Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Archives de août, 2017

Vera, de Karl Geary

Tu t’appelles Sonny. Tu as 16 ans, tu vis en Irlande mais tu rêves d’ailleurs. Parce que c’est de ton âge, bien sûr. Mais aussi parce que ta vie est loin d’être idéale, il faut bien le reconnaître. Fâché avec l’école où tu traînes surtout pour piquer du matériel de vélo, tu fais l’apprenti boucher chaque soir en sortant du lycée, mais c’est tout sauf une vocation. Ton père claque sa paie dans des paris minables, ta mère se fane dans sa cuisine, tu cohabites de loin avec tes frères. Ça, une vie ? L’horreur, l’ennui, ouais. Mais comment faire pour s’en sortir ?
Geary - VeraUn jour, alors que tu accompagnes ton père sur un chantier, tu rencontres Vera. Impossible de lui donner un âge, d’ailleurs elle ne l’avoue jamais. Mais ce dont tu es sûr, c’est que tu la trouves belle, renversante, d’autant plus séduisante qu’elle est mystérieuse. Tu tombes amoureux, et tu penses que cet amour-là, c’est la vie, justement. Tu te trompes, bien sûr, mais grâce à Vera, le cours de ton existence va prendre un virage décisif et c’est tout ce qui compte.

Tu te demandes sûrement, lecteur Cannibale, ce qu’il me prend soudain de t’interpeller avec tant de familiarité. Je ne veux pas balancer mais ce n’est pas moi qui ai commencé, c’est Karl Geary qui, pour son premier roman, n’a pas choisi de faire dans la facilité. Pour mieux te glisser dans la peau de Sonny, il a décidé d’écrire à la deuxième personne du singulier. Et c’est une superbe idée, qui te force la main, t’oblige à suivre Sonny, bien que ce ne soit pas le genre de gamin que tu voudrais être, ou simplement côtoyer. Il n’est pas très aimable, Sonny ; c’est un peu un voyou, pas un méchant, non, mais il n’est pas bien parti et pourrait carrément glisser sur la pente savonneuse de la délinquance. Tu n’as pas vraiment envie de lui faire confiance, au début.

Et puis, petit à petit, tu acceptes de devenir Sonny. Tu acceptes, à travers ses yeux butés mais encore voilés par la naïveté de l’enfance, de tomber amoureux d’une femme au moins deux fois plus âgée que toi. Tu te laisses envoûter par ce récit rugueux, âpre mais intensément pudique, d’une justesse confondante. Tu admires la traduction au cordeau de Céline Leroy, qui retranscrit à merveille l’atmosphère loachienne du roman, mais aussi sa poésie cachée entre les briques. Poésie qui éclot peu à peu tandis que toi, Sonny, tu découvres grâce à Vera la littérature, le plaisir de la lecture que tu pratiques en solitaire, coupable, parce que tes parents ne comprendraient pas que tu perdes ton temps ainsi.

Et tu achèves ta lecture bouleversée, la gorge serrée par une fin aussi surprenante qu’impeccable. Surpris d’être aussi touché par un livre dont tu n’imaginais pas en le commençant qu’il t’accorderait tant de douceur et d’émotion. Tu refermes Vera en remerciant Karl Geary de faire une entrée en littérature aussi impressionnante, et en lui donnant rendez-vous pour le prochain, avec impatience.

Vera, de Karl Geary
(traduit de l’anglais (Irlande) par Céline Leroy)
Éditions Rivages, 2017
ISBN 978-2-7436-4055-2
276 p., 21,50€

Publicités

COUP DE CŒUR : Neverland, de Timothée de Fombelle

Je mets au défi quiconque lisant ce livre de ne pas pleurer à la fin. Je ne vous dirai pas ici pourquoi, bien entendu, il faut prendre Neverland par le début et le mener à son terme pour, inexorablement, laisser la vague d’une émotion longtemps contenue vous submerger. Mais ce que je peux dire, c’est que j’attendais beaucoup de ce texte, et que malgré cette haute espérance, il ne m’a en rien déçu, au contraire.

