Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Archives de septembre, 2012

Les Lisières d’Olivier Adam

Un livre qui a le pouvoir de faire relever des libraires en pleine nuit, j’en connais peu. Les Lisières est un de ceux-là. Si l’histoire est assez banale, on s’engouffre surtout dans ce roman pour la force d’écriture. Les Lisières vous alpaguent et ne vous lâchent plus. Vous faites corps avec Paul Steiner, écrivain, la quarantaine, marié, deux enfants, qui se retrouve en situation délicate. Rupture sentimentale. Mise à la porte de sa propre maison. Maladie et vieillesse de ses parents. Et retour dans sa banlieue natale, qu’il s’était empressé de quitter vingt ans plus tôt, avec espoir de ne plus jamais y remettre les pieds, hormis pour les fêtes de fin d’années. Peu à peu, Steiner retrouve d’anciens amis, renoue une amourette vouée à l’échec et se prend en pleine figure cet Autre qu’il est et l’imposture dans laquelle il a toujours vécu. Gamin échappé de la banlieue, celle-ci le rattrape, à la lisière de la vie. 

Le style est cru, sans concession et vous ronge dès les premières phrases. Olivier Adam est doué pour créer des personnages plus que réalistes, et les planter dans un décor qui évoque notre lot quotidien. Ici, le cadre du roman se résume en deux lisières, la banlieue, lisière de la ville, et une ville bretonne, en lisière de la terre. C’est la France que dépeint l’auteur, une France malade, comme la mère du protagoniste. Une France de gens d’en bas, de retraités, de caissiers de Simply Marché, de personnes qui joignent difficilement les deux bouts. 

Si le personnage principal plonge dans les méandres de sa vie, il découvre aussi la dure réalité de la vie des autres. Ce qu’il a occulté pendant des années. Ce roman possède ainsi deux clés de lecture. La version « nombriliste » centrée sur Paul Steiner, et la version politique, sociologique d’une France pauvre, malade et qui semble découvrir la misère de certains. 

Olivier Adam réussit un ouvrage magistral, presque autobiographique. A nous de démêler le faux du vrai. 

Les Lisières d’Olivier Adam
Éditions Flammarion, 2012
9782081283749
454p., 21€

Un article de Clarice Darling.


Le Monde à l’endroit, de Ron Rash

Signé Bookfalo Kill

Le Monde à l’endroit s’ouvre sur les notes d’un médecin, qui relate dans son carnet de bord les différents soins qu’il est amené à effectuer, et la manière dont il est rétribué – ici vingt livres de farine, là deux douzaines d’œufs, de temps en temps un peu d’argent. Nous sommes en 1850. Ces notes illustrent la vie rurale américaine de l’époque, une vie simple et fruste. Elles réapparaissent à intervalle régulier dans le roman – sauf que, plus on avance dans le temps, moins elles sont anodines. La nature des maux change, des blessures, par balles, au couteau, à la baïonnette, des engelures et des amputations… C’est la Guerre de Sécession et ses ravages.
L’ensemble du nouveau roman de Ron Rash est construit sur la même idée : tout d’abord, on pense lire une histoire assez classique, presque déjà vue même si elle est bien menée ; puis, petit à petit, quelque chose d’autre s’installe, plus complexe et plus profond.

Au début donc, tout laisse à penser à un roman initiatique dans les règles de l’art : de nos jours, le héros, Travis Shelton, est un adolescent en rupture d’autorité, pas loin de la sortie de route, que des rencontres imprévues amènent à se remettre en question et à changer de vie. Au hasard d’une partie de pêche, il découvre les plants de cannabis que les Toomey père et fils, gaillards fort peu recommandables, font pousser sur leur propriété. Voyant là l’occasion de se faire un peu d’argent de poche facile, Travis n’a aucun scrupule à se servir et à revendre sa « récolte » à Leonard Shuley, ancien prof devenu dealer.
Carlton Toomey, le propriétaire des lieux, finit par le surprendre et lui donne une bonne et terrible leçon. Un événement qui va bizarrement donner à Travis l’impulsion nécessaire pour tenter d’améliorer son existence, en fuyant son père autoritaire, en tombant amoureux et en reprenant ses études. A cette occasion, il se passionne pour l’histoire locale et découvre le passé de Madison, le comté des Appalaches où il vit, marqué par un terrible massacre durant la Guerre de Sécession.

