Archives de août, 2013

Robert Mitchum ne revient pas, de Jean Hatzfeld

Signé Bookfalo Kill

Avril 1992. Amoureux inséparables, Vahidin et Marija sont membres de l’équipe de tir yougoslave et préparent activement les Jeux Olympiques de Barcelone, lorsque les Serbes encerclent Sarajevo. En éclatant, la guerre rejette malgré eux les amants dans leurs camps respectifs : Vahidin est bosniaque, Marija serbe.
Dès lors, les barrages et les menaces les empêchent de se retrouver, et les obligent à faire des choix aussi nouveaux que douloureux. Leur don pour le tir intéresse les combattants. Vahidin devient vite un sniper recherché, Marija accepte plus tardivement. Leurs destins basculent…

Hatzfeld - Robert Mitchum ne revient pasJ’aurais aimé m’enflammer pour ce Robert Mitchum ne revient pas qui, sur le papier, avait de quoi être passionnant : un événement historique complexe, un dilemme moral, un contexte particulier fascinant (la vie des snipers)… Las, à la différence de son collègue Sorj Chalandon, Jean Hatzfeld n’a pas su dépasser ses habitudes d’ancien journaliste pour devenir romancier à part entière – j’entends par là un romancier avec une identité, du style et du souffle.
A l’image de dialogues souvent plats, son écriture ne décolle jamais, reste pragmatique, incapable d’enflammer les sentiments pourtant riches et contradictoires de ses personnages principaux – les secondaires restant souvent cantonnés à des esquisses expéditives ; voir par exemple ces journalistes français, qui apparaissent de temps en temps et semblent presque inutiles, toujours décalés dans le récit, comme inconscients de la violence dans laquelle ils évoluent, de la même manière que nous, lecteurs, avons du mal à percevoir ce climat que Hatzfeld ne parvient pas à rendre vivace.

Le récit fourmille de noms de lieux, de précisions dont le lecteur peine un peu à s’emparer s’il ne connaît pas Sarajevo et ses environs. Néanmoins, cette richesse documentaire constitue l’intérêt majeur d’un roman qui, par ailleurs, se lit facilement et sans déplaisir. On reconnaît la patte du reporter à la minutie avec laquelle il décrit les fusils – éléments évidemment primordiaux de l’histoire -, la pratique des tireurs, et tout ce qui relève du détail.

Mais il manque vraiment quelque chose à ce livre, une âme, une vision romanesque. Ce qui transforme un roman honnête en grand roman. Dommage.

Robert Mitchum ne revient pas, de Jean Hatzfeld
Éditions Gallimard, 2013
ISBN 978-2-07-014218-7
233 p., 17,90€


3000 façons de dire je t’aime de Marie-Aude Murail

3000faconsCela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman jeunesse et j’ai été scotchée par l’approche de Marie-Aude Murail. Bastien, Chloé et Neville sont scolarisés dans un collège d’une petite ville de province. Tous les trois se sont inscrits à l’atelier théâtre, mais ils ne sont pas dans les mêmes classes et ne s’adressent qu’à peine la parole. Une fois le bac en poche, ils se retrouvent dans l’atelier théâtral de Monsieur Jeanson, un soir par semaine après les cours à la fac. C’est à partir de ce moment précis que les trois comparses se redécouvrent et deviennent amis. 

Monsieur Jeanson, vieil homme grincheux mais au coeur tendre, va les conduire tous les trois vers le concours du Conservatoire de Paris. Y arriveront-ils? Leur amitié survivra-t-elle à la compétition féroce qu’ils devront livrer contre eux-mêmes? 

Marie-Aude Murail aborde sans complexe des sujets délicats avec une simplicité désarmante. L’incompréhension des parents, la misère financière, la bisexualité, l’alcool sont traités en surface mais arrivent à point nommé dans ce roman touchant. Le théâtre est le fil conducteur de ce roman et l’auteur émaille le livre de citations et d’extraits empruntés aux plus grands. Mais la raison d’être de cet ouvrage, c’est la découverte de soi, le passage de l’ado à l’adulte qui n’est pas chose aisée, le besoin éperdu d’être entouré d’amis pour passer plus facilement ce cap, que dis-je, cette péninsule!

3000 façons de dire je t’aime de Marie-Aude Murail
Editions Ecole des Loisirs, 2013
9782211212014
263p., 16€

Un article de Clarice Darling.


