Archives de septembre, 2014

Le Château des étoiles – 1869 : la conquête de l’espace vol.1, d’Alex Alice

Signé Bookfalo Kill

En 1868, la révolution industrielle bat son plein, et les hommes sont lancés dans une quête effrénée au-delà de toutes les limites connues. Partie en ballon à la recherche de l’éther qu’elle croit fermement pouvoir capturer dans l’infini du ciel, Claire Dulac y perd la vie, laissant derrière elle son mari Archibald, un ingénieur reconnu, et leur fils Séraphin, collégien rêveur qui a hérité de sa mère une fascination pour les aventures aériennes.
Un an plus tard, une lettre mystérieuse promet au professeur Dulac de lui restituer le carnet de Claire, où elle a noté ses dernières observations le jour de sa disparition, en échange d’un rendez-vous secret. A la suite de quelques péripéties aussi dangereuses qu’imprévues, des individus menaçant s’intéressant de près aux travaux de la scientifique, Séraphin se retrouve involontairement embarqué avec son père sur la trace des rêves de sa mère…

Alice - Le Château des étoiles - 1869 la conquête de l'espace t.1Initialement paru en trois journaux prenant la forme de fac-similés de gazettes d’époque, Le Château des étoiles revient en format classique, gagnant en côté pratique ce qu’il perd fatalement en originalité. Mais la première partie de cette série qui comptera deux tomes (en tout cas pour l’année 1869) mérite à elle seule largement le détour pour se réjouir de la voir publiée de la sorte.

Alex Alice réussit ici une très jolie bande dessinée d’aventure, à la croisée de Jules Verne et de Hayao Miyazaki (rien que par le titre, difficile de ne pas penser au Château dans le ciel du maître japonais). De ces auteurs majeurs du genre, on retrouve chez le dessinateur-scénariste la fascination pour les nouvelles technologies, version steampunk, un art du récit rythmé et ébouriffant, et des personnages hauts en couleur. Il y ajoute des références historiques subtilement utilisées, faisant de l’expansion allemande sous la conduite de l’ombrageux Bismarck l’un des enjeux souterrains du récit, et de Louis II de Bavière, le roi fou au château insensé, un très beau héros…

Si certaines expressions de visage, notamment celles comiquement outrancières du jeune Hans, peuvent aussi évoquer de loin le même Miyazaki, le style visuel d’Alex Alice impose sa propre identité, beaucoup plus européenne, très loin du trait de l’illustre mangaka. Il n’en est pas moins très cinématographique, avec son montage rapide, ses nombreuses variations de plans qui alternent brèves cases d’action ou de transition, et de grandes planches décoratives, aussi belles que spectaculaires. Les couleurs pastel apportent des nuances élégantes, mélange de douceur nostalgique et d’ambiance rêveuse qui ne nuit en rien à l’action et à l’humour animant le récit à bon escient.

Bref, une B.D. assez classique mais réussie, qui plaira à des lecteurs de tous âges grâce à son mélange d’aventure et de documentation aussi intéressante qu’abordable. La suite paraîtra à nouveau en trois gazettes avant d’être publiée en un seul volume. On a hâte de savoir où le vent portera Séraphin et ses amis !

Le Château des étoiles – 1869 : la conquête de l’espace vol.1, d’Alex Alice
  Éditions Rue de Sèvres, 2014
ISBN 978-2-36981-013-1
62 p., 13,50€

P.S. : Belle chronique également chez l’ami Fred sur 4 de couv‘ !


L’odeur du Minotaure de Marion Richez

Voilà un premier roman bien singulier. Lu rapidement, j’ai eu, en le fermant, une étrange sensation. Ai-je réellement compris ce que je venais de lire?

L'Odeur du MinotaureMarjorie, une toute jeune femme, décide de prendre sa vie en main et plaque son enfance campagnarde et son amoureux plus qu’ambitieux pour enfin s’épanouir. Elle réussit de brillantes études et devient la « plume » d’un ministre. Sans repère, elle collectionne les hommes et les histoires d’amour foireuses jusqu’à ce que sa mère l’appelle. Chose qu’elle n’avait plus fait depuis des mois voire des années. Son père est en train de mourir. Marjorie décide alors de retourner dans cette campagne qui lui fait horreur, dans cette vie d’autrefois. Elle accepte de redevenir la fille de ses parents, le temps d’un dernier adieu. Mais alors qu’elle conduisait, de nuit sur une départementale, elle percute un grand cerf. Et sa vie bascule…

Jusque là, tout va plutôt bien. Le style littéraire utilisé n’est pas ma tasse de thé, mais ça se laisse lire. On se met facilement dans la peau de cette jeune fille esseulée dans la grande ville et ça fonctionne bien. Et puis, à partir de l’accident, j’ai complètement perdu les pédales, tout comme l’héroïne du roman. Si j’ai bien suivi, Marjorie ressentirait en elle les sensations du cerf. Il aurait pris possession de son corps, de son cerveau. Ses perceptions en seraient décuplées et elle en devient complètement folle, d’où son internement en unité psychiatrique. Et elle n’est pas la seule à se sentir folle, parce que la lectrice que je suis n’a strictement rien compris. Était-ce le but? Pourquoi?

Ce roman m’a laissé de marbre et j’ai terminé le roman avec un sacré goût d’inachevé et de déception… mais Marion Richez a un style littéraire intéressant et je suis assez optimiste pour un prochain roman.

L’odeur du Minotaure de Marion Richez
Editions Sabine Wespieser, 2014
9782848051666
122p.; 18€

Un article de Clarice Darling.


Le Chant du converti, de Sebastian Rotella

Signé Bookfalo Kill

Avez-vous déjà entendu parler du gangsterrorisme ? A moins d’être spécialement passionné par les questions de terrorisme international, sans doute que non. Hé bien, vous pouvez compter sur Sebastian Rotella pour vous captiver avec ce sujet au cœur du Chant du converti, son deuxième roman.

