Archives de février, 2013

Cherche jeunes filles à croquer, de Françoise Guérin

Signé Bookfalo Kill

Spécialiste des crimes en série, le commandant Lanester est envoyé à Chamonix avec son équipe, pour aider les gendarmes confrontés à une étrange suite de disparitions de jeunes filles. D’âges et de milieux différents, ces adolescentes ne se connaissaient pas, mais avaient pour point commun d’être passées par une clinique-pensionnat prestigieuse, spécialisée dans le traitement des troubles alimentaires.
Tout en composant avec la susceptibilité des enquêteurs locaux, les sautes d’humeur de son équipe et sa propre friabilité, Lanester entreprend alors les investigations les plus étranges de sa carrière : une enquête sans corps et sans scène de crime…

Guérin - Cherche jeunes filles à croquerEn dépit de quelques maladresses, le deuxième roman de Françoise Guérin tire son épingle du jeu et, page après page, se révèle attachant, au sens propre du terme. Si le style s’avère classique, si les dialogues sonnent parfois un peu faux, on a envie d’aller au bout, d’avoir le fin mot de l’histoire (très réussi), d’apprécier l’humour constant tout au long du roman (même s’il manque parfois de finesse), et de se frotter à des personnages qui se déploient avec une belle intelligence tout au long du récit.

La figure de Lanester, fragile, dépendant de sa psy qu’il doit appeler ou rencontrer régulièrement pour ne pas étouffer sous l’angoisse et s’effondrer, est une réussite. Ses discussions avec la thérapeute dévoilent la complexité d’un héros à mille lieux des flics inoxydables du genre, tout en faisant évoluer subtilement l’enquête. Parfois à la limite de la caricature, les personnages secondaires (le procédurier maniaque et dépressif, la fliquette autoritaire, le petit jeune naïf, le légiste blagueur…) s’en sortent pourtant, parce que l’ensemble fonctionne, l’équipe et son fonctionnement paraissent crédibles. On est loin de l’humour décalé et des dialogues étincelants de Fred Vargas, mais ça marche, d’une autre manière.

Ce qui tire surtout Cherche jeunes filles à croquer de l’anonymat, c’est son sujet. En centrant son enquête sur l’anorexie et les autres troubles alimentaires, Françoise Guérin n’oublie pas que le polar, sous couvert de divertissement, permet de s’emparer de problématiques sociologiques. Très documentée, tout comme elle l’est sur la psychologie (étant elle-même clinicienne dans ce domaine), la romancière montre bien les infinies souffrances, pour les patients comme pour leurs proches, que suscitent ces terribles maladies. La figure du corps, absent, présent, torturé, hante le livre jusqu’à l’obsession – tout comme il obsède les jeunes femmes malades d’elles-mêmes. 

Cherche jeunes filles à croquer est donc un roman policier assez classique mais convaincant, qui ravira notamment les lecteurs en quête à la fois de légèreté, d’intelligence et d’un sujet intéressant.

Cherche jeunes filles à croquer, de Françoise Guérin
Éditions du Masque, 2012
ISBN 978-2-7024-3834-3
393 p., 19€

On aime aussi chez : Lettre Exprès, Cathulu, Skriban


Une faiblesse de Carlotta Delmont de Fanny Chiarello

Chiarello - Une faiblesse de Carlotta DelmontUne faiblesse de Carlotta Delmont est compliqué à décrire. Carlotta Delmont est une célèbre cantatrice américaine des années 20 qui s’est battue depuis toute jeune pour accéder à la gloire.  Mais un soir, après une ovation à la première d’un opéra, elle disparait dans les rues de Paris. Les théories vont bon train. Meurtre, suicide, rapt… Personne n’imagine ce qui s’est produit en cette nuit d’avril 1927.

Fanny Chiarello nous offre ici un deuxième ouvrage au style intéressant. Ce n’est pas un roman au sens stricte du terme, c’est un enchevêtrement de voix et d’écrits. Correspondance, télégramme, poème, coupures de presse, extraits de journal intime… La structure du livre est audacieuse mais s’essouffle à partir du moment où Carlotta Delmont est retrouvée. J’ai aimé l’histoire, mais la protagoniste m’a profondément ennuyée. Modelée pour être une grande cantatrice depuis son enfance, Carlotta a l’impression de ne pas avoir vécu alors qu’elle vient de fêter ses trente ans. Ayant l’impression de ne pas avoir son propre destin entre ses mains, Carlotta Delmont m’a fait l’effet d’une Emma Bovary, en un peu moins nunuche toutefois, mais toute aussi indécise face à la vie et à ses tournures.

