Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Archives de août, 2016

L’indolente de Françoise Cloarec

Cloarec - L'IndolenteCet ouvrage comprend en sous-titre Le mystère Marthe Bonnard.

Quoi? L’épouse d’un des plus grands peintres du 20ème siècle cache un secret? Elle qui disait s’appeler Marthe de Méligny ne s’appelait pas ainsi? Pourquoi a-t-elle menti? Pourquoi a-t-elle caché à son mari qu’elle avait une famille? Des sœurs? Des nièces?

J’ai adoré l’idée de départ, car je ne savais pas qu’il y avait eu « un mystère Marthe Bonnard ». La rencontre avec le peintre, l’installation dans les diverses maisons qu’ils ont habité, leurs amis, etc… J’ai appris des choses mais…

Mais j’en attendais plus. Je trouve, et c’est un jugement tout à fait personnel, que le livre traine trop en longueur. C’est toujours agréable à lire (j’avais adoré le précédent ouvrage de Françoise Cloarec, Marcel Storr, l’Architecte de l’ailleurs), on sent le temps passé sur les traces des Bonnard, les passages de description de Marthe Bonnard faites par les personnes qui l’ont connues sont vraiment poignantes.

Mais j’aurais voulu en savoir plus sur cette femme. On la touche du doigt à plusieurs moments de l’ouvrage mais elle s’évapore avant d’en avoir dit plus. Cela m’a beaucoup frustré. Idem pour les tableaux décrits, j’ai lu l’ouvrage en vacances, loin de tout, sans accès à internet et j’aurais aimé des images pour pouvoir observer moi aussi les tableaux de Bonnard peignant encore et toujours son adorée.

Le retentissant procès des héritiers de Pierre et Marthe Bonnard n’arrivent que trop tardivement dans l’ouvrage. C’est une histoire assez incroyable et totalement incongrue qu’un des plus grands peintres du 20ème laisse son héritage sans vraiment de testament et surtout, sans savoir que sa défunte femme, décédée quelques années avant lui, avait de la famille.

Pourquoi a-t-elle menti? Pourquoi avoir caché cela à son mari pendant des décennies? Saura-t-on vraiment un jour? L’indolente ne répond pas aux questions que je me suis posée, et en ce sens, cela me chagrine. Mais le style poétique et la capacité à faire revivre des âmes disparues, point fort de l’écriture de Françoise Cloarec, sont bel et bien là!

L’indolente, le mystère Marthe Bonnard de Françoise Cloarec
Editions Stock, 2016
9782234080980
325p., 20€

Un article de Clarice Darling.

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Judas, d’Amos Oz

Signé Bookfalo Kill

Jérusalem, décembre 1959. Shmuel Asch, jeune étudiant au physique de taureau hirsute qui dissimule un caractère hypersensible et sentimental à l’excès, décide d’abandonner ses études lorsque sa petite amie le quitte. Oublié, le mémoire sur « Jésus dans la tradition juive » ; Shmuel, que ses parents récemment ruinés ne peuvent aider, accepte un emploi étrange : cinq heures chaque soir, il devient l’homme de compagnie de Gersholm Wald, un vieil érudit infirme qui vit reclus dans sa maison sombre et biscornue, en compagnie d’Atalia Abravanel, une quarantenaire aussi mystérieuse, fuyante que séduisante.
Tandis qu’il tombe inexorablement amoureux d’Atalia, Shmuel subit plus ou moins les assauts de rhétorique intellectuelle ou politique de Wald, tout en continuant à réfléchir sur le regard des Juifs sur Jésus, mais aussi sur Judas, l’apôtre peut-être le plus méconnu et le plus injustement traité de tous…

Oz - JudasC’est le premier roman d’Amos Oz que je lis, aussi n’aurai-je pas de point de comparaison pour déterminer si ce livre est à l’image de son œuvre ou non. En tout cas, c’est une belle découverte, tant pour le plaisir de goûter à une prose fluide que pour apprécier l’intelligence et la finesse avec lesquelles Oz entremêle différents types de récit – politique, historique, théologique et intime.
Commençons par évoquer l’art et la manière : ce n’est guère une surprise tant l’auteur est estimé depuis de nombreuses années, mais Amos Oz écrit bien, avec une clarté qui n’exclut pas l’ambition. Au fil de chapitres plutôt courts, maniant parfois un humour piquant ou plein de dérision, le romancier instaure une atmosphère poignante, légèrement étouffante, dans laquelle les névroses, blessures et obsessions de ses personnages s’épanouissent sans lourdeur. Cette construction vive et aérée lui permet en outre de passer d’un sujet à un autre avec souplesse, en évitant de farcir en une seule fois la tête de son lecteur des nombreuses informations complexes qu’il manipule avec maestria.