Rotella - Le Chant du convertiOn y retrouve Valentin Pescatore, l’ex-agent de la police frontalière américaine, rescapé de sa dangereuse mission d’infiltration et parti se mettre au vert à Buenos Aires. Il y officie en tant que détective privé dans l’agence de Facundo Hyman Bassat, et goûte à cette nouvelle vie plus paisible. Mais ce séjour idyllique prend fin lorsqu’il rencontre à l’aéroport Raymond, son ami d’enfance américain, qu’il avait perdu de vue lorsque ce dernier prenait le parti d’une vie de voyou chanteur peu recommandable.
Ces retrouvailles soi-disant hasardeuses chatouillent le sixième sens de Valentin – et il n’a pas tort. Lorsqu’un terrible attentat frappe quelques jours plus tard un centre commercial bondé, et que les ennuis tombent brusquement sur la tête du jeune détective, il se dit que le retour de Raymond la poisse n’y est sans doute pas pour rien…

Comme dans Triple Crossing, son excellent premier roman, Sebastian Rotella équilibre à la perfection suspense et documentation. Il gagne même ici en concision et en clarté, alors que les données qu’il manie au sujet de ce fameux gangsterrorisme sont plus complexes, impliquant des ramifications internationales plus vastes encore que celles évoquées dans son premier roman. Son style, épuré et fluide, se met au service d’une construction efficace que rythment des dialogues qui sonnent toujours juste, des séquences explicatives dynamiques et des scènes d’action ébouriffantes.

Le Chant du converti n’oublie ainsi jamais d’être un thriller hyper divertissant. On y voyage beaucoup, de l’Argentine à la jungle bolivienne la plus hostile, en passant par la France (longuement et en évitant tous les clichés américains sur nous… merci Sebastian !) et l’Irak.
Grande force de Triple Crossing, les personnages sont à nouveau superbement dessinés. Si l’on apprend à mieux connaître Valentin, déjà héros du précédent, on découvre autour de lui une formidable galerie de nouveaux caractères, dont John Le Carré ne renierait pas la solidité, la profondeur et l’ambivalence, à commencer par l’insaisissable Raymond, au coeur du livre ; mais aussi le spectaculaire Facundo ou la policière française Fatima Belhaj, et tous les autres, campés avec un soin humain très convaincant.

Amateurs de polars palpitants et exigeants, je vous le redis, Sebastian Rotella s’impose avec ce deuxième roman comme l’une des meilleures plumes du genre. En un mot comme en cent, je vous le conseille chaleureusement !

Le Chant du converti, de Sebastian Rotella
  Éditions Liana Levi, 2014
ISBN 978-2-86746-736-3
365 p., 20€


Les singuliers d’Anne Percin

singuliersAu début je l’avoue, j’ai eu du mal à « entrer » dans le livre. Les romans épistolaires, très peu pour moi. Mais j’ai persévéré. Et j’ai eu raison.

Hugo Boch est un jeune peintre flamand, qui envoie tout valser du jour au lendemain (sa famille, de la grande entreprise Villeroy et Boch; son pays; ses études académiques) pour aller vivre sa passion au grand air. Il part à Pont-Aven, retrouver une bande de jeunes gugusses qui tentent de survivre en peignant.

Ses copains à l’auberge s’appellent Paul Gauguin, Charles Filiger, Emile Bernard, Meyer De Haan, Maupassant père… Pour survivre, Hugo se désintéresse peu à peu de la peinture pour s’orienter vers la photographie.

Hugo écrit beaucoup, à sa cousine Hazel, restée au Cours Julian à Paris. Il écrit aussi à son meilleur ami Tobias Hendrike, souffrant d’une terrible maladie et ayant dû retourner vivre chez sa mère, non loin d’Ostende.

Ces lettres sont touchantes. On y parle énormément de peinture, de Van Gogh, de Gauguin, de la vie à Paris et de la vie en Bretagne, dans le petit village du Pouldu. C’est bien écrit, émouvant surtout lors de l’annonce du décès de Van Gogh. Et on est tellement emballé par les personnages qu’on en oublie que Tobias, Hugo et Hazel sont des personnages fictifs.

Il y a là une véritable réflexion sur la création artistique et le sens de la vie. Anne Percin a effectué un travail de fourmi pour recréer cet univers si particulier. Un roman très agréable, qui se lit vite et qui mériterait une édition avec les reproductions des tableaux (mais quand on sait les prix demandés par les musées…)

En tout cas, un très bon moment de lecture. Merci Anne Percin !

 

Les singuliers d’Anne Percin
Éditions du Rouergue, 2014
9782812606786
352p., 22€

Un article de Clarice Darling.


Urban, de Brunschwig & Ricci

Signé Bookfalo Kill

Brunschwig & Ricci - Urban tome 3Le brillant scénariste Luc Brunschwig a le don de s’associer avec des dessinateurs virtuoses pour transcrire en images ses histoires aussi ambitieuses que complexes. Tandis que Cecil esquisse ses superbes crayonnés et nuances de gris pour Holmes (dont un quatrième tome est annoncé pour la fin d’année, youpi !!!), Roberto Ricci s’avère le metteur en scène idéal pour Urban, son odyssée d’anticipation.
A l’occasion de la parution du troisième tome de cette saga, je vous offre donc un billet pour Monplaisir, « le dernier endroit où ça rigole dans la galaxie ! », dixit Springy Fool, l’homme à tête de lapin, son créateur et animateur de génie.