Je ne me suis pas du tout attachée à Carlotta Delmont mais j’ai beaucoup aimé les personnages secondaires. J’aurai même préféré que la cantatrice meure et que l’inspecteur Emile Remy conduise l’enquête. Avec tous les hommes qui gravitent autour de l’héroïne, il y a bien moyen de trouver un mobile!

Une faiblesse de Carlotta Delmont de Fanny Chiarello
Editions de l’Olivier, 2013
9782879298290
182p., 18€

Un article de Clarice Darling.


No more Natalie, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

Quel destin que celui de Natalie Wood ! Révélée dans la Fureur de vivre, actrice chez John Ford, Nicholas Ray ou Elia Kazan, sacralisée par son interprétation de Maria dans West Side Story, elle finit d’entrer dans la légende à cause des circonstances de sa mort.
Le 29 novembre 1981, elle tombe du Splendour, le yacht où elle se trouvait en compagnie de son mari Robert Wagner et de leur ami Christopher Walken, et se noie. Jugée accidentelle au terme de l’enquête, cette disparition tragique suscite encore des doutes aujourd’hui, surtout que le corps de la comédienne portait des ecchymoses incompatibles avec le résultat d’une simple chute à la mer.

Ledun - No more NatalieMarin Ledun s’empare de ce mystère et met en scène les acteurs du drame, sous leur véritable nom, avec une précision troublante dans la relation des événements. Sans complexe, il s’aide de la fiction pour boucher les trous laissés par l’enquête et livre sa version des faits, en ayant toujours en tête qu’il écrit un roman (ou, pour être précis, une novella). Car, si tout semble terriblement véridique dans son histoire, c’est bien en romancier que Marin se livre, et non pas en journaliste décidé à lâcher le scoop de l’année.

Pour cela, il s’appuie sur un style peut-être plus classique qu’à son habitude, mais d’une maîtrise et d’une fluidité impeccables. La noirceur est toujours au rendez-vous, surtout dans la manière dont il traite ce qui est finalement le véritable sujet du texte : l’envers du décor hollywoodien, sa violence, sa corruption – par la drogue, l’argent, les trafics et les mauvaises fréquentations ; ses jalousies également, et sa course effrénée à la gloire, quelle qu’en soit le prix.
Personne n’en sort grandi, ni Robert Wagner – dont la réputation, déjà vacillante à l’époque, est restée entachée d’un soupçon ineffaçable -, ni Christopher Walken, décrit en jouisseur vulgaire, coureur plus que séducteur, manipulateur et égoïste.

No more Natalie est un petit texte triste et cruel, qui laisse un goût amer dans la bouche – car, une fois achevée sa lecture, on réalise à quel point l’humanité est fragile et prompte à la destruction ou à l’auto-destruction. Un authentique constat de roman noir, dressé avec brio par un Marin Ledun toujours aussi brillant.

No more Natalie, de Marin Ledun
Éditions in8, collection Polaroïd, 2013
ISBN 978-2-36224-035-5
85 p., 12€


Pendant les combats, de Sébastien Ménestrier

Signé Bookfalo Kill

Entre Ménile, le garçon si fort qu’on le compare à une bête de somme, et Joseph le maigrelet capable de réparer n’importe quoi, c’est à la vie à la mort depuis l’enfance, l’amitié la plus pure qui soit. En 1943, Joseph entre dans la Résistance et entraîne son camarade avec lui. Ensemble, ils fournissent en matériel des maquisards. La réalité implacable de la guerre les confronte à des choix aussi difficiles que radicaux…

Ménestrier - Pendant les combatsSébastien Ménestrier entre en littérature par la petite porte d’un format réduit (92 pages en quasi poche) et avare de mots. Chaque chapitre fait une page, deux grand maximum, et la plupart n’affiche que quelques lignes. C’est donc avec un style et une forme épurés à l’extrême que le jeune romancier entreprend de raconter une histoire qui n’est pas nouvelle : la Guerre, la Résistance, la violence, et au milieu de tout cela, l’amitié et ce qu’elle peut endurer, entre fidélité et trahison.

Il s’en sort très honorablement. Son pointillisme littéraire évoque celui d’Hubert Mingarelli, en plus prosaïque peut-être, en moins poétique. Il s’attache à des détails plutôt qu’au tout, aux gestes plutôt qu’à la parole, celle-ci s’avérant d’ailleurs l’ennemi du combat et de la cause. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, une forme aussi dépouillée demande beaucoup de précision et de justesse ; des qualités dont Sébastien Ménestrier ne manque pas, ce qui lui permet de faire souvent mouche, notamment dans des scènes émouvantes où le pathos n’était pas permis.

