Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Archives de octobre, 2012

Avant la chute, de Fabrice Humbert

Signé Bookfalo Kill

Je tiens à l’annoncer d’emblée : Avant la chute est mon grand coup de coeur de la rentrée littéraire française, et de loin. Je vous ai déjà dit récemment tout le bien que je pensais du deuxième roman de Fabrice Humbert, Biographie d’un inconnu, et Clarice a également partagé ici son admiration pour son troisième, L’Origine de la violence. Vous mesurerez encore davantage le chemin parcouru par cet auteur en découvrant la puissance phénoménale de son cinquième opus.

Rien que par son sujet, Avant la chute détonne dans notre production littéraire nombrilo-centrée : voici un roman qui traite de la mondialisation.
Je vous sens vous raidir, faire la moue, prêt à renoncer à lire la suite de cette chronique… La vie quotidienne n’est déjà pas drôle, alors pourquoi se farcir en plus un bouquin sur un sujet aussi ennuyeux, dont on nous rebat en plus les oreilles aux infos ? Hé bien, d’abord, parce que très peu d’auteurs s’y risquent. Ensuite, parce que Fabrice Humbert le fait avec une véritable intelligence narrative, et dispose du souffle romanesque nécessaire pour vous confronter au thème de son livre en vous emportant avant tout dans une histoire forte, prenante et humaine.

En fait, je devrais plutôt parler d’histoires, au pluriel, car Avant la chute fait le récit de trois trajectoires distinctes : celle de deux sœurs colombiennes qui se lancent, après l’assassinat de leur père cultivateur de coca, dans un long et périlleux périple vers l’Eldorado fantasmé des États-Unis ; celle d’un sénateur mexicain, despote moderne qui tente de se protéger de la violence de son pays dans son immense domaine ; et celle d’un collégien qui, au cœur d’une banlieue parisienne « pourrie » où ses frères aînés s’illustrent en caïds, tente de s’en sortir par ses qualités scolaires et son intelligence.

Une grande part de l’efficacité du roman réside dans cette construction quasi polardesque. En développant en alternance ces trois récits, Humbert accroche immédiatement l’intérêt du lecteur et le maintient en éveil jusqu’au bout, tant est grande notre envie de savoir ce qui va arriver à ces différents personnages.
C’est aussi de cette manière que, subtilement, le romancier évoque la mondialisation. Ses quatre héros mènent des vies très différentes, dans différents coins du monde, et ne sont pas appelés à se rencontrer – et même s’il y a une rencontre entre trois d’entre eux (le sénateur et les deux sœurs), elle se produit à la fin du livre, et de manière totalement fortuite. Pourtant, l’imbrication de leurs histoires révèle mieux que tout à quel point leurs destins sont liés – et à quel point, au sens plus large, nos vies à tous sont aujourd’hui interdépendantes, sous la pression d’enjeux qui nous dépassent et menacent à chaque instant de nous écraser.

Le fil rouge d’Avant la chute, c’est la drogue. Depuis la Colombie, haut lieu de culture de la coca, jusqu’aux banlieues où s’écoule la marchandise, en passant par le Mexique, plaque tournante majeure des trafics mondiaux, l’omnipotence de cette économie souterraine révèle sa puissance dévastatrice. Elle est toujours là, en arrière-plan, tendant l’arc narratif du roman – mais encore une fois, sans que jamais Fabrice Humbert ne se livre à une rébarbative leçon de géopolitique. C’est son histoire qui prime, ses personnages, et la manière dont ils se battent, avec une belle énergie, contre ces forces invisibles qui nous gouvernent et mettent en péril notre individualité.

Privilégiant un style élégant mais discret, évocateur mais sans esbroufe, une plume élégante qu’il a solidement mis en place au fil des livres, Fabrice Humbert apparaît comme l’héritier de certains auteurs du XIXe siècle, notamment Émile Zola, celui de L’Assommoir ou de Germinal, qui s’emparait de faits politiques et sociaux pour en tirer des fresques romanesques superbes et écrasantes. Humbert a la même curiosité, le même ancrage dans son époque, et une force d’écrivain similaire, autant de qualités qui rendent ses romans passionnants et marquants.
Même si les prix littéraires majeurs ont tendance à l’oublier, voilà donc, en somme, un auteur à ne pas manquer.