Héraut de la littérature jeunesse qui ne prend pas les enfants pour des idiots, immense auteur de fresques aventurières où l’imaginaire prend le pouvoir, papa de Tobie Lolness, aux commandes du dirigeable planant dans le ciel tourmenté de Vango, chercheur de valises dans Le Livre de Perle, Timothée de Fombelle accomplit ici un pas de côté qui n’en est pas vraiment un. Officiellement, pour la comm’, il signe son « premier livre pour les adultes », publié pour l’occasion par les belles éditions de l’Iconoclaste qui l’ont pressé longtemps de franchir ce pas. En réalité, Neverland est dans la droite ligne de toute son œuvre, dont il pourrait même constituer la clef de voûte, le code secret autorisant d’y pénétrer en toute intimité.

Fombelle - NeverlandNeverland est une quête de l’enfance.

Pas perdue, non, car pour Timothée de Fombelle, l’enfance ne s’oublie pas dès lors qu’on n’en a pas été privé. Elle est là, tapie, cachée, n’attendant qu’une brèche, un rayon de soleil dans la grisaille des temps modernes pour resurgir, s’épanouir, courir dans les sentiers sous les bois, laisser glisser sa main dans l’eau claire des torrents, s’enfoncer jusqu’aux genoux dans la neige ou rêvasser sur un lit dans la tiédeur d’un été silencieux.
Pour mieux la retrouver, l’auteur se grime en aventurier, en chasseur de songe, flèches et carquois sur l’épaule, un petit cheval vif en guise de compagnon de route, carnets de quête dans les poches. Il vole en souvenir dans la maison de ses grands-parents, dont la chambre « était la tour de contrôle de [son] univers ». Fouille les tiroirs où s’enfouissent les minuscules trésors n’ayant de précieux que la valeur par nous accordée. Traque des valises, encore, où dorment des trains électriques et des possibles voyages.

Timothée de Fombelle a le don des juxtapositions évocatrices, du choix des mots justes dans un souci de simplicité qui est tout sauf de la pauvreté stylistique. Chez lui, les mots sont comptés mais ils vont droit au but. Avec une facilité éblouissante, ils esquissent des images, des décors, des sensations incroyablement familières. Chaque chapitre est un tableau qui s’anime, dont on croirait les détails puisés directement dans notre propre esprit. C’est cette douce effraction qui fait naître l’émotion, avec pudeur, avec discrétion, mais aussi avec une tendresse qui chamboule et bouleverse.

Ne manquez pas ce voyage vers le Neverland de Timothée de Fombelle qui, en portant un regard doux vers son Pays Imaginaire personnel, nous offre un billet retour vers l’enfance. Un cadeau aussi rare que précieux.

Neverland, de Timothée de Fombelle
Éditions l’Iconoclaste, 2017
ISBN 979-10-95438-39-7
117 p., 17€


COUP DE CŒUR : Les huit montagnes, de Paolo Cognetti

À Milan où il vit avec sa femme et son fils Pietro, Giovanni Guasti est un homme ombrageux, râleur, absorbé par son travail, pas très doué pour le rôle de père. Mais l’été, c’est différent. La petite famille grimpe dans les montagnes et là, Giovanni se métamorphose. Marcheur acharné, amoureux fou des hauts sommets, il devient aux yeux de Pietro un véritable père, avec qui il partage de longues balades, la découverte de fabuleux paysages sauvages et des vrais moments de complicité.
Puis ils découvrent le Val d’Aoste et le village de Grana, où ils finissent par revenir chaque été. Pietro s’y lie d’amitié avec Bruno, un petit paysan de son âge, qui l’initie aux secrets de son coin de montagne ; les deux garçons sont très vite inséparables, au point que Bruno, délaissé par un père absent et une mère taiseuse, se fait une petite place chez les Guasti. Mais le temps passe, chacun change… Vingt ans après le temps béni de l’enfance, Pietro revient à Grana, retrouve Bruno et entreprend de se réconcilier avec les moments obscurs de son passé – pour mieux tenter de dompter son avenir.

Cognetti - Les huit montagnesEn lisant ce résumé, vous aurez peut-être l’impression de connaître cette histoire, de l’avoir déjà lue ou vue sous des formes approchantes. C’est vrai que ses éléments et ses lignes directrices sont familiers. Mais ce qui fait la différence – ce qui fait toujours la différence en littérature, finalement -, c’est la manière dont l’auteur s’en empare. L’investissement de Paolo Cognetti dans ce livre est total. Les huit montagnes est un bonheur fulgurant, un écrin d’humanité et de douceur dans lequel on se love et que l’on quitte à regret.