Pendant les combats est poignant, certes, mais trop court, trop léger pour faire impression ou pour sortir du lot. La mise en scène de l’amitié entre les deux hommes est réussie, subtile, tenant en quelques mots, mais elle n’apporte rien de nouveau non plus sur le sujet.
Bref, en tous points, si l’intérêt est éveillé, l’enthousiasme n’est pas non plus de mise. Pendant les combats est un premier roman touchant, mais qui demande confirmation d’une deuxième œuvre plus consistante.

Pendant les combats, de Sébastien Ménestrier
Éditions Gallimard, 2013
ISBN 978-2-07-013959-0
93 p., 9,50€


Dark Horse, de Craig Johnson

Signé Bookfalo Kill

Mary Barsad a pourtant avoué : les six balles de fusil dans la tête de son mari, c’est elle qui les a tirées, pour se venger. Il faut dire que Wade venait d’enfermer dans une grange les chevaux de sa femme, auxquelles elle tenait plus que tout, avant d’y mettre le feu. Mais cette affaire paraît trop simple au shérif Walt Longmire, dont le flair, à force de côtoyer l’insaisissable suspecte retenue dans sa prison, est titillé par une odeur désagréable de duperie.
Avec l’accord de son ami Sandy Sandberg, son homologue local, Walt se rend incognito sur les lieux du drame, à Absalom, pour y enquêter sous couverture. Des investigations loin d’être faciles : dans cette petite ville rugueuse à l’ouest de l’Ouest, les langues ne se délient pas facilement, et nombreux sont ceux qui ont des choses à cacher…

Johnson - Dark HorsePlus que jamais dans sa série consacrée au shérif Longmire, Craig Johnson nous immerge dans le Wyoming rural, brut de décoffrage, où les grands espaces, les machines agricoles antédiluviennes, les animaux sauvages et le caractère ombrageux des hommes et des femmes (et des enfants !) donnent l’impression que le temps s’y déroule moins vite que partout ailleurs, figeant l’espace dans un cadre d’une beauté aussi rude qu’immuable. Des lieux et des paysages que le romancier américain décrit comme personne, dans une langue déliée et poétique, qui fait du moindre rayon de soleil un moment d’intimité partagée avec le lecteur.

C’est toujours avec le même plaisir qu’on retrouve Walt Longmire, personnage humain, drôle, chaleureux en même temps que flic intègre et instinctif, si proche en tous points de son auteur que je continue à voir Craig Johnson quand je visualise son héros durant ma lecture. Ses acolytes habituels sont là, de son meilleur ami indien Henry Standing Bear à son adjointe volcanique Vic Moretti ; mais ils restent plus en retrait que d’habitude, laissant la place à de nouveaux personnages esquissés avec le génial coup de patte de Johnson pour les caractères bien trempés. Un renouvellement bienvenu, qui donne un bon coup de fouet à une série dont les deux derniers opus, bien que toujours de qualité, peinaient un peu à décoller.

Retour au grand galop donc pour Craig Johnson, avec ce Dark Horse solide, attachant et bien mené, l’enquête policière n’étant pas en reste et ménageant quelques jolies surprises au fil d’une lecture toujours aussi prenante et agréable.

Dark Horse, de Craig Johnson
Traduit de l’américain par Sophie Aslanides
  Éditions Gallmeister, collection Noire, 2013
ISBN 978-2-35178-060-2
336 p., 23,60€


Aurais-je été résistant ou bourreau? de Pierre Bayard

bayardEt nous revoilà face au nouvel opus de Bayard, un bon auteur aux fortes accroches, qui brille toujours par le choix de ses titres. Après Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, Saintes Ecritures pour tout libraire, après Comment parler des lieux où l’on n’a pas été, après Qui a tué Roger Ayckroyd?, après moults autres titres, voici Aurais-je été résistant ou bourreau? Le titre qui accroche inévitablement le regard, j’en ai fait l’expérience dans le métro parisien les jours passés.

Pierre Bayard fait un commentaire de textes à partir de documents concernant les conflits rwandais ou bosniaque, la répression des Khmers rouges et bien sûr la Seconde Guerre mondiale. En s’appuyant sur des livres ou des documentaires, il a reconstitué ce qu’aurait pu être sa vie s’il était né comme son père en 1922, en tenant compte de sa famille, de ses études et de sa personnalité.

En découle un intéressant essai, à cheval entre philosophie, sociologie, histoire et psychanalyse. Bayard prend appui sur les récits de Justes parmi les nations, ou au contraire de personnes reconnues comme ayant été des bourreaux. Comment en sont-ils arrivés là? Comment peut-on tuer des gens par centaines, par milliers? Quel est l’élément déclencheur qui fait qu’on passe d’une personne lambda à un monstre ou un héros. Sans jamais porter de jugement, Pierre Bayard dissèque les récits de vie, recoupe les expériences menées par Milgram (passionnant!), et voit, au travers du prisme de son père, qui il aurait être pendant la Seconde Guerre mondiale. Héros? Résistant? Juste? Soldat? Tueur?

