Archives de juin, 2011

Les ronds dans l’eau, de Hervé Commère

Signé Bookfalo Kill

Vous avez tous, un jour ou l’autre, jeté un caillou dans un lac ; puis observé les dizaines, les centaines de cercles concentriques s’arrondissant à tour de rôle autour du point de rencontre entre la pierre et l’eau, vous demandant combien de temps il allait falloir à la surface du lac pour retrouver sa (trompeuse) plénitude.
Un seul acte de départ (le jet du caillou), une infinie chaîne de conséquences (les ronds dans l’eau) : c’est sur ce principe que Hervé Commère a construit son deuxième roman au titre évocateur.

Au début, pourtant, on se demande où Commère veut nous emmener. Il nous propose une première voix, celle de Jacques Trassard, vieux truand qui, après avoir passé la moitié de sa vie en prison entre deux vols réussis, a fini par se retirer des affaires pour couler des jours paisibles à Rennes. Dans son « oeuvre », un coup de maître, accompli avec quatre complices quarante ans plus tôt, et dont il espère le secret calfeutré à tout jamais – tout en redoutant de le voir resurgir…
Puis s’intercale la voix d’Yvan, serveur trentenaire traînant sa dépression depuis que sa petite amie l’a quitté.
Le destin de ces deux hommes que rien ne rapproche bascule pourtant au même moment. Jacques voit son passé le rattraper d’une manière inopinée ; tandis qu’Yvan retrouve son ex, Gaëlle, en vedette d’une émission de télé-réalité, en train de ridiculiser sans pitié leur ancien amour pour assurer l’audimat.

La suite, c’est-à-dire la manière dont Hervé Commère va faire se croiser des destins incompatibles, est une merveille de construction. L’écriture est trompeusement simple et fluide, il y a beaucoup de travail derrière cette apparente facilité. L’intrigue et les personnages rapidement posés, le romancier déroule les événements avec une évidence implacable. Le suspense ne faiblit jamais ; au contraire, Commère distille les révélations, entremêle surprises et rebondissements avec un art consommé du thriller, sans pour autant appliquer des recettes trop connues.
La preuve avec la fin – dont je ne peux évidemment rien dire -, inattendue, gonflée, presque improbable… Pouvant presque paraître de trop à certains ? Certes. Pour moi néanmoins, indispensable à la cohérence de l’ensemble, au sujet du roman. Et permettant en plus à Hervé Commère un final superbe, deux ou trois dernières pages magnifiques et émouvantes, qui nous font refermer le livre en regrettant qu’il soit déjà fini.

Une réussite, donc, d’autant plus à saluer qu’elle affirme la singularité d’un auteur dont le premier roman, J’attraperai ta mort, suggérait déjà qu’il faudrait suivre le garçon de très près. Maintenant, c’est une certitude.
Ou pour dire les choses autrement : voilà un authentique coup de cœur !

Les ronds dans l’eau, de Hervé Commère
Editions Fleuve Noir, 2011
ISBN 978-2-265-09266-2
282 p., 18€

Retrouvez Les ronds dans l’eau sur le site des éditions Fleuve Noir.


Connaissez-vous Paris? Raymond Queneau

294- D’où vient le nom de la rue Coquillère?
350- Combien y avait-il d’automobiles en 1903 à Paris?
394- Où mourut le 3 Octobre 1892, J.-A.Villemin, qui découvrit l’inoculabilité de la tuberculose?
(et 452 autres questions du même genre)

Que celui ou celle qui se sent capable de répondre à ces 456 questions sans tricher sur Internet lève le doigt!

Forcément, PERSONNE (à part peut-être Raymond lui-même) ne peut le faire. Et pour cause! Si certaines sont relativement faciles pour tout parisien amoureux de sa ville, la majorité des questions sont hard-core. Et c’est tant mieux! Ras-le-bol des petits guides gentillets pour découvrir la capitale!

Extraites du jeu « Connaissez-vous Paris? » proposé par Raymond Queneau dans le journal l’Intransigeant, entre 1936 et 1938, ces questions vous font découvrir un Paris que vous ne soupçonniez même pas!