Très remarqué l’année dernière pour Le Garçon sauvage, récit autobiographique d’un retour à la montagne pour fuir la frénésie des villes (tiens, déjà), Cognetti exprime dans ce premier roman tout son amour des grands espaces et des hauts sommets, dont il évoque les changements, les altérations, mais aussi le vertige enivrant et l’aspect immuable avec beaucoup de poésie. Les amateurs de montagne se plairont sans nul doute à marcher dans ses pas, retrouvant sous ses mots les sensations uniques que l’on éprouve à traverser une forêt silencieuse, à déboucher sans crier gare sur un lac niché dans une combe invisible, à simplement sentir la pierre et la terre des sentiers sous ses pieds.

Pas besoin pour autant d’être un mordu du Vieux Campeur pour apprécier pleinement ce roman. Car Les huit montagnes est avant tout un récit d’hommes et de femmes, une histoire de vies que Paolo Cognetti saisit avec finesse et une infinie tendresse. Il y a l’amitié de Pietro et Bruno, fil rouge du livre, solide, farouche, indéfectible, exaltante ; il y a aussi les relations familiales, notamment celle de Pietro et de son père, si joliment cernée – mais il y a aussi la figure de la mère, extraordinairement attachante, puis celle de Lara qui entrera à l’âge adulte dans la vie des deux garçons… Autant de moments dans lesquels on peut se reconnaître, autant d’échanges dont la portée universelle, profondément humaine, trouve des échos dans le vécu du lecteur.

Servi par une langue pure, fluide et inspirée, Les huit montagnes est un roman émouvant, généreux, doux et intense, qui confirme sans coup férir le talent naissant de Paolo Cognetti. Signe qui ne trompe pas, il vient de recevoir le Strega Giovani (l’équivalent italien du Goncourt des Lycéens). En tout cas, c’est un gros coup de cœur pour moi, et j’espère que vous serez nombreux à le partager.

Les huit montagnes, de Paolo Cognetti
(Le Otto Montagne, traduit de l’italien par Anita Rochedy)
Éditions Stock, 2017
ISBN 978-2-234-08319-6
299 p., 21,50€

Signé Bookfalo Kill


Dans l’épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès

« Toi, de toute façon, tu n’as jamais été un vrai pied-noir ! » En balançant cette phrase sous le coup de la colère, Manuel Cortès ne mesure pas le choc qu’il procure à son fils. Quelques jours plus tard, lors d’une partie de pêche solitaire en Méditerranée, ce dernier tombe à l’eau. Accroché à son bateau sans moyen de remonter à bord, attendant une aide hypothétique (nous sommes le 24 décembre et la mer est déserte), le naufragé remonte alors le fil de l’histoire de son père, de l’arrivée de ses propres parents espagnols en Algérie au diplôme de chirurgien de Manuel et à son engagement dans l’armée durant la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à la guerre d’indépendance et la fuite de la famille vers la France…

LaSolutionEsquimauAWDifficile de passer après L’Île du Point Némo, le précédent roman de Jean-Marie Blas de Roblès paru il y a trois ans, qui m’avait ébloui et transporté d’enthousiasme. Pourtant, sans me sidérer autant (c’eût été un miracle, honnêtement), Dans l’épaisseur de la chair a trouvé la clef pour me séduire. Grâce, notamment, au style du romancier. Ce n’est plus à prouver, Blas de Roblès est un écrivain, un vrai, un grand. Un auteur qui pèse le juste poids des mots, maîtrise l’élégance de la grammaire, sait dérouler des phrases élaborées sans jamais essouffler ou assommer son lecteur, sans épate mais avec une évidence qui rassérène et nourrit.
Là où L’Île du Point Némo se montrait génialement hirsute, virtuose, mêlant jusqu’à la folie registres et styles radicalement différents, Dans l’épaisseur de la chair semble de prime abord plus sage, plus cadré. C’est que le propos n’est pas le même. À la jubilation brute du roman d’aventures succède une histoire familiale se confondant en partie avec celle de l’Algérie, de la fin du XIXème siècle à nos jours.