Au fond, ce n’est pas ce qui nous intéresse dans ce livre. C’est plutôt l’incroyable façon qu’a l’auteur de découper l’âme humaine et de se questionner sur la capacité d’obéissance, la rébellion, la peur de la mort et le désir de survivre.

Aurais-je été résistant ou bourreau? de Pierre Bayard
Editions de Minuit 2013
9782707322777
176p., 15€

Un article de Clarice Darling.


Mais qui a tué Harry?, de Jack Trevor Story

Signé Bookfalo Kill

Ah, Sparroswick ! Une charmante petite bourgade perdue en pleine campagne anglaise, avec ses fougères, ses hérissons et ses lapins, ses bungalows aux noms bucoliques, sa minuscule épicerie fourre-tout, ses habitants gentiment excentriques, ses adultères forestiers… et son cadavre. Surgi sans crier gare au pied d’un arbre, il va sérieusement perturber la journée de ses voisins vivants, révéler nombre de leurs petits secrets, et surtout faire se poser sans relâche LA question : mais qui a tué Harry ?!?

Story - Mais qui a tué HarryComme beaucoup de gens en ce moment (et on peut le comprendre), vous cherchez désespérément un livre drôle ? Ne cherchez plus, vous l’avez trouvé. Véritable mode d’emploi de l’humour anglais publié en 1949, Mais qui a tué Harry ? est un festival de gags, de répliques qui tuent et de nonsense, ce ton si typiquement british qu’on envie depuis des siècles à nos voisins d’outre-Manche.

Les personnages étant nombreux, Jack Trevor Story prend d’abord le temps de les camper les uns après les autres. En résulte une série de portraits hilarants, dessinés en quelques traits mordants avec un sens épatant de la concision ironique.
Allez, pour le plaisir, un exemple :

« [Le nouveau capitaine] était un petit homme grassouillet, aux cheveux noirs et raides comme les poils d’un balai, au visage brun et sillonné de rides : une figure de loup de mer avec les yeux candides d’un bébé de trois mois ; un homme à inspirer protection à une femme, confiance à un enfant, frayeur à un lâche et inquiétude à un homme d’affaires ; un homme qui connaissait le monde comme sa poche, sans en avoir vu davantage que les reflets dans les tavernes au bord de la Tamise. (…) Le nouveau capitaine était Mr Albert Wiles, gabarier en retraite des péniches de la Tamise. » (p.13)

Déroulée sur une journée et une nuit, l’intrigue multiplie les rebondissements, les réflexions absurdes et les réactions inattendues. Simple prétexte de départ, le cadavre de Harry sert de catalyseur à une étude de mœurs provinciale, si grinçante et joyeusement macabre qu’on comprend pourquoi elle a inspiré à Alfred Hitchcock l’adaptation cinématographique de ce roman en 1955 (et ceci, même si son public ne l’a pas suivi à l’époque).
Comme dans un vaudeville de haute volée, J.T. Story le bien-nommé tient aussi le suspense jusqu’à la fin (car, oui, qui a tué Harry, bon sang ?!?), qu’il dénoue sur un ultime retournement de situation réjouissant.

Formidablement servi par la traduction de Jean-Baptiste Rossi (alias Sébastien Japrisot !), qui réussit à saisir le ton caustique si singulièrement anglais du romancier, Mais qui a tué Harry ? est un petit bijou de cocasserie, bienvenu en ces temps moroses. Plus efficace qu’une grosse boîte d’antidépresseurs et à seulement 9€, ce livre devrait être prescrit à haute dose et remboursé par la Sécurité Sociale !

Mais qui a tué Harry ?, de Jack Trevor Story
Traduit de l’anglais par Jean-Baptiste Rossi
Éditions Cambourakis, 2013
ISBN 978-2-36624-027-6
157 p., 9€


L’Immobilier, d’Hélèna Villovitch

Signé Bookfalo Kill

Se loger est aujourd’hui l’une des préoccupations principales des Français. (Non, ne vous inquiétez pas, la suite de cet article ne développera pas ce marronnier sociologique.) Il était donc logique que la littérature contemporaine s’empare du sujet. C’est chose faite avec Hélèna Villovitch, qui ne cache d’ailleurs pas son jeu en intitulant son livre L’Immobilier.

