Archives de novembre, 2014

Cinématographix, de Karen Krizanovich

Signé Bookfalo Kill

Krizanovich - CinématographixLa datavisualisation est à la mode. Si ce terme un peu barbare ne vous dit rien, vous avez pourtant sûrement déjà croisé certains exemples de cette discipline à la fois ludique et instructive, qui consiste à représenter des données de manière visuelle, graphique. Camemberts, cartographies, chronologies, diagrammes en tous genres, faux plans de métro, tout y passe.
Popularisée par David McCandless et son génial Datavision (Robert Laffont, 2011), la datavisualisation a depuis fait des émules. C’est simple, dès qu’il y a des chiffres ou des statistiques, on peut la mettre en pratique. Des chiffres, oui, mais pas seulement. Un champ de données thématique peut également déboucher sur une mise en images amusante et qui, mine de rien, nous en apprend plus que de longs discours.

Karen Krizanovich adapte donc le concept au cinéma avec ce Cinématographix bourré d’informations utiles, futiles, rigolotes, étonnantes, intéressantes… Simples amateurs ou dingues du Septième Art se régaleront ainsi avec « La malédiction du tire-bouchon » (P.58-59), ou comment les réalisateurs, notamment de films d’horreur, puisent dans les ustensiles les plus quotidiens pour les transformer en armes de destruction massive ; « French Connections » (p.16-17), ou comment le cinéma américain pompe allègrement le cinéma français depuis des décennies ; ou encore avec le célébrissime « Six degrés de Kevin Bacon », ou comment relier en six personnalités radicalement différentes l’un des seconds rôles les plus charismatiques du cinéma U.S. à des gens aussi différents que Ingmar Bergman, Abraham Lincoln… ou la reine Elizabeth II.

Un petit exemple avec Matrix :

Krizanovich - Cinématographix exemple

Résultats du box-office, répartition des Oscars entre comédies et drames, acteurs et actrices « bankables », adaptations de jeux vidéo sur grand écran, compositeurs de musiques de films, décryptage du nombre de rêves imbriqués dans Inception (très utile, celui-ci, à apprendre par cœur avant de revoir le film de Christopher Nolan !), rapport entre le nombre de fois où Tom Cruise porte des lunettes de soleil dans ses films et le succès de ces derniers, films cultes… Tout est bon à transformer en datavisualisations, qui vous amuseront à coup sûr – et feront en même temps de vous des puits de science inattendue sur le cinéma !

Cinématographix, de Karen Krizanovich
Traduit de l’américain par Laura Orsal
  Éditions Dunod, 2014
ISBN 978-2-10-071138-3
160 p., 14,90€


Le Livre de Perle, de Timothée de Fombelle

Signé Bookfalo Kill

Exilé de son royaume, où vivent encore fées et sorciers, pour empêcher qu’il soit tué par son frère jaloux, un jeune prince de quinze ans devient Joshua, fils adoptif de monsieur et madame Perle, confiseurs à Paris dans les années 30. Mais la guerre éclate quelques années plus tard, et Joshua doit partir au front. Capturé et enfermé dans un camp, il y fait une découverte stupéfiante, qui pourrait bien lui servir de clef pour retrouver le monde dont il vient…
Il ignore qu’une éternelle jeune fille, ancienne fée qui a renoncé à ses pouvoirs par amour pour lui, le suit comme son ombre, tiraillée entre le désir de le retrouver et la crainte de le perdre, car une terrible malédiction pèse sur eux. Il ignore aussi qu’un adolescent de quatorze ans, un jour, découvrira ses aventures et en fera une histoire…

Fombelle - Le Livre de PerleTimothée de Fombelle aime les constructions narratives complexes, prendre des détours, marcher contre le déroulement naturellement monotone de la vie. Pour lui, la vérité, le mystère et la beauté se cachent dans les virages et les recoins de l’existence, sa compréhension et sa magie dans les allers-retours du temps – et dans des valises, énormément de valises comme autant de petits coffres-forts pour des secrets, des miracles et des beautés innombrables.
Mêlant plusieurs niveaux de narration, plusieurs époques, suivant plusieurs personnages en parallèle, Le Livre de Perle ne fait pas exception à cette règle et sidère par sa maîtrise totale. Jamais on ne se perd dans les méandres de ce récit qui fait la part belle à l’esprit des contes et des fables, en injectant un peu de leur enchantement dans l’histoire de notre propre monde, même en plein cœur de la guerre.