Même si les brèves notes intercalées du médecin intriguent, on est au début du roman saisi par une sorte de faux rythme, de nonchalance néanmoins non dénuée d’intérêt. Ron Rash prend le temps d’introduire tranquillement ses personnages, Travis d’abord, puis Leonard – qui servira de père de substitution au jeune homme – et son étrange compagne Dena, les Toomey, et enfin Lori, la petite amie de Travis.
Écrivain des paysages, amoureux de la Caroline du Nord où il vit, le romancier campe également quelques décors, peu nombreux, comme autant de points cardinaux à une histoire beaucoup moins simple qu’il n’y paraît. On en saisit néanmoins chaque nuance, on voyage comme si on y était parmi les champs de tabac, sous le soleil ardent qui écrase l’été des Appalaches ou dans le froid pétrifiant des montagnes l’hiver.

Et c’est ainsi que Rash, insidieusement, nous embarque dans son histoire. Aux thèmes de l’autorité parentale, de la famille, de l’éducation induits par l’aspect initiatique du récit, l’auteur superpose, par strates successives, d’autres sujets. Tout en étant instructive pour le lecteur, l’histoire de la guerre de Sécession permet par exemple d’élargir le champ des réflexions sur ce dont est capable l’homme, ses engagements, ses possibles aveuglements – préoccupations récurrentes chez le romancier.
Sur un virage ultra-serré, il fait ensuite basculer le récit pour le conduire vers une conclusion sombre, au terme de cinquante dernières pages au rythme effréné et aussi implacable que le Destin au travail. Rash est peut-être américain, il n’est pas pour autant du genre à céder à la tentation du happy end.

Du point de vue de l’écriture, on est plus proche d’Un pied au paradis, le premier roman de Rash, que du lyrisme du sublime Serena, écrit après Le Monde à l’endroit. Le romancier opte pour un style assez rugueux et néanmoins fluide, dénué d’effets superflus. Les dialogues sonnent juste, jouant sur le cadre rural du roman sans tomber dans le cliché paysan lourdingue. Rash s’amuse d’ailleurs avec le personnage de Carlton Toomey, trafiquant roué qui se fait passer pour plus simplet et inoffensif qu’il n’est en parlant exprès comme un bouseux.
Un détail du personnage qui, mine de rien, sonne comme une mise en abyme, un clin d’œil de Ron Rash sur son propre travail d’écrivain.

Le Monde à l’endroit, de Ron Rash
Traduit de l’anglais par Isabelle Reinharez
Éditions du Seuil, 2012
ISBN 978-2-02-108174-9
281 p., 19,50€


Peste et choléra de Patrick Deville

Il existe des maladies dont on a découvert le vaccin. Mais dont on oublie complètement qui est à l’origine de cette prouesse médicale. Alexandre Yersin en est un bel exemple. Suisse né dans un siècle en pleine expansion industrielle, aux prémices d’une médecine encore un peu balbutiante, Yersin va découvrir, alors qu’il est membre de l’Institut Pasteur, le vaccin contre la peste, avant de décéder, en pleine Seconde Guerre Mondiale, au beau milieu des champs indochinois. 

Patrick Deville remet sur le devant de la scène Alexandre Yersin, sans en faire une biographie ou pire, une hagiographie. Yersin est ici un simple médecin lambda, expédié aux quatre coins du monde mais qui n’oublie pas pour autant d’envoyer des lettres à sa mère. Point d’éloge. Yersin était un homme d’une gentillesse à toute épreuve, humble et discret. Deville en cela lui rend bien hommage. 

Cependant, ce qui m’a dérouté chez Patrick Deville, c’est son écriture. Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu un livre aussi bien écrit. A tel point que l’histoire du roman est un peu obscure. On passe du coq à l’âne en un court paragraphe et on ne sait plus qui dit quoi. Trop poétique pour moi peut-être. Hormis ces considérations stylistiques et linguistiques (certains termes sont crûs alors qu’il n’en était, à mon humble avis, pas besoin) et si vous aimez les romans très littéraires, où l’écrit prend le dessus sur l’histoire, cet ouvrage est fait pour vous. 

Peste et choléra a obtenu le prix du roman FNAC 2012 et le prix Femina 2012.