Monplaisir, c’est la ville suprême des loisirs, le cadeau rutilant offert aux habitants humains qui travaillent dur et vivent souvent dans des conditions misérables dans les colonies spatiales où les hommes se sont retirés lorsque la Terre est devenue inhospitalière. Durant quinze jours par an, ces travailleurs acharnés ont donc le droit de s’y perdre et de ne plus vivre que pour le plaisir – à la hauteur de leurs moyens, car même le Paradis a ses hiérarchies…
Sur les innombrables écrans géants disposés partout dans la cité, cet énergumène de Springy Fool assure le show avec A.L.I.C.E., son intelligence artificielle révolutionnaire. En Big Brother froidement sexy, celle-ci contrôle aussi en sous-main la surveillance et la sécurité de la ville, en compagnie des Urban Interceptors, police d’élite chargée d’intercepter les pires criminels de la galaxie venus tenter leur chance à Monplaisir, dans des duels en forme de jeux mortels diffusés en direct.
C’est ce service d’exception que rejoint Zach, fils de modestes fermiers, un colosse un peu naïf, guidé par sa fascination pour Overtime, le super-héros de son enfance. Il rejoint les rangs alors qu’un sinistre assassin sème sur sa route les cadavres atrocement mutilés de jeunes filles, et qu’un tueur à gages décime un à un les Intercepteurs…

Brunschwig & Ricci - Urban tome 1J’ai dévoré hier les trois premiers tomes d’Urban, et je reste sous le choc comme sous le charme. Sous le choc d’un récit formidablement ambitieux, qui ne recule devant aucun rebondissement, aussi terrible soit-il (et croyez-moi, de ce côté-là, vous allez être servis !) Dès les premières pages, on entre dans cette histoire comme si elle nous était déjà familière, et jamais on ne se perd dans ses ramifications pourtant complexes, à la suite de ses nombreux protagonistes tous aussi intéressants et potentiellement pleins de surprises plus ou moins bonnes.
Luc Brunschwig épate une nouvelle fois par sa maîtrise narrative et la profondeur de son histoire autant que de ses personnages. Chaque nouveau tome nous avance un peu plus loin dans l’univers terriblement ambivalent de Monplaisir, dévoilant certains mystères pour mieux en créer d’autres dans la foulée, avec une science du suspense époustouflante.

Brunschwig & Ricci - Urban tome 2Sous le charme aussi, je le disais, grâce au dessin de Roberto Ricci. Transposée au cinéma, la science du cadrage de l’artiste italien donnerait à coup sûr un chef d’œuvre de réalisation virtuose, tant il sait trouver les meilleurs angles, même les plus extrêmes (ras du sol, plongées vertigineuses…) et multiplier les rapports de cadre, du plus étroit au plus large, pour faire vivre le foisonnement de Monplaisir, dont il campe l’architecture mégalomaniaque avec une profusion de détails qui flatte l’œil sans jamais le lasser.
Puis on sent qu’il se régale avec l’un des passages obligés du scénario de Brunschwig, sorte de Où est Charlie ? puissance mille : tous les invités de la ville doivent en effet se déguiser, ce qui donne une armée de clins d’œil réjouissants à nombre de héros mythiques, que je vous laisse le plaisir de débusquer dans la foule grouillante de la cité infernale.

Je m’arrête là, n’étant pas assez expert en bande dessinée pour saluer correctement les prouesses techniques et narratives de cette série (il faudrait aussi parler du superbe travail sur les couleurs et les nuances…) Je me contenterai de vous recommander instamment de plonger dans Urban. Si vous êtes amateurs d’excellentes B.D., à la fois distrayantes et intelligentes, et d’univers imaginaires ambitieux, vous ne serez pas déçus !

Urban, de Luc Brunschwig (scénario) & Roberto Ricci (dessin)
  Éditions Futuropolis
Tome 1 : Les règles du jeu, 2011.
978-2-7548-0318-2, 56 p., 13,20€
Tome 2 : Ceux qui vont mourir…, 2013.
978-2-7548-0993-1, 56 p., 13,20€
Tome 3 : Que la lumière soit…, 2014.
978-2-7548-0995-5, 56 p., 13,50€


Les inoubliables de Jean-Marc Parisis

parisisSur le papier, ce livre était fait pour moi. Comment, en partant d’une photographie d’enfants, on remonte les affres de la mémoire pour arriver à la Bachellerie, petit village de Dordogne, pendant la Seconde Guerre Mondiale ? Ces cinq enfants, nés juifs, furent tous déportés avec leur famille, leurs voisins, leurs copains, juifs ou maquisards. L’auteur connaît bien ce village pour y avoir passé toutes ses vacances de jeunesse chez ses grands-parents. Mais il ne savait quasiment rien des horreurs perpétrées autrefois. Et cet ouvrage avait tout l’air d’une quête, que ce soit sur les traces de ces enfants disparus ou celle de l’auteur, à la recherche de survivants.

Jean-Marc Parisis s’en est tenu aux faits et n’a pas cherché à romancer quoi que ce soit. Les historiens pure souche l’en remercieront mais pour les amateurs de littérature, c’est un peu aride. J’aurais aimé m’attacher un peu plus aux personnes citées dans le texte. Avoir peur avec les enfants Schenkel, vibrer avec Benjamin Schupack, le survivant, sur les traces des tueries de la Bachellerie, haïr Adolphe Denoix le chef de la milice mais je suis restée quasiment insensible. Peut-être la faute au style littéraire, très journalistique, qui n’invoque pas les émotions du lecteur.

J’admire le travail de recherches fait par l’auteur. On ressent le temps de travail, la passion qui l’emporte souvent, le besoin de témoigner pour retrouver ce passé perdu pour rendre cette histoire inoubliable. Mais j’ai refermé le livre avec une impression de brouillon. Peu de descriptions, trop de personnes. J’avais la sensation parfois de lire de pures archives. Je m’attendais à ce que l’auteur s’implique un peu plus, nous livre davantage ses sentiments, à la manière de Daniel Mendelsohn dans Les Disparus.

Les inoubliables de Jean-Marc Parisis
éditions Flammarion, 2014
9782081274075
225p., 18€

Un article de Clarice Darling.