Car le propos de Judas est ambitieux – ou plutôt les propos. Le titre l’évoque, le sujet du mémoire de Shmuel Asch aussi, il est ici question de théologie ; miraculeusement, ce n’est jamais ennuyeux, car Amos Oz privilégie une réflexion plus historique que religieuse, nous invitant au passage à une tentative de réhabilitation audacieuse de la figure de Judas, dont le nom est synonyme de traître et que Asch s’emploie à parer des atours du héros maudit.
Oz en profite pour tirer des parallèles constructifs avec l’histoire contemporaine, interrogeant la création controversée de l’État d’Israël ; ce n’est évidemment pas un hasard si le roman se déroule entre 1959 et 1960, alors que David Ben Gourion, l’un des artisans majeurs de cette création, est Premier Ministre. Nul besoin pour autant de connaître ce pan de l’Histoire par cœur (ce n’était guère mon cas, je l’avoue), Oz le rend accessible et compréhensible à tout lecteur. Et certains passages grattouillent carrément :

« Vous avez voulu un pays, grinça [Atalia]. Vous avez voulu l’indépendance. Des drapeaux, des uniformes, des billets de banque, des tambours et des trompettes. Vous avez versé des fleuves de sang innocent. Vous avez sacrifié une génération entière. Vous avez expulsé des centaines de milliers d’Arabes. (…)
– Ne pensez-vous pas que nous nous sommes battus en 1948 parce que nous n’avions pas le choix ? objecta Shmuel, l’oreille basse. Nous étions dos au mur, non ?
– Vous n’étiez pas le dos au mur. Vous étiez le mur. » (pp.212-213)

De même que cet extrait sur les religions, qui paraît presque naïf d’évidence mais fait toujours du bien à lire :

« Le judaïsme, le christianisme – et n’oublions pas l’islam – dégoulinent de bons sentiments, de charité et de compassion, tant qu’on ne parle pas de menottes, de barreaux, de pouvoir, de chambres de torture ou d’échafauds. Ces religions, en particulier celles nées au cours des siècles derniers et qui continuent à séduire les croyants, étaient censées nous apporter le salut, mais elles se sont empressées de verser notre sang. » (pp.84-85)

Pourvu d’une humanité réconfortante et d’une petite dose d’humour salvatrice, Judas est un roman attachant, qui invite à la réflexion, et dont la hauteur de vue s’avère plus que nécessaire en ces temps troublés que nous affrontons.

Judas, d’Amos Oz
(Ha-Besora Al-Pi Yehuda, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen)
Éditions Gallimard, 2016
ISBN 978-2-07-017776-9
348 p., 21€


ƎƆI⅃OԳ, de Hugo Boris

Signé Bookfalo Kill

Trois gardiens de la paix sont mandatés à titre exceptionnel pour reconduire à la frontière un étranger en situation irrégulière – entendre, l’escorter du centre de rétention de Vincennes jusqu’à Roissy, où un avion le ramènera de force dans son pays. Ce sont des flics de terrain, deux hommes et une femme ordinaires, pas des héros, qui doivent aussi composer avec leurs problèmes. Et des soucis, ces trois-là en ont. À commencer par Virginie, qui s’apprête à avorter le lendemain matin ; l’enfant n’est pas de son mari mais d’Aristide, un de ses collègues. Lequel Aristide s’arrange pour faire équipe avec elle sur cette mission particulière. Erik, le chef de groupe, ignore leur histoire. Mais ce n’est pas le moindre des ennuis qu’il va devoir gérer durant cette soirée pas comme les autres…

