Archives de décembre, 2020

Les plus, les moins : bilan 2020 (première partie)

Je n’ai jamais fait de bilan de fin d’année sur ce blog. L’idée m’a parfois traversé l’esprit, mais sans aller plus loin. Pas le temps le plus souvent, plus une tendance à passer très vite à la suite sans se retourner sur le passé (déformation professionnelle de libraire, sans aucun doute).

Cette année, c’est différent. Déjà, parce que cette année 2020 a été différente à tous égards – je ne vous fais pas un dessin, vous voyez de quoi je parle.
Ensuite, et surtout, parce que ce fut une année de reprise pour Cannibales Lecteurs, après un an et demi de pause. Et aussi une année de retour à la lecture pour moi, après quelques mois de tranquillité nécessaire, histoire de retrouver le vrai goût de la lecture qu’une pratique trop intensive et quelque peu dévoyée de mon métier m’avait fait perdre.

Cela vaut bien une petite mise en perspective, en quelques points majeurs, et autant de liens qui renvoient (quand elles existent) vers les chroniques du blog.


Le + chiffré : 93

Le nombre de livres lus cette année, dont une grosse vingtaine de bandes dessinées, et quelques relectures (les premiers Fred Vargas, les trois premiers Harry Potter).
Pas si mal, finalement, même si je suis loin des « standards » de mes années professionnelles, où je tournais plutôt autour de 120. Signe que ça peut faire du bien de prendre le temps, de ne pas se précipiter, de laisser des respirations également entre deux lectures.


Le + aimé

Alma t.1 : le vent se lève, de Timothée de Fombelle (Gallimard-Jeunesse)

Timothée de Fombelle a toute confiance en la puissance du roman. Il s’y abandonne avec une générosité, une inventivité et une intelligence qui enchantent, éblouissent, bouleversent.
Cet écrivain est capable de dénicher les plus infimes étincelles de lumière au cœur de la boue la plus épaisse – et de nous convaincre que seule cette lumière compte, et qu’il faut l’entretenir, la protéger, et la maintenir en vie coûte que coûte.

Le aimé

Du côté des Indiens, d’Isabelle Carré (Grasset)

Il y a trop de sujets dans Du côté des Indiens – le délitement du couple, le mensonge, la maladie, les abus (sexuels et de pouvoir), les dessous du cinéma -, et ils s’avèrent presque contradictoires à force de se côtoyer sans s’entrelacer. Ils se heurtent les uns aux autres et, dans ces chocs successifs, perdent de leur force et de leur intérêt.


Le + aimé dont on a le – parlé

Des rêves à tenir, de Nicolas Deleau (Grasset)

Le temps de quelques pages, invitations à l’aventure, à la briganderie désintéressée, à la révolte citoyenne par-delà les mers, au mépris des États et de la sclérose politique qui, chaque jour, ronge nos chances de nous en sortir ; le temps de cette escapade que seule la littérature autorise, on respire. On vit plus beau, plus large, plus généreux.

Le aimé dont on a le + parlé

L’Ange rouge, de François Médéline (la Manufacture de Livres)

Le fantasme du polar à la française, largement daubé par trop de visionnages de films plus ou moins
merdiques, qui pue l’inspiration mal digérée et le recyclage sans génie.


La + confirmée

Le Sanctuaire, de Laurine Roux (éditions du Sonneur)

Le Sanctuaire confirme ce que le premier roman de Laurine Roux laissait espérer. Non seulement quelques mots lui suffisent pour cadrer un décor, cerner une personnalité ou pénétrer la complexité d’un esprit, mais il faut en plus admirer la manière dont la jeune romancière les manie, les associe, pour créer des images et des sensations littéraires inédites et renversantes.

Le terminé

Arène, de Négar Djavadi (Liana Levi)

La familiarité des décors n’a pas suffi à m’embarquer dans son histoire, et j’ai vite laissé tomber. La faute à ce que j’appelle du « psychologisme » : une débauche de réflexions et d’analyses psychologiques sur les moindres faits et gestes des personnages, qui allongent et alourdissent le texte en le freinant, beaucoup trop souvent à mon goût en tout cas.