Les mots qu’on ne me dit pas, de Véronique Poulain

Signé Bookfalo Kill

Difficile de ne pas tirer de comparaison entre Véronique Poulain et Jean-Louis Fournier, l’un des grands noms publiés par les éditions Stock. Comme Fournier, la néo-romancière a longuement collaboré avec un monstre de l’humour français (Desproges pour lui, Guy Bedos pour elle). Comme Fournier, elle a été confrontée à une situation de handicap dans sa famille (deux enfants autistes pour lui, évoqués dans Où on va, Papa ?, la surdité de ses parents pour elle), et en fait le sujet de son livre. Comme Fournier, elle le fait avec un mélange d’humour décapant, de tendresse et de colère, qu’elle exprime dans de courts chapitres qui s’achèvent généralement par une chute marquante, comme si c’étaient des sketches.

Poulain - Les mots qu'on ne me dit pasJ’ignore si Véronique Poulain s’est effectivement inspirée de la manière de son illustre confrère, et cela n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est la force qui se dégage de son livre, sa sincérité totale. Au fil des pages qui remonte le cours de sa vie d’enfant entendante de parents sourds, elle ne cache rien de ses hontes, de ses manques, de ses incompréhensions face à deux adultes qui vivent leur existence à leur manière. Elle rappelle ainsi que les sourds ne sont pas muets, et que leur expression vocale approximative peut causer quelques désagréments dans le quotidien – parfois pour le pire, parfois pour le rire.

Car ce récit manie les émotions avec un art consommé de la narration, qui évite tout pathos inutile, trouve souvent les meilleurs effets en peu de mots, et nous fait passer de la joie à la tristesse en quelques lignes. Les mots qu’on ne me dit pas est un livre lumineux, plein d’humour également, aussi bien aux dépens de la romancière que de ses parents, avec une authenticité qui contourne le piège de la méchanceté gratuite.

Enfin c’est un livre de fierté, un livre pour la bonne cause, qui évoque le combat mené entre autres par les parents de Véronique Poulain depuis les années 80 pour faire reconnaître leur handicap par les politiques et par la société, à l’image des avancées obtenues grâce à la médiatisation de la comédienne Emmanuelle Laborie.
Bref, voilà un texte bref, efficace, humain, qui ne manquera pas de vous toucher et de vous émouvoir ; et vous aidera peut-être à mieux comprendre ces drôles de gens normaux que sont les sourds.

Les mots qu’on ne me dit pas, de Véronique Poulain
  Éditions Stock, 2014
ISBN 978-2-234-07800-0
141 p., 16,50€


Pourquoi je n’ai pas dépassé la page 50 : L’oubli, de Frederika Amalia Finkelstein

Pourquoi choisit-on un livre ? Et surtout, pourquoi en abandonne-t-on la lecture au bout de quelques pages ? C’est le but de cette rubrique que d’expliquer un choix aussi radical, qui ne laisse pas toute sa chance à un auteur et risque de faire passer le lecteur à côté d’un roman peut-être extraordinaire au-delà de la page 50…
Bien évidemment, n’ayant pas lu le livre en entier, il s’agit moins d’en faire une critique que de parler d’une expérience défavorable de lecteur. Nous nous efforcerons donc d’être aussi mesurés que possible, sans rien cacher non plus de notre sévérité, de notre agacement ou de notre déception. Un exercice difficile mais, espérons-le, instructif et intéressant !

*****

Autant vous le dire tout de suite, j’ai détesté. C’est assez rare pour être souligné. Je crois que jamais, je n’avais haï un livre. Cet ouvrage est tellement abominable à lire que je n’ai pas dépassé la page 37. Je ne comprends pas pourquoi notre bon JMG Le Clézio et l’intelligentsia française (et plus particulièrement parisienne…) sont en pâmoison devant ce bouquin.

Finkelstein - L'OubliL’auteur, une jeune étudiante en philo (ceci explique peut-être cela) a seulement 23 ans et joue de sa jeunesse comme d’un nouveau style littéraire. Peut-être a-t-elle été sponsorisée par Coca-Cola car ces deux mots apparaissent très très souvent…

En gros, l’héroïne Alma-Dorothéa (donc Frederika-Amalia) est la descendante de Juifs qui ont subi les persécutions pendant la Seconde Guerre Mondiale. Sauf que ce poids de l’Histoire est trop lourd à porter. Elle ne supporte plus et cherche à oublier cet héritage en déambulant dans les rues de Paris, Daft Punk dans les oreilles, ou en s’abrutissant de jeux vidéos, toujours un Coca à portée de main.

L’histoire aurait pu être intéressante. Le postulat de départ est une vraie bonne idée. Mais alors ce style littéraire, quelle horreur!

Un extrait pris au hasard vaut mieux qu’un long discours…

« Je regarde mes chaussures. Elles sont sales. Je les ai achetées il y a peu de temps mais je n’en ai pas pris soin. J’ai oublié mes chaussures. Dans la rue, sur les trottoirs et dans les jardins, j’ai foulé le gravier, j’ai foulé le béton et les dalles sans le moindre ménagement pour ces tennis en toile de couleur blanche, aux semelles abîmées, probablement parsemées d’excréments canins et d’urine humaine en quantité si faible que je ne pourrai pas le déceler. Si je portais mon nez jusqu’à elles, ce que je vais m’épargner, je sentirais l’odeur âpre du caoutchouc chinois, peut-être aussi l’odeur lointaine de la poussière des Tuileries, qui rappelle l’Ancien Régime.

Je me demande si les chambres à gaz avaient une odeur quelque peu semblable à l’odeur des semelles de mes chaussures, mais naturellement, infiniment plus forte. Je pense que cela est possible. Il aurait fallu pouvoir le demander à un Juif ayant fait l’expérience de la chambre à gaz, mais ce Juif est mort. A un SS? Il semble, d’après ce que j’ai lu, que les SS sont des êtres remarquablement doués pour l’obéissance : il suffit d’un ordre. J’aurais ordonné à un SS de sentir mes tennis, je lui aurais ordonné, sur-le-champ, de me dire si l’odeur de mes chaussures avait un quelconque lien avec l’odeur caractéristique d’une chambre à gaz après le travail accompli, vous pouvez être certains que j’aurais obtenu une réponse positive ou négative, et une réponse détaillée.

