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L’Année du Lion

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Traduit de l’afrikaans et de l’anglais par Catherine Du Toit et Marie-Caroline Aubert
Photos : Deon Meyer


En deux mots :
thriller total


Après qu’un virus foudroyant a anéanti les neuf dixièmes de la population humaine, les survivants essaient d’envisager l’avenir. Pour Willem Storm, un humaniste nourri de philosophie et décidé à croire en des jours neufs pour l’humanité, la solution passe par l’entraide, la reconstruction d’un modèle social fondé sur les capacités et les forces des uns et des autres. Avec son fils Nico, âgé de 13 ans, il appelle à lui toutes les bonnes volontés, et met sur pied Amanzi, une communauté utopique en plein coeur de l’Afrique du Sud dévastée.
Et ça marche.
Pour un temps.
Car l’homme reste ce qu’il est. Et contre l’obstination de certains à détruire les rêves ou à exploiter les autres, il va falloir se battre. Quitte à prendre les armes.


deon meyerDeon Meyer est tout sauf un novice. Au fil d’une dizaine de polars haletants, il a scruté son pays, l’Afrique du Sud, en a capté les tourments, les blessures. Sa réputation de raconteur d’histoires n’est plus à faire. Pourtant, quand il décide de faire un pas de côté et de s’essayer au roman post-apocalyptique, l’inquiétude est de mise. Ce genre de pari n’est pas toujours couronné de succès. Sortir de sa zone de confort, prendre des risques, c’est bien, mais le résultat peine souvent à être à la hauteur. (Pensée pour toi, par exemple, Niccolo Ammaniti.)
Sauf ici. Parce que L’Année du Lion, les amis, est pour moi sans conteste son meilleur livre, et de loin.

Se libérer des codes et contraintes du roman policier a également libéré Deon Meyer. Dans L’Année du Lion, on retrouve avec jubilation son savoir-faire de maître du suspense. Les scènes d’action sont légion et mettent le feu aux pages qui défilent à toute vitesse. Le rythme reste soutenu de bout en bout. Si le cadre du récit est post-apocalyptique (on y revient dans un instant), la technique du roman reste celle d’un thriller. Avec des mystères à résoudre, des secrets à dévoiler, du danger, des ennemis, des trafics, des armes et des crimes.
D’ailleurs, la première page annonce la couleur, en dévoilant que Willem Storm a été assassiné. Par qui, pourquoi ? C’est que son fils, avide de vengeance, va chercher à découvrir, en se faisant narrateur de l’histoire et en remontant le fil de son périple humaniste au côté de son père. L’Année du Lion est en mode thriller, et fera tout pour ne pas vous lâcher les tripes jusqu’à la fin.

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Oui, mais ce n’est pas tout. C’est loin d’être tout, à vrai dire. Si L’Année du Lion est aussi fort, aussi percutant, aussi grandiose, c’est que Deon Meyer exploite pleinement son idée de départ post-apocalyptique pour développer ensuite un très large faisceau d’idées, de problématiques et d’interrogations en tous genres.
Je précise donc, et j’insiste à l’attention de ceux qui se méfient de la S.F. ou pensent que ce n’est décidément pas de la littérature (eurk) : L’Année du Lion, finalement, est tout sauf un roman post-apocalyptique. Il recourt au point de départ archétypal du genre (un virus décime la population mondiale, que font les survivants ?), pour mieux s’en éloigner et étoffer son suspense de profondes réflexions sur ce qui constitue l’humanité aujourd’hui et, au fond, depuis toujours.

Acharné à bousculer son lecteur et à le faire réfléchir entre deux montées d’adrénaline, le romancier sud-africain multiplie alors les questionnements politiques, économiques, sociologiques, éthiques ou religieux.
Pour ce faire, il recourt à un large panel de personnages, à qui il donne régulièrement la parole grâce à une superbe idée formelle. En effet, Meyer imagine que les témoignages des uns et des autres sont enregistrés lorsqu’ils rejoignent la communauté ; ce sont ces archives, intercalées entre les évolutions des différentes intrigues, qui nourrissent le roman et lui donnent autant de matière sur autant de sujets différents.

Surtout, il fait le choix de placer au cœur de son livre l’espoir, l’optimisme, la foi en une humanité meilleure. Sacré pari, quand chaque jour nous apporte les visions tragiques de ce que l’homme peut infliger à la planète, à la nature ou à ses semblables… Mais Deon Meyer s’y tient, en dépit du fait que le roman compte sa part de violence, d’échecs et de désillusions. Ce choix place définitivement L’Année du Lion à part dans le corpus post-apocalyptique, et donne envie d’y croire nous aussi. Un petit peu, au moins. Pour ne pas désespérer totalement…

la-route-cormac-mc-carthyPar facilité médiatique ou commerciale, on a beaucoup comparé L’Année du Lion à La Route de Cormac McCarthy. Je vais être clair et très tranché : hormis le point de départ (un père et son fils tentent de survivre dans un monde post-apocalyptique),
les deux livres n’ont rien à voir. Et je trouve L’Année du Lion incomparablement plus riche, plus émouvant, plus impressionnant que La Route. En tout cas, L’Année du Lion m’a renversé et, des années après sa lecture, continue de m’habiter ; pas La Route.
Cet avis pas très littérairement correct en fera sûrement bondir plus d’un, mais j’assume. McCarthy est un écrivain plus ambitieux, plus complexe, plus virtuose du point de vue du style, nous sommes d’accord. Mais sa Route, tunnel oppressant qui s’achevait en ébauche de rédemption pas très convaincante et plombée de bondieuserie, avait beaucoup moins de choses à dire sur l’humain que le roman de Deon Meyer.