Boris - POLICE2Dans Trois grands fauves, son précédent roman paru chez Belfond il y a trois ans, Hugo Boris tissait des liens invisibles mais d’une pertinence éblouissante entre Danton, Hugo et Churchill – trois monstres issus de trois siècles différents, faits de voracité, de volonté hors normes et d’une vie marquée par les drames. Son style enflammé faisait de ces portraits un roman grandi par l’Histoire, et de ce projet atypique un livre remarquable.
Le changement de registre est flagrant, forcément, ce qu’on ne saurait reprocher à Hugo Boris, pas plus que de revenir à un cadre romanesque plus classique. D’emblée, il y a ici une volonté de réalisme indéniable, une tentative de se glisser dans les uniformes de ses héros et de se porter à la hauteur de leur quotidien ; une démarche similaire à celle de Bertrand Tavernier dans L.627 ou de Maïwenn dans Polisse (quoi qu’on pense de ces films, ce n’est pas le sujet). Le jeu sur le titre tel qu’il est présenté sur la couverture, qui reproduit le mot POLICE à l’envers tel qu’on le lit sur le capot des voitures tricolores, semble diriger le projet dans cette direction. Et semble suggérer également que c’est l’envers du décor policier que l’on va visiter.

De fait, Boris reste au plus près de ses personnages, dont il fait sa matière première. Leur vie privée, saisie à un moment charnière, conditionne leurs actes, parasite leur travail, oriente leur mission dans une direction inattendue. Dès lors, le réalisme s’effrite un peu pour laisser la place au romanesque – et, me semble-t-il, le roman perd autant en force et en acuité. Je ne vous dévoilerai rien des péripéties de nos trois héros et de leur prisonnier (leur « retenu », selon le terme officiel), mais j’ai achevé la lecture de ƎƆI⅃OԳ sur une question toujours embarrassante au moment du point final : « tout ça pour ça » ?
En même temps, la conclusion paraît logique et respecte le pacte de crédibilité du récit, mais bon… En fait, le problème à mon avis, c’est qu’il y avait là un sujet – le traitement des étrangers en situation irrégulière en France – qui aurait pu donner matière à un roman hautement politique, brûlant, engagé en somme. Mais s’il y a engagement de la part de Hugo Boris, il reste bien timide, manque de percussion, d’acuité ; submergé par les émotions intimes des personnages, il se noie, perd consistance. Et c’est dommage.

Hugo Boris fait néanmoins preuve d’un sens du récit impeccable, le rythme du roman ne faiblit pas, le style s’adapte au sujet et s’attache à restituer au mieux le langage des policiers et les méandres de leurs fragilités psychologiques. ƎƆI⅃OԳ est un roman prenant, mais dénué de cette force qui aurait pu en imprimer la marque dans l’esprit du lecteur.

ƎƆI⅃OԳ, de Hugo Boris
Éditions Grasset, 2016
ISBN 978-2-246-86144-7
189 p., 17,50€


COUP DE COEUR : 14 juillet, d’Eric Vuillard

Signé Bookfalo Kill

Même les plus quiches en histoire savent de quoi on parle lorsqu’on évoque la date du 14 juillet. Événement fondateur de notre histoire contemporaine, pierre angulaire de la Révolution Française, la prise de la Bastille est connue de tous, et même toi, oui toi qui pionçais au fond de la classe contre le radiateur, quand on te dit « 14 juillet », tu penses… oui, bon, d’abord « jour férié ». Mais ensuite tu es capable de te rappeler le discours de Camille Desmoulins qui contribue à enflammer Paris, le peuple en armes massé au pied de la forteresse pour réclamer de la poudre, le siège furieux, la prise éclair de la forteresse, la libération de ses sept pauvres prisonniers (au lieu des dizaines fantasmés), le massacre du gouverneur de Launay dont la tête a été promenée sur une pique dans toute la ville…

Vuillard - 14 juilletComment dès lors proposer un récit original de cette fameuse journée ? Il fallait qu’il y ait une idée neuve dans le projet, et pour cela, on peut faire confiance à Eric Vuillard, dont la spécialité consiste justement à s’emparer d’un fait historique pour en tirer une matière littéraire fulgurante d’intelligence – voir le superbe Tristesse de la terre sur Buffalo Bill, par exemple.
Dans son 14 juillet, le projet de Vuillard est tout simplement de délaisser les manuels d’histoire, l’iconographie usuelle, et de raconter l’événement en se glissant dans la foule. Célébrer les anonymes, nommer et citer les gens du peuple qui ont fait tomber la Bastille. Gratter sa plume au ras du bitume et en tirer la matière la plus viscérale qui soit. Et il y parvient avec un brio confondant.

