresse » – moins subversif que le titre ne le laisse penser -, Franklin prend le ton acerbe d’une commère pour mieux disserter « sur les commérages » et leurs conséquences ; propose « quelques règles pour devenir un compagnon détestable » (mon texte préféré, traité facétieux sur l’art d’accaparer l’attention générale en société) ; détourne la science d’une manière joyeusement absurde en proposant la fabrication d’un « cadran solaire détonnant » ; ou se fait plus sérieux, bien que toujours avec verve et esprit, pour dénoncer la manière dont l’Angleterre traite ses colonies américaines (« Pour transporter un serpent à sonnette » et « Pour humilier les rebelles américains »).

Chaque texte est précédé d’un paragraphe de l’éditeur qui le replace dans son contexte. Un ajout indispensable pour bien saisir les implications des écrits de Benjamin Franklin, et en apprécier toute l’intelligence et la saveur. Un livre fin et intelligent, à déguster sans modération.

L’Art de choisir sa maîtresse et autres conseils indispensables, de Benjamin Franklin
Editions Finitude, 2011
ISBN 978-2-912667-95-3
112 p., 13,50€

Retrouvez ce livre sur le site des éditions Finitude – et profitez-en pour découvrir le travail de cette excellente petite maison d’édition !
On en parle également ici : Les chroniques d’Alfred Eibel.


Dear George Clooney, tu veux pas épouser ma mère? de Susin Nielsen

Violette a 12 ans et elle en a ras-le-bol des adultes.

Son père est un sale type qui les a abandonnées, sa mère, sa soeur Rosie et elle pour aller vivre avec Jennica, sosie de Paris Hilton. De cette union sont nées Lola et Lucy, demi-soeurs que Violette déteste par dessus tout.
Sa mère, Ingrid, n’est plus que l’ombre d’elle-même depuis la séparation et surnage dans sa dépression pour élever ses deux filles. Cependant, elle continue de chercher l’amour et accumule les rencards avec des types tous plus nuls les uns que les autres.
Sa soeur, Rosie, 5 ans, trouve que tout est toujours formidable et adoooooore tous les nouveaux prétendants de leur mère ET ses demi-soeurs.

Un jour, on sonne à la porte. Le nouveau prétendant d’Ingrid est là. Un gros moche mal habillé qui de surcroît, s’appelle Dudley Wiener. La honte. Pour Violette, c’en est trop. Sa mère ne mérite pas un type pareil. Sa mère mérite quelqu’un de bien. Quelqu’un de beau. Quelqu’un de riche… Et cet homme-là, c’est… George Clooney!

Voici un petit roman bien ficelé où on s’attache immédiatement aux personnages. Violette n’est pas du tout cul-cul la praline, elle entre dans le monde des adultes qu’elle ne comprend pas, a peur de perdre sa famille et veut tout faire pour garder une cohésion entre sa soeur, sa mère et elle-même. Aidée de sa meilleure amie, Violette ne perd pas une minute pour enchaîner les bêtises et les remises en question. Ce roman, pour enfants bons lecteurs d’une douzaine d’années, évoque les douleurs d’un divorce, les angoisses face à une éventuelle recomposition familiale, les liens de l’amitié, les premiers émois amoureux…

Dear George Clooney, tu veux pas épouser ma mère? est un roman sympathique, drôle, attachant. Ce livre est l’occasion rêvée de faire un film pour pré-ados! Dear George Clooney, tu ne veux pas tourner dans mon film?

Dear George Clooney, tu veux pas épouser ma mère? de Susin Nelsen
éditions Hélium
ISBN 9782358510790
195 p., 13€90

Un article de Clarice Darling.


Le coup du lapin 3 d’Andy Riley

J’ai découvert les deux premiers tomes des lapins suicidaires l’année dernière. Cela m’avait valu un bon gros fou-rire et le regard amusé et compatissant du libraire.

Amateurs d’humour noir sans texte, vous allez être servis. Quand on a fini de tourner les pages de cet ouvrage, on n’a qu’une envie. En avoir encore et toujours plus à se mettre sous la dent, et savoir enfin pourquoi, oui, pourquoi, ces lapins si mignons ont décidé d’en découdre avec la vie.

On ne saura jamais la réponse, si ce n’est qu’ils font cela uniquement pour nous faire rire et on les en remercie, tout comme on remercie Andy Riley de satisfaire nos zygomatiques et de nous remonter le moral.