Pourtant, Fombelle augmente encore la difficulté en se mettant lui-même en scène dans son livre, d’abord adolescent mystérieux au début de l’histoire, puis devenu adulte, à la recherche de la vérité sur Joshua Perle dont il a croisé la route par hasard des années avant. Un tel procédé, recourir à une narration à la première personne en plein milieu d’un roman raconté pour le reste à la troisième personne, est aussi rare qu’audacieux pour un texte destiné à la jeunesse. Il l’assume avec brio, ajoutant une implication personnelle pleine d’émotion à une histoire imaginaire qui en compte déjà beaucoup.
Car le Livre de Perle vibre d’histoires palpitantes : une magnifique histoire d’amour, un récit d’apprentissage douloureux, des quêtes, des fuites, des amitiés, des trahisons, de la féérie… Le tout dans des décors sublimes, d’un lac brumeux aux remparts d’un sombre château, d’une rivière cachée à des bords de mer grondants, du Paris des années 30 à la France occupée, d’un camp glacial en Westphalie à une maison abandonnée dans la lagune de Venise…

Timothée de Fombelle aime aussi, par-dessus tout, faire rêver ses lecteurs, jeunes et moins jeunes. Si ses gros romans s’offrent à partir de 13 ans (et les 300 pages de ce nouvel opus sont loin des superbes pavés qu’étaient Tobie Lolness et Vango), ils sont pour tous les âges des passeports vers des au-delà merveilleux, territoires de rêves et de cauchemars, de quête et d’apprentissage, d’amour et de chagrin. Je ne raterais pour rien au monde une nouvelle publication signée de sa main, car la virtuosité de sa phrase épurée, ciselée pour faire naître les plus belles émotions chez son lecteur, ne cesse de m’éblouir et de me bouleverser.

D’ailleurs, ce sont sur ses mots que je veux vous laisser, incapable d’en trouver de meilleurs de mon côté pour vous recommander de plonger sans délai dans le Livre de Perle.
Quelques mots, quatre pour être précis, qui suffisent à dire tout et plus encore :

« Les histoires nous inventent. »

A vous de vous inventer grâce aux merveilleuses histoires de Timothée de Fombelle.

Le Livre de Perle, de Timothée de Fombelle
  Éditions Gallimard-Jeunesse, 2014
ISBN 978-2-07-066293-7
304 p., 16€


Constellation d’Adrien Bosc

Bosc - ConstellationOn sait tous les conditions tragiques du décès de Marcel Cerdan, le fabuleux champion de boxe, l’amant d’Édith Piaf. Le crash de l’avion Constellation sur le mont Redondo aux Açores, il y a 65 ans.

Certains se souviennent qu’il y avait également Ginette Neveu, jeune violoniste prodige, qui se rendait aux États-Unis pour un tournée. Mais les autres sont de tristes inconnus. A peine ont-ils laissé des traces dans les mémoires d’aujourd’hui.

Adrien Bosc relève le défi de les convoquer tous, une ultime fois. Il mène une véritable enquête journalistique pour nous permettre de connaître tous les tenants et les aboutissants de cette triste histoire. L’écriture est assez singulière, plutôt journal de bord d’un journaliste pour Le Monde que style ampoulé de vigueur dans les hautes sphères littéraires mais qu’importe, cela marche.

On a le cœur serré avec ces petits bergers basques qui ont mis toutes leurs économies pour se payer ce voyage, on pleure sur le sort qui s’acharne contre cette jeune femme de Mulhouse, bobineuse, qui apprend qu’elle est l’héritière d’une usine de bas-nylon du côté de Détroit, on soupire de soulagement avec le couple qui a échangé son billet à la dernière minute pour laisser la place à Marcel Cerdan et son entraîneur…

J’ai aimé le début de l’ouvrage. C’est clair, concis, avec juste ce qu’il faut de poésie pour rendre le récit encore plus tragique qu’il ne l’est déjà. Mais plus on avance dans le livre, plus Adrien Bosc part dans des envolées lyriques qui font un effet bœuf, mais qui perdent le lecteur plutôt qu’autre chose.

Au final, un joli roman (essai? article?), qui plaît pour son écriture journalistique et sa singularité dans cette rentrée littéraire. De là à lui remettre le Prix de l’Académie Française… Mais les Cannibales sont bons lecteurs et adressent au jeune auteur leurs salutations les plus carnassières.

Constellation d’Adrien Bosc
Éditions Stock, 2014
9782234077317
198p., 18€

Un article de Clarice Darling