J’éprouve un léger haut-le-cœur; il faut purifier son cerveau des horreurs qui le parsèment, comme des traces d’excréments sous les semelles de ses chaussures. Je dois éliminer ce qui obstrue mes émotions. Il faudrait que je pleure. Cela fait si longtemps. Il le faudrait. J’étais au Drugstore des Champs-Élysées hier matin et je n’ai pas réussi. J’aurais aimé pleurer devant le bar, ou devant les livres, ou devant le rayon frais, mais je ne pensais qu’à Daft Punk et à mon soda, et aussi je pensais à la mort, je pensais à l’horreur qu’on nous a fait vivre ici-même il y a quelques années, à Paris : les rafles, les trains à bestiaux qui ont contenu des Juifs. Ma canette était froide. J’ai aimé ce Pepsi,  il m’a rendu le plus grand des services : il m’a désaltérée. »

Si vous aimez les phrases courtes qui s’enchaînent sans queue ni tête, si vous avez envie de baffer l’héroïne et l’auteur, si vous aimez les gamines prétentieuses, ce livre est fait pour vous. Moi, le style m’a tellement énervé que j’ai préféré arrêter.

L’oubli de Frederika Amalia Finkelstein
Éditions Gallimard, 2014
9782070146505
173p.; 16€90

Un article de Clarice Darling.


Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, de Christophe Donner

Signé Bookfalo Kill

Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive.
Bon, commençons par l’évidence : c’est LE titre de la rentrée. Et même si Christophe Donner l’a vraisemblablement emprunté à Orson Welles (c’est ce qu’il affirme dans le livre), peu importe, l’effet claque est garanti, la curiosité bien giflée, on a envie de savoir ce qui se cache derrière. Et, ma foi, l’inspiration est bonne, car le bouquin l’est aussi, et puissamment.

Chantre de l’autofiction, où il s’est illustré de manière aussi brillante qu’agaçante, Donner se délaisse cette fois (ouf) mais reste dans la littérature du réel, puisqu’il s’empare de personnages ô combien célèbres : Claude Berri, Maurice Pialat, Jean-Luc Godard, Michel Simon, Jean Yanne, Brigitte Bardot, Milos Forman… et surtout Jean-Pierre Rassam. Aujourd’hui, c’est peut-être le nom le moins connu de la bande, mais pour les cinéphiles comme pour ceux qui ont connu l’époque évoquée ici par le romancier, c’était une figure incontournable.

Donner - Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrivePersonnage fantasque, bousculé par l’urgence de vivre, accro au jeu, au sexe, aux drogues, capable de tous les emportements et de tous les enthousiasmes pour la beauté d’un geste qui ne le passionnait jamais longtemps, Rassam se fit producteur parce que le cinéma le fascinait – son monde plus que les films eux-mêmes, à vrai dire. Grand connaisseur du milieu, puissant entremetteur, il a lancé Jean Yanne cinéaste en faisant de Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil un succès aussi énorme qu’inattendu, mais a aussi produit Godard, Forman, Rohmer, Bresson ou la scandaleuse Grande bouffe de Marco Ferreri.
En centrant sa curiosité sur ce personnage haut en couleurs, Christophe Donner restitue à merveille le formidable tourbillon d’une époque de transition majeure, marquée par mai 68, l’annulation du festival de Cannes, l’invasion de la Tchécoslovaquie (ce qui donne une scène épique où Rassam et Berri partent récupérer les jumeaux de Forman à Prague dans la voiture de Truffaut), les conflits – déjà – entre Israël, la Palestine et les pays arabes alentour, l’émergence de Septembre Noir…

Mais c’est aussi et avant tout un livre sur ces acteurs du cinéma qui s’avèrent de formidables personnages de roman. Oui, je dis bien de roman. Car, si Christophe Donner clame dans le Monde des Livres que « l’imagination est un mythe », c’est bien d’imagination dont il use pour écrire Quiconque… Il choisit les personnages qui l’intéressent, écarte les autres ; met dans leurs bouches des dialogues largement fictifs, à l’exception de quelques citations véridiques, et construit un récit qui pourrait constituer un excellent film, et non pas une biographie.
Plus d’une fois, je me suis surpris au cours de ma lecture à imaginer quel comédien pourrait incarner aujourd’hui ce Claude Berri travailleur et naïf, un peu tâcheron mais obstiné ; ce Maurice Pialat amer, grande gueule, fâché contre tout le monde ; ce Godard d’anthologie, terriblement imbu de lui-même, poseur, jouant les incompréhensibles pour mieux se faire admirer.
Et puis les femmes bien sûr, car elles jouent un rôle primordial au milieu de tous ces hommes acharnés à réussir : Anne-Marie Rassam, sœur de Jean-Pierre, qui devient la femme de Berri ; Arlette, petite sœur de Berri, que Pialat séduit et embarque, causant une rupture sévère entre les deux hommes, que leurs visions antagonistes du cinéma ne feront qu’éloigner ; Anne Chardon, amoureuse de Rassam qui veut devenir actrice, devenir Anna Karina à la place d’Anna Karina, mais n’est que mignonne…
Pour tous, Donner n’a pas que des mots doux, il les campe dans toute leur complexité : avides, avares ou généreux, égoïstes, égocentriques, narcissiques, ambitieux jusqu’à la vanité, utopistes qui finissent par se heurter à la réalité du monde ou à s’en accommoder. On les admire pour cela, et on s’attache bien volontiers à leurs étranges destinées.

Quiconque exerce ce métier stupide… a l’énergie folle et contagieuse d’un film de Scorsese, ce rythme frénétique des livres impossibles à lâcher, avec ce qu’il faut de sérieux dans la reconstitution pour avoir l’impression de plonger dans une époque que l’on n’a pas (forcément) connue. Un très bon roman, où Christophe Donner aura usé le meilleur de son imagination.

Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, de Christophe Donner
  Éditions Grasset, 2014
ISBN 978-2-246-80032-3
300 p., 19€


Le Royaume, d’Emmanuel Carrère

Aujourd’hui, pour la première fois, les Cannibales Lecteurs ont l’honneur de laisser la plume à une invitée ! Nous sommes donc très heureux d’accueillir Paula Gray sur notre page (oui oui, cherchez bien, il y a une référence cannibale dans ce nom…)
Et à dispositif exceptionnel, article exceptionnel, aussi bien par son sujet que par sa longueur, nécessaire pour en faire le tour. Voici LA chronique sur LE gros roman médiatique de la rentrée, celui dont les journaux ont parlé avec un enthousiasme fatalement un peu suspect, à force : l’incontournable
Royaume d’Emmanuel Carrère.


A un moment de ma vie, j’ai cru en Emmanuel Carrère. J’ai cru qu’il était un des meilleurs écrivains contemporains français. Cela a duré sept ans. C’est passé.

Comme vous le laisse supposer ce pastiche de la quatrième de couverture du Royaume, je n’ai pas aimé ce livre. Et pourtant je voulais l’aimer.
J’ai dévoré L’Adversaire et D’autres vies que la mienne. L’Adversaire m’a éblouie tant dans sa forme que dans son contenu.

Carrère - Le RoyaumeQuand j’ai lu le résumé du Royaume, j’ai été fortement alléchée. J’imaginais quelque chose à la hauteur de l’Adversaire, quelque chose où Carrère allait décortiquer la foi chrétienne de l’extérieur et l’éclairer.
Puis j’ai entendu Emmanuel Carrère dans les médias et j’ai eu peur. Qu’il soit passé complètement à côté de son sujet.

La première partie du Royaume parle principalement d’Emmanuel Carrère, de « sa période chrétienne » et du malaise qu’il a à y repenser aujourd’hui. Elle fait 140 pages environ. C’est très long. On comprend lors de la deuxième partie sur Paul que Carrère a voulu expliquer « d’où il parle ». C’est très honorable mais c’est beaucoup trop long. D’autant plus que les principaux éléments ont été repris par les médias et qu’il reste peu de choses inédites à découvrir dans cette partie.
Parfois, quand même, Emmanuel Carrère tape là où ça fait mal, comme sur la question de l’affrontement entre la psychanalyse et la foi. Mais c’est malheureusement trop fugace. Frustration.

Puis en trois parties, Emmanuel Carrère nous raconte les débuts du christianisme. Il fait des efforts pour jouer à l’historien, il cite ses sources, il cite la Bible, il donne des traductions personnelles, il tente des rapprochements avec l’histoire du XXème siècle pour mieux éclairer la psychologie des personnages de l’époque. Mais la mayonnaise ne prend pas. Tristesse.
Tout d’abord parce que malheureusement, malgré tous ses efforts, il n’est pas historien. Il se permet des raccourcis embarrassants, telle cette comparaison hasardeuse p.164 entre le sort de Jésus condamné à la crucifixion et la pédophilie.

« Pour continuer à transposer, c’est comme si on annonçait que le sauveur du monde, en plus de s’appeler Gérard ou Patrick, a été condamné pour pédophilie. » *

J’ai aussi littéralement sauté sur mon siège quand à la page 526 Emmanuel Carrère nous « apprend » que les Juifs « appellent « Mur des Lamentations » le seul vestige du Temple après sa destruction par les Romains. C’est l’inverse : les Juifs appellent « Mur Occidental », ce que nous occidentaux chrétiens appelons « Mur des Lamentations » ;  n’importe qui ayant visité Jérusalem (comme le prétend Emmanuel Carrère) le sait. Malaise.

Pour être tout à fait honnête, j’ai quand même appris des choses. Mais je me suis dans l’ensemble beaucoup ennuyée à la lecture de ces 640 pages (et croyez-moi je suis experte en bouquins de catéchisme).
En fait c’est quasiment l’Évangile selon Emmanuel – ou l’Évangile pour les nuls, c’est comme vous préférez – : presque tous les épisodes connus de la Bible sont « racontés ». Le problème est que cela n’a que peu d’intérêt (autant lire la Bible tout de suite, le vocabulaire et le style des Évangiles sont en général assez accessibles), car le style du Royaume est plutôt plat et la langue d’une grande pauvreté.

Et c’est le gros problème du livre. Il n’y a aucune recherche stylistique, on a l’impression de lire un essai, mais qui n’est pas vraiment un essai non plus car l’auteur y parle quand même beaucoup (surtout ?) de lui.  La pauvreté de la langue est, je crois, ce qui m’a le plus déçue, éblouie que j’avais été par les romans précédents  de cet auteur (où la construction du roman et la peinture psychologique étoffée des « personnages » palliait la platitude occasionnelle du style).

Cependant, il semblerait que le roman puisse plaire à une petite frange de lecteurs, qui sont légion dans les rédactions et chez les critiques littéraires apparemment. Tous ces catholiques qui « sont croyants mais pas pratiquants », qui ne vont à la messe qu’à Noël et Pâques, qui font baptiser leurs enfants mais ne les envoient pas au caté, qui font leur religion à leur sauce en exigeant de l’Église qu’elle leur passe tous leurs caprices alors qu’eux ne s’y engagent jamais, et tous ceux qui ont une relation sincère mais ambigüe avec le christianisme, tous ceux-là peuvent trouver leur compte dans ce livre, réviser leurs notions de catéchisme oubliées ou lacunaires et trouver un peu de réconfort dans leur position le cul entre deux chaises (l’Église tu l’aimes ou tu la quittes).
A conseiller donc à vos connaissances qui sont curieux du christianisme mais qui n’aiment ni l’histoire ni la littérature. Et qui aiment les pavés de 600 pages. Et les phrases qui commencent par « moi je ». Beaucoup seront appelés mais peu seront élus.

