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Les livres qui comptent #29 : Petits crimes italiens et le Livre Sans Nom

LES JOIES INFINIES DU DÉFRICHAGE OU LES APPRENTISSAGES D’UN LIBRAIRE #9
ÉDUCATION D’UN POLARDEUX #8

Les deux livres dont il va être question aujourd’hui n’ont strictement rien à voir l’un avec l’autre.
Pourtant, dans mon parcours de libraire, ils ont été chacun dans leur style le symptôme d’un processus très particulier du métier : la manière dont on reçoit un livre, en tant que professionnel, et dont on va essayer de le vendre.

Ne l’oublions pas, le libraire est un être profondément schizophrène. Il doit être à la fois passionné et commerçant. Sincère et roublard. Enthousiaste et manipulateur. Il doit parler avec son cœur et penser à son tiroir-caisse. Dans le meilleur des mondes – ce qui arrive heureusement assez souvent pour entretenir le feu sacré – , il parvient à concilier les deux, faisant de ses coups de cœur des succès commerciaux, au moins à l’échelle de son magasin, si ce n’est plus largement lorsqu’il s’agit d’un engouement partagé par ses confrères et/ou par la presse.

Certains coups de cœur sont des évidences. Dès qu’on les lit, on est certain de pouvoir les partager avec le plus grand nombre. Les dernières pages ne sont même pas encore tournées que les mots pour en parler se forment déjà dans notre tête. L’argumentaire est impeccable, implacable, on dirait un monologue de théâtre qui s’impose en majesté dans le silence de la salle ; il provoque la même émotion joyeuse à chaque fois qu’on le prononce devant ses clients. On le répète, dix fois, vingt fois par jour, et on ne s’en lasse jamais. C’est un bonheur incommensurable.

Et puis il y en a d’autres.
Ceux pour lesquels on ne trouve jamais les bons mots. Ceux qui n’intéressent pas les gens, quoi que vous en disiez, même si vous êtes au bord des larmes et que vous les suppliez à genoux de vous faire confiance. Et ceux que vous avez beaucoup aimés, d’accord, mais bon, qui à part vous et votre esprit tordu va bien pouvoir s’y intéresser ?
Les deux oiseaux dont je veux vous parler aujourd’hui appartiennent précisément à cette dernière catégorie. Pour des motifs différents, mais avec le même résultat : bien que les ayant adorés, je les ai sous-estimés, et ils ont cartonné (au moins dans ma librairie !)


Petits crimes italiens est un recueil de nouvelles noires et policières paru chez Grasset en 2007, repris en poche par les éditions Points en 2011. On y retrouve un échantillon représentatif de ce qui se fait de mieux dans le registre à l’époque, parmi lesquels Andrea Camilleri, Massimo Carlotto, Giancarlo De Cataldo, Marcello Fois, Carlo Lucarelli ou Niccolo Ammaniti. Ces noms prestigieux flattent l’oreille et éveillent sans doute la curiosité des amateurs éclairés mais, à l’exception notable du premier, ne sont sans doute pas si connus que cela en France, bien que certains aient pu rencontrer des succès certains, comme De Cataldo et son célèbre Romanzo Criminale.

Pour ma part, ayant lu plusieurs de ces auteurs, certains avec passion (je suis très amateur de la folie furieuse de Niccoli Ammaniti, par exemple), j’ouvre Petits crimes italiens avec impatience et curiosité. Et je ne suis pas déçu. La première nouvelle, une comédie déjantée précisément signée Ammaniti, qui montre un chirurgien esthétique cocaïnomane cacher ses réserves de drogue dans les prothèses mammaires d’une patiente pour éviter d’être arrêté par la police, donne le ton : ça va déménager !
Pour autant, le recueil alterne les genres et les atmosphères, passant du burlesque au noir le plus sec, convoquant aussi bien le réalisme social que l’analyse politique, pour réunir au final dix nouvelles aussi variées que de grande qualité, qui illustrent la vitalité du genre policier de l’autre côté des Alpes.

Une fois le livre refermé, se pose l’inévitable question de libraire : mais qui va lire ça ?
Premier obstacle, et non des moindres : ce sont des nouvelles. La forme brève pose problème en France, où elle est trop souvent dédaignée – alors qu’elle est considérée comme hautement prestigieuse, et à raison, dans le monde anglo-saxon. Il n’est jamais facile de convaincre nos lecteurs de lire court.