Avant la chute, de Fabrice Humbert
Éditions le Passage, 2012
ISBN 978-2-84742-194-1
277 p., 19€

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Collection n°3

Un des premiers articles que j’avais fait pour ce blog portait déjà sur cette revue annuelle. Collection présente son troisième numéro. A chaque page, Collection me surprend. Les interviews sont toujours retranscrites de manière vivante, claire, les images sont de qualité. Si les personnes interviewées sont des dessinateurs, leur technique a parfois évolué (vers la poterie pour FLAG, par exemple). Le dessin est le prétexte à une rencontre avec un artiste, mais les intervieweurs et interviewés s’accordent des libertés et s’expriment sur des sujets autres que le dessin pur et dur. 

Collection permet aux néophytes comme moi de découvrir un univers dont j’ignore les mille richesses. Au fil des pages, on découvre des artistes, que l’on apprécie ou pas le travail, et en ce sens, Collection remplit haut la main sa mission de défricheurs de talents, d’initiateurs au dessin. J’ai adoré des artistes comme Thomas Mailaender et sa collaboration avec Dominique Théâte ou encore les dessins de Lord Jon Ray et les points de croix de Moolinex. 

Collection n°3 est toujours bilingue anglais-français et comporte de nombreuses reproductions. Sincèrement, Collection est une revue brillante sur un sujet parfois trop méconnu du grand public. 

Collection n°3
Editions En Marge, 2012
9782914697606
256p., 20€

Pour commander en ligne, rendez-vous sur le site de la revue, les frais de ports sont offerts : http://www.collectionrevue.com/

Un article de Clarice Darling.


Beau parleur, de Jesse Kellerman

Signé Bookfalo Kill

Joseph Geist est au fond du trou : étudiant en philosophie, il rame sur sa thèse depuis des années, à tel point que sa directrice finit par le radier de l’université ; bien entendu, il n’a pas un rond ; et, pour achever le tableau, il se fait mettre dehors par sa petite amie Yasmina, aux crochets de laquelle il vivait généreusement depuis des mois.
Réduit à chercher un boulot pour survivre, il déniche la petite annonce étonnante d’Alma Spielmann, une vieille dame charmante qui recherche quelqu’un pour des heures de conversation. Le courant entre les deux passe si bien qu’Alma propose à Joseph, toujours sans toit fixe, de venir habiter chez elle.
Tout irait bien dans le meilleur des mondes pour Joseph, donc, si Alma n’était pas malade – et si Eric, le petit-neveu de la vieille dame, un type fruste, manipulateur et intéressé, ne faisait pas intrusion dans leur vie…

Beau parleur : voilà un titre qui convient parfaitement, non seulement au roman (dont le titre en vo, The Executor, évoque d’autres facettes del’histoire), mais aussi et surtout à son auteur. Bon sang, que Jesse Kellerman est bavard ! Sous-entendu : parfois trop – et l’on retrouve en effet dans son nouveau roman le même défaut qui encombrait les Visages, et dans une moindre mesure Jusqu’à la folie, ses deux précédentes parutions en français. Que de longueurs !!!

Certes, Kellerman écrit bien (et bénéficie d’une belle traduction de Julie Sibony). Son vocabulaire, fourni, et les nombreuses réflexions qui nourrissent le roman, sont à la mesure du personnage de Joseph Geist le philosophe. « C’est dans ma nature de m’interroger. C’est ce qui fait ce que je suis », précise d’ailleurs à raison ce dernier.
Le problème, c’est qu’on est dans un roman, qui plus est un polar, et pas dans un essai. A force d’user et d’abuser de certaines circonvolutions propres à la philosophie, dont le propos n’est pas tant de répondre que de penser, Kellerman finit par lasser et par détourner l’attention du lecteur de l’essentiel, c’est-à-dire l’histoire.

Cependant, même si je me suis autorisé à sauter certains passages (et de plus en plus tandis que j’avançais dans ma lecture), je n’ai jamais perdu le fil, preuve que l’intrigue tient le coup. Elle résiste d’autant mieux que le ressort polardesque se tend soudain à la moitié du livre, atteint son maximum aux deux tiers, pour propulser le roman vers une fin violente et sombre – à la lisière de la démence, encore une fois, comme dans Jusqu’à la folie.
Un passage en particulier, où le romancier place sans prévenir le lecteur à la place du héros par l’emploi de la deuxième personne du pluriel, ne peut laisser indifférent – surtout qu’il s’agit d’un moment extrême dans le parcours de Joseph… Une belle astuce, utilisée avec intelligence, qui crée en nous un curieux mélange de dégoût, de malaise et d’empathie, et permet de raccrocher totalement au récit.