Vuillard commence en effet par résumer le contexte politique et économique qui constitua le terreau de la Révolution. Quelques pages, pas plus, mais quelles pages ! Il va à l’essentiel sans faire de raccourcis, et parvient au passage à élaborer une chambre d’échos dans laquelle nos actuels temps troublés se réverbèrent avec une précision assourdissante – faisant par exemple du fameux Necker, si apprécié du peuple, une sorte de Jérôme Kerviel de l’époque, un spéculateur sans limite :

« Et puis, ce fut Necker de nouveau, afin de rassurer la Bourse, car c’est à la Bourse, déjà, qu’on prenait la température du monde. (…) Il avait commencé sa belle carrière chez Girardot, une banque d’affaires franco-suisse (…) Il ne se tint pas aux directives qu’on lui avait laissées et prit une position hasardeuse – comme ces traders qui, de nos jours, jettent leurs ordres entre les mâchoires du monstre, en espérant que cela passe. Et cela passa. Il réalisa d’un coup un formidable bénéfice de cinq cent mille livres. On le prit aussitôt pour associé. » (p.39)

S’appuyer sur le passé pour mettre en perspective le présent, la démarche n’est pas neuve mais elle reste intéressante, et Vuillard propose plusieurs parallèles qui frappent et font réfléchir. Mais c’est la suite de sa démarche, sa manière d’isoler à tour de rôle les véritables acteurs de la journée, qui étonne le plus. Jamais on n’a raconté le 14 juillet de cette manière, au plus près des gens, au cœur de l’événement. Paris prend forme et vie, grouillante, furieuse, impatiente, joyeuse, incroyablement diverse. La chaleur intense nous écrase, nous prenons avec enthousiasme la moindre arme qui nous tombe sous la main, nous roulons péniblement des canons dont nous ne savons pas nous servir jusqu’à l’énorme forteresse, nous nous rions des députés pathétiques qui tentent de négocier on ne sait quoi pour contenir l’inévitable violence ; nous voyons tomber les morts, nous tentons de sauver les blessés, debout aux côtés de tous ceux dont Vuillard a retrouvé les noms, lisant les relations que certains ont fait de leur implication.

Eric Vuillard n’est pas historien, 14 juillet n’est pas un livre d’histoire. Dans sa démarche, il ajoute la liberté du romancier, ce qui lui permet de dire au début du chapitre « La foule » :

« Il faut écrire ce qu’on ignore. Au fond, le 14 juillet, on ignore ce qui se produisit. Les récits que nous en avons sont empesés ou lacunaires. C’est depuis la foule sans nom qu’il faut envisager les choses. Et l’on doit raconter ce qui n’est pas écrit. Il faut le supputer du nombre, de ce qu’on sait de la taverne et du trimard, des fonds de poche et du patois des choses, liards froissés, croûtons de pain. »

Cette appropriation, il l’accomplit dans une langue d’écrivain virtuose, qui se gargarise d’argot, d’un vocabulaire grouillant et d’expressions à l’emporte-pièce pour créer un style gai, percutant, aussi agité que l’immense foule venue faire tomber la Bastille.

Bref, quel livre ! Inclassable, brillant, inspiré, vivant, ce 14 juillet mériterait d’être inscrit dans les programmes scolaires pour démontrer que l’Histoire, quand elle est abordée avec esprit et liberté, peut toujours être passionnante, même quand elle aborde des sujets apparemment rebattus.

14 juillet, d’Eric Vuillard
Éditions Actes Sud, 2016
ISBN 978-2-330-06651-2
200 p., 19€


A première vue : la rentrée polar 2016 – les pointures !

Faute de temps (et sans doute un peu de courage, avouons-le), ces deux dernières années, nous avions omis de consacrer une chronique aux polars dans la rubrique « à première vue ». Et pourtant, le genre policier fait lui aussi sa rentrée ! Pour commencer, petit éclairage sur quelques grands noms attendus entre fin août et novembre – et ça fait déjà du beau monde, sachant que nous avons effectué un premier tri (très subjectif) parmi les très nombreuses parutions annoncées dans les semaines qui viennent…
Bref, attention, il y a du lourd !!!

Winslow - CartelTRAFFIC : Cartel, de Don Winslow (Seuil, 8/09)
C’est sans doute l’événement polar de la rentrée : près de quinze ans après, Don Winslow donne une suite à son plus grand roman, l’énormissime Griffe du chien. On retrouve l’agent de la DEA, Art Keller, reclus dans un monastère où il essaie d’oublier qu’il a gâché sa vie à poursuivre pendant trente ans le baron de la drogue Adan Barrera, désormais coincé derrière les barreaux grâce à lui. Mais Barrera s’échappe et met à prix la tête de Keller, l’obligeant à reprendre la lutte… 700 pages de violence et de furie pour scruter avec plus d’acuité que jamais l’Amérique d’aujourd’hui. Grosse claque attendue.