Mais (car il y a un mais), si Le coup du lapin 3 foisonne d’idées toutes plus saugrenues, j’estime qu’il y a une légère baisse du niveau. Est-ce parce que l’effet de surprise est passé? Est-ce parce qu’on s’habitue à l’horreur des lapinous?

Quoi qu’il en soit, on ne peut s’empêcher de sourire à leur folie auto-destructrice et leur imagination morbide toujours plus évoluée.

Le coup du lapin 3 d’Andy Riley
éditions Chiflet&Cie
ISBN 978-2-35164-147-7
160p, 14€95

Un article de Clarice Darling.


Tuer le père, d’Amélie Nothomb

Signé Bookfalo Kill

Le nouveau roman d’Amélie Nothomb s’intitule Tuer le père. Sa quatrième de couverture se résume comme d’habitude à une seule phrase : « Allez savoir ce qui se passe dans la tête d’un joueur. »
Il raconte l’histoire d’un adolescent, Joe. Passionné d’illusionnisme, il vit seul avec sa mère qui ne l’aime pas et collectionne les beaux-pères. Lorsqu’elle pense avoir trouvé le bon, elle demande à son garçon de débarasser le plancher. Joe s’en va bien volontiers, décidé à gagner sa vie en exerçant l’art de la magie. Pour progresser, il s’invite chez Norman, l’un des meilleurs prestidigitateurs du monde. Celui-ci le prend sous son aile, lui enseigne ses secrets et l’élève comme son fils avec sa femme Christina. Joe tombe amoureux de Christina. Tout ça risque de mal finir.

Tuer le père affiche 150 pages (grands caractères, larges interlignes) et coûte 16€. Je l’ai lu en une heure, à la minute près. Il va se vendre à plusieurs dizaines, voire centaines de milliers d’exemplaires.

Et sinon ?
Rien.

Ce roman avait du potentiel. La magie est un thème qui nourrit avec la littérature des affinités évidentes. Comme le prestidigitateur, l’écrivain est un manieur d’illusions qui fait du mensonge un art visant, non pas à abuser par malignité, mais à surprendre et à enchanter son lecteur. Lorsqu’elle aborde ce sujet, Nothomb livre d’ailleurs ses meilleures lignes, dignes de ses meilleurs romans.
Mais ce ne sont que quelques lignes, égarées au milieu d’un océan de platitudes qui m’ont laissé totalement indifférent. Je me demande encore quel est l’intérêt de l’apparition au début et à la fin de l’auteure en personne, qui se met en scène avec une certaine complaisance et sans aucun rapport avec le reste de l’histoire.
Et je passe sur la piteuse tentative de twist final, tellement cousue de fil blanc qu’elle donne au roman des allures de cadavre après autopsie.

Ne vous y trompez pas : je ne déteste pas Nothomb, ni ne la critique par principe. Au contraire, j’ai même aimé et suivi son travail, au début de sa carrière. Lorsqu’elle était encore écrivain. Son obsession thématique de la monstruosité sous toutes ses formes – en particulier de l’obésité – constituait la force de son oeuvre. Elle se montrait d’une telle virtuosité dans l’art délicat des dialogues qu’on lui pardonnait volontiers de limiter les descriptions et les transitions narratives à leur plus simple expression, pour mieux briller dans un jeu de réparties cinglantes, intelligentes, drôles, perverses, plus jouissives les unes que les autres. Son premier roman, Hygiène de l’assassin, était une merveille du genre, dont je recommande encore volontiers la lecture – même si mon affection va en premier lieu aux Catilinaires, oeuvre méconnue mais superbe.

Et puis, au fil des romans, Nothomb est devenu un système, une machinerie sans âme, un épouvantable gâchis de talent. L’auteur d’un livre par an, paraissant fin août, équivalent du starter pour le coureur de cent mètres : un coup de feu qui déclenche la ruée de la rentrée littéraire avant de partir aussitôt en fumée dans le ciel – aussitôt tiré, aussitôt oublié.