Peste et choléra de Patrick Deville
Editions du Seuil, 2012
9782021077209
220p., 18€

Un article de Clarice Darling.


Viviane Elisabeth Fauville, de Julia Deck

Signé Bookfalo Kill

Femme active et accomplie, Viviane Elisabeth Fauville devient maman d’une petite fille à quarante-deux ans. Dans la foulée, son mari la quitte. Deux mois plus tard, elle tue son psychanalyste. Et part à la dérive.

Ouh là, je vous sens frémir, faire la moue, secouer la tête. Non mais qu’est-ce que c’est que ce résumé ? Comment voulez-vous pondre un bon bouquin sur une idée pareille ?
C’est simple : il faut s’appeler Julia Deck et avoir le culot des auteurs talentueux de premier roman. Publiée aux éditions de Minuit, ce qui n’est quand même pas donné à tout le monde, la jeune femme offre ici une variation impressionnante de maîtrise sur le thème de l’identité et de la personnalité.

Viviane Élisabeth Fauville, la femme aux deux prénoms et aux deux noms (elle est en instance de divorce, et certaines personnes l’interpellent sous le nom de son mari), est une bombe à fragmentation qui vient d’exploser lorsque vous la rencontrez pour la première fois. Et vous vous en rendez compte dès le début, en raison d’un travail d’écriture particulier : la narration démarre à la deuxième personne du singulier.
« Vous n’êtes pas tout à fait sûre, mais il vous semble que, quatre ou cinq heures plus tôt, vous avez fait quelque chose que vous n’auriez pas dû. »

Le procédé est rare parce qu’il peut rebuter le lecteur, peu habitué à être « interpellé » de la sorte, mis de force dans la position de l’héroïne. Il y a quelques précédents, dont le plus célèbre est la Modification de Michel Butor (échantillon fameux de Nouveau Roman, publié… chez Minuit, tiens donc.)
Mais une fois la surprise initiale passée, vous vous habituez à cette narration – pour mieux être déstabilisé un peu plus loin, lorsque Julia Deck en change. Première, deuxième, troisième personne du singulier, l’auteur alterne sans crier gare. Une manière de nous confronter à la perte d’identité de Viviane, femme aux multiples visages, insaisissable y compris et surtout pour elle-même ; plus elle se cherche, moins elle se trouve, et plus nous la captons dans son effroyable complexité.

De la même manière, Julia Deck décrit avec précision l’environnement dans lequel elle évolue : lignes de métro, correspondances, noms de rues, décors, immeubles… Un souci de réalisme qui contraste avec le parcours de plus en plus erratique de son héroïne, qui devient obsédée par sa culpabilité, parce que c’est la seule chose qui lui reste pour exister.

Pour le reste, inutile de trop en dire. Le récit est tenu, tendu, porté par l’avancée de l’enquête sur le meurtre du psychanalyste – même si, bien entendu, nous ne sommes pas du tout dans un polar. Le roman est bref et mieux vaut ne rien dévoiler de plus sur l’intrigue, pour en préserver l’intégrité jusqu’à une fin qui modifie la perspective de l’ensemble. Mais chut…
Le travail stylistique, prédominant, pourra en rebuter certains, qui trouveront le ton du livre froid et distancié. C’est peut-être le défaut principal – si c’en est un – de ce premier roman, en tout cas ce qui risque de le faire tomber de quelques mains. Pour ma part, j’ai vite été happé par Viviane Élisabeth Fauville et sa plongée dans le chaos. Et j’inscris Julia Deck à la liste des auteurs à surveiller… une de plus !

Viviane Élisabeth Fauville, de Julia Deck
Éditions de Minuit, 2012
ISBN 978-2-7073-2240-1
155 p., 13,50€


La Blogosphère, de Bastien Vivès

Signé Bookfalo Kill

Bastien Vivès, quatrième !
Le sale gosse de la blogosphère B.D. revient avec un quatrième petit volume tiré de son blog, consacré cette fois à… la Blogosphère – ou comment le serpent se mord joyeusement la queue.