Le + révélé

Il est juste que les forts soient frappés, de Thibault Bérard (éditions de l’Observatoire)

Avec une sincérité qui emporte tout sur son passage, Thibault Bérard donne à ce récit une énergie communicative, une envie de vivre, une joie inattendue. Sur un tel sujet, nombre d’écrivains auraient choisi le mélo, la tartine de sanglots tellement épaisse qu’elle coupe l’envie de pleurer. Mais non, pas lui. Il est juste que les forts soient frappés est un volcan. Il amène la dévastation, mais quel fabuleux spectacle !

Le convaincant des attendus

Vie de Gérard Fulmard, de Jean Échenoz (éditions de Minuit)

Vie de Gérard Fulmard finit par se résumer à un exercice de style dont le sujet devient le style, noyant le propos dans l’explosion du verbe. Comme un aveu d’impuissance, stigmatisant chez le romancier une étonnante incapacité à dépasser la langue pour se concentrer sur une histoire, un récit, un propos.


Le + percutant

Impact, d’Olivier Norek (Michel Lafon)

Un livre en colère, un livre de colère, un roman intraitable sur l’état catastrophique du monde, bardé de chiffres, de données précises, d’informations détaillées, d’éléments de preuve susceptibles de donner de violentes poussées d’urticaires aux climatosceptiques et autres exploiteurs de tous bords.

Le à la hauteur du sujet

Le Dernier inventeur, d’Héloïse Guay de Bellissen (Robert Laffont)

Repoussé par une écriture trop souvent neutre, dénuée de vie, je suis resté aux portes de l’émotion, là où j’aurais voulu être emporté, galvanisé, émerveillé.
Une déception, qui prouve une fois de plus que le roman biographique est tout un art, dans lequel il ne suffit pas de plaquer des faits, des extraits d’interview et des moments d’Histoire pour toucher juste.



Tobie Lolness, de Timothée de Fombelle

Illustrations de François Place

Éditions Gallimard-Jeunesse, 2016
(pour l’édition collector 10 ans)

ISBN 9782070601486

672 p.

27,50 €


Courant parmi les branches, épuisé, les pieds en sang, Tobie fuit, traqué par les siens.
Tobie Lolness ne mesure pas plus d’un millimètre et demi. Son peuple habite le grand chêne depuis la nuit des temps. Parce que son père a refusé de livrer le secret d’une invention révolutionnaire, sa famille a été exilée, emprisonnée. Seul Tobie a pu s’échapper.
Mais pour combien de temps ?


Comme un symbole.
J’ai commencé mon année de lecture 2020 en lisant (enfin) la première partie de Tobie Lolness, je l’achève en terminant la deuxième dans ces derniers jours de décembre. Comme si les deux volets du roman de Timothée de Fombelle m’avaient servi d’indispensables parenthèses enchantées à cette année désincarnée.

Il était temps.
Tobie Lolness faisait figure d’exception bizarroïde dans mon parcours de fan absolu de Timothée de Fombelle. Par un curieux enchaînement de circonstances, je n’avais en effet jamais lu son premier roman. J’avais pourtant embarqué dans son univers extraordinaire dès Vango, sa deuxième grande saga (2010-2011). Puis suivi fidèlement toutes ses parutions, jusqu’au premier tome d’Alma paru en juin 2020.
Ce n’était jamais le bon moment. J’avais peur d’être déçu. De ne pas retrouver les émotions fabuleuses suscitées par Vango, Le Livre de Perle et les autres.
C’était idiot. Irrationnel, comme toutes les superstitions.

Puis le moment est venu.
Le bon état d’esprit. La vraie et juste curiosité. L’envie sincère, suffisante pour outrepasser l’inquiétude. Et l’énergie nécessaire pour porter à bout de bras cet imposant volume de presque 700 pages.
J’ai plongé. Vol plané enivrant entre les branches d’un immense arbre-monde, dans les pas du plus grand des tout petits héros.

« Tobie mesurait un millimètre et demi, ce qui n’était pas grand pour son âge. »

Première phrase.
Devenue à elle seule un classique de la littérature jeunesse, à l’image des milliers de phrases qui la suivent.
On y trouve déjà tout du style Fombelle – de la magie Fombelle. La précision du langage, un léger humour sous-jacent, de la poésie et de l’inventivité. En plus, des jeux de mots délicieux, des pirouettes exquises, et une capacité à insuffler à chaque mot sa toute puissance d’évocation.
De tout ceci Tobie Lolness est follement riche. C’est un suspense haletant, un roman d’aventure et d’action, des histoires d’amitié qui se nouent ou se dénouent, de passions extrêmes et d’affrontements furieux, des histoires d’amour aussi, et de famille.