Villovitch - L'ImmobilierPour autant, n’allez pas imaginer un bouquin barbant ou déprimant. Non, et c’est là son intérêt majeur : bien qu’étant dans l’air du temps, L’Immobilier est une vraie fiction, souvent amusante, d’une drôlerie subtile qui résulte d’un sens de l’observation très fin de nos habitudes et de nos attitudes.
Construit comme un recueil de nouvelles, le nouveau livre d’Hélèna Villovitch fonctionne en réalité sur deux niveaux qui se complètent, voire se répondent. D’un côté, des textes autonomes, qui s’emparent de situations immobilières variables pour animer le quotidien de personnages à différents âges de la vie. De l’autre, sous des titres empruntant au vocabulaire spécifique de son sujet (« Idéal pour investisseur », « Rafraîchissement à prévoir », « Charme de l’ancien »…), l’auteur s’amuse à décliner plusieurs existences possibles de Flo et Mel, tour à tour spéculatrices habiles, colocataires moyennes ou trajectoires qui se ratent et divergent au gré de la chance et des hasards de l’existence.

En se jouant des clichés grâce à son style piquant et son sens de la chute (indispensable pour faire une bonne nouvelliste), Hélèna Villovitch aligne quelques passages obligés dans lesquels on peut tous plus ou moins se reconnaître : le premier appart et la vie de bohème moderne qui va avec (« Onze mètres carrés »), l’incompatibilité liée à la promiscuité (« J’ai quitté Tom »), l’ultra-moderne solitude cachée sous la pratique collective et paradoxalement solitaire des réseaux sociaux (« Chacun chez moi »), ou encore certaines joies de la location pour les propriétaires (« Les attentes grecques »).

Comme c’est souvent le cas dans les recueils de nouvelles, certains textes sont plus pertinents que d’autres, qui oublient presque de se rattacher au sujet général. Mais l’ensemble garde une formidable cohérence, grâce à la qualité d’écriture de Villovitch, à son inspiration pour sortir des sentiers battus, et à la justesse de ses portraits, tour à tour tendres, moqueurs, cruels, mélancoliques ou délicatement ironiques.

Une belle découverte, donc, de cette rentrée 2013, à visiter sans modération !

L’Immobilier, d’Hélèna Villovitch
Éditions Verticales, 2013
ISBN 978-2-07-014018-3
180 p., 19€


Ecoute la pluie, de Michèle Lesbre

Signé Bookfalo Kill

Elle devait rejoindre son amant à l’hôtel des Embruns, au bord de la mer. Elle allait prendre le métro. Mais le vieil homme qui patientait sur le quai à côté d’elle lui a souri, avant de se jeter sous la rame devant elle. Bouleversée, elle renonce à son voyage et erre toute la nuit dans Paris, laissant la pluie d’orage qui inonde la capitale lui inspirer souvenirs et réflexions – sur l’amour, le désir, le temps, la vie…

Lesbre - Ecoute la pluieMichèle Lesbre a réellement vécu la scène qui ouvre son nouveau roman, vu « le petit monsieur de la station Gambetta » – à qui est dédié le livre – se laisser prendre par le métro. On comprend donc volontiers son besoin d’exorciser cette expérience traumatisante grâce au pouvoir thaumaturge de l’écriture.
Le résultat pourtant est déstabilisant. Si Écoute la pluie court sur une centaine de pages, il laisse une impression étrange d’incertitude, qui répond à l’errance sans but de la narratrice – errance qui n’a pour fonction que de dérouler ses pensées, ses réflexions sur la nature de son amour et de son désir pour l’homme qu’elle était censée rejoindre. C’est donc un roman sans péripétie, un voyage intérieur, qui ne cherche pas à donner des éléments de compréhension face au drame qui sert de déclencheur au roman.

La romancière tricote délicatement son récit, par petites touches, au fil d’une plume mélancolique et subtile. C’est très beau, et pourtant je n’ai pas été ému ni emporté par ce texte. Peut-être parce que je n’ai pas su m’identifier à la narratrice ? Un lectorat féminin se reconnaîtra-t-il l davantage dans cette voix ? C’est une possibilité, et une question à laquelle je vous laisse, mesdemoiselles et mesdames, bien volontiers répondre.

Écoute la pluie, de Michèle Lesbre
Éditions Sabine Wespieser, 2013
ISBN 978-2-84805-134-5
100 p., 14€


L’Invention de la course à pied (et autres trucs), de Jean-Michel Espitallier

Signé Bookfalo Kill

Espitallier - L'Invention de la course à pied (et autres trucs)Le livre dont je veux vous parler aujourd’hui faisant 45 pages, je vais m’efforcer de ne pas tirer à la ligne en vain à son sujet. En revanche, si vous avez envie de rigoler un peu, je ne peux que vous encourager à le lire.