(Ré)inventer la vie de Manuel Cortès, comme le fait son fils pour tromper l’interminable attente de son immersion forcée dans la Méditerranée, nécessite de suivre un fil tiré par l’Histoire, en partant de l’immigration espagnole en Algérie pour suivre l’existence du pays colonisé durant la première moitié du XXème siècle, passer par la Seconde Guerre mondiale et l’engagement des Algériens dans les troupes françaises, et atteindre la guerre d’indépendance qui voit l’Algérie échapper au joug hexagonal – et les pieds-noirs découvrir la peur et la souffrance d’un exil imposé.

Il y a sans doute une part d’autobiographie dans ce roman (Jean-Marie Blas de Roblès est né à Sidi-Bel-Abbès où se passe une bonne partie du livre, qu’il explique avoir écrit pour rendre hommage à son père), mais l’auteur nous épargne la purge d’une autofiction sans relief pour privilégier le romanesque et l’invention, comme à son habitude. Car, s’il le fait plus discrètement que dans son précédent opus, Blas de Roblès sait à nouveau se montrer picaresque, plein d’humour (le personnage de Juanito, le père de Manuel, vaut son pesant de cacahuètes) ou joyeusement créatif – avec les interventions piquantes du perroquet Heidegger, déjà présent dans Là où les tigres sont chez eux, qui se fait ici le Jiminy Cricket du narrateur pour guider son récit et l’obliger à tenir bon.
Il brille aussi, au cœur du roman, dans des scènes de guerre étourdissantes tandis qu’il suit le parcours de Manuel Cortès, engagé volontaire comme chirurgien auprès des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale ; des passages qui, dans leur précision et leur brutalité, évoquent la crudité impitoyable du film de Steven Spielberg, Il faut sauver le soldat Ryan. Il laisse enfin affleurer l’émotion avec pudeur dans le dernier tiers du livre, au moment de la fuite de la famille et de la difficile reconstruction en France.

Au terme de l’errance navale du narrateur (dont je vous laisse bien sûr découvrir l’issue), Dans l’épaisseur de la chair s’avère une magnifique déclaration d’amour et d’admiration d’un fils pour son père, appuyée sur une réflexion dénuée de nostalgie sur ce qu’est être attaché à ses racines, surtout quand celles-ci vous ont été arrachées. Jean-Marie Blas de Roblès ajoute un nouveau très beau livre à sa bibliothèque personnelle, et on a envie de l’en remercier.

Dans l’épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès
Éditions Zulma, 2017
ISBN 978-2-84304-799-2
375 p., 20€


Un loup pour l’homme, de Brigitte Giraud

Appelé en Algérie pendant la guerre, Antoine refuse de porter les armes et est affecté comme infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. Il y rencontre Oscar, récemment amputé d’une jambe, qui refuse de communiquer avec qui que ce soit. Intrigué et fasciné à la fois, Antoine va patiemment apprivoiser le blessé rétif et entreprendre de l’aider à accepter son état.
Pendant ce temps, Lila, la femme d’Antoine qui a appris qu’elle était enceinte juste avant son départ, passe les premières semaines de sa grossesse à se morfondre à Lyon, avant de décider de rejoindre son mari en Algérie pour y accoucher…

Giraud - Un loup pour l'hommeUn loup pour l’homme est un roman très important pour Brigitte Giraud, puisqu’elle y transpose par la fiction l’histoire de ses parents ; c’est, de son propre aveu, le livre qu’elle essayait d’écrire depuis des années et qu’elle n’arrivait pas, ou n’osait pas aborder de peur de ne pas être à la hauteur de son sujet.
Je suis loin d’être un fin connaisseur de l’œuvre de la romancière lyonnaise, mais le peu que j’avais lu d’elle jusqu’à ce nouveau livre m’avait intéressé sans pour autant me séduire plus que cela, principalement pour des raisons littéraires. Je retrouve grosso modo les mêmes sensations à la lecture d’Un loup pour l’homme, même si c’est sans doute le meilleur texte que j’ai lu d’elle.
Sur le fond, Giraud excelle à cerner ses personnages, à les sonder en profondeur, en particulier Antoine dont elle capte avec finesse les atermoiements, la curiosité, la volonté aussi. En tant que fil rouge de l’intrigue, sa relation étrange avec Oscar se suit avec curiosité, mais ses rapports avec ses camarades de galère et avec sa femme sont finalement beaucoup plus riches et passionnants à suivre. La romancière réserve quelques belles pages à la naissance de la famille que forment Antoine, Lila et leur fille, moments du récit où son style et ses images sont les plus affûtés et les plus justes.