L’un dans l’autre, Beau Parleur confirme les qualités singulières de Jesse Kellerman, notamment sa finesse psychologique et sa capacité à créer des personnages profonds et ambivalents, qui évoluent dans des décors d’une grande richesse visuelle. De quoi atténuer ses défauts, sans toutefois les gommer entièrement. En ce qui me concerne, Kellerman continue à m’intéresser… mais peut mieux faire !

Beau parleur, de Jesse Kellerman
Traduit de l’anglais (USA) par Julie Sibony
Éditions des 2 terres, 2012
ISBN 978-2-84893-124-1
345 p., 21€

Beaucoup de beaux parleurs sur le Web pour le nouveau roman de Jesse Kellerman ! Des enthousiastes : 4 de couv, Fattorius ; et d’autres un peu moins : Mille et une pages, Les écrits d’Antigone, le boudoir littéraire


Le Deuxième homme, d’Hervé Commère

Signé Bookfalo Kill

« Pourquoi tu fumes toujours dehors ?
– Parce que c’est là qu’on fait des rencontres. »
Et c’est ainsi, en effet, que se rencontrent Stéphane et Norah, autour d’une cigarette à l’extérieur d’un bar. Coup de foudre, attirance mutuelle, séduction – puis les projets d’avenir, l’emménagement ensemble… C’est une histoire d’amour, lumineuse et magnifique. Presque trop belle pour être vrai, trop intense pour ne pas s’effriter au moindre soupçon. Pour cela, il suffit d’un rien. D’une photo, par exemple – et commence alors la descente aux enfers.

« Et voilà. Maintenant le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul. C’est cela qui est commode dans la tragédie, on donne un petit coup de pouce pour que cela démarre, rien, un regard pendant une seconde d’une fille qui passe et lève les bras dans la rue, une envie d’honneur un beau matin, au réveil, comme de quelque chose qui se mange, une question de trop qu’on se pose un soir… C’est tout. Après, on n’a plus qu’à laisser faire. (…) La mort, la trahison, le désespoir sont là, tout prêts, et les éclats, et les orages, et les silences, tous les silences (…) »

Non, ces mots ne sont pas de moi, hélas, mais de Jean Anouilh. Quelques phrases tirées d’Antigone, qui résument à merveille le mécanisme inexorable régissant la marche en avant du drame dans le nouvel opus d’Hervé Commère. Le Deuxième homme a la force sombre d’une tragédie classique, enveloppée dans la forme moderne d’un polar. Ou, pour être plus précis, d’un roman noir. C’est le roman noir du couple, une histoire d’amour frappée du sceau de la fatalité.
La construction est limpide : durant les 75 premières pages, chaque chapitre évoque la rencontre, les sentiments, la beauté foudroyante d’un amour immense. Mais chaque chute de chapitre annonce obstinément que tout ceci va mal finir. Pas question de rêver, même s’il y a des belles choses dans cette histoire. Et en effet, le roman est sombre, très sombre. D’une dureté assumée, à telle point qu’elle en devient presque belle – en tout cas fascinante, à l’image du style d’Hervé Commère, plus tortueux, plus lyrique que dans ses deux précédents romans, tout en restant aussi fluide et envoûtant.

A part ça, je préfère vous prévenir : Hervé Commère est un malin. C’est même un embobineur de première classe. Je parlais de roman noir un peu plus haut, et effectivement, outre l’aspect tragique de l’histoire qui justifie d’accorder cette étiquette au Deuxième homme, l’auteur dispose ça et là des éléments propres au genre. Des secrets, un revolver, des bolides lancés à fond sur des routes de nuit, des rendez-vous mystérieux, des mallettes pleines d’argent, des enveloppes… Mais rien n’est si simple, bien sûr.
D’ailleurs, je vous disais que la construction du roman était limpide. Mais est-ce bien le cas ? Comme tous les bons auteurs de polar, Hervé Commère est un excellent manipulateur. Pour ma part, je me suis encore fait avoir – et pourtant, j’avais relevé l’indice qu’il fallait noter pour comprendre, mais sans savoir quoi en faire…

Bon, voilà, vous êtes prévenus. Mais ne vous focalisez pas là-dessus et lisez surtout le Deuxième homme comme le superbe roman qu’il est, tout simplement.