Je ne retrouve personne, d’Arnaud Cathrine

Signé Bookfalo Kill

Sous la pression de son frère aîné, un cinéaste réputé, le jeune écrivain Aurélien Delamare doit mettre entre parenthèses la promotion de son nouveau roman pour retourner en Normandie et y régler la vente de la maison familiale, désertée par ses parents partis vivre leur retraite sous le soleil niçois.
Arrivé sur place à contre-coeur pour quelques jours, Aurélien est pourtant submergé peu à peu par la nécessité d’y rester. Son adolescence contrastée, ses amitiés d’alors, sa plus belle histoire d’amour sabordée par ses soins… Dans la maison déserte, fatiguée et pleine de souvenirs, le jeune homme fait autant l’état des lieux de la demeure que celle de sa vie, confite dans la solitude.

Cathrine - Je ne retrouve personneAyant dû lire ce roman pour des raisons professionnelles, j’avoue que j’en suis sorti agréablement surpris. Sur le papier, et même telle que je l’ai résumée, cette histoire avait pourtant des airs de fiction introspective à la française dont je ne suis pas spécialement amateur. Il y a de cela, en effet, impossible de le nier.
Mais en fin de compte, ce qui fait toujours la différence, c’est le travail de l’auteur, son style et la manière dont il investit le sujet, aussi rebattu soit-il. Arnaud Cathrine réussit ici un savant dosage entre mélancolie, danse des souvenirs, et réflexions diverses – sur l’amour, le couple et la paternité, sur l’héritage d’une vie, sur la réussite, entre autres choses disséminées avec subtilité.

L’écriture d’Arnaud Cathrine est fluide, adoptant parfois le style elliptique des prises de notes à la volée (on comprend que le livre que l’on lit est celui qu’Aurélien écrit sur le vif, au fil de son séjour) ; un procédé qui dynamise le récit et lui donne crédibilité et sincérité.
C’est cette écriture qui, avant tout, accueille le lecteur dès les premières lignes et l’accompagne jusqu’à la fin sans l’ennuyer ; elle, qui fait la fameuse différence entre un énième livre nombriliste et un roman intimiste réussi, comme l’est Je ne retrouve personne. Un moment délicat et sensible, qui touche juste.

Je ne retrouve personne, d’Arnaud Cathrine
Éditions Verticales, 2013
ISBN 978-2-07-013785-5
227 p., 17,90€


Les Renards Pâles, de Yannick Haenel

Signé Bookfalo Kill

Parce qu’il ne s’y retrouve plus, un homme décide de se retrancher de la société. Il renonce à son appartement, ne travaille plus, habite dans sa voiture, passe ses journées à errer dans le XXème arrondissement de Paris et ses soirées en rencontres hasardeuses.
Au fil de ses promenades, il s’intéresse à d’étranges dessins et inscriptions, qui l’amènent sur la piste des Renards Pâles, une organisation souterraine dont les messages entrent en résonance avec ses propres convictions…

Haenel - Les renards pâlesAttention, roman choc. Avec Les Renards Pâles, Yannick Haenel nous jette à la figure un livre dérangeant, asocial et apolitique, sans concession, violemment sincère et engagé.
Le cœur du roman tient dans sa deuxième partie, où la narration passe du « je » à un « nous » englobant et d’une puissance envoûtante, qui entraîne le lecteur (qu’il le veuille ou non) dans la spirale d’une nouvelle révolution. Car c’est de cela qu’il s’agit, ni plus ni moins : Les Renards Pâles sont un chant d’insurrection, un appel au changement radical, par l’action et la violence s’il le faut, partant du constat que le monde dans lequel nous vivons est définitivement perclus d’injustice et de cruauté, et qu’espérer le modifier par les voies pacifistes et politiques est désormais totalement vain.

Avec un sujet pareil, autant dire que ce livre ne peut laisser indifférent. Il sera détesté ou admiré, contesté ou discuté, et nul doute que Yannick Haenel, déjà très présent dans les médias, aura à cœur de le défendre avec toute l’intelligence dont cet auteur atypique, grand lecteur et fin penseur, est capable.
Pour ma part, Les Renards Pâles m’ont sévèrement bougé, parfois subjugué, alors même que je ne veux pas croire en la solution insurrectionnelle pour changer les choses – mais d’un autre côté, si on réfléchit un tant soit peu à l’état de notre société et de notre politique (tous bords confondus, pas de jaloux), on se retrouve vite obligé de considérer cette hypothèse radicale…

Bref, Haenel nous file des grandes claques au cerveau, avec ce texte implacable dont il faut saluer par ailleurs l’écriture économe et précise, dont la fluidité fait couler le récit comme une foule qui envahit les rues et s’avance inexorablement vers la rébellion. L’un des incontournables de la rentrée, à lire au moins pour se confronter sans tricher à ses propres questionnements, quelles que soient les réponses que l’on en tire.