Petit bémol cependant, Gallimard s’est contenté de copier les réponses telles quelles. On aurait aimé avoir un petit complément d’informations ou un plan des rues de Paris intégré, pour nous éviter de chercher sur nos smartphones ou Interne. Cependant, le meilleur moyen de connaître une ville, n’est-ce pas de s’y perdre, sur papier ou en vrai?

Le Paris que vous aimâtes n’est pas celui que nous aimons
et nous nous dirigeons sans hâte vers celui que nous oublierons (…)
(…) Et sans un plan sous les yeux on ne comprendra plus
car tout ceci n’est que jeu et l’oubli d’un temps perdu.

Connaissez-vous Paris ? de Raymond Queneau
Ed. Gallimard (Folio)
ISBN 9782070442553
179 p. 4€60

Un article de Clarice Darling


Le Jeu du pendu Aline Kiner

Signé Bookfalo Kill

En-dehors des survivants ou des héritiers du roman noir typiquement hexagonal, à l’écart des grosses machineries plus ou moins inspirées du thriller commercial, le polar français est capable d’avoir du talent, surtout quand il sort des sentiers battus et joue la carte de la singularité. La preuve avec Le Jeu du pendu, le premier roman d’Aline Kiner, paru début 2011 aux éditions Liana Lévi.

Un matin d’hiver en Lorraine. On retrouve dans une faille d’une mine désaffectée le cadavre d’une jeune fille, une corde étrangement nouée autour d’elle. Le lendemain, un curieux assemblage de brindilles est découvert dans un cimetière, au pied d’un arbre où un homme avait été retrouvé pendu en 1944, au lendemain de la Libération. En menant l’enquête, Simon Dreemer, un flic exilé de Paris, et son adjointe locale Jeanne Modover mettent au jour de bien sombres histoires liées à l’histoire de la région…

Fille de mineur, ayant grandi en Moselle, Aline Kiner fait la part belle à l’histoire riche et douloureuse de sa terre d’origine, dont elle évoque les paysages avec autant de poésie que de précision. Elle exploite également avec intelligence deux aspects fondamentaux de la Lorraine : d’une part, l’importance qu’y a tenu l’exploitation des mines, et la manière dont le territoire comme les hommes en portent les cicatrices aujourd’hui ; d’autre part, l’histoire complexe d’une région annexée par l’Allemagne après la défaite de la France en 1940, et marquée plus que d’autres par la violence, la honte et les règlements de compte à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le résultat est un polar psychologique original, porté par une galerie de personnages complexes, tous plus ou moins hantés, et dont l’intrigue, pour être correctement menée, est finalement surtout un prétexte à évoquer une histoire méconnue mais passionnante. Une jolie réussite, qui permet d’explorer de nouveaux horizons.

Le Jeu du pendu, d’Aline Kiner
Editions Liani Lévi, 2011
ISBN 978-2-86746-559-8
240 p., 16€

Retrouvez le Jeu du pendu sur le site des éditions Liana Lévi.


Les compagnons de la lune rouge, de Claire Mazard

Signé Bookfalo Kill

Paris, 1866. Faustine, bientôt 16 ans, est une adolescente indépendante, joyeuse et généreuse. Elle vit de liberté en vidant les poches des bourgeois, ayant découvert dans ses doigts agiles un don exceptionnel pour le larcin libertaire. Le but de sa vie : sortir Violette, sa “petite mère”, de la pauvreté.
Un homme mystérieux, qui la suit et l’observe depuis quelque temps, finit par l’aborder pour lui proposer de rejoindre une société secrète dont il fait partie. C’est le début d’un destin exceptionnel pour la jeune Faustine…

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman pour adolescents aussi naïf. Dans le registre des bons sentiments, Claire Mazard dégomme toute la concurrence réunie et fait de l’ombre aux bons vieux dessins animés sirupeux de notre enfance. Ridiculisée, Candy ! Au moins, la romancière ne s’en cache pas, qui tente d’assumer ses tendances au gnan-gnan dans une postface sans équivoque.