Le sujet est dans le titre et pourrait tenir en une question fondamentale : mais pourquoi, POURQUOI les hommes courent-ils ? Je dis « les hommes » au sens général du terme, il y a aussi plein de femmes qui courent, même que j’en connais, c’est dire.
Il faut admettre que c’est une bonne question, surtout si l’on écarte rapidement la réponse bateau : « parce que ça permet de se tenir en forme », qui ne satisfait évidemment personne.

Avec un style enlevé, beaucoup d’humour, quelques pincées d’absurde et de mauvaise foi, Jean-Michel Espitallier commence par réfléchir en général à ce phénomène qui consiste à « s’agiter la viande » (sic), seul ou à plusieurs. Puis il remonte à l’Antiquité et nous invite à nous faire voir les Grecs en pleine création de la compétition de course à pied.
Comme de juste, le fil de sa réflexion est irrégulier, part en circonvolutions drolatiques tandis que surgissent remarques loufoques et idées amusantes, sur le dopage, les avantages d’un corps puissant et attrayant dans le processus de séduction, ou les bénéfices sociaux du footing. Avant de déboucher sur une conclusion sur les différentes fonctions des stades ; une chute plus grave, donc inattendue voire déconcertante, mais qui ne manque pas de justesse.

L’ensemble de ce texte est évidemment à prendre au minimum au second degré, condition sine qua non pour se réjouir à la lecture de ce bref opuscule anecdotique, et donc relativement indispensable – surtout si vous avez des coureurs dans votre entourage. Peut-être les comprendrez-vous mieux après cela !

L’Invention de la course à pied (et autres trucs), de Jean-Michel Espitallier
Éditions Al Dante, 2013
ISBN 978-2-84761-802-0
45 p., 9€


Programme sensible, d’Anne-Marie Garat

POURQUOI JE N’AI PAS DÉPASSÉ LA PAGE 50, par Bookfalo Kill

Pourquoi choisit-on un livre ? Et surtout, pourquoi en abandonne-t-on la lecture au bout de quelques pages ? C’est le but de cette nouvelle rubrique que d’expliquer un choix aussi radical, qui ne laisse pas toute sa chance à un auteur et risque de faire passer le lecteur à côté d’un roman peut-être extraordinaire au-delà de la page 50…
Bien évidemment, n’ayant pas lu le livre en entier, il s’agit moins d’en faire une critique que de parler d’une expérience défavorable de lecteur. Nous nous efforcerons donc d’être aussi mesurés que possible, sans rien cacher non plus de notre sévérité, de notre agacement ou de notre déception. Un exercice difficile mais, espérons-le, instructif et intéressant !

*****

En fait, techniquement, j’ai dépassé la fameuse page 50 de Programme sensible. De peu, certes, puisque c’est la page 55 qui a eu raison de ma patience de lecteur, avec ce passage qui résume bien mon sentiment général :

« Comme [Cathy] était douée pour la rhétorique, le babil à bâtons rompus, de digressions en divagations, j’en suis venu à être disert autant qu’elle, à discourir, phraser, briller, pétarader pour noyer le sujet, l’étourdir, le circonvenir. »

Garat - Programme sensibleVoilà, tout est dit. Les cinquante-cinq premières pages sont conçues selon ce principe narratif – et, d’après ce que j’ai pu constater en survolant la suite, c’est la même chose pour les deux cents suivantes. Anne-Marie Garat discourt, phrase, pétarade pour noyer le sujet.
Etrangement, comme pour Jérôme « prix Goncourt 2012 » Ferrari (publié chez le même éditeur, d’où ma comparaison), nous avons tout de même ici une romancière qui travaille son style, dont l’écriture est tout sauf anodine. Malheureusement, elle est aussi tout sauf digeste. Véritable avalanche de phrases tordues et interminables, boursouflées d’adjectifs et d’adverbes, Programme sensible est une démonstration de force. Qui tourne au matraquage façon C.R.S. en folie. Et, oui, c’est assommant. 

Avec un tel parti pris, on cherche forcément un peu l’intrigue. Parfois, au détour d’un énième coup d’éclat verbeux, on comprend vaguement que le narrateur, traducteur à domicile de son état, séparé de sa compagne Cathy, se heurte au refoulement d’un obscur passé nordique, que seules éclairent les assertions apparemment délirantes de sa tante Dee. Impossible d’en dire davantage, puisque c’est tout ce que j’ai pu tirer de ce que j’ai lu.

Auteur d’une vaste fresque en trois volumes, Anne-Marie Garat a peut-être voulu changer de style et privilégier l’ambiance et le travail stylistique. Pourquoi pas. Pour ma part, j’aime surtout qu’on me raconte une histoire. Faute de la trouver ici, en plus d’être étouffé par la débauche stylistique de la romancière, j’ai laissé tomber.
Maintenant, à vous de tenter l’aventure et de vous faire votre propre opinion… Sans hésiter à venir la partager ici, bien entendu !