Ellory - Un coeur sombreMAFIA FLOUZE : Un cœur sombre, de R.J. Ellory (Sonatine, 6/10)
Le romancier anglais qui parle des États-Unis mieux que la plupart des auteurs américains revient avec un héros qui n’a rien pour lui au départ : mauvais père, mauvais mari, Vincent Madigan doit tellement d’argent à Sandia, roi de la pègre d’East Harlem, que sa vie ne tient plus qu’à un fil. Pour s’en sortir, il n’a plus le choix, il doit réussir un gros coup, et pour cela prendre tous les risques…

George - Une avalanche de conséquencesMURDER BY THE BOOK : Une avalanche de conséquences, d’Elizabeth George (Presses de la Cité, 22/09)
Clare Abbott, féministe et écrivaine, est retrouvée morte par son assistante, Caroline. Cause du décès : arrêt cardiaque. Rory Statham, éditrice et amie de longue date de la défunte, est convaincue que Caroline n’est pas étrangère à la mort de Clare. Elle fait donc appel à l’enquêtrice Barbara Havers. La nouvelle brique (500 pages environ) de la reine américaine du crime.

Ledun - En douceMISERY : En douce, de Marin Ledun (Ombres Noires, 18/08) (lu)
Un soir de fête, une femme, un homme. Elle danse merveilleusement bien, en dépit de sa prothèse de jambe. Il a bu, elle lui plaît. Il la suit, elle vit dans une caravane au milieu d’un chenil, loin de tout et de tous. Bien sûr, la soirée ne se termine pas comme il l’imaginait. Elle dégaine un flingue et lui tire une balle dans le genou – et ce n’est que le début de ses ennuis. Car elle est très, très en colère. Et elle n’a rien à perdre… Un roman noir, très noir, avec un personnage féminin d’une force inouïe, dont Marin Ledun a la spécialité, qui irradie cette histoire terrible de vengeance et d’impossible rédemption. Magnifique.

Cook - Sur les hauteurs du Mont Crève-CoeurSECRET STORY : Sur les hauteurs du Mont Crève-Coeur, de Thomas H. Cook (Seuil, 25/08)
L’abondante bibliographie de Thomas H. Cook n’a pas fini de dévoiler toutes ses pépites ! La preuve avec ce roman paru en 1995 aux Etats-Unis, situé à Choctawn, dans le sud américain. Au lycée, Ben tombe amoureux de Kelli, qui vient d’arriver de Baltimore ; mais Kelli n’a d’yeux que pour Troy… Lorsque le corps de Kelli est retrouvé sur le mont Crève-Coeur, le shérif soupçonne Ben d’en savoir plus qu’il ne le dit. Trente ans plus tard, il décide de révéler la vérité.

Carrisi - La Fille dans le  brouillardGONE GIRL : La Fille dans le brouillard, de Donato Carrisi (Calmann-Lévy, 31/08)
Dans un village des Alpes italiennes, une jeune femme est enlevée. Le très médiatisé commissaire Vogel est chargé de l’enquête. Mais lorsqu’il comprend qu’il ne peut résoudre l’affaire, et pour ne pas être ridiculisé, il décide de créer son coupable idéal et accuse à l’aide de preuves falsifiées, le professeur de l’école du village. Ce dernier perd tout et prépare sa vengeance depuis sa cellule.

Manook - La Mort nomadeL’EMPIRE DES LOUPS : La Mort nomade, de Ian Manook (Albin Michel, 28/09)
Troisième – et dernière ? – enquête de Yeruldelgger, l’explosif commissaire venu de Mongolie. S’il rêve d’une retraite bien méritée, ce n’est pas pour tout de suite : un enlèvement, un charnier, un géologue français assassiné et une empreinte de loup marquée au fer rouge sur les cadavres de quatre agents de sécurité requièrent ses services…

Camilleri - Une lame de lumièreQUANDO SEI NATO NON PUOI PIU NASCONDERTI : Une lame de lumière, d’Andrea Camilleri (Fleuve Noir, 8/09)
Le vétéran du polar italien (91 ans !!!) confronte son emblématique commissaire Montalbano à l’actualité, en l’occurrence le drame des migrants qui affecte particulièrement l’Italie. A la suite d’un énième naufrage mortel au large de Lampedusa, le ministre de l’Intérieur italien décide de se rendre sur place, prévoyant au passage une halte à Vigata, la ville de Montalbano. Mais ce dernier n’a pas très envie de jouer le jeu politique.