La Belge chapeautée est douée. Je suis sans doute présomptueux, mais je reste convaincu qu’elle pourra écrire, un jour, un GRAND livre. Ce jour arrivera lorsqu’elle cessera de céder à sa facilité naturelle et décidera de se confronter pour de bon à l’écriture, à une ambition littéraire plus élevée et moins lâche que celle consistant à expédier la rédaction de trois ou quatre opus minimalistes par an (détail biographique qui fait partie de sa « légende » médiatique), puis à confier à son éditeur le soin de choisir le meilleur (sans doute plutôt le moins mauvais).
J’espère vraiment voir ce jour arriver, même si chaque année qui passe et nous amène un énième roman sans saveur entame un peu plus mon optimisme naturel…

Et pardon si je m’échauffe un peu, mais voir un tel potentiel se déliter de livre en livre, c’est vraiment râlant.

Tuer le père, d’Amélie Nothomb
Editions Albin Michel, 2011
ISBN 978-2-226-22975-5
150 p., 16€


3″, de Marc-Antoine Mathieu

Signé Bookfalo Kill

La première case est entièrement noire.
Au centre de la suivante, un point blanc.
Le point blanc grossit dans les sept cases suivantes, devient un ensemble de silhouettes humaines se découpant sur un mur blanc.
Au fil des cases, on continue à avancer, vers le visage d’un homme qui regarde par une fenêtre.
Dans l’oeil de l’homme se reflète un Smartphone.
On plonge dans l’objectif photo du Smartphone pour découvrir le visage de l’homme qui le tient – et un autre homme derrière lui, qui le tient en joue…

Et ainsi de suite jusqu’à la fin d’une BD hallucinante, époustouflante.
3″ est sous-titré Un zoom ludique par Marc-Antoine Mathieu. La précision éclaire le projet du dessinateur : raconter toute une histoire selon le principe visuel du zoom avant. Lequel zoom avant est continu du début à la fin, les images et les séquences s’enchaînant grâce à un savant jeu de miroirs et de reflets. Une ampoule électrique, un vase, une montre, une bague, une dent en or (!) ou la caméra d’un satellite (!!!) : autant d’objets réfléchissants qui permettent de réorienter le récit vers une autre séquence, sans rupture narrative.

En gros, cela donne ceci :

L’idée est géniale et le traitement brillantissime, d’autant plus que Mathieu se passe totalement de dialogues. Tout passe par le dessin – en noir et blanc, à la fois épuré et diablement inventif -, les cadrages, les enchaînements, les plus petits détails cachés dans les cases. L’effet est vertigineux, tant on se sent happé, aspiré par l’image.

Ce qui est encore plus fort, c’est que le dessinateur ne se cantonne pas à un simple exploit technique. Comme je le disais plus haut, il raconte une histoire, dont les multiples micro-épisodes se déroulent… en trois secondes. « Le temps pour la lumière de parcourir 900 000 km… »
Je vous en dirais bien davantage, mais : 1/ le dessinateur se charge de le faire lui-même au début de l’album ; 2/ ce serait entamer le plaisir de l’enquête, de la chasse aux indices…
A vous de jouer, donc !

Et pour prolonger l’expérience (et enfoncer le clou), Marc-Antoine Mathieu présente également son histoire en version numérique. A titre personnel, je ne suis pas sûr que cela apporte grand-chose, mais là encore, à vous de vous faire votre idée. C’est sur le site des éditions Delcourt
A voir également, la bande-annonce de la B.D.

3″, de Marc-Antoine Mathieu
Éditions Delcourt, 2011
ISBN 978-2-7560-2595-7
80 p., 14,95€


Excusez les parents (Pierre Ferran) et Perles parlementaires (Paul Quimper)

Voilà. C’est la rentrée. Fini le soleil. Fini l’insouciance. Fini le repos.
Bonjour l’école, le boulot et la douloureuse des impôts.

Offrez-vous un moment de pur fou-rire avec ces deux ouvrages, Excusez les parents de Pierre Ferran et Perles parlementaires de Paul Quimper. Pour la modique somme de 5€90 chacun, vous exercerez vos zygomatiques comme personne et éloignerez de votre entourage mauvaise humeur et temps chagrin.

Vous rirez à gorge déployée avec Perles parlementaires. Vous penserez ainsi à ces pauvres hommes et femmes politiques qui font des années d’études qui ne réfléchissent pas toujours avant de parler.

Vous vous étonnerez avec Excusez les parents, qui recense les mots d’excuses des parents, vraisemblablement dans les années 60-70, puisque la première édition de cet ouvrage date de 1977. A une époque où tous les bambins étaient à l’école, leurs parents n’avaient visiblement pas eu la chance d’être scolarisés. Ce qui donne de bonnes crises de rire.