Tous les clichés moutonnent donc allègrement : le patron cruel qui exploite ses employées, les gens du peuple pauvres mais dignes dans la misère, les histoires d’amour compliquées ou contrariées, les gentils très gentils et les méchants très méchants…
Sans parler de l’héroïne : intelligente, belle, habile, agile, charismatique, courageuse, dévouée, désintéressée… Plus parfaite, tu meurs. Il se trouvera sûrement de jeunes lecteurs (lectrices, surtout) en manque de romantisme pour s’identifier à elle. Au temps pour ceux, sans doute nombreux, qui apprécient les contrastes.

Tout ceci passerait peut-être si le style ne s’avérait pas aussi ingénu que le contenu. Certes, le critère a de l’importance avant tout pour le lecteur adulte que je suis. Aussi, quand je lis : “Cette fille était GE-NI-ALE” (p.8), je tique. Quand les dialogues dégoulinent de mignardise (“Les rossignols sont des promesses de bonheur, tu sais, ma fille. Mais nous sommes heureuses, déjà, ensemble, alors ce rossignol sera une promesse… de vie meilleure !” (p.96)), je grince des dents. Ah, et l’art subtil des points de suspension – bien maltraité ici…

Les lecteurs adolescents se préoccupent-ils de stylistique ? Le débat est ouvert. Pas tous, sûrement, mais certains oui. Et quand je vois le talent de certains auteurs – Timothée de Fombelle, Jean-Claude Mourlevat, Marie-Aude Murail pour ne citer que ces trois pointures de la littérature jeunesse en France –, le soin qu’ils apportent à leur écriture et le succès qu’ils rencontrent, je me dis qu’il n’y a pas de fumée sans feu.

Tiens, puisqu’on parle de Marie-Aude Murail : elle aussi a rendu hommage au roman d’aventures populaire. Elle aussi en a pris tous les ingrédients et les a mélangés à l’exemple des maîtres, de Dickens à Dumas en passant par Leroux et Hugo. Le résultat, c’est Malo de Lange (Ecole des Loisirs) : drôle, enlevé, émouvant, le tout très bien écrit. Comme quoi c’est possible.

Les Compagnons de la Lune Rouge, de Claire Mazard
Editions Oskar, 2011
ISBN 978-2-350-00712-0
346 p., 13,95€


HHhH de Laurent Binet

Quand HHhH est paru en 2010, je me suis jetée dessus. Avant même qu’il ne soit primé au Goncourt du Premier Roman. En effet, dans ce roman, on nous promet :

– du Héros, je cite « deux parachutistes tchécoslovaques envoyés par Londres (…) chargés d’assassiner Reinard Heydrich, chef de la Gestapo, chef des services secrets nazis, planification de la solution finale (…) »
– de l’Horreur, car Heydrich était « le bourreau de Prague, la bête blonde, l’homme le plus dangereux du IIIe Reich »
– de l’Histoire Vraie puisque, je cite, « tous les personnages de ce livre ont existé ou existent encore. »
– un récit qui tient en Haleine, car deux récits s’imbriquent l’un dans l’autre, l’Histoire emboîtée dans le quotidien de l’auteur.

Bref, beaucoup de choses sur la quatrième de couverture qui annonçaient un récit captivant. J’allais voir ce qu’un premier roman pouvait nous livrer sur un passage peu connu de l’Histoire.

Et là, je dois dire que j’ai été très impressionnée. C’est fluide, c’est simple, c’est efficace, pour un peu, je dirais que ce livre se boit comme du petit lait. Laurent Binet découpe son roman selon une alternance de chapitres. D’un côté, on suit la vie et l’apogée de Reinhard Heydrich, la « bête humaine » d’Himmler (Himmler étant lui-même bras droit d’Hitler (vous suivez?)). D’un autre, on découvre Josef Gabcik et Jan Kubis, jeunes soldats tchécoslovaques chargés de l’Opération Anthropoïde et enfin, on suit les angoisses et envies d’un auteur, tiraillé entre son envie de dire la Vérité Historique et la crainte de trop romancer son propos.