Programme sensible, d’Anne-Marie Garat
Éditions Actes Sud, 2013
ISBN 978-2-330-01423-0
254 p., 19€


Heureux les heureux, de Yasmina Reza

Signé Bookfalo Kill

Reza - Heureux les heureuxA sa sortie début janvier, Heureux les heureux a été largement chroniqué et encensé par la presse. N’allez pas y voir une preuve de sa qualité, mais juste la manifestation de l’efficacité de son éditrice. Teresa Cremisi, PDG de Flammarion, est un peu à l’édition française ce que Harvey Weinstein est au cinéma américain : un rouleau compresseur médiatique. Quand elle veut qu’on parle d’un de ses livres, tout le monde en parle – et gentiment, merci.

Ce point de détail réglé, venons-en au livre à proprement parler. Contrairement à ce que mon entrée en matière prudente pourrait laisser penser, je l’ai plutôt apprécié, en dépit de son pessimisme un peu trop systématique pour ne pas finir par être étouffant – à moins d’être un vieux misanthrope amer, ce n’est qui n’est pas encore mon cas, merci.
En 21 chapitres, dix-huit personnages prennent la parole à tour de rôle. Leurs monologues intérieurs nous plongent dans le chaos de leurs vies insatisfaites, de leurs amours qui bien souvent déchantent, de leurs amitiés plus ou moins solides. Tout y passe et rien ne va : les couples ne s’entendent plus, les enfants déçoivent ou font souffrir, les amants sont des salauds… Le tout assorti de sentences implacables :

« Je ne peux pas entamer une discussion sérieuse avec ma femme. Se faire comprendre est impossible. Ça n’existe pas. Particulièrement dans le cadre matrimonial où tout vire au tribunal criminel. » (p.67)

« C’est une bêtise de penser que le sentiment rapproche, au contraire, il consacre la distance entre les êtres. » (p.111)

On n’est pas obligé d’adhérer à la philosophie déprimante de Yasmina Reza, heureusement compensée de temps à autre par un humour souvent doux-amer. En revanche, on peut admirer sa maestria littéraire. En choisissant une construction en patchwork, elle révèle la complexité des êtres : un personnage de médecin adulé par ses patients se découvre plus loin en frustré sexuel qui rêve d’être violemment dominé par un homme ; un couple encore très amoureux après plus de vingt ans de mariage, de ce fait moqué et jalousé par ses amis, est en fait miné par la folie grandissante de son fils qui se prend pour Céline Dion…

Cet état des lieux du couple, bien que souvent déprimant, tient donc largement la route, notamment grâce à son intelligence et à sa maîtrise littéraire. Pas un chef d’œuvre, non, mais un vrai bon roman, de ceux qui font à la fois vibrer et réfléchir.

Heureux les heureux, de Yasmina Reza
Éditions Flammarion, 2013
ISBN 978-2-08-129445-5
187 p., 18€


Sauvagerie, de J.G. Ballard

Signé Bookfalo Kill

Résidence luxueuse située à l’écart de Londres, étroitement surveillée et réservée à une élite sociale et financière, Pangbourne Village avait tout pour être un havre de paix. Un matin pourtant, c’est la stupeur : tous les adultes y sont retrouvés assassinés, et tous les enfants ont été kidnappés. Coupées avant le début du massacre, les caméras de surveillance n’ont rien enregistré.
Si des dizaines de pistes sont envisagées, allant du terrorisme international à l’erreur de manoeuvre militaire en passant par un psychopathe déchaîné ou un coup des gangs londoniens, aucune n’est étayée par la moindre preuve. Impuissants, les policiers font appel au psychiatre Richard Greville pour reprendre l’enquête de zéro…

Ballard - SauvagerieIl est très difficile de parler en détail de Sauvagerie. D’abord parce que ce roman est très court. Ensuite et surtout parce qu’il dévoile petit à petit l’étrange vérité d’une affaire hors du commun, et qu’il vaut mieux en aborder la lecture l’esprit aussi vierge que possible, afin de pouvoir apprécier à sa juste valeur la force du message énoncé par J.G. Ballard, l’auteur de Crash !, Empire du Soleil ou La Foire aux atrocités.

Je dois préciser toutefois qu’en dépit des apparences, Sauvagerie n’est pas un polar. D’ailleurs, le pot aux roses est dévoilé à mi-livre et peut sans doute être deviné avant, preuve que ce n’était pas le sujet pour Ballard. Bien que publié tardivement (1988) dans l’œuvre de l’écrivain, ce roman est plutôt une réflexion d’anticipation, qui dénonce les dégâts insoupçonnés de la société de contrôle, froide et déshumanisée, ainsi que l’utopie moderne d’un bonheur fondé sur le matérialisme.
Glaçant et concentré, le récit livre une démonstration qui arrache des frissons d’horreur par son réalisme et son intelligence implacable.