Tout y est flamboyant, lumineux, intense. Des sourires naissent au coin des pages, puis des chagrins. Des inquiétudes et des espoirs. Parmi ces créatures minuscules qui vivent au creux d’un arbre ou de la prairie environnante, c’est toute l’humanité qui déploie son curieux théâtre, entre rires et larmes.

Timothée de Fombelle nous régale de personnages hauts en couleur. Ils sont touchants, drôles, révoltants, injustes, courageux ou lâches, obstinés ou butés. Ils sont nombreux, mais jamais on n’en oublie aucun, ni on ne se perd entre leurs rangs. Ils sont merveilleux, fous, attachants – tous, oui, même les méchants.
Comment ne pas s’amuser devant les descriptions de l’horrible Jo Mitch ? Comment ne pas fondre en lisant les improbables inventions langagières du soldat Patate ? Comment ne pas tomber amoureux de la vaillante Elisha ? Comment ne pas admirer l’ingéniosité et la malice de Tobie ? Comment ne pas vibrer en écoutant la musique silencieuse des Asseldor opposée à la tyrannie et à la bêtise ?

De plus, par cette simple trouvaille de réduire ses personnages à une taille minuscule, le romancier fait du quotidien un vaste terrain de possibles merveilleux. Une sublimation de l’ordinaire et du familier que les dessins minutieux de François Place, éloge de l’infiniment petit, magnifient au fil des pages.
Un seul arbre accueille un pays si vaste, aux territoires si variées, qu’une seule imagination ne suffit pas à en faire le tour. Les insectes deviennent des créatures fabuleuses. Une flaque au creux de l’écorce se transforme en lac magique. Et creuser le tronc de l’arbre pour en exploiter la sève jusqu’à extinction des flux, c’est mettre le monde en danger.

Tobie Lolness est aussi un cri d’alarme écologique, presque avant l’heure. Sans pour autant tomber dans la démagogie ni la démonstration lourdingue ou facile. Par les seuls actes des habitants de l’arbre, il oppose le nécessaire respect dû à la nature, à l’aveuglement égoïste de ceux qui l’exploitent pour s’enrichir sans se soucier que, demain, elle aura disparu. D’ici là ils auront été riches, et c’est tout ce qui compte.

Avec ce livre monumental, Timothée de Fombelle signe l’un des premiers romans les plus éblouissants jamais publiés pour la jeunesse – et au-delà, car les livres de cet écrivain précieux transcende toutes les limites à l’image de ses héros qu’aucune frontière n’arrête jamais si leur quête d’absolu doit les porter plus loin.
Il réhabilite la littérature d’aventure, redonne foi en la magie, réaffirme la toute-puissance éternelle de l’imaginaire.
À lire absolument, si vous m’en croyez.


Tobie Lolness est également disponible en deux tomes, en grand format (17,50 € le volume) ou en poche chez Folio Junior (8,90 € le volume).


Tableau noir, de Michèle Lesbre

Éditions Sabine Wespieser, 2020

ISBN 9782848053592

96 p.

14 €


Avant d’être l’écrivaine que l’on connaît bien aujourd’hui, Michèle Lesbre a été enseignante, puis directrice, en école primaire. C’est de cette expérience dont elle nourrit ce bref texte au titre évocateur, sans pour autant verser dans l’exercice d’autobiographie fastidieuse.

Si elle survole sa carrière, c’est surtout pour y puiser des sensations, des traces de ce qu’elle fut alors et qui nourrissent la femme qu’elle est devenue.
Elle procède par petites touches, presque impressionniste, sans s’attarder. Évoque des élèves, des collègues, les bâtiments aussi, qui ont leur importance dans la manière de mettre en place l’exercice de l’apprentissage. Elle donne le sentiment de cueillir, avec beaucoup de délicatesse, de brefs moments dont les échos se répercutent encore aujourd’hui. Certains sont heureux, d’autres cruels. Ils sont à l’image du métier d’enseignant, traversé d’émotions fortes et d’un sens des responsabilités fondamental.