Le Deuxième homme, d’Hervé Commère
Éditions Fleuve Noir, 2012
ISBN 978-2-265-09711-7
250 p., 18,90€


Interception, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

A seize ans, Valentine rêverait d’être une jeune fille comme les autres. Elle a tout pour, sauf qu’elle souffre d’épilepsie, une maladie envahissante qui perturbe son quotidien et l’a petit à petit isolée des autres. Sur les conseils de son médecin, elle redouble sa troisième dans un lycée-pensionnat expérimental situé à proximité de Grenoble. Dirigé par John Hughling, un scientifique réputé, l’établissement n’accueille que des jeunes souffrant des mêmes troubles neurologiques que Valentine, et la jeune fille intègre en effet un environnement rassurant, dans lequel elle pense enfin pouvoir s’épanouir.
Elle découvre également qu’elle n’est pas la seule à être obsédée par un mystérieux labyrinthe qui envahit son esprit à chacune de ses crises, que le garçon qu’elle y croise régulièrement est lui aussi élève du lycée – et que tout ceci pourrait avoir un sens…

Marin Ledun étant un auteur intelligent, il ne sacrifie rien de ses ambitions ni de son style lorsqu’il aborde la littérature jeunesse. Il l’avait déjà démontré avec le superbe Luz, et le voici qui récidive dans un registre différent, celui du thriller mâtiné de S.F.
Pour le style, on retrouve son phrasé impétueux, porté par une narration au présent gonflée d’urgence qui emballe souvent le rythme du récit jusqu’aux limites de la tachycardie. Une spécialité de l’auteur, dont l’écriture à l’énergie, inhabituelle dans les romans pour ados, ne manquera pas d’interpeller et d’embarquer les jeunes lecteurs.

Pour ce qui est de l’histoire, Marin nous attrape dès les premières lignes, grâce à un prologue nous projetant sans respirer dans les méandres imaginaires d’une crise de Valentine. A partir de là, comme souvent chez lui, impossible de quitter le navire jusqu’à la fin, surtout que le romancier développe au fil des pages un univers en perpétuel expansion qui le rend riche d’infinies possibilités.
D’ailleurs, même si la notion d’interception a un sens propre dans le roman, comment ne pas rapprocher le titre de ce dernier de celui, si proche, du fabuleux film de Christopher Nolan, Inception ? Marin Ledun joue lui aussi de l’idée d’un labyrinthe mental que quelques surdoués peuvent manipuler à leur guise, même si son propos est ensuite très différent, et plus proche de ses obsessions thématiques (dont les dérives sécuritaires liées aux nouvelles technologies). Chez lui, il ne s’agit pas d’utiliser les rêves à des fins plus ou moins honnêtes, mais d’assurer l’équilibre du monde, ni plus ni moins.

J’ai parfois reproché aux auteurs de de chez Rageot Thriller (en tout cas, ceux que j’ai lus) de ne pas s’embarrasser de crédibilité. Avec l’histoire sans doute la plus improbable de la collection à ce jour, Marin Ledun parvient à rendre plausible un univers proprement science-fictionnel, par son souci constant de réalisme dans toutes les situations, surtout les plus hypothétiques. Comme quoi c’est possible !
Et en plus, comme il n’a pas pu se contenter de 250 pages pour raconter tout ce qu’il voulait, Interception aura une suite – la fin ouverte l’appelle sans équivoque. Bonne nouvelle ? Mais oui !

Encore deux choses pour finir : j’aime beaucoup la couverture, sobre, efficace et qui illustre bien la psychologie en plein flou de l’héroïne.
Et j’aime aussi beaucoup le petit prix du roman. Moins de 10 euros pour un livre de taille respectable, c’est un bel effort, à souligner car il n’est pas si courant, surtout en jeunesse.

A partir de 12-13 ans.