Rankin - Tels des loups affamésWOLF : Tels des loups affamés, de Ian Rankin (Editions du Masque, 21/09)
Bien qu’à la retraite, John Rebus est plus que jamais de retour aux affaires. Cette fois, c’est son ancienne protégée, l’inspectrice Siobhan Clarke, qui lui demande d’enquêter sur des menaces de mort visant un caïd et un juge – lequel est d’ailleurs rapidement retrouvé étranglé. Mais Malcolm Fox, le chef du Service des Plaintes, s’en mêle et perturbe leurs investigations… Inoxydable Rankin.

Coben - IntimidationNE LE DIS A PERSONNE : Intimidation, de Harlan Coben (Belfond, 6/10)
Un avocat sans histoires, Adam Price, mène une vie paisible avec sa femme Corinne. Un jour, un inconnu lui fait une révélation si stupéfiante sur Corinne qu’Adam demande aussitôt des comptes à cette dernière, qui refuse de répondre et disparaît. Adam décide malgré de la retrouver, mettant le doigt dans un engrenage redoutable. Mister Best-Seller America est de retour avec un suspense à la mécanique sans doute prévisible mais bien huilée, comme d’habitude.

Et aussi (mais plus rapidement) :

Brunetti en trois actes, de Donna Leon (Calmann-Lévy, 28/09)
C’est un peu du « polar de mamie », certes, mais Donna Leon reste incontournable et continue d’ailleurs à bien figurer dans les meilleures ventes du genre. Cette fois, son commissaire Brunetti retourne à la Fenice (déjà cadre de son roman le plus célèbre, Mort à la Fenice), pour enquêter sur l’agression d’une jeune chanteuse, protégée de la grande diva Flavia Petrelli.

Marconi Park, d’Ake Edwardson (Lattès, 21/09)
Le romancier suédois confirme le retour de son héros emblématique, Erik Winter, confronté cette fois à une série de crimes mettant en scène des cadavres à la tête enfouie dans un sac plastique et couvert d’un carton mentionnant une lettre peinte en noir. Brrr.

Message sans réponse, de Patricia MacDonald (Albin Michel, 3/10)
Une sombre histoire de famille, bien sûr… Neuf ans après avoir plaqué sa famille pour son amant, une mère de famille est retrouvée morte avec son fils handicapé, apparemment à la suite d’un suicide. Sa fille née de son premier mariage enquête sur la deuxième vie de sa mère, dont elle ignorait beaucoup de choses…

Il était une fois l’inspecteur Chen, de Qiu Xiaolong (Liana Levi, 3/10)
Retour sur la jeunesse de l’incontournable inspecteur Chen pendant la Révolution culturelle.

La Main de Dieu, de Philip Kerr (éditions du Masque, 2/11)
Kerr poursuit son escapade dans le milieu du foot, avec cette deuxième enquête de l’entraîneur Scott Manson.

Kabukicho, de Dominique Sylvain (Viviane Hamy, 6/10)
Retour vers son cher Japon pour la romancière Dominique Sylvain, sur les traces d’une jeune Française qui devient hôtesse de club dans le quartier de Kabukicho grâce à son amie Mary. Mais celle-ci disparaît sans laisser d’autre trace qu’une photo inquiétante reçue sur son téléphone par son père…

Rome brûle, de Giancarlo De Cataldo & Carlo Bonini (Métailié, 8/09)
Suite de Suburra, paru en début d’année, qui révèle violemment les trafics et malversations peu glorieuses dont Rome est aujourd’hui le théâtre.