« Écrire sur l’école, c’est retrouver en désordre des moments, des doutes, et ce perpétuel sentiment d’être au plus près de l’essentiel, parce que l’exercice de ce métier continue de construire nos vies, tout en portant celles qui nous sont confiées. »

Tableau noir est aussi, et sans doute avant tout, un livre politique. Michèle Lesbre y fait état de son propre engagement, tout au long de sa carrière – relatant ainsi différentes tentatives de récupération politique qu’elle s’est fait un plaisir de désamorcer (une scène avec Jacques Chirac, alors maire de Paris, entre les pattes duquel Michèle Lesbre et ses collègues balancent sans prévenir les députés de l’arrondissement, Lionel Jospin et Daniel Vaillant, ne manque pas de sel).
Elle y réfléchit aussi sans concession sur l’évolution du statut de l’école dans la société, et dans la vision politique. L’Éducation Nationale en prend pour son grade à chaque coin de page, notamment l’actuel ministre, le délicieux Blanquer, qui récolte logiquement ce qu’il sème en ce moment.

« Des ministres de l’Éducation nationale, il y en a eu dix-huit tout au long de ma carrière, de Lucien Paye à François Bayrou, sans parler de la foule des secrétaires qui gravitent autour. Une ou deux femmes seulement parmi les secrétaires, aucune parmi les ministres jusqu’à aujourd’hui. Chaque ministre, ou presque, élabore une réforme à laquelle il donne son nom et qui est transmise par les différents auxiliaires dont c’est la mission. De quoi donner le mal de mer aux véritables acteurs de l’enseignement, les maîtres et les professeurs. Quelle expérience légitime ont la plupart de ces ministres, alors que celle des maîtres, femmes et hommes, qui chaque jour font vivre une classe, n’est jamais sollicitée. »

Il serait facile de taxer Michèle Lesbre de nostalgie conservatrice, d’en faire une chantre du « c’était mieux avant ». Sans doute, Tableau noir exprime de véritables regrets sur les mutations de l’école. Mais on peut se dire que ce jugement sans appel est le fruit d’une longue expérience personnelle, débutée dans les années 60 et achevée à la fin des années 90.
Et, quand on s’intéresse un tant soit peu à ce qui se passe depuis des années dans les milieux éducatifs, il est tout de même difficile de lui donner tort. (J’en crois, pour ma part, les nombreux témoignages de mes proches ou d’amis eux-mêmes enseignants, dont la vocation est souvent mise à rude épreuve, notamment par une hiérarchie de plus en plus éloignée du terrain.)

Livre à part dans la bibliographie de Michèle Lesbre, et en même temps à l’image de ce que ses romans racontent en creux de leur auteure, Tableau noir n’est pas seulement destiné aux enseignants. Texte littéraire, où s’exprime toute la délicatesse littéraire de la romancière, il peut toucher tous ceux qui pensent que donner les meilleures chances aux enfants est la clef de l’avenir du monde.


Jésus Christ président, de Luke Rhinehart

Éditions Aux Forges de Vulcain, 2020

ISBN 9782373050653

458 p.

20 €

Jesus Invades George : An Alternative History
Traduit de l’anglais ((États-Unis) par Francis Guévremont


Alors que sa présidence s’achève sans éclat, George W. Bush, un matin, se trouve possédé par… Jésus ! Le Fils de Dieu, irrité que le nom de son Père soit prononcé en vain pour justifier tout et n’importe quoi, a décidé de descendre sur terre.
Le président des États-Unis devient ainsi la marionnette du Christ afin d’établir un monde plus juste et équitable.
Mais c’était sans compter sur l’administration républicaine qui a porté Bush au pouvoir et voit d’un très mauvais œil ces étranges idées de partage, de générosité et de paix…


Se glisser dans la tête de George Walker Bush, faut avoir envie de se faire du mal. C’est plutôt mal fréquenté là-dedans.
En revanche, si on imagine que le Fils de Dieu, Jésus Christ himself, décide de s’incruster sous ce crâne pour tenter d’intervenir sur la vie des hommes et essayer de les rendre meilleurs en prêchant par sa bouche, il y a tout de suite plus moyen de s’amuser.