Laurent Binet fait de HHhH un petit bijou de narration. Tous les personnages, qu’ils soient nazis ou résistants, sont traités sur le même pied d’égalité. Laurent Binet connaît par coeur ce passage de l’Histoire et nous dévoile ses talents de pédagogue ainsi que d’écrivain. Il nous entraîne dans une histoire presque insensée, son écriture nous tient en haleine et on ne peut se résoudre à refermer l’ouvrage sans savoir comment se termine cette folle équipée. Le seul reproche qui puisse éventuellement lui être fait concerne les chapitres le concernant directement, en tant qu’auteur. Binet se met en scène avec peut-être un peu trop de pathos, du « Ah mon Dieu, comment vais-je faire pour vous raconter tout cela! », mais cela ne gâche rien à la narration et à l’articulation générale du roman.

HHhH ne signifie plus pour moi « Himmler’s Hirn heisst Heydrich » (le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich), mais est désormais synonyme de récit Haletant où rien n’est laissé au Hasard, un Hommage aux êtres Humains disparus pour sauver leur pays. Vraiment, Laurent Binet n’a pas volé son Prix Goncourt de Premier Roman. J’ai hâte de lire son prochain ouvrage.

HHhH de Laurent Binet
éditions Livre de Poche
ISBN 9782253157342
448 pages, 7€ 50


Un article de
Clarice Darling


Petite peste !, de Jo Witek

Signé Bookfalo Kill

Les éditions Oskar ont changé de charte graphique et ça se voit. Les nouvelles couvertures designées par Jean-François Saada et illustrées par des dessins sont colorées, vivantes, singulières ; bref, elles sortent du lot, et c’est un bon point dans la production actuelle des romans pour la jeunesse…

Ceci étant dit, il faut s’intéresser au principal, c’est-à-dire aux textes. Parmi les dernières parutions : Petite peste !, de Jo Witek.

L’histoire est simple : Jessie, la peste du titre, est une gamine dont la spécialité est de dire tout ce qu’elle pense, surtout quand c’est blessant. Incapable de tenir sa langue, elle n’épargne rien ni personne. Chaque été, elle profite de l’arrivée des vacanciers à Valras-Plage, où elle habite, pour recruter les membres de son “Clan des Cabossés” – des gamins pas arrangés par la vie. Sauf que cette année, Manu le bègue, Arthur le moche et Nathalie la jolie blonde trop timide se laissent moins faire que d’habitude ; de quoi obliger Jessie à affronter le douloureux secret qui la rend si dure avec les autres…

Les personnages d’enfants sont attachants et le style enjoué autorise une lecture rapide et agréable. Le roman aborde des thèmes fondamentaux : tolérance des différences et des handicaps, acceptation du deuil, réflexion sur la sincérité…, avec fraîcheur mais sans pousser très loin la réflexion, se réservant du même coup à de jeunes lecteurs.
J’ai connu Jo Witek plus ambitieuse, notamment dans l’excellent Récit intégral (ou presque) de mon premier baiser, histoire de premier amour particulièrement drôle et inspirée, à recommander aux adolescents confrontés aux premiers affres de la passion. Dans Petite peste !, l’histoire est gentillette, sans plus. Peut-être un peu trop courte pour creuser plus profond dans la vérité des sentiments.

Cela reste néanmoins un petit roman amusant et sympathique, à partir de 9 ans.

Petite peste !, de Jo Witek
Editions Oskar, 2011
ISBN 978-2-350-00714-4
76 p., 7,95€

Retrouvez Petite peste ! sur le site des éditions Oskar.


L’Agence Pinkerton T.1, de Michel Honaker

Signé Bookfalo Kill

Pour changer, j’ouvre ici une petite série de chroniques consacrées à des romans pour la jeunesse, avec le premier tome d’une nouvelle série signée Michel Honaker, L’Agence Pinkerton : le châtiment des Hommes-Tonnerres.

Nous sommes aux Etats-Unis, en 1869. Neil Galore, 20 ans, amateur de poker et débrouillard sans le sou, se fait embaucher avec trois autres jeunes gens par l’agence Pinkerton, redoutable brigade de détectives employée par le gouvernement fédéral. Leur mission : élucider une étrange série de vols commis dans le Transcontinental, la ligne de chemin de fer qui traverse plus de la moitié du pays d’est en ouest. Un engagement à haut risque, puisque trois de leurs prédécesseurs sont morts quelques semaines plus tôt, vraisemblablement assassinés par le mystérieux Chapardeur…