* Pierre Assouline, qui s’y connaît mieux que moi en histoire antique, a souligné d’autres erreurs dans sa critique du Royaume : http://larepubliquedeslivres.com/lego-peplum-demmanuel-carrere/

Le Royaume, d’Emmanuel Carrère
  Éditions P.O.L., 2014
ISBN 978-2-8180-2118-7
640 p., 23,90€


Joseph, de Marie-Hélène Lafon

Signé Bookfalo Kill

J’étais parti pour écrire un éloge appuyé du nouveau roman de Marie-Hélène Lafon, et puis mon instinct cannibale a repris le dessus et je me suis demandé pourquoi. Oui, pourquoi encenser Joseph, hormis parce qu’il est de bon ton de saluer le travail de la romancière dans les milieux littéraires ? Je vais plutôt être honnête, et avouer que de ce livre lu il y a un gros mois, je ne me souviens déjà plus de grand-chose. Et je vais être encore plus honnête et ajouter que ce n’est sûrement pas de la faute de Marie-Hélène Lafon, mais de la mienne.

Lafon - JosephLa question, à dire vrai, n’est pas de décider si ce livre est bon ou pas. Il l’est d’ailleurs sûrement – à condition d’adhérer à ce genre de style et d’histoire. D’autres gens vous en convaincront mieux que moi : cette estimable romancière, d’une intégrité littéraire sans faille, ne manque pas d’avocats pour plaider sa cause.
Pour que vous compreniez bien de quoi il s’agit, il convient néanmoins d’en dire un peu plus. Joseph est un ouvrier agricole, modeste employé à l’ancienne, au service de fermiers guère plus modernes que lui. Du seuil de la vieillesse, il contemple sa vie passée, se remémore ses patrons, les fermes dans lesquelles il a travaillé, sa famille aussi, son frère parti pour la ville en emmenant sa mère ; et puis Sylvie, son amour enfui, bonheur éphémère qui l’a laissé sans femme et sans enfants.

Il n’y a pas d’intrigue au sens classique du terme, c’est avant tout le portrait d’un homme. Joseph est une ode poétique à un monde suranné qui se finit doucement, ancrée dans le Cantal cher à Marie-Hélène Lafon. C’est beau, littérairement élaboré, loin des clichés du roman de terroir que le résumé pourrait laisser craindre. La romancière a le souci des détails infimes, son livre est un micro-roman minutieux dont les longues phrases imposent de la lenteur et de la réflexion sur l’univers qu’elle décrit.

Oui, c’est très joliment saisi, mais je l’avoue encore une fois, je n’y ai pas été plus sensible que cela. Donc, si vous connaissez déjà le travail de Marie-Hélène Lafon ou que le sujet vous inspire, allez-y, vous ne serez sûrement pas déçus. Pour ma part, c’est tout ce que je peux en dire.

Joseph, de Marie-Hélène Lafon
  Éditions Buchet-Chastel, 2014
ISBN 978-2-283-02644-1
144 p., 13€


Le Triangle d’hiver, de Julia Deck

Signé Bookfalo Kill

Il y a deux ans, Viviane Elisabeth Fauville, le premier roman de Julia Deck, m’avait conquis par son audace formelle, son ton déjà singulier, et je vous avais donné rendez-vous pour son second livre, cap traditionnellement difficile à franchir, surtout quand la romancière s’est distinguée par son coup d’essai.
Le Triangle d’hiver est-il donc la confirmation attendue ? Eh bien oui !

Puvoirs_N° 119Sur le fond comme sur la forme, Julia Deck réussit à se renouveler tout en affirmant ce qu’elle avait ébauché dans Viviane… Qu’est-ce qu’on retrouve ? Une héroïne en errance, ici une jeune femme, Mademoiselle, blonde évaporée qui se rêve chic et nonchalante alors qu’elle traîne au Havre ses envies de rien en baskets et anorak argent doublé de fourrure synthétique. Elle décide alors de changer d’identité et de devenir Bérénice Beaurivage, personnage d’écrivain incarné dans un film d’Eric Rohmer par Arielle Dombasle, avec qui Mademoiselle entretient d’ailleurs une certaine ressemblance.
C’est ainsi qu’elle se présente à l’Inspecteur, rencontré par hasard, et qui tombe très vite amoureux d’elle, au point de la traîner derrière lui au gré des chantiers navals, Saint-Nazaire, Marseille, qu’il visite pour son travail. Mais la journaliste Blandine Lenoir, amie de l’Inspecteur, se méfie d’elle…

Bien qu’elle adopte une voix, une structure et un style différents – j’y reviendrai plus loin -, la romancière s’amuse à brouiller nos repères, comme elle le faisait si bien dans son premier opus, pour mieux nous cueillir au final, notre garde mentale abaissée et ouverte à toutes les surprises.
Puis on retrouve le goût de Julia Deck pour les descriptions précises, le nom des rues, les bâtiments, les décors que l’on découvre au gré des pérégrinations de son héroïne. Un cadre dont le réalisme contraste avec le flou qui, de plus en plus au fil des pages, trouble le parcours de Mademoiselle autant que sa recherche d’identité – autre point commun avec Viviane Elisabeth Fauville.

Le ton du Triangle d’hiver cependant n’est pas le même, dans l’ensemble plus léger, souvent délicieusement ironique, aussi vaporeux que son héroïne, sans pour autant exclure une mélancolie insidieuse. Le mélange est délicat, il fait beaucoup pour la grâce du roman. Certaines scènes sont d’une drôlerie exquise (voir le récit des expériences professionnelles de Mademoiselle), d’autres touchantes, ou troublantes.
Quant à la forme, elle paraît de prime abord plus sage, abordant une narration omnisciente à la troisième personne « classique », même si le style inspiré de Julia Deck (son jeu occasionnel sur les parenthèses et les phrases non terminées est superbe) vaut à lui seul le détour littéraire. Sage ? Classique ? C’est pour mieux vous surprendre le moment venu, mes enfants… mais je ne vous en dis pas plus !