Meyer - Année du lion pocheBon, après, pas besoin forcément de rentrer dans ce genre de débat. L’Année du Lion est un torrent de lave littéraire, un bouillonnement de suspense et d’intelligence dont l’épaisseur est tout sauf un obstacle. J’ai freiné des quatre fers pour ne pas le terminer, celui-ci – tout en brûlant de connaître le fin mot de l’histoire… que Deon Meyer nous offre dans un twist qui a largement divisé les lecteurs, exaspérant certains, enchantant d’autres.
Je fais partie, comme vous l’imaginez, des enchantés. Et vous incite à vous emparer de ce monument, qui assure un moment de lecture trépidant et enrichissant. Que demander de plus ?


Sur le site de Deon Meyer, la page consacrée à L’Année du Lion (Fever en anglais), avec d’autres photos sur des lieux et détails du roman : https://www.deonmeyer.com/b_fever.html#

Sinon, d’autres avis positifs sur ce roman chez : Émotions – Blog littéraire, Actu du Noir (Jean-Marc Laherrère), Black Novel, Les conseils polar de Pietro, Encore du Noir


Le jeu vidéo, de Bastien Vivès

Signé Bookfalo Kill

Une B.D. pour geeks, écrite par un geek sur les geeks : tel pourrait être le résumé du nouveau Bastien Vivès. Et, comme tout résumé, il serait un peu réducteur – même si…

Sans équivoque, le titre et son look « arcade » annoncent la couleur. Il est question de jeux vidéo (quelle surprise), et pas du petit jeu passe-temps pour gentils amateurs. Non, ici, on est dans le monde des gamers, les vrais des vrais, les purs et durs, avec leurs jeux de référence (surtout Street Fighter, mais pas que), leur langage, leurs vannes plus ou moins pourries et leur apparent hermétisme aux yeux du reste de l’univers. Ce qu’on appelle des geeks, donc.
Tout en admettant d’emblée en faire partie, Vivès ne se contente pas d’un hommage clin d’oeil à ce petit monde, et c’est tout l’intérêt de la chose. Organisées en longs strips, ces histoires déroulent successivement des attitudes et des situations souvent hilarantes : relations de couple qui virent à l’orage, conflits de génération (qui ne tournent pas forcément à l’avantage des plus jeunes et supposés plus « branchés »), ambiances surréalistes des salles de jeux où ça vanne à tout va… Sous l’humour et les réféfences, il n’est pas interdit de trouver, saisi sur le vif et sans prétention exagérée, un cliché sociologique d’une époque, dans laquelle le monde virtuel occupe une place de plus en plus importante.

Par ailleurs, ce qui fait l’originalité de la chose, au-delà de son seul sujet, c’est le dessin de Bastien Vivès. Son trait en noir et blanc, très simple en apparence, réduit les personnages et les décors à des esquisses néanmoins très parlantes, très expressives, en dépit du fait qu’elles sont souvent statiques. C’est efficace et en même temps très beau, et surtout totalement inhabituel pour des strips, dont les dessins sont souvent moins élégants.

Ce style offre un équilibre réussi à des dialogues enlevés, où l’usage sans modération de termes techniques de joueurs n’empêche pas trop la compréhension des histoires, car l’essentiel est évidemment ailleurs. Bon, j’imagine qu’il faut tout de même être un peu familier de l’univers des jeux vidéo… C’est tout juste mon cas – pas plus, n’ayant jamais pratiqué ni les consoles ni les jeux comme Street Fighter -, et j’ai vraiment lu avec plaisir ce petit volume.

Petit par la taille, bien sûr, puisque la collection Shampooing des éditions Delcourt a eu l’idée futée de publier le Jeu vidéo en format manga. Cela pourrait attirer des lecteurs plus jeunes que le panel habituel de Bastien Vivès, tout en étant parfaitement adapté au style strip et à un prix plutôt gentil (on notera le coup de frein juste avant le seuil psychologique des 10€… Malin !)

Pour finir, il faut savoir que Vivès a initialement publié ces dessins sur son blog, intitulé Comme quoi. Bonne nouvelle, Shampooing publiera d’autres recueils dans les semaines à venir selon le même principe. A venir : la famille, l’amour, la blogosphère… Tout un programme, que j’ai hâte de découvrir sous la jolie plume de cet auteur inspiré.

Le jeu vidéo, de Bastien Vivès
Editions Delcourt, collection Shampooing, 2012
ISBN 978-2-7560-2858-3
192 p., 9,95€

Bastien Vivès sera au Festival de bande desinée d’Angoulême, du 26 au 29 janvier 2012. Pour en savoir plus : http://www.bdangouleme.com/
Sinon, on parle en bien du Jeu vidéo ici : le blog BD de Madmoizelle, Bodoï
Et en moins bien là : Planète BD