Sans aucun respect (apparent) pour un exercice où il s’est fait connaître et où il est excelle, Vivès tire à boulets rouges sur les codes de la blogosphère, ses dérives, ses maniérismes et sa vanité occasionnelle. Pas très gentil, il ne rate pas une occasion de taquiner certains de ses collègues, dont Boulet, et surtout les filles (Margaux Motin dans « Vador 2 », Motin et Bagieu dans « Sorbonne »). Un strip complet, hilarant, présente d’ailleurs le mode d’emploi – hautement moqueur – pour réussir un bon « blog de fille ».
Le sommet du genre est atteint dans la suite de strips « Vador », où Bastien Vivès met en scène le Dark du même nom bien décidé à détruire la planète Festiblog… Il n’y a pas à dire, les parodies de Star Wars, ça marche quand même à tous les coups !

Sinon, le dessinateur passe à nouveau la thématique du livre sous le scan de son oeil critique : incompréhension entre générations (« Blog BD », « Facebook », « Fauteuil »), décalage avec les impératifs de la vie professionnelle (« Jimmy »)… Il évoque aussi les affres de la création (« Idée »), parfois sur le mode très ironique (« Chaussure », où Margaux Motin en prend encore pour son grade) ; ou encore, il part dans des délires certifiés Vivès, mettant en scène la Police des Blogs B.D. ou imaginant l’anéantissement futur de tout le Neuvième Art à cause de la blogosphère (« Sorbonne »).

Seule restriction éventuelle : comme dans le premier volume de la série, le Jeu vidéo, le discours est souvent référencé, et il faut sûrement connaître assez bien, soit le monde de l’édition, soit celui de la B.D., soit la blogosphère en elle-même, pour apprécier pleinement l’humour corrosif de Bastien Vivès.
Mais sinon, encore une fois, c’est du bon !

La Blogosphère, de Bastien Vivès
Éditions Delcourt, collection Shampooing, 2012
ISBN 978-2-7560-2990-0
192 p., 9,95€


Que nos vies aient l’air d’un film parfait, de Carole Fives

Signé Bookfalo Kill

Début des années 1980. Il y a le père, la mère et les deux enfants : la soeur aînée de douze ans et Tom, le petit frère de huit ans. C’est une famille ordinaire, ou presque. La mère est perturbée, instable, tend à la dépression. Un jour le père n’en peut plus et décide de partir. A tour de rôle, le père, la mère et la soeur aînée racontent le traumatisme vécu de l’intérieur. Le frère, lui, garde le silence – mais n’en pense pas moins…

Sur un sujet aussi rebattu, c’est le moins que l’on puisse dire, il est difficile de se montrer original. Carole Fives y parvient cependant, en ayant tout d’abord la bonne idée d’ancrer son premier roman dans les années 80, à une époque où le divorce est encore mal vu, et donc pas encore banalisé. Elle raconte donc, surtout du point de vue des enfants (retranscrit par la sœur aînée), le sentiment de décalage, la différence qui s’instaure, aussi bien dans le regard des autres qu’en soi, et la souffrance qui en découle. La violence aussi, d’un acte de séparation où tous les coups sont permis, sans doute moins encadré d’un point de vue judiciaire qu’il ne l’est aujourd’hui.

Pour autant, Carole Fives ne cherche pas à écrire un roman générationnel. La brièveté du livre, 119 pages, en atteste : son objectif est de se focaliser sur ses personnages et d’atteindre l’os des sentiments. L’ancrage temporel est donc discret. Il passe par de rapides références, politiques (évocation de l’élection de François Mitterrand) ou culturelles ; le titre du roman est emprunté à Lio (« Amoureux solitaires »), chanteuse des années 80 s’il en est, et d’autres citations d’artistes de l’époque émaillent le récit, directes ou cachées – « pas l’indifférence », titre d’une chanson de Jean-Jacques Goldman, apparaît page 45, ou, encore plus subtil, un extrait d’une chanson de Starmania page 98 : « jouer au football ou au volley » (« Un enfant de la pollution », chanson interprétée par Ziggy… si si, écoutez bien !)