Réédité en 2008 par Tristram (après une première parution chez Belfond en 1992), Sauvagerie vient de ressortir dans la nouvelle collection de poche de l’éditeur. L’occasion de découvrir, à un prix tout petit, ce texte fort et inoubliable.

Sauvagerie, de J.G. Ballard
Traduit de l’anglais par Robert Louit
Éditions Tristram, coll. Souple, 2013
ISBN 978-2-36719-005-1
85 p., 5,95€


L’Eté des deux pôles, de Stephan Ghreener

Signé Bookfalo Kill

Stephan Ghreener est un auteur de polar qui n’a pas froid aux yeux. Après avoir suivi un chemin classique (trois romans publiés, dont deux chez Fleuve Noir), il a décidé de créer sa propre marque, Stephan Ghreener Productions, pour publier ses propres textes. Ca peut paraître au mieux présomptueux, au pire prétentieux. Alors que non, c’est au contraire très courageux. L’envie d’être autonome, de donner forme à son rêve et de maîtriser l’ensemble du processus, tout en offrant à ses lecteurs un livre de bonne facture à un tarif raisonnable (autour de 10€).
Le mieux, c’est que le résultat est à la hauteur de son ambition : le format de poche de L’Été des deux pôles justifie son prix modique, sans sacrifier la qualité de la présentation. L’impression est excellente, la police de caractère agréable, le livre solide et bien fabriqué.
Du point de vue de la forme, c’est donc une réussite ; parlons maintenant du fond.

Ghreener - L'été des deux pôlesGreg Vadim est un tueur professionnel reconnu comme l’un des meilleurs au monde. Il s’apprête à honorer son centième contrat, celui après lequel il compte mettre fin à sa carrière. Pas par lassitude, mais parce qu’il vient de prendre contact avec sa fille Camille, qu’il n’a jamais rencontrée depuis qu’elle est née 21 ans plus tôt. Il n’a plus qu’une envie : rattraper le temps perdu avec elle, ranger les flingues, trouver un vrai métier – manuel si possible, il est doué pour cela, en plus d’être un acheteur compulsif d’outils en tous genres.
Bien entendu, les choses ne sont pas aussi simples, et rien ne va se dérouler comme Greg l’espérait…

Parmi les craintes que j’avais avant d’entamer L’Été des deux pôles, il y avait celle du sujet : le tueur professionnel qui veut raccrocher, c’est du déjà lu. Le premier chapitre, remarquable, a aussitôt dissipé mon appréhension. Ghreener trouve d’emblée une voix à son héros, le rend séduisant sans négliger ses zones d’ombre et le danger manifeste qu’il représente. Il investit pleinement les codes induits par le personnage tout en le singularisant par sa complexité, ses doutes et son humour.
Oui, car ce roman est souvent drôle, ce qui ne gâche rien. Cela tient au ton du récit, aux réflexions ironiques ou distanciées de Greg, ainsi qu’à des dialogues enlevés et qui sonnent juste.

Mais L’Été des deux pôles ne s’en tient pas à cette simple histoire de dernier contrat à remplir ; cet aspect est même réglé à mi-livre, et c’est à partir de là que le roman de Ghreener prend une autre dimension, plus intéressante, en creusant le personnage de Greg Vadim mais aussi celui de ses proches, dont sa fille Camille. Une autre forme de suspense apparaît, qui mène à grande vitesse vers une fin ouverte à tous les vents. Oui, car Stephan Ghreener est un bourreau, de ceux qui torturent ses lecteurs en les laissant suspendus en pleine tension, enrageant devant la mention « à suivre »…

Laquelle suite est annoncée pour le printemps 2013, c’est-à-dire presque demain. Autant dire qu’on sera au rendez-vous ! Et en attendant, je vous encourage chaleureusement à soutenir un jeune auteur audacieux en vous offrant un bon petit polar, maîtrisé, prenant, distrayant et bien écrit. Franchement, il y a pire comme prise de risque…

L’Été des deux pôles (French Bricolo 1), de Stephan Ghreener
Éditions Stephan Ghreener Productions, 2012
ISBN 979-10-92086-00-3
213 p., 9,70€

Pour savoir comment vous procurer ce livre, rendez-vous sur le site Internet de Stephan Ghreener : http://www.stephanghreener.net
Vous y trouverez la liste des librairies qui proposent L’Eté des deux pôles à la vente. Sinon, rendez-vous chez votre libraire préféré et commandez-le, tout simplement !

Et merci à Frédéric « 4 de couv » Fontès pour la découverte !