Interception, de Marin Ledun
Éditions Rageot, collection Thriller, 2012
ISBN 978-2-7002-3620-0
250 p., 9,90€


Mais qui veut la peau des ours nains ?, d’Emile Bravo

Signé Bookfalo Kill

J’ai déjà eu le plaisir de vous le dire ICI (et aussi ), Émile Bravo fait des bandes dessinées pour les enfants et il les fait bien. Destinée à de très jeunes lecteurs (à partir de 7 ans, voire avant pour les bons lecteurs dès le CP), la saga des ours nains est une autre preuve de son talent. Avec l’humour et l’intelligence qui le caractérise, Bravo y recycle de nombreux contes célèbres, dont il nourrit les intrigues de ses albums pour en tirer une histoire originale.

Par exemple, dans Mais qui veut la peau des ours nains ?, quatrième opus de la série, les sept ours nains sont tellement hypnotisés par la « boîte magique » (la télévision, qu’ils ont découverte dans l’épisode précédent) qu’ils en oublient de faire quoi que ce soit, surtout d’aller chercher à manger dans la forêt. Du coup, Blanche-Neige, qui vit avec eux, en a marre de faire la bonniche, et décide d’aller voir ailleurs si le Prince Charmant y est.
Un peu plus loin, on croise Peau d’Âne, Barbe Bleue, le Loup et l’un des trois petits cochons, les animaux musiciens de Brême, et même le Diable… Tous, personnages, références et ingrédients, sont ensuite passés à la moulinette irrévérencieuse d’Émile Bravo, dans une histoire vive et hilarante. On ne s’en lasse pas !

A partir de 6-7 ans (avec décodeur parental pour comprendre les références, éventuellement…)

Mais qui veut la peau des ours nains ?, d’Émile Bravo
Éditions du Seuil Jeunesse, 2012
ISBN  978-2-02-102082-3
40 p., 12€


L’Ombre en soi, de Jean Grégor

Signé Bookfalo Kill

Avant toute chose, je dois avouer que je ne connaissais pas Jean Grégor, pourtant déjà auteur d’une dizaine de romans, avant d’ouvrir ce livre. C’est donc sans aucun a priori que j’ai abordé L’Ombre en soi, simplement attiré par son résumé.
Le père du narrateur est un célèbre journaliste, qui s’est fait un nom en abordant des sujets sensibles et en n’hésitant jamais à s’en prendre aux puissants s’il y a lieu de le faire. Autant dire qu’il a eu le temps, au fil des articles et des livres explosifs qu’il a publiés, de se faire beaucoup d’ennemis – et pas les plus inoffensifs.
A tel point qu’un jour, au début des années 80, un contrat est passé sur la tête du journaliste. In extremis, l’assassinat programmé n’est pas mené à son terme. Et au contraire, quelques années plus tard, le journaliste se lie d’amitié avec son « tueur ».
Fasciné par cette histoire, le narrateur, qui n’était alors qu’un adolescent inconscient des drames qui se nouaient sous son nez, décide à son tour de mener l’enquête, pour essayer de comprendre.

Le sujet me semblait propice à un bon roman. Sauf que ce n’en est pas un : tout est vrai. Auteur écrivant sous pseudonyme, Jean Grégor est en réalité le fils de Pierre Péan, célèbre journaliste free lance, dont chaque parution ou presque crée polémique et controverse. Au fil des années, il s’en est pris indifféremment au journal le Monde (La Face cachée du Monde, avec Philippe Cohen), à Bernard Kouchner (Le Monde selon K) ou à TF1 (TF1, un pouvoir, avec Christophe Nick). Il s’est aussi et surtout passionné pour les dérives de la Françafrique, les relations complexes et sulfureuses entre la France et un certain nombre de pays d’Afrique noire.
En 1983, Pierre Péan publie Affaires africaines, un best-seller qui se focalise sur les rapports troubles entre la France et le Gabon – que Péan connaît bien pour y avoir vécu et travaillé dans les années 60. C’est cette enquête qui lui vaut de subir nombre de menaces de mort, appels anonymes, cambriolages sans équivoque, et même un attentat à la bombe qui détruit le garage de sa maison ; et donc, également, d’être visé par ce fameux contrat.