A première vue : la rentrée Christian Bourgois 2016

Nous n’avons jamais non plus évoqué les éditions Christian Bourgois dans la rubrique « à première vue » – faute sans doute, avouons-le sans détour, de s’être longtemps intéressé au travail de cet éditeur pourtant respectable, intéressant et exigeant. Comme on apprend tous les jours, il est donc temps de réparer cette injustice, d’autant que sur les trois titres annoncés en août et septembre, deux nous font sérieusement de l’œil…

Summerscale - Un singulier garçonPSYCHO : Un singulier garçon, de Kate Summerscale
Plume élégante et vivace, Kate Summerscale s’est fait une spécialité de relater sous forme littéraire des faits divers marquants de l’époque victorienne. Paru en 2008, L’Affaire Road Hill House, sur la disparition d’un petit garçon dans une grande maison bourgeoise, était ainsi une réussite éblouissante, captivante comme un polar et très éclairante sur la société et les mentalités de l’époque. On peut donc attendre le meilleur de ce nouveau texte qui se penche sur le cas Robert Coombes, un garçon de 13 ans condamné en 1895 à la détention dans un asile d’aliénés pour le meurtre de sa mère.

Parker - Anatomie d'un soldatLES CHOSES ME DONNENT UNE IDENTITÉ : Anatomie d’un soldat, de Harry Parker
Un jeune capitaine de l’armée britannique perd une jambe lors d’une mission au Moyen Orient et est rapatrié en Angleterre. Le récit de son retour à la vie est alors relaté par 45 objets qui lui appartiennent ou lui sont proches… Un projet littéraire étonnant et, d’après les premiers retours que j’ai, parfaitement réussi. Mériterait sûrement un coup d’œil !

Beattie - L'Etat où nous sommesMAINE STREETS : L’État où nous sommes, d’Ann Beattie
Un recueil de quinze nouvelles situées dans le Maine, qui entreprend d’analyser la classe moyenne américaine sous toutes ses formes.


A première vue : la rentrée Monsieur Toussaint Louverture 2016

Encore un éditeur que nous n’avons jamais évoqué dans la rubrique « à première vue » – et pour cause, allais-je dire, car il publie fort peu (trois ou quatre titres par an). À tel point que l’on peut se demander si la rentrée littéraire est un enjeu particulier pour lui : en réalité, chaque parution EST un enjeu, à quelque moment de l’année que ce soit. Néanmoins, Monsieur Toussaint Louverture est aussi un communicant habile, d’aucuns diraient rusé, qui sait presque toujours mettre ses livres en orbite, au point d’envoyer certains dans la stratosphère de succès inattendus (Karoo de Steve Tesich, Et quelquefois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey, pour citer les deux plus spectaculaires).
Il sera donc présent dans cette rentrée 2016 avec un livre – mais pas n’importe lequel, évidemment, puisqu’il s’agit d’un roman qui a déjà été publié en France, notamment par Flammarion, sans marquer les esprits. Un anonymat étonnant lorsque l’on sait que ce titre paru en 1972 est devenu culte dans nombre de pays et cumulerait plus de 50 millions de ventes dans le monde… L’incroyable Monsieur Toussaint Louverture relèvera-t-il le défi ? A vous de décider !

Adams - Watership DownSFAR : Watership Down, de Richard Adams (lu)
Pressentant qu’une catastrophe est sur le point de s’abattre sur leur résidence, Fyveer convainc son frère Hazel de fuir et de partir à la recherche d’un nouvel endroit pour vivre. Escorté par une poignée de compagnons déterminés, ils découvrent de nouveaux mondes, se battent, affrontent les éléments et de nombreux ennemis, jusqu’à élire domicile à Watership Down. Mais leur installation dans ce lieu idyllique signifie-t-elle pour autant la fin de leurs aventures ? Rien n’est moins sûr, car le danger est partout et peut prendre les formes les plus inattendues…
Et donc, oui, en effet, Watership Down est un livre extraordinaire. Un grand roman d’aventures aux accents mythiques, qui évoque aussi bien L’Odyssée d’Homère que Le Seigneur des Anneaux de Tolkien, animé d’un souffle épique laissant la place à une approche réaliste des personnages comme des situations et des paysages – un environnement très important pour Richard Adams qui y est d’autant plus attaché qu’il y vit. On s’attache fortement aux personnages, on tremble pour eux, on espère, on se bat et on rit avec eux, craignant jusqu’à la fin que leurs rêves ne deviennent pas réalité ou de voir tomber certains de ces héros inoubliables…
Ah, un dernier détail tout de même, qui vous aura peut-être frappé en regardant la couverture : Hazel, Fyveer et les autres sont des lapins.
Mais franchement, ça ne change rien.
L’un des grands rendez-vous de la rentrée !!!