D’une plume très sûre, Michel Honaker nous fait voyager dans l’Amérique du XIXe siècle avec ce western fantastique mâtiné de polar. Le mélange des genres fonctionne très bien : la partie western nous plonge, entre réalisme et folklore, dans une atmosphère Far-West que l’on connaît par cœur – pour l’avoir vue et revue dans d’innombrables films – mais que l’on retrouve toujours avec plaisir ; la dimension fantastique s’appuie sur des légendes indiennes, dont le peuple est évidemment très présent dans ce roman ; et l’aspect polar assure le rythme et le suspense du récit, notamment dans un premier chapitre saisissant, très cinématographique.
Le tout est rendu vivant par des personnages bien campés, pas forcément attachants mais tous marquants, avec leurs parts d’ombre et de lumière. (Mention spéciale en ce qui me concerne à Calder Weyland, le vieux cow-boy “courant d’air”.)

Au passage, le roman est très documenté et s’appuie sur des événements ou des personnages réels, à commencer par Allan Pinkerton, fondateur de l’agence du même nom ; celui-ci a d’ailleurs réellement élucidé une affaire de vols dans des trains ! On apprend également beaucoup de choses sur la construction du Transcontinental, les conditions de travail des ouvriers, la guerre de Sécession et l’histoire des Etats-Unis en général.

Les amateurs de rationalité seront sans doute un peu frustrés par la solution de l’énigme, ouvertement fantastique. Je regretterai pour ma part une ou deux facilités à la fin, et le fait que certains éléments de l’intrigue restent si mystérieux, annonçant ouvertement la suite de la série… Mais, heureusement, rien qui gâche l’envie de découvrir le deuxième tome (à paraître en septembre prochain) !

A partir de 12 ans.

L’Agence Pinkerton T.1 : le châtiment des Hommes-Tonnerres, de Michel Honaker
Editions Flammarion Jeunesse, 2011
ISBN 978-2-081-23330-0
240 p., 13€

Retrouvez L’Agence Pinkerton sur le site des éditions Flammarion Jeunesse.


Le poids du papillon Erri de Luca

Je tiens tout d’abord à remercier le Dieu des Libraires et des Editeurs. Grâce à lui, je ne paie pas les livres dont je vous parle. Merci mille fois d’avoir inventé le Sacro-Saint Service de Presse.

Non parce que là, c’est du lourd…

Ca fait des années que j’entends parler d’Erri de Luca, sans jamais avoir eu l’occasion (le temps/l’envie) d’en lire un. Désormais, ma lacune lectorielle est corrigée avec Le Poids du Papillon.

L’histoire se résume en une phrase. Un vieux chasseur dont on ignore le nom s’est juré de tuer le roi des chamois. Pourquoi? On n’en sait trop rien. Mais ça sert de prétexte pour développer l’histoire de la guéguerre que fait le méchant chasseur au gentil chamois.

C’est long, c’est lent. L’auteur s’empâte dans des descriptions bucolico-romantiques. On sent quErri de Luca a peiné pour pondre son bouquin et Gallimard, bien ennuyé de n’avoir QUE 69 pages à offrir à ses lecteurs, a prié l’auteur d’ajouter une petite nouvelle de 8 pages, sur la description du Pin des Alpes. La forme de nouvelle aurait été parfaitement adaptée au Poids du Papillon, historiette à la Heïdi.

Franchement, Le Poids du Papillon, c’est un croisement entre Marc Lévy et Nicolas Hulot.


Je n’ai pas lu d’autres ouvrages d’Erri de Luca donc j’ose espérer que ses autres créations sont bien plus intéressantes et qu’elles méritaient vraiment leur prix (par exemple Montedidio, Prix Fémina étranger en 2002)

Le Poids du Papillon, c’est le poids de trop dans ma bibliothèque.

Le Poids du Papillon d’Erri de Luca
Editions Gallimard, 2011
ISBN 978 2070 129355
9€50 81 pages.