Car, pour le reste, je regrette que la forme soit souvent trop factuelle, manquant de relief, d’aspérité dans la langue, alors que les sentiments abordés comme le contexte historique (la guerre d’Algérie, en arrière-plan) sont forts, contradictoires, et auraient mérité plus d’engagement littéraire. Les belles phrases, les passages puissants surgissent de temps à autre d’un fil narratif un peu trop ténu, trop plat. C’est en général lorsqu’elle évoque le rapport au corps, notamment dans ses ambiguïtés – sujet récurrent de son travail – que Brigitte Giraud se montre la plus pointue.
Cependant l’ensemble du texte souffre malheureusement de petites longueurs, pas rédhibitoires certes, mais qui font flancher la force générale du roman ; pour le dire crûment, un certain nombre de phrases paraissent superflues, sensation gênante car elle laisse penser que le texte aurait sûrement gagné en puissance ce qu’il aurait perdu en nombre de pages si un élagage sérieux avait été effectué.

Sentiment mitigé donc pour Un loup pour l’homme, dont on sent la sincérité, l’engagement, hélas desservis par certaines limites stylistiques qui rendent le roman trop commun d’un point de vue littéraire pour parvenir à élever son propos et à le rendre inoubliable.

Un loup pour l’homme, de Brigitte Giraud
Éditions Flammarion, 2017
ISBN 978-2-08-138916-8
250 p., 19€


Nos richesses, de Kaouther Adimi

En 1935, Edmond Charlot, vingt ans, décide d’ouvrir à Alger une librairie qu’il nomme « Les vraies richesses », avec la bénédiction de Jean Giono à qui il a emprunté le titre d’un de ses textes. Passionné de littérature, se sentant l’âme d’un défricheur, Charlot a pour ambition de faire de son minuscule local un carrefour culturel pour les jeunes auteurs de la Méditerranée, sans distinction de langue, d’origine ou de religion. Il publie ainsi très vite L’Envers et l’endroit, premier livre d’un certain Albert Camus…
En 2017, Ryad, vingt ans, décroche un stage à Alger. Il doit débarrasser une vieille librairie abandonnée de ce qui l’encombre et la transformer en boutique de beignets. Fâché avec les livres, il ne trouve rien à y redire, mais la présence constante du vieil Abdallah, l’ancien gardien des lieux, et l’attitude hostile d’un quartier qui fait bloc pour sauvegarder l’esprit des « Vraies richesses » ne l’aident guère à accomplir sa mission…

Adimi - Nos richessesNos richesses est l’un des nombreux romans à paraître en cette rentrée qui concernent l’Algérie. Un pur concours de circonstance, a priori, mais qui donne des textes plus intéressants les uns que les autres, dont celui-ci. À 31 ans, Kaouther Adimi signe un troisième livre passionnant, puissant, intensément vivant, qui saisit l’histoire algérienne par le prisme de la littérature et de la culture.
Tout est aussi vrai que possible dans ce roman. Edmond Charlot a bel et bien existé, il a créé « Les vraies richesses », publié Camus, Roblès, Jules Roy, Vercors, Kessel, Gertrude Stein et tant d’autres… Tout est vrai, mais peu est vérifiable. En effet, les archives du libraire-éditeur ont disparu dans le plasticage en 1961 d’une autre boutique qu’il avait ouverte à Alger quelques années après la première.