Le Triangle d’hiver, de Julia Deck
  Éditions de Minuit, 2014
ISBN 978-2-7073-2399-6
175 p., 14€


Charlotte de David Foenkinos

FOENKINOS David COUV CharlotteCharlotte Salomon était une jeune femme frêle, artiste peintre, née à Berlin en 1917. La malheureuse mourra en 1943, dans les chambres d’Auschwitz. Durant les dernières années de sa jeune vie, en exil dans le sud de la France, Charlotte va créer une œuvre picturale sans nul autre pareil, qu’elle intitulera « Leben? Oder Theater? » (La vie? Ou le théâtre?) Juste avant d’être dénoncée en tant que juive, elle confie ses dessins à son médecin, ami de longue date, en lui disant « Gardez-les bien, c’est toute ma vie! »

Chose qu’a faite son ami, il les a gardés et les a rendus après la guerre au père de Charlotte, qui les a légués au musée d’Amsterdam. C’est lors d’une exposition organisée à Berlin que David Foenkinos découvre les dessins de Charlotte. C’est là qu’il en est tombé « amoureux ». Scotché par tant de puissance dans le dessin, d’angoisse et de couleurs. La peur de mourir et l’envie folle de rester en vie.

L’auteur décide alors d’écrire la vie de cette jeune artiste quasiment inconnue mais, tellement ému par ce qu’il voulait écrire, il se voyait dans l’obligation de s’arrêter à chaque phrase. D’où l’aspect poétique de l’ouvrage, qui renforce la dimension quasi-mystique de Charlotte Salomon.

David Foenkinos nous offre, à travers un hommage à Charlotte Salomon, son ouvrage le plus intime, le plus fort. Frappé par la grâce de Charlotte, il se plonge à sa suite, dans les rues de Berlin ou de Villefranche sur Mer. Ce long poème permet à Foenkinos de  nous transmettre son admiration pour Charlotte et ce n’est que justice de rendre grâce à cette artiste, belle et fragile, forte et touchante.

Charlotte de David Foekinos
Éditions Gallimard, 2014
9782070145683
224p.; 18€50

Un article de Clarice Darling.


L’Ordinateur du Paradis, de Benoît Duteurtre

Signé Bookfalo Kill

Duteurtre - L'Ordinateur du ParadisDans la série « Je lis et puis j’oublie » (c’est la vie, c’est la vie), je demande, de Benoît Duteurtre, L’Ordinateur du Paradis. Soit un roman qui peut compter sur son pitch pour se distinguer, mais pas plus.
Le pitch, parlons-en : d’un côté, il y a Simon Laroche, fonctionnaire officiant comme rapporteur de la Commission des libertés publiques, exemple même de la pondération en tout, qu’une phrase malheureuse enregistrée à son insu dans un studio de radio voue aux gémonies ; de l’autre côté, un homme qui, venant de mourir, découvre horrifié que l’accès du Paradis est sévèrement barré par une antichambre aux allures d’administration aussi tentaculaire qu’incompréhensible.

Le résultat, sans surprise, est une fantaisie dénuée d’insolence, au style aimablement neutre, qui conclut que le progrès sans raison n’est que ruine de l’âme, et flatte les vertus légèrement passéistes d’un temps où le changement, c’est pas maintenant. Duteurtre se garde toutefois de paraître rétrograde, effleurant l’état réactionnaire sans en franchir les limites nauséabondes, si bien qu’on ne peut qu’adhérer à son constat sociétal, quoique avec une certaine indifférence.

Et reposer son roman, puis l’oublier aussitôt, en partant à la recherche d’un livre plus intéressant dans cette rentrée littéraire. Même si la concurrence est rude, ce ne sera pas difficile.

L’Ordinateur du Paradis, de Benoît Duteurtre
Éditions Gallimard, 2014
ISBN 978-2-07-013417-5
211 p., 17,50€


La dévoration de Nicolas d’Estienne d’Orves

Estienne d'Orves - La DévorationJ’ai découvert Nicolas d’Estienne d’Orves grâce à son dernier roman, Les Fidélités successives, que j’avais pris un plaisir fou à lire et à chroniquer. Aussi, j’étais contente de voir débarquer son dernier opus, La Dévoration. Mon libraire m’avait prévenu : « Ça risque d’être un peu sanguinolent. L’auteur dit que c’est son livre le plus intime. »

Le plus intime? Super! Je prends… et je reste sur ma faim!

La Dévoration, c’est trois histoires en un roman. Il y a d’abord l’auteur prolifique, prénommé Nicolas, reconnu pour ses ouvrages violents à ne pas mettre entre toutes les mains. Il y a ensuite la description d’une lignée de bourreaux, la famille Rogis, depuis le Moyen Age jusqu’à aujourd’hui. Et il y a enfin l’histoire de Morimoto, le Japonais cannibale qui avait découpé et mangé sa petite copine de l’époque. (Toute ressemblance avec Issei Sagawa n’est que pure non-fiction).

J’ai trouvé l’intrigue mince, très mince et on voit venir le lien entre ces trois histoires comme le nez au milieu de la figure. Quant à la fin, je ne préfère même pas vous en parler… J’ai zappé les vingt pages racontant comment découper un cadavre (Nombreux détails m’ont soulevé le cœur : vous saviez, vous, que quand on découpe une cuisse humaine, la chair ressemble à des petits grains de maïs blanchâtres? Et que pour sodomiser quelqu’un, il vaut mieux le faire quand il est encore en vie, sinon les fluides refroidissent et ça pénètre moins facilement?) Ces scènes sont d’une crudité extrême, tout comme les scènes de sexe. Ça découpe la chair, ça bouffe des fesses, ça arrache des lambeaux de peau alors que la victime est encore en vie, ça tord les boyaux dans tous les sens.

L’auteur a pris un malin plaisir à faire de son personnage, un des êtres les plus fêlés qui soit. Petites natures, s’abstenir (déjà que je ne me range pas forcément dans cette catégorie…) Lisez plutôt Les fidélités successives, un grand roman!

La Dévoration de Nicolas d’Estienne d’Orves
Éditions Albin Michel, 2014
9782226258281
330p., 20€

Un article de Clarice Darling.