Un article de Clarice Darling


Zone Est, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

En 2007, je suis tombé par hasard sur Modus Operandi, le premier roman d’un jeune auteur dont le style et le propos, pleins de rage et de sincérité, m’ont immédiatement frappé, en dépit de quelques maladresses et d’une certaine propension à laisser ses idées, ses théories – nombreuses et souvent brillantes – prendre le dessus sur la narration. Depuis, je n’ai eu de cesse de lire les œuvres de Marin Ledun et d’admirer sa progression fulgurante.
Jusqu’à cette année 2011, déjà marquée de deux romans extraordinaires. C’est du premier paru, Zone Est, dont je souhaite vous parler à présent.

Une précision d’emblée : il s’agit d’un thriller d’anticipation – mais ne partez pas tout de suite en courant ! Certes, Marin Ledun nous projette dans le futur, mais un futur potentiellement proche. Pas de soucoupes volantes ni d’extra-terrestres ici… Des humains, oui, en revanche, bien que plus vraiment dans un état de fraîcheur total.
C’est qu’un virus ravageur, échappé d’un incident d’origine inconnue, est passé par là, exterminant une grande partie de la population mondiale. Ceux qui restent ne doivent leur survie précaire qu’à des prothèses ou des implants compensant leurs organes perdus. Ils sont désormais parqués dans la Zone Est, une gigantesque enclave située à l’emplacement de notre actuelle vallée du Rhône, partagée entre futurisme et dévastation, et “protégée” du reste du monde par une barrière infranchissable, le Mur.

Dans cet univers en déréliction, Thomas Zigler exerce l’étrange métier de chasseur de données. Commandités par des personnages aussi mystérieux qu’influents, il traque des individus pour leur voler des parcelles de leur mémoire, censées contenir des informations sensibles. Il s’en sort très bien jusqu’au jour où il voit, dans les données qu’il vient de soutirer à un homme, un souvenir impensable : une femme biologiquement saine, dénuée d’implants, qui parvient à échapper à des poursuivants lourdement armés en se faufilant dans une faille du Mur…
Trucage habile ou vérité ? Ebranlé, Zigler est bien décidé à découvrir le fin mot de l’histoire. Du reste, il n’a pas la choix, car visiblement, certains estiment qu’il en sait déjà trop ; et de chasseur réputé, il devient une proie à éliminer de toute urgence…

Avant Zone Est, jamais Marin Ledun n’avait réussi à équilibrer aussi bien la forme et le fond. Mené à un train d’enfer, rythmé de rebondissements et de scènes d’action époustouflantes, le récit ne laisse pas le moindre instant de répit au lecteur. Le suspense implacable de ce thriller survitaminé fait immanquablement penser à des références du genre : les romans de Philip K. Dick – ou leurs adaptations cinématographiques, au premier rang desquelles Minority Report de Steven Spielberg et Blade Runner de Ridley Scott – ; mais aussi Les Fils de l’homme, le chef d’œuvre méconnu d’Alfonso Cuaron ; ou bien encore La Brigade de l’œil, de Guillaume Guéraud. De bout en bout, Ledun joue à ce très haut niveau et apporte une pierre très solide à l’édifice de ses illustres prédécesseurs.

Dans un cadre aussi maîtrisé, le romancier déroule avec facilité ses idées phares, pour certaines déjà présentes dans ses romans précédents (notamment Marketing Viral), mais pas aussi bien amenées : les menaces de dérives liées aux nouvelles technologies, la dictature du marketing, le rapport entre corps et machine, réalité et virtuel… Il se permet même, vers la fin, quelques scènes oniriques saisissantes, où la forme et le fond se troublent autant que notre avenir possible si l’on n’y prend pas garde.

Alliant une réflexion aussi puissante qu’inquiète sur notre futur, à un superbe thriller, Marin Ledun signe donc l’une des œuvres d’anticipation les plus marquantes et ambitieuses parues depuis bien longtemps. Rien que pour cela, faites un détour par la Zone Est, vous ne le regretterez pas!