Le cadre subtilement mais fortement posé, Carole Fives se concentre sur ses personnages, dans un roman choral à trois voix et demie qui laisse toute la place à la complexité des sentiments des uns et des autres : la folie contrastée de désespoir et d’amour chez la mère, les doutes et les angoisses du père décidé pourtant à refaire sa vie, le déchirement des enfants… et la sensation de gâchis qui domine tout le reste, que l’avancée implacable du récit accentue à chaque page, sans concession.
Les enfants sont au cœur du récit, car lorsque les parents se séparent, les petits aussi doivent parfois suivre le mouvement, par la force des choses. Cette blessure, vécue comme une trahison par la sœur narratrice, est le moteur de l’intrigue, qui en dévoile petit à petit le secret. Jusqu’à un dernier chapitre où le frère, enfin, prend la parole. Quelques mots longtemps attendus, et pourtant inattendus, qui ponctuent le roman sur un sacré coup de poing.

Parmi les premiers romans de cette rentrée, Que nos vies aient l’air d’un film parfait se détache par sa vigueur, la singularité de son style et le traitement de son sujet. Une belle expérience – et donc, on attend la suite, forcément !

Que nos vies aient l’air d’un film parfait, de Carole Fives
Éditions du Passage, 2012
ISBN  978-2-84742-195-8
119 p., 14€

 


Trackers Livre I : Glyphmaster, de Patrick Carman

Signé Bookfalo Kill

Enfermé dans un lieu top secret, Adam Henderson est soumis à un interrogatoire serré. Et le fait qu’il ait seulement une quinzaine d’années ne change rien à la détermination de l’inspecteur Ganz. Il faut dire qu’Adam est un petit génie de l’informatique et des technologies modernes. Inventeur de dizaines de gadgets et d’objets high tech, il est spécialisé dans la transformation de caméras, est capable de transformer n’importe quelle poubelle électronique en appareil dernier cri et surpuissant ; et surtout, c’est un traqueur : il peut se promener à peu près n’importe où sur la Toile, débusquer les voyous du Web…
Avec ses amis Finn, Emily et Lewis, il forme le gang des Trackers. Chacun a ses qualités propres, et la petite bande se distingue par ses prouesses en matière d’espionnage et d’analyse des données. A tel point qu’ils finissent par être repérés, et traqués à leur tour par un mystérieux et dangereux duo…

Patrick Carman est un auteur prolifique. Il écrit plusieurs livres par an, et lance de nombreux cycles, parmi lesquels l’excellent Skeleton’s Creek : quatre tomes d’une série à l’atmosphère horrifique, entre Stephen King et le Projet Blair Witch, et dont le récit avançait par une alternance de texte et de vidéos.
On retrouve le même principe narratif ici. L’essentiel du roman est constitué par l’interrogatoire d’Adam, une suite de questions et de réponses très dynamique, qui oblige à tourner les pages très vite pour découvrir la suite. De temps à autre, Adam s’interrompt pour donner livre un mot de passe. Celui-ci, utilisé sur le site adéquat (www.trackers-lelivre.fr), permet de débloquer des vidéos où l’on retrouve les héros de l’histoire en action. Rien de très nouveau ici par rapport à Skeleton’s Creek, sinon que les vidéos sont peut-être plus dynamiques (certaines de Skeleton… étaient à mourir d’ennui). En tout cas, le principe reste très sympathique.
A noter, pour les rétifs à l’interaction ou ceux qui n’auraient pas Internet sous la main au moment de la lecture : les vidéos sont décrites en appendice, ce qui permet d’avancer dans la lecture sans rien en perdre. Une idée maligne, qui manquait d’ailleurs à Skeleton’s Creek.

Il faut maintenant parler de l’histoire. Et là, ça se gâte un peu. Contrairement à Skeleton’s Creek, où l’intrigue tenait parfaitement la route en dépit de son caractère fantastique, le premier tome de Trackers s’avère décevant. Patrick Carman multiplie les effets d’annonce pour nous faire croire que ses héros sont en danger, mais assez vite, on comprend que le suspense est artificiel. Et les vidéos n’arrangent rien, montrant des « cascades » anodines, des scènes d’action un peu faiblardes, qu’un texte bien tourné aurait sûrement rendu plus spectaculaires dans l’imagination du lecteur.
Tant et si bien que les révélations finales tombent un peu à plat, par manque d’intensité et d’implication du lecteur… Dommage.