Les Renards Pâles, de Yannick Haenel
Éditions Gallimard, coll. L’Infini, 2013
ISBN 978-2-07-014217-0
175 p., 16,90€


Danse noire, de Nancy Huston

Signé Bookfalo Kill

Le scénariste Milo Noirlac est mourant, cloué sur son lit d’hôpital. A son chevet, son ami et amant, le réalisateur Paul Schwartz, se prend alors à imaginer un dernier projet commun : écrire une vaste fresque qui retracerait la vie de Milo, mais également celle de ses ancêtres sur les deux générations précédentes, en suivant en particulier la vie misérable de sa mère Awinita, une prostituée indienne, et celle de Neil Kerrigan, fabuleux grand-père quasi chassé de son Irlande natale où il avait rêvé trop fort d’indépendance – un crime contre les Anglais tout-puissants au début du XXème siècle.
L’espace d’une nuit fiévreuse, au rythme de la capoeira que Milo dansait si bien, le rêve d’un grand film se dessine peu à peu…

Il y a certains livres que l’on commence à lire par plaisir et que l’on termine par devoir. Je ne prétendrai pas être un spécialiste de l’œuvre foisonnante de Nancy Huston, mais les trois romans que j’avais lus d’elle auparavant m’avaient plu, voire totalement emballé (Lignes de faille et Instruments des ténèbres). C’est donc avec peine que j’ai dû lutter pour achever la lecture de Danse noire, en ayant à chaque page vaincue la même pensée : « ce livre n’est pas mauvais, c’est juste qu’il me résiste et que je le trouve ennuyeux. »

Huston - Danse noireIl y a plusieurs raisons à cela, la première est formelle et bizarrement paradoxale : la plupart des dialogues des chapitres consacrés à Awinita, ainsi que certains de Neil et Milo, sont écrits en anglais. Le procédé fait totalement sens, dans la mesure où le roman aborde la question de l’identité, à la fois personnelle, historique et nationale, une problématique fondamentale au Québec et au Canada ; le choix de la langue est dans cette perspective un enjeu très important, ainsi que le fait de devoir lutter pour s’approprier une existence linguistique que l’on n’a pas forcément envie d’adopter.
Puis Danse Noire est en partie sous l’influence de James Joyce, dont le monstre littéraire Finnegans Wake mélange lui aussi les langues (mais à un niveau beaucoup plus complexe).
Néanmoins, ce jonglage permanent entre français et anglais est difficile à soutenir, en tout cas mon cerveau n’a jamais pu s’y habituer – et ce ne sont pas les traductions en québécois rustique (!), livrées par Nancy Huston elle-même en note de bas de page, qui peuvent vraiment aider… Du coup, la lecture est souvent laborieuse, hachée, alors même que l’on sent toute l’importance de ce qui se joue à travers ce choix narratif osé.

Puis la construction du livre manque d’évidence, de transparence, alors même que la narration est linéaire pour chacun des trois personnages. Le mélange des trois histoires a cette fois quelque chose d’artificiel, brouille l’ensemble du récit et ne lui apporte pas grand-chose. Surtout que Danse Noire est censé suivre l’écriture sur le vif du scénario, comme l’indiquent les fréquents « ON COUPE » à la fin des scènes, où certaines parenthèses où Paul Schwartz envisage la réalisation ou discute la pertinence de telle ou telle séquence) : le déroulé du film s’avère énigmatique, et j’aurais franchement peur de m’endormir au cinéma si je devais aller voir le résultat final sur grand écran.

Sans parler du fait que certaines histoires sont plus intéressantes que d’autres : celle d’Awinita tourne ainsi très vite en rond, répétant les scènes où la prostituée couche avec ses clients et celle où elle se dispute avec son amant Declan, futur père de Milo, sans que cela nourrisse l’intrigue. Comme ce sont les passages où il y a le plus de jonglage entre l’anglais et le français, cela n’aide pas… Et une fois de plus, j’ai eu l’impression de passer à côté de quelque chose, puisque avec ce personnage, Huston évoque la situation particulière des « Natives », les Indiens du continent nord-américain, privés de tout droit et de tout respect aussi bien aux Etats-Unis qu’au Canada. Encore un sujet essentiel, pourtant pas assez explicité.

Enfin, si l’enfance et la jeunesse de Milo font partie des plus beaux passages du livre, le personnage perd de sa force en grandissant, réduit à une caricature droguée et baisant à tout-va qui méritait mieux que cela – d’autant que l’auteur esquisse quelque chose avec sa découverte du Brésil et de la capoeira, dont les mouvements sont censés rythmer l’ensemble du récit, mais finit par bâcler cet aspect, dans une conclusion expéditive, assortie d’une surprise, certes, mais qui manque de crédibilité et de force