Alors, dans le trou d’air causé par le fait divers, Kaouther Adimi s’est engouffrée pour réinventer la vérité. Pour raconter l’euphorie de la création et de la découverte, mais aussi les difficultés, les rivalités, les privations dues aux guerres, elle prête à Charlot une voix qu’elle distille dans un journal imaginaire d’une crédibilité totale. L’idée est lumineuse, elle offre à la romancière de nombreuses ellipses qui lui permettent de ne passer que par les moments de la vie de son héros qui l’intéressent, évitant le piège de la biographie littéraire tirant en longueur à force d’être surchargée en détails.
Par ailleurs, pour les pages contemporaines du récit, elle opte au contraire pour une voix globale, un « nous » qui exprime la voix de tout un quartier attaché à une page de son histoire en train d’être tournée de force, déchirée par la spéculation et la méfiance innée du pouvoir algérien envers la culture. Cette douleur, elle l’adoucit de traits d’humour et de scènes cocasses (la quête des pots de peinture par Ryad), grâce notamment à une belle galerie de personnages secondaires.

Nos richesses est d’une grande fluidité et rayonne d’une belle humanité, qui donne envie d’aller traîner ses guêtres à Alger du côté de la rue Hamani, ex rue Charras, où l’on peut encore aujourd’hui admirer la vitrine de l’ancienne librairie « Les vraies richesses » – qui, en réalité, est toujours une annexe de la bibliothèque centrale d’Alger et n’est pas menacée de devenir une boutique de beignets. En espérant que ce ne soit jamais le cas, et que Kaouther Adimi, avec Nos richesses, contribue longtemps à en perpétuer le bel esprit.

Nos richesses, de Kaouther Adimi
Éditions du Seuil, 2017
ISBN 978-2-02-137380-6
240 p., 17€


Sucre noir, de Miguel Bonnefoy

Un navire de pirates s’échoue sur la cime des arbres, dans les Caraïbes. A son bord, des hommes hagards, un trésor prodigieux et, veillant jalousement sur lui, le capitaine Henry Morgan, grand flibustier devant l’Éternel, à l’agonie mais prêt à défendre son bien jusqu’à la mort.
Trois siècles plus tard, la légende du trésor de Henry Morgan attire sur ces terres pauvres le jeune et ambitieux Severo Bracamonte, prêt à tout pour exhumer cette fortune extraordinaire de sa cachette secrète. A défaut d’or et de bijoux, il trouve l’amour en la personne de Serena Otero, héritière d’une plantation de cannes à sucre fondée par son père Ezequiel…

Bonnefoy - Sucre noirVoilà un roman bien difficile à résumer – comprenez donc que ma maigre tentative ci-dessus ne rend pas justice à l’originalité de Sucre noir. Le deuxième livre de Miguel Bonnefoy, après un Voyage d’Octavio déjà très remarqué, confirme en effet la singularité d’un jeune auteur né à Paris mais d’origine vénézuélienne. Ces racines sud-américaines expliquent sans doute son ton et son univers très personnels, qui tirent vers le conte, la fable, dans des décors exotiques aux saveurs, senteurs et couleurs puissantes.

Déroulant son intrigue sur plusieurs décennies, Bonnefoy plante des personnages à la fois en quête et en manque – de passion, d’ambition, de reconnaissance, de réussite… Les figures de femmes y dominent, autoritaires, déterminées, mais aussi rêveuses, vibrantes d’aspiration si difficiles à concrétiser. Au cœur du récit, ces trésors qui nous obsèdent et peuvent prendre des formes si différentes qu’on ne les reconnaît pas toujours. Il y a l’or, bien sûr, mais aussi l’enfance, l’amour, l’accomplissement de soi.

Avec son idée de bateau pirate planté au sommet des arbres, Sucre noir s’ouvre sur des images inoubliables qui seront suivies de beaucoup d’autres, tant le jeune romancier excelle à partager sensations, paysages, odeurs… mais aussi toute la complexité des sentiments humains. Les belles idées s’enchaînent, portées par un style soigné, très imagé sans abus d’adjectifs superflus.
Voilà donc un deuxième roman dont les belles dispositions et le ton rare en littérature française promettent le meilleur à son auteur. On sera au rendez-vous du prochain Miguel Bonnefoy, sans hésiter.

Sucre noir, de Miguel Bonnefoy
Éditions Rivages, 2017
ISBN 978-2-7436-4057-6
207 p., 19,50€

On en cause ici (plus en détail et de fort juste manière) sur La Cause Littéraire, Charybde 27, ou encore dans un très bel article sur Bricabook.