En matière d’espionnage et d’intrigues à base de technologies modernes, la littérature ado a fait déjà bien mieux (la série Cherub de Robert Muchamore, Little Brother de Cory Doctorow, la série de la Grande École du Mal et de la Ruse de Mark Walden…) Ce Glyphmaster reste une lecture sympa, notamment pour des lecteurs découvrant le procédé. Mais Patrick Carman devra faire mieux dans le prochain tome pour faire décoller Trackers et la transformer en une bonne série addictive.

A partir de 12 ans.

Trackers Livre I : Glyphmaster, de Patrick Carman
Éditions Bayard Jeunesse, 2012
ISBN 978-2-7470-3617-7
303 p., 14,90€


Une partie de chasse, d’Agnès Desarthe

Signé Bookfalo Kill

Pour intégrer leur couple au petit village où ils viennent d’emménager, et déjouer la méfiance naturelle de gens qui se connaissent tous à l’encontre d' »étrangers », Emma pousse son mari Tristan à aller chasser avec certains de leurs voisins. Lui qui déteste la violence et la camaraderie virile, se retrouve donc en pleine forêt avec trois types avec qui il pense n’avoir rien en commun, et avec un fusil dont il va être obligé de se servir s’il veut attendre son objectif : être accepté.
La chute de l’un d’entre eux dans un trou et l’arrivée d’une tempête d’une violence inouïe vont peut-être toutefois changer la donne…

Bon, voilà un livre qui n’est ni désagréable, ni mauvais. Le style de Desarthe est enlevé, maîtrisé, et la suite de chapitres plutôt courts encourage une lecture rapide et plaisante. Il y est question des rapports entre hommes, de virilité, de l’influence des femmes sur la vie des hommes, d’initiation et d’apprentissage. Et la tempête qui s’abat sur la deuxième partie du roman apporte un surplus d’énergie, de tension et de suspense, qui nous conduit en vitesse jusqu’à la fin.

Oui, mais ensuite ?
J’ai lu ce roman il y a un peu moins de deux mois, et que m’en reste-t-il ? Le souvenir d’une bonne idée, celle de coller un lièvre en guise de mauvaise conscience du héros ; un lièvre sur lequel il a tiré et qu’il trimballe, blessé, dans sa gibecière, jusqu’au dénouement. L’homme et l’animal échangent régulièrement, en pensée, des considérations sur leurs états respectifs. C’est là qu’Agnès Desarthe se révèle la plus ambitieuse – surtout quand elle évoque la condition humaine (parce que la condition lapine, très honnêtement…)

Et sinon, des images saisissantes de déchaînement de la nature, et de lutte psychologique (et physique) entre deux hommes reclus sous terre. C’est déjà pas mal, me direz-vous. Il y a tant de romans dont notre mémoire efface totalement le contenu, dès le livre terminé et refermé.
Mais c’est aussi largement insuffisant pour rendre cette Partie de chasse inoubliable. Il lui manque un petit quelque chose, un souffle, une autorité d’auteur, pour le rendre plus fort. Un bon roman, honnête, sans plus.

Une partie de chasse, d’Agnès Desarthe
Éditions de l’Olivier, 2012
ISBN 978-2-87929-998-3
153 p., 16,50€


Parfums, de Philippe Claudel

Signé Bookfalo Kill

Après L’Enquête, tentative ratée de piétiner les plate-bandes paranoïaques de Kafka, Philippe Claudel nous revient heureusement avec un livre très différent, et beaucoup plus réussi. Tout est dans le titre : Parfums est une promenade alphabétique dans un vaste bouquet d’odeurs, spontanées (« Acacia », « Tilleul », « pluie d’orage »), prosaïques (« lard frit », « crème solaire », « torréfaction ») ou évocatrices (« Maison d’enfance », « réveil »).

Où situer ce livre si particulier ? Allez, osons les références qui tuent : quelque part entre Patrick Süskind et Philippe Delerm. Oui, l’attelage peut paraître saugrenu, il est surtout là pour la comparaison (parfois un peu trop) chère à la critique littéraire, mais il y a tout de même de cela.

De Süskind, Claudel retrouve l’art de raconter la fragrance, l’odeur dans tous ses états. Un exploit assez rare, car si l’on sait les reconnaître à la première inspiration, il est beaucoup plus difficile de raconter les odeurs ; de trouver les mots justes pour que chaque lecteur puisse extirper de sa mémoire les caractéristiques uniques d’un parfum. En quelques mots, en quelques phrases tournées dans le meilleur de son style, le romancier nous emmène dans un tourbillon sensitif et sensible qui nous parle régulièrement.