Voilà deux petits bouquins sympathiques, à emporter partout, ou à offrir, à des enseignants en détresse ou aux étudiants de Sciences Po!

Excusez les parents de Pierre Ferran 
Horay éditions
ISBN 978-2-705-804-961
5€90

Perles parlementaires de Paul Quimper
Horay éditions
ISBN 978-2-705-804-947
5€90

Un article de Clarice Darling.


L’Origine du silence, de Jed Rubenfeld

Signé Bookfalo Kill

Avez-vous déjà entendu parler de l’obusite ? Saviez-vous que, durant la Première Guerre mondiale, Marie Curie avait financé des petits véhicules, conduits par certaines de ses collaboratrices – surnommées les “petites Curie” –, transportant des instruments de radiologie afin d’aider les chirurgiens à mieux opérer les blessés ? Non, moi non plus. Cela fait partie des nombreuses choses que l’on apprend au détour des pages de L’Origine du silence, thriller historico-psychologique aussi instructif que palpitant.

New York, 1920. La Première Guerre mondiale est passée par là, changeant à jamais la face du monde. Ancien disciple de Freud, Stratham Younger est revenu de tout : de la psychanalyse, en laquelle il ne croit plus, comme des champs de bataille français, où il s’est brillamment illustré en tant que médecin. Il en a aussi ramené Colette, une jeune scientifique française, élève de Marie Curie, et son petit frère Luc, un garçon de dix ans atteint d’aphasie.
En compagnie de Colette et de l’inspecteur Littlemore, Younger est témoin d’un terrible attentat, l’explosion d’une charrette piégée juste devant Wall Street, au moment où les employés du célèbre quartier des finances envahissent les rues pour aller déjeuner.
C’est le début d’une enquête complexe – dont je ne dirai rien de plus, parce que ce serait trop long, sans parler de vous gâcher le plaisir de cet excellent polar.

Sérieusement documenté, Rubenfeld ne cède jamais à la facilité des clichés, toujours risquée quand on mêle l’Histoire à un roman, et nous entraîne de Washington et ses sombres arcanes du pouvoir, à l’Autriche – où l’on retrouve l’incontournable Freud – en passant par la France. Son travail de reconstitution est aussi solide que discret, l’auteur privilégiant sans cesse l’avancée de son intrigue à la tentation d’étaler ses connaissances, mais usant avec intelligence de ces dernières pour développer son histoire. Une réussite digne de Caleb Carr, auteur de la référence en matière de thriller psychologique : L’Aliéniste, et dont Rubenfeld apparaît comme le meilleur héritier.

Puis l’on retrouve avec plaisir son ton si particulier, avec ses petites touches d’humour et de légèreté toujours bienvenues, dont l’inspecteur Littlemore est l’incarnation parfaite. Débarqué presque en catimini au milieu de L’Interprétation des meurtres 1, avant d’en devenir le personnage le plus marquant, il trouve ici une place digne de son envergure. A ses côtés, les autres personnages, anciens ou nouveaux, héritent tous de personnalités – attachantes, mystérieuses ou répugnantes – qui donnent envie de les retrouver au fil des pages.
Pages que l’on tourne à grande vitesse jusqu’à la fin et sa cascade de révélations, certaines parfois osées… Mais qu’importe, car Rubenfeld ne dépasse jamais les bornes de l’improbable, et son talent est tel que tout passe.

Bon, sinon, vous avez compris que c’était un coup de cœur, oui ? Sachant qu’en plus, on peut lire ce roman sans avoir lu le précédent, vous n’avez plus aucune excuse, foncez !

L’Origine du silence, de Jed Rubenfeld
Éditions Fleuve Noir
ISBN 978-2-265-09253-2
568 p., 20,90€

1 Dans l’Interprétation des meurtres, Stratham Younger, jeune psychiatre disciple de Freud, avait l’honneur de recevoir son mentor lors de l’unique visite que ce dernier fit aux Etats-Unis, en 1909, accompagné de Carl Jung. Alors au début d’une dispute intellectuelle qui les verraient devenir penseurs ennemis un peu plus tard, les deux éminents psychanalystes se retrouvaient mêlés à une sordide affaire de meurtres, où leurs talents s’avéraient précieux pour aider à la résolution de l’enquête menée par l’iconoclaste inspecteur Littlemore.

 

On en discute ici : Rivières Pourpres, le forum du site Polars Pourpres