Par le vent pleuré, de Ron Rash

En 1969, une partie de l’Amérique vit au rythme libératoire du Summer of Love. Sexe, drogues et rock’n’roll – un cocktail dont la petite ville de Sylva, dans les Appalaches, est très éloignée. Bill et Eugene vivent avec leur mère sous la coupe de leur grand-père, l’influent médecin de la ville, qui finance leur existence à condition d’y exercer sa tyrannie ordinaire. Un jour de pêche au bord de leur rivière, les deux frèrRash par le vent pleure.inddes adolescents rencontrent Ligeia, une fille de leur âge à la beauté et aux moeurs incendiaires, envoyée par ses parents se calmer à Sylva pour éviter qu’elle ne fasse la bêtise de trop. A son contact, les garçons, surtout Eugene, le plus jeune, vivent une initiation accélérée à toutes sortes de plaisirs plus ou moins sains. Jusqu’à la disparition brutale de Ligeia, du jour au lendemain.
Plusieurs décennies plus tard, la rivière libère une poignée d’ossements cachés dans ses replis depuis autant d’années. Ce sont les restes de Ligeia. Pour Eugene, c’est un choc, et l’occasion de mettre au jour bien des secrets de sa jeunesse…

Ron Rash fait partie de ces auteurs américains si puissamment attachés à la région où ils sont nés et où ils vivent qu’ils en font le cœur de leur travail. Paysage emblématique des livres de Rash, les Appalaches n’en finissent donc pas de l’inspirer, et c’est tant mieux car, roman après roman, cet immense écrivain construit une œuvre exceptionnelle, d’une force littéraire si impressionnante qu’il figure pour moi parmi les meilleurs auteurs contemporains des États-Unis.
Par le vent pleuré creuse donc son sillon, en cultivant un certain nombre d’éléments récurrents chez le romancier : les secrets et les histoires de famille, la quête de liberté et d’émancipation, la force de la nature contre laquelle l’homme se heurte souvent, incarnée en particulier ici par la rivière (déjà omniprésente dans Le Chant de la Tamassee, sa précédente parution en France), le poids écrasant du passé et des non-dits…

Il y ajoute un aspect inédit en s’intéressant à cette période particulière de l’histoire des États-Unis, la fin des années 60 et le Summer of Love. Le décorum est connu, mais Rash le rend d’autant plus fascinant qu’il l’introduit dans un cadre, naturel et humain, qui en est très éloigné. La rudesse de la nature et des Appalachiens se heurte ainsi à la sauvagerie à la fois exaltante et dangereuse des corps et des âmes en quête de libération et d’abandon.
Plus maître de son style que jamais, Ron Rash observe ce frottement avec une précision d’ethnologue, jouant sur l’alternance entre le récit du présent (la découverte des restes de Ligeia et ses conséquences sur la vie d’Eugene et Bill) et celui du passé (la rencontre des deux frères avec la jeune fille) pour créer une tension sourde mais tenace. Cela vaut au roman d’être assez bref, tenaillé de doute et de mystère jusqu’au bout, et de monter en puissance à mesure que les ombres des personnages se dévoilent jusqu’aux révélations finales.

Sans être le livre le plus impressionnant ni le plus complexe de Ron Rash, Par le vent pleuré fait très belle figure dans son œuvre, et confirme s’il en est besoin la place incontestable que le romancier occupe dans les lettres américaines. Nous devrions découvrir l’année prochaine une autre facette de son travail, importante mais inédite chez nous, avec la publication d’un recueil de ses poèmes. Rash n’a pas fini de nous éblouir !

Par le vent pleuré, de Ron Rash
(The Risen, traduit de l’américain par Isabelle Reinharez)
Éditions du Seuil, 2017
ISBN 978-2-021-33855-3
208 p., 19,50€


Le Jour d’avant, de Sorj Chalandon

« Des chefs de guerre, il y en a de toutes sortes. Des bons, des mauvais, des pleines cagettes, il y en a. Mais une fois de temps en temps, il en sort un. Exceptionnel. Un héros. Une légende. Des chefs comme ça, il y en a presque jamais. Mais tu sais ce qu’ils ont tous en commun ? Tu sais ce que c’est, leur pouvoir secret ? Ils ne se battent que pour la dignité des faibles. »