De Philippe Delerm, il reprend la technique de la miniature, condensée en un chapitre court et thématique. Mais là où Delerm prétend avec plus ou moins de bonheur à l’universalité, évoquant des situations dont certaines nous sont fatalement familières, Claudel puise dans son histoire, son enfance, ancre son sujet dans la référence personnelle. Et cela fonctionne aussi, différemment. L’impact est moins direct, moins personnel, mais l’on finit aussi par s’y retrouver, ou en tout cas par s’identifier aux émotions de l’auteur.

Si on est loin des grands romans de Philippe Claudel (Les âmes grises, La Petite fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck), on retrouve néanmoins l’élégance de son écriture, et c’est un plaisir charmeur que de picorer au hasard dans ce recueil de textes subtils et souvent touchants. Une escapade singulière dans le flot romanesque de la rentrée littéraire.

Parfums, de Philippe Claudel
Éditions Stock, 2012
ISBN 978-2-234-07325-8
215 p., 18,50€


Les oubliés de la lande, de Fabienne Juhel

Signé Bookfalo Kill

Perdu au milieu d’une lande bretonne, un village se fait oublier de tous, et surtout de la mort depuis des décennies – littéralement : la trentaine de personnes qui y réside n’est jamais malade et ne vieillit pas. Aucun n’est arrivé là par hasard, tous ont une raison d’y vivre, bonne ou moins bonne. Chacun profite du secret du village pour y garder ses propres secrets.
Jusqu’au jour où Tom, le seul enfant de la communauté, trouve le cadavre d’un vieil homme aux portes du village. Une découverte qui va bouleverser l’équilibre fragile du « No Death’s Land » et lever le voile sur de terribles vérités…

Voilà un roman dont j’ai tourné la dernière page avec un sentiment mitigé. Fabienne Juhel continue à creuser la veine onirique du conte fantastique où elle a déjà acquis un large public de fidèles au fil de ses précédents livres. Un parti pris qu’il faut accepter entièrement pour entrer dans son univers, ce qui ne m’a pas posé de problème particulier – sauf quand l’auteur tente de justifier l’existence de ce bout de terre épargné par la mort, avec de vagues hypothèses ou des explications vaseuses dont on se moque.
En revanche, j’ai parfois achoppé sur la naïveté qui menace toujours d’accompagner ce genre romanesque si particulier, et à laquelle Juhel n’échappe malheureusement pas de temps à autre. Une naïveté teintée de mièvrerie dans certaines métaphores (« le soleil était une grosse pomme d’amour ; il saignait. » (p.69)), ou dans un style plombé par moments de lourdeurs et de répétitions qui créent des longueurs inutiles.

A côté de cela, la romancière offre une histoire originale, bien menée jusqu’à une fin qui ne recule pas devant la noirceur. L’atmosphère de la lande oubliée est prenante dès les premières pages. Les descriptions sont souvent riches et prégnantes. Quant aux personnages, ils avancent tous dans l’histoire avec un vécu et un caractère qui donnent envie de les accompagner tout le long du chemin.
Enfin et surtout, Juhel livre une réflexion passionnante et personnelle sur l’angoisse de la mort, le rêve très humain de l’immortalité et ses conséquences. C’est le fond de son roman, et c’est là qu’elle montre son meilleur jour.

Dommage qu’elle ne maîtrise pas tout à fait la mécanique du polar avec laquelle elle tente de tendre son récit jusqu’aux révélations finales. Trop hésitante, par souci sans doute de faire évoluer ses personnages de manière régulière au fil de l’histoire, elle révèle trop tôt des éléments de mystère et affaiblit un suspense qui aurait pu donner une puissance supplémentaire au roman.

Je reste donc un peu déçu par cette première incursion dans l’oeuvre de Fabienne Juhel. Peut-être n’était-ce pas la bonne clef d’entrée ? La véritable singularité de l’auteur me donne envie de retenter l’aventure à l’occasion. Si vous avez des conseils à me donner, je prends !

Les oubliés de la lande, de Fabienne Juhel
Éditions du Rouergue, collection la Brune, 2012
ISBN  978-2-8126-0386-0
283 p., 21€

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