D’un point de vue littéraire, L’Ombre en soi est une créature hybride. Jean Grégor s’efforce de traiter les faits qu’il raconte sous une forme romanesque, ainsi qu’il se plaît à le répéter :

« Mais moi, je ne veux rien révéler au sens journalistique du terme, cela ne m’intéresse pas. Mon livre, je le vois comme un roman avec du réel (…) » (p.108)
« (…) je suis un écrivain qui aime ses personnages, et (…) je ne vois pas pourquoi je ferais une exception à la règle. (…) Et puis c’est mon père, je n’ai aucune envie de le brutaliser (…) » (p.250)

La plupart du temps, Grégor désigne son personnage principal sous le seul nom de « Péan », parfois « Pierre » ou « Pierrot » quand ce sont d’autres personnages qui en parlent ; mais presque jamais « mon père ». Une manière de mettre une distance fictive avec son sujet, et de montrer qu’il s’agit avant tout d’une histoire relatant l’amitié improbable entre deux hommes que tout opposait au départ ; deux hommes que le romancier traite autant que possible en purs personnages.
Le récit n’est pas exempt d’une part d’autofiction, mais le point de vue familial n’est cité que lorsqu’il sert le dessein général du livre, en rapport avec les faits rapportés (l’explosion de la bombe, par exemple). L’Ombre en soi n’est donc pas le roman de la famille Péan, pas l’histoire de Pierre Péan vue par ses proches, pas non plus l’histoire des proches de Pierre Péan confrontés à la tourmente d’événements hors du commun.

C’est là que le livre surprend, car, par son écriture, Jean Grégor est plus proche d’un style journalistique que purement littéraire. Voir par exemple, à titre de preuve, les changements aléatoires de temps du récit, et notamment l’emploi d’un futur de projection qu’on trouve plus volontiers sous la plume des journalistes que sous celle des romanciers, pour qui il s’agit d’une faute de goût.
Très efficace, entraînant, documenté, le récit multiplie également les dialogues tandis que le narrateur rencontre de nombreux protagonistes de l’histoire « Affaires africaines » – jusqu’au « non-tueur », Jean-Michel, ultime étape du parcours narratif de Grégor, qu’il retrouve au Gabon, là où tout a commencé. Suivant les canons d’une véritable enquête, la construction est une réussite, en dépit de quelques répétitions factuelles sans doute évitables, à contribuer à nous immerger dans une lecture captivante.

L’Ombre en soi est donc un texte difficile à juger au final. Il se lit bien, est même passionnant sans avoir besoin de bien connaître ni Pierre Péan, ni ses livres, ni les événements ou les questions géopolitiques qu’aborde le récit. Il est plusieurs choses à la fois – enquête journalistique, tentative romanesque, essai historique… – sans être totalement tout cela. C’est aussi le portrait d’un père par son fils, partial donc, sans doute plus que ne devrait l’être un livre sur le complexe Pierre Péan, et pour autant on ne peut le reprocher à Jean Grégor.
Hybride, oui. Une échappée en tout cas vers un territoire littéraire inhabituel, ce qui peut en constituer l’intérêt premier, en plus d’une histoire assez fascinante. Bref, à vous de voir !

L’Ombre en soi, de Jean Grégor
Éditions Fayard, 2012
ISBN 978-2-213-66288-6
256 p., 19€


Sébastien, de Jean-Pierre Spilmont

Signé Bookfalo Kill

Sébastien est l’exemple même du roman qu’on a envie de partager, de faire lire autour de soi, mais dont il est difficile de parler tant sa réussite tient à presque rien : 141 pages, un style qui évoque l’enfance sans tomber dans les travers de l’imitation ratée du parler des “jeunes”, une histoire qui se dévoile peu à peu, à petites touches, et une fin qui vous prend aux tripes, par surprise.

Évoquer l’histoire, c’est déjà courir le risque de trop en révéler. Que dire, donc ? Aussi peu que possible : le narrateur, Sébastien, a treize ans. Le récit commence lorsqu’il entre dans le bureau d’un dénommé Bourgoin. Sébastien vient d’être trouvé, au petit matin, allongé seul sur un banc, à Paris. Bourgoin lui demande de “tout raconter”. Quoi ? Il faudra attendre la fin du roman pour le savoir.
Entre temps, Sébastien va se dévoiler, petit à petit, répondant bon gré mal gré aux questions de Bourgoin qui l’interroge sur sa vie, sa famille, ses amis… Et de se dessiner le portrait d’un jeune garçon (trop) rêveur, ignoré par ses parents commerçants que leur métier accapare et qui lui préfèrent sa petite sœur modèle ; un enfant jugé inadapté socialement et placé dans un établissement spécialisé, abandonné pour le week-end à ses grands-parents qui habitent à proximité de cette école et l’aiment, eux – surtout son grand-père, le seul à l’estimer et à l’appeler par un diminutif affectueux, Seb…