Et puis, des auteurs italiens ? Sur le papier, hormis Camilleri, ils sont moins « bankables » que des écrivains américains, britanniques ou français.
Soutenue par ma formidable représentante Grasset de l’époque, je décide d’en prendre dix exemplaires à la nouveauté, et me fixe comme objectif d’en vendre une vingtaine au total. Ce qui me semble réaliste, à condition de s’accorder plusieurs mois pour y parvenir.
Résultat : les dix premiers volumes sont écoulés en moins de deux semaines, la vingtaine est atteinte dans la foulée puis dépassée sans effort. Au final, je ne sais plus combien j’en ai vendu, mais je peux annoncer plusieurs dizaines sans craindre de me tromper.

Clairement, j’ai sous-estimé autant la qualité du livre que la curiosité et la confiance des lecteurs. Et comme on n’apprend pas toujours de ses erreurs, c’est exactement ce que je vais refaire, pour des raisons différentes, avec Le Livre sans nom.


Santa Mondega, une ville d’Amérique du Sud oubliée du reste du monde, où sommeillent de terribles secrets… Un mystérieux tueur en série, qui assassine ceux qui ont eu la malchance de lire un énigmatique « livre sans nom »… La seule victime encore vivante du tueur, qui, après cinq ans de coma, se réveille, amnésique… Deux flics très spéciaux, un tueur à gages sosie d’Elvis Presley, des barons du crime, des moines férus d’arts martiaux, une pierre précieuse à la valeur inestimable, un massacre dans un monastère isolé, quelques clins d’œil à Seven et à The Ring… et voilà le thriller le plus rock’n’roll et le plus jubilatoire de l’année!


Drapé dans sa somptueuse couverture tout en nuances de gris argenté et de noir (qui rend mieux en vrai qu’en photo !), enveloppé de son aura de mystère due à l’anonymat de son auteur, ce bidule totalement inclassable débarque en librairie au début du mois de juin 2010.
Traditionnellement, en juin, il y a peu de sorties importantes en librairie. Les éditeurs ont abattu tous leurs atouts du premier semestre depuis longtemps, y compris ceux que l’on espère voir briller pendant l’été, tandis que les professionnels du livre sont déjà penchés sur la « grande » rentrée littéraire de septembre. Ceux qui paraissent là sont souvent les délaissés, les secondaires, des sortes de fonds de tiroirs éditoriaux auxquels personne ne croit vraiment.

Alors, forcément, que Sonatine ait décidé de libérer ce truc improbable à ce moment-là, cela interpelle. L’éditeur y croit-il ? Cible-t-il précisément cette période de l’année parce qu’il n’y a guère de concurrence, et parce qu’il est persuadé du potentiel de l’engin en tant que livre d’été ?
Peut-être un peu de tout cela à la fois. En tout cas, c’est bien vu, parce que le succès va largement être au rendez-vous.

Pourtant, quand je reçois le service de presse du Livre sans nom un peu avant sa sortie, je doute. Le pitch me plaît beaucoup, la référence au cinéma de Tarantino, Robert Rodriguez et John Carpenter qui l’accompagne a de quoi séduire un certain nombre de lecteurs. Mais est-ce que cela suffira à en faire autre chose qu’un succès d’estime ?
Je l’ouvre – et je plonge. Dès les premières pages, c’est l’euphorie. Ça fait penser à plein de choses mais ça ne ressemble à rien. C’est fou, violent, hilarant et irrévérencieux. L’auteur se permet tout, y compris de buter des personnages qu’on croyait principaux au bout de cent pages. Ça part dans tous les sens, les cadavres s’accumulent et on rigole comme des pendus tellement c’est dingue. Le rythme est implacable, les rebondissements sont innombrables, les personnages hirsutes, sales, ténébreux, cinglés. Une folie !!!

D’accord, les gars, d’accord. Mais, sérieusement… à qui je vais vendre ça, moi ???
je vous la fais courte : en librairie, les curieux sont toujours plus nombreux qu’on ne le croit. Et il y a de la place pour tout, même (surtout ?) pour l’inclassable. Le Livre sans nom ne sera que le premier d’une longue série de romans mettant en scène les mêmes personnages, plus tout un tas de nouveaux qui viendront peu à peu s’ajouter au bestiaire, dans un delirium au potentiel apparemment infini.
Je ne les ai pas tous lus, par manque de temps ou peur de me lasser, sans doute. Mais tous ceux que j’ai ouverts m’ont autant réjoui que le premier. Et le succès de cette série inimitable ne s’est jamais démenti, preuve qu’il ne s’agissait pas seulement d’une aberration, mais bien d’une variation de plus sur la magie sans limite de l’imagination humaine et de la littérature.

Quant à l’auteur anonyme, qui a pris par extension le nom de son héros, le Bourbon Kid… eh bien, aussi incroyable que cela puisse paraître, on ne sait toujours pas qui c’est, et c’est très bien comme cela !!!

Au programme vendredi prochain :
…un Anglais aux USA…

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