Spécialiste en idées de départ loufoques, le romancier américain Luke Rhinehart fait plus que relever le défi.
Celui qui avait imaginé l’histoire d’un homme jouant aux dés toutes les décisions de sa vie, y compris les pires (L’Homme-Dé, bien sûr), ou une invasion d’extra-terrestres en forme de ballons de plage poilus, venus sur Terre pour convaincre les humains que jouer et rigoler sont plus importants qu’amasser du pognon ou faire la guerre (Invasion), se lance dans cette aventure politico-spirituelle avec la malice des sales gosses décidés à semer un chaos salvateur tout autour d’eux.

(Si vous êtes arrivé au bout de la phrase ci-dessus sans périr d’asphyxie, félicitations. Il fallait le faire. J’aurais pu la réécrire, mais non. Il faut savoir aller au bout de ses bêtises.)

Comme on peut l’imaginer avec un tel résumé, Jésus Christ Président réserve de bons moments de rigolade, le plus souvent aux dépens des personnages, à commencer par Bush Junior. Le fils de Papa-Fait-La-Guerre-En-Irak n’avait besoin de personne pour se ridiculiser aux yeux du monde (qui a oublié l’affaire du bretzel ?). Rhinehart n’a donc pas besoin de l’épargner, et nous régale de ses idioties involontaires, de ses réflexions pathétiques et de ses aventures affligeantes.
George n’est pas le pire de la bande, cependant ; et on finit même, bizarrement, par le trouver… peut-être pas sympathique, mais attachant, à sa manière – la magie de la fiction, hein.

Non, ceux qui prennent cher, ce sont les autres. Dick (Cheney, vice-président), Don (ald Rumsfeld, Secrétaire d’Etat à la Défense), Kark (Rove, conseiller occulte du président), trio infernal en tête du pont, voient leur marionnette préférée échapper à tout contrôle, et dire tout haut ce que plein de gens espèrent ou pensent tout bas. De quoi gêner leurs ambitions personnelles, et les pousser à faire jaillir ce qu’il y a de plus abject en eux.
Autant dire qu’il y a de la matière, et que Rhinehart ne se prive guère d’exposer le pire du pire politicien, opportuniste, manipulateur, à mille lieux de l’intérêt public et du peuple que ces salopards sont censés servir.

Bien loin de se résumer à une pantalonnade ridiculisant l’ancien Chef d’État américain, Jésus Christ Président, comme tout bon roman de Luke Rhinehart, révèle son intelligence et sa férocité par en-dessous. Et s’avère un brûlot impitoyable sur la politique des États-Unis, de quelque bord que ce soit. Car n’allez pas croire que seuls les Républicains en prennent pour leur grade. Dépassés, velléitaires, empêtrés dans leurs contradictions, les Démocrates subissent eux aussi la mitraille de plein fouet.

Alternant comédie débridée (les voyages impromptus de Bush en Cisjordanie ou en Irak valent leur pesant de cacahuètes) et violente satire humaine et politique, Jésus Christ Président réussit le pari de l’alliance parfaite entre le divertissement, la pertinence et la profondeur.
Cette troisième traduction française de Luke Rhinehart, tricotée à merveille par Francis Guévremont, confirme l’importance de l’œuvre du bonhomme au-delà de son seul Homme-Dé, longtemps seul publié chez nous et devenu arbre qui cachait la forêt.

On ne peut donc que remercier les Forges de Vulcain de continuer leur travail d’édition complète des œuvres de Rhinehart, et trépigner en attendant la suite. Un fameux lot de consolation, qui permettra de faire vivre longtemps l’univers romanesque d’un auteur qui vient juste de nous quitter, et qui mérite d’être largement découvert.


Ce genre de petites choses, de Claire Keegan

Éditions Sabine Wespieser, 2020

ISBN 9782848053721

120 p.