Zone Est, de Marin Ledun
Editions Fleuve Noir, 2011
ISBN 978-2-265-08968-6
408 p., 19,90€

Retrouvez Zone Est sur le site des éditions Fleuve Noir.
Et si vous avez envie de découvrir l’ensemble du travail de Marin Ledun, rien de tel qu’une visite sur son blog, ici : http://www.pourpres.net/marin/


Martini Shoot, de F.G. Haghenbeck

Un cocktail pas assez frappé

Signé Bookfalo Kill

“Je suis nourrice pour starlettes. J’évite qu’elles fassent dans leur froc et se taillent une mauvaise réputation.”
Ainsi se présente Sunny Pascal, “limier beatnik (…) mi-mexicain, mi-gringo ; mi-alcoolique, mi-surfer ; mi-vivant, mi-mort.” Son travail : empêcher que des célébrités n’aient des ennuis quand elles sont surprises en train de s’adonner leurs mauvais penchants. Autant dire qu’il va avoir beaucoup de boulot sur le tournage de La Nuit de l’Iguane, le film que tourne John Huston avec Ava Gardner et Sue Lyon (la Lolita de Kubrick), mais aussi et surtout le couple le plus glamour du moment : Richard Burton et Liz Taylor, épié par tous les paparazzi de la Terre. Un détail, histoire de donner une idée de l’atmosphère générale sur le plateau ? Le réalisateur, grand caractériel devant l’Éternel, a offert à chacune de ses stars un pistolet en or et les balles en argent qui vont avec…
Aussi, l’une de ces balles est retrouvée dans le corps d’un type, qu’un bijou de grande valeur disparaît, qu’une partie du décor s’écroule et que toute une galerie de gueules patibulaires se met à vadrouiller alentour, l’ami Sunny a bien besoin de son Colt et de son amour des cocktails en tous genres pour s’en sortir…

Comme l’admet volontiers F.G. Haghenbeck dans une brève postface, Martini Shoot est un hommage aux romans noirs “hard-boiled”, notamment ceux de Chandler ou Paco Ignacio Taïbo II. Tous les ingrédients du genre sont présents : un héros narrateur gouailleur, alcoolique et désabusé ; des femmes fatales, des seconds couteaux hauts en couleur et des méchants aussi moches que tordus ; des balles perdues, un ou deux cadavres et des coups de poing ; et surtout, beaucoup, beaucoup d’alcool. Tellement que les vingt-six chapitres du roman portent tous un nom de cocktail, assorti de sa recette et de l’histoire de sa création.

Malheureusement, tout ceci ne suffit pas à réussir un bon roman noir. L’intrigue s’avère extrêmement confuse, à tel point qu’au bout d’un moment, on ne sait plus tout à fait ce que fabrique le héros. Certes, le propre d’un enquêteur est souvent de se faire balader, mais là, c’est le lecteur qui trinque, y compris quand l’heure des explications arrive…
Par ailleurs, l’humour des dialogues ou des monologues intérieurs manque souvent de l’épice indispensable à tout personnage de détective privé digne de ce nom.
Et puis, on peut regretter que l’auteur n’ait pas davantage exploité le cadre cinématographique qu’il a choisi. On saisit de temps en temps l’atmosphère du plateau de tournage, on croise régulièrement les (célèbres) acteurs qui l’animent, mais le tout manque trop de chair et de vie.

Il faut néanmoins saluer l’idée vraiment originale du roman, qui consiste à associer chaque chapitre à un cocktail différent. D’une certaine manière, le romancier mexicain rend ainsi hommage à la quintessence du roman hard-boiled. Cependant, l’insertion de la recette et de l’histoire du cocktail correspondant au début du chapitre présente l’inconvénient de couper la lecture, et peut parfois faire perdre le fil d’une intrigue qui n’est déjà pas facile à saisir. Au bout du compte, j’ai fini par ne plus les lire pour me concentrer sur l’histoire.

Associer les bons ingrédients ne suffit pas à produire un mélange de rêve. Il faut également le coup de patte magique du barman ; Haghenbeck, malheureusement, n’est pas un virtuose du shaker. Certes, on reconnaît le goût de sa mixture, et on n’a même pas trop de mal à tout avaler, mais il manque clairement le petit quelque chose – un soupçon de sucre givré au bord du verre, une olive piquée d’un cure-dents, que sais-je encore – qui donne envie de repasser commande sur-le-champ.

Martini Shoot (Trago Amargo), de F.G. Haghenbeck
Éditions Denoël
ISBN 978-2-207-26155-2
192 p., 13,50€

Retrouvez Martini Shoot sur le site des éditions Denoël.