Les fans de Kaamelott auront reconnu cette citation tirée du Livre VI de la série, professée par un César vieillissant à un jeune chef de guerre nommé Arturus – futur Arthur, Roi de Bretagne. Quel rapport avec Sorj Chalandon, me direz-vous ? Sans doute aucun, vous répondrez-vous à vous-même, et vous aurez raison.
Sauf que.
Sauf que, en y réfléchissant un peu, il y a plusieurs constantes dans l’œuvre de Chalandon, et parmi celles-ci, cette même obsession pour la dignité des faibles. Des petits, des opprimés, des sans-grade. Les figures de son nouveau roman n’y font pas exception.

Chalandon - Le Jour d'avantLe vendredi 27 décembre 1974, une galerie de la fosse Sainte-Amé des mines de Liévin est dévastée par une violente explosion, due à un coup de grisou. Le désastre laisse 42 hommes sur le carreau.
La vie de Michel Flavent bascule ce jour-là. Pour lui, il manque une victime à ce décompte. Son frère, Joseph, a eu la mauvaise idée de décéder de ses blessures plusieurs jours après, son nom n’est donc pas inscrit dans le registre officiel de la catastrophe. Il est le quarante-troisième mort, mais personne ne le sait.
Cette blessure, cette humiliation, Michel la porte en lui tout au long de sa vie. Quarante ans plus tard, lorsque sa femme est emportée par un cancer, il se sent désormais libre d’assumer la vengeance que son père l’a chargé de mener avant de mourir. Oui, mais se venger de qui ? Des dirigeants de la mine de l’époque, tous sont morts. Tous, sauf un. Lucien Dravelle, porion de la fosse, un petit chef minable qui se pavanait du côté des grands pour ne pas avoir à côtoyer les ouvriers. C’est lui qui doit rembourser la vieille dette des Flavent. Lui, que Michel décide de traquer pour se libérer de ce poids écrasant qui a étouffé son existence…

Pour quelqu’un d’aussi sensible et conscient du monde que Chalandon, les motifs d’indignation ne manquent pas, ni dans la vie de tous les jours, ni dans l’Histoire. Cette fois, il a choisi de partir de la catastrophe de Liévin pour évoquer la vie rude, non seulement des mineurs, mais aussi de tous les ouvriers, ceux dont le travail harassant permet à chacun de vivre décemment, mais que beaucoup regardent de haut, avec ce mépris de classe si cinglant, si écrasant qu’il n’y a rien à faire pour y résister. C’est l’occasion de pages extraordinaires sur le dévouement de ces « petits » pour leur travail qu’ils vivent en mission, sans idéologie ni idéalisme, avec la simple conviction d’agir justement.

Mais dans Le Jour d’avant, le romancier va plus loin que cela. Difficile d’en dire trop, la mécanique surprenante du livre empêche d’être trop bavard. Sachez simplement que nous sommes ici bien au-delà du récit social, qu’il est question de considérations humaines plus fortes, plus intimes, plus poignantes. Le Jour d’avant est un roman bouleversant sur la culpabilité, l’injustice, le questionnement de soi. C’est un livre douloureux, et pourtant d’une retenue exemplaire.
Chalandon y fait jouer toute l’énergie de son style, renouvelant avec toujours autant de bonheur sa capacité à saisir en quelques mots la puissance des sentiments les plus profonds. Dans un paradoxe impossible à expliquer, la douleur, le chagrin, la rage irradient une lumière éclatante, empêchant le roman de basculer dans le sordide ou le plombant, pour l’élever vers des sommets d’émotion étourdissants.

Après Profession du père, où il réglait ses comptes avec l’écrasante ombre paternelle qui dominait l’ensemble de ses premiers romans, je craignais de retrouver un Sorj Chalandon exsangue, vidé de sa moelle vitale. Le Jour d’avant démontre avec brio qu’il n’en est rien, au point de figurer sans hésitation parmi ses meilleurs livres. Le romancier est plus vivant que jamais, et c’est pour moi l’une des excellentes nouvelles de cette rentrée littéraire.

Le Jour d’avant, de Sorj Chalandon
Éditions Grasset, 2017
ISBN 978-2-246-81380-4
329 p., 20,90€