15 €

Small things like this
Traduit de l’anglais (Irlande) par Jacqueline Odin


En cette fin d’année 1985 à New Ross, Bill Furlong, le marchand de bois et charbon, a fort à faire. Aujourd’hui à la tête de sa petite entreprise et père de famille, il a tracé seul sa route : élevé dans la maison où sa mère, enceinte à quinze ans, était domestique, il a eu plus de chance que d’autres enfants nés sans père.
Trois jours avant Noël, alors qu’il livre le couvent voisin, il découvre dans la réserve une très jeune femme, qui y a vraisemblablement passé la nuit. Lui reviennent alors les rumeurs entendues au sujet de ces « femmes de mauvaise vie », que les sœurs recueillent et exploitent sans vergogne…
Que faut-il faire ? Ne rien dire, comme tout le monde, par crainte du pouvoir que possèdent les religieuses dans la région ? Ou bien écouter son cœur, et tenter d’agir, surtout en cette période de Noël où interroger sa conscience sur le sens de sa vie prend encore plus de relief ?


Je découvre (enfin) Claire Keegan avec ce nouveau roman, dont la brièveté rappelle qu’elle est aussi une nouvelliste très réputée. Étant amateur de nouvelles, il faudra vite que j’aille explorer cet aspect de son œuvre, car cette première lecture me donne envie d’en lire plus.

Habituée à condenser beaucoup d’éléments en peu de pages, l’auteure irlandaise perpétue ce talent précieux lorsqu’elle allonge quelque peu le récit pour le tirer vers le roman. En dépit de leur aspect dépouillé, les 120 pages de Ce genre de petites choses sont en effet pleines d’humanité, dans toute la complexité du terme.
Générosité, partage, égoïsme, aveuglement plus ou moins opportuniste, hypocrisie, cruauté, lâcheté, altruisme, reconnaissance : autant d’attitudes, de choix et de sentiments captés avec subtilité par la romancière, dans lesquels tout lecteur peut plus ou moins se reconnaître, ou auxquels il est nécessaire de se confronter.

Pour habiller ces réflexions essentielles, Claire Keegan choisit une forme proche du conte de Noël – un conte réaliste, sans gros bonhomme barbu en rouge ni rennes et lutins, mais avec le froid, la neige, les préparatifs rituels pour le réveillon, les heures passées en famille à la cuisine…
Il se dégage de ces pages une chaleur étonnante, alors même que la plupart des personnages s’avèrent rugueux – caractères bruts de la campagne irlandaise dans les années 80 -, et que le véritable sujet du roman est d’une violence innommable.

Entre les lignes, Claire Keegan évoque en effet le scandale des institutions religieuses, tenues d’une main de fer par des sœurs n’ayant de bonnes que l’expression consacrée, et dans lesquelles des jeunes femmes considérées comme immorales étaient enfermées et réduites en esclavage.
L’acteur et cinéaste Peter Mullan l’avait notamment fait connaître de tous grâce à son film, The Magdalane Sisters (2002). Claire Keegan choisit, pour sa part, d’aborder le sujet par la bande. Elle évite le choc frontal, préférant suggérer de quoi il est question au fil d’allusions subtiles, d’images entraperçues par le protagoniste et de rumeurs évoquées.

Suggérer ne voulant pas dire édulcorer, le propos reste d’une force et d’une douleur terribles. Mais la forme littéraire choisie par la romancière, ainsi que la lumière intérieure qui guide Bill Furlong, permettent d’en saisir la cruauté tout en y opposant espoir et possibilité de rédemption.
Un texte magnifique, où il y a beaucoup à apprendre, et qui confirme que la valeur n’est pas affaire de nombre de pages. L’une des lectures hautement recommandées de cette fin d’année, largement défendue et mise en avant par les libraires.


Impact, d’Olivier Norek

Éditions Michel Lafon, 2020

ISBN 9782749938646

349 p.

19,95 €


Diane Meyer, psychologue spécialiste en profilage, est convoquée au 36 Bastion, le nouveau siège parisien de la police criminelle, par un autre service que celui qui l’emploie d’ordinaire. Arrivée sur place, elle découvre très vite qu’elle hérite d’une affaire hautement sensible, impliquant une discrétion absolue : sur une vidéo en direct, le nouveau PDG du groupe Total est enfermé dans une cage en verre, reliée par un tuyau à un moteur de voiture.
A l’extérieur de la cage, entouré d’activistes dont les visages sont cachés sous des masques de pandas, un homme à visage découvert dévoile la rançon très particulière qu’il réclame pour la libération du PDG.
Tandis que Diane, épaulée par le capitaine Nathan Modis, entame les négociations les plus compliquées de sa carrière, un vaste mouvement se lève, décidé à renverser les plus mauvaises habitudes de notre vieux monde occidental…


Trois.
Deux.
Un.
Impact.
DANS TA GUEULE.