Du déjà lu ? Sans doute, mais rarement aussi bien. On pourrait en dire moins encore, même si ce qui précède ne révèle que peu de choses de la profondeur du livre. Il manque à ce résumé ce qui fait la force majeure du roman : l’écriture de Jean-Pierre Spilmont, à la fois poétique et minimaliste, d’une grande justesse, qui ménage presque sans en avoir l’air une montée en puissance implacable de l’émotion et de la colère de son jeune héros. Ce style, fluide et économe, donne à la voix de Sébastien autant d’impact littéraire que d’authenticité. Une réussite rare dans un exercice – donner la parole à un adolescent – auquel se prêtent nombre de romanciers, sans toujours rencontrer le même bonheur.

Paru initialement à la Fosse aux Ours, un petit éditeur talentueux, Sébastien avait rencontré un premier succès, au moins d’estime. Sa sortie en poche donne l’occasion de le découvrir plus largement. N’hésitez pas.

Sébastien, de Jean-Pierre Spilmont
Éditions J’ai Lu, 2012
ISBN 978-2-290-05657-8
148 p., 5,60€

Pour en savoir plus sur l’auteur, découvrez son site Internet : http://www.jean-pierre-spilmont.fr/


Anima de Wajdi Mouawad

Comment vais-je réussir à vous parler de cet ouvrage? Tout dans ce livre m’a retourné. Oui, c’est ça, retourné. Retourné les tripes, retourné le cerveau… C’est bien ce mot qui convient.

Wahhch Debch rentre chez lui un soir et découvre le cadavre de sa femme. Elle a été éventrée, tuant au passage le foetus qu’elle portait, et violée dans la plaie. Un meurtre sordide qui va retourner le cerveau du héros. Le meurtrier, on met rapidement un nom sur lui, mais pas de visage. Wahhch Debch décide de retrouver cet assassin, non pas pour se faire justice soi-même, mais justement pour découvrir ce visage, pour se donner un but, et échapper peut-être ainsi au chagrin et aux envies de mort.

Debch part dans une longue quête. A la recherche du meurtrier, à la recherche de son propre passé. Ce qu’il va découvrir est inimaginable. On part du Québec, en passant par une réserve amérindienne du nord des États-Unis, avant d’échouer au Nouveau-Mexique, dans les pas de Debch, héros malgré lui d’une tragédie hors norme.

L’histoire peut paraître banale, mais le traitement de la narration est original. L’auteur utilise les animaux présents (insectes, poissons, oiseaux, chien-loup…) pour narrer les péripéties et nous renvoyer en pleine figure l’animalité des hommes.

Ce roman de Mouawad est d’une noirceur extrême, à la limite du soutenable dans les descriptions de certaines scènes (âmes sensibles s’abstenir). Mais je vous garantis qu’il est impossible de refermer ce livre, mené de bout en bout d’une main de maître par un Mouawad en grande forme littéraire. Dix ans pour penser, réfléchir et rédiger cet ouvrage !

A la limite du polar, du thriller et du roman initiatique, Anima est assurément un coup de poing dans cette rentrée littéraire 2012.

Anima de Wajdi Mouawad
Éditions Léméac / Actes-Sud, 2012
9782330012632
352p., 23€

Un article de Clarice Darling.


Le lac des cygnes, d’après Tchaïkovsky, illustrations par Charlotte Gastaut

Au premier coup d’oeil, la couverture est somptueuse. Et l’intérieur l’est tout autant. Charlotte Gastaut, talentueuse illustratrice, a réussi le pari de réinventer le texte du Lac des cygnes, tiré du livret du ballet de Tchaïkovsky. Tout en bronze, blanc et bleu nuit, les dessins sont finement découpés et forment ainsi une dentelle. Le texte s’efface pour mieux rendre grâce aux illustrations. A ne pas mettre entre toutes les mains, compte-tenu de la finesse du papier. 6 ans minimum. Le gros point négatif de ce bel album, c’est le prix. Certes, la petite maison d’édition lyonnaise doit rentrer dans ses frais, mais 24€50 pour un album jeunesse, pour ma part, c’est totalement rédhibitoire. 

Le lac des cygnes, d’après Tchaïkovsky, illustrations de Charlotte Gastaut
Editions Amaterra, 2012
9782917890882
24€50

Un article de Clarice Darling.