Voici une autre manière de résumer le nouveau polar d’Olivier Norek.
D’ailleurs, je dis polar, mais le terme, aussi générique soit-il, convient-il réellement pour ce roman ?

Certes, tout commence par du suspense en bonne et due forme. Un enlèvement, une demande de rançon, des flics et une psy qui enquêtent…
Certes, on retrouve (avec plaisir) l’efficacité effarante du style de Norek, son sens du rythme, sa manière de camper vite et bien des personnages solides sans perdre de temps en circonvolutions interminables.
Certes, on le découvre très à l’aise dans un registre où ce sont plutôt les auteurs américains qui s’illustrent, à savoir le roman de procès ; le dernier quart du livre réserve en effet une scène de prétoire de haute volée, brillante, lyrique et survoltée.
Certes, j’ai été happé par ce livre et, comme presque tous les autres romans de l’ancien policier (à l’exception du précédent, Surface, qui m’avait un peu fait ramer), je n’ai presque rien pu faire d’autre que le lire à toute vitesse et le terminer toutes affaires cessantes.

Mais Impact est tout de même bien plus que cela. Disons plutôt qu’Olivier Norek, avec une grande intelligence et une maîtrise remarquable de son outil de travail, utilise les moyens du suspense pour développer un roman décidé à capturer l’air du temps. Un roman intelligent, furieux, et très engagé.
Déjà, dans Entre deux mondes, Norek avait témoigné de sa capacité à s’interroger sur le monde tel qu’il va, en saisissant à bras-le-corps la question des migrants. Cette fois, il va encore plus loin. Le monde est encore au cœur de ses préoccupations, mais tout autant en tant qu’entité politique qu’en tant que planète. Une planète en grand péril, en instance d’épuisement, en raison de la manière dont une minorité en exploite sans vergogne les ressources.

Je ne qualifierai pas Impact de polar écologiste, car certains risqueraient de prendre le terme de travers et de mal juger ce livre qui mérite plus que de le réduire à des querelles politiciennes de bas étage.
En revanche, c’est un livre en colère, un livre de colère, un roman intraitable sur l’état catastrophique du monde, bardé de chiffres, de données précises, d’informations détaillées, d’éléments de preuve susceptibles de donner de violentes poussées d’urticaires aux climatosceptiques et autres exploiteurs de tous bords.
C’est un réquisitoire impitoyable contre le plus vaste crime contre l’humanité qui soit, puisqu’il affecte toutes et tous et menace notre survie, à plus ou moins court terme – voire carrément très court terme, si l’on croit les analyses alarmistes que développe Olivier Norek.

Terrifiant, souvent révoltant, Impact questionne également son lecteur sur son propre engagement dans la survie de notre planète. Nous sommes nombreux, sans doute, à tenter de faire des petites choses – le tri des déchets, par exemple. Cependant, à lire ce roman, nous voilà condamnés à réaliser que nous sommes très loin du compte. Et que, si les cartes majeures ne sont pas entre nos mains, il pourrait ne tenir qu’à nous de changer la donne.
En effet, si l’ensemble du propos est d’une grande violence, Olivier Norek réserve un peu de place à l’espoir, et joue même la carte de l’utopie, en rendant crédible la possibilité d’une vaste révolte citoyenne. On pourrait lui opposer une naïveté démesurée, sans doute. Mais si l’on n’y croit pas, si l’on ne se saisit de cette toute petite chance d’envisager un monde meilleur, à quoi bon
continuer ?

Bref, en un mot comme en cent, Impact est un roman essentiel. Simple et clair dans son propos, porté par son efficacité narrative et son énergie de polar, il met à la portée de tous les lecteurs un grand nombre d’éléments de réflexion complexes.
Suffisant pour changer le monde ? Peut-être pas. Mais chaque pierre déposée sur le mur de l’espoir est indispensable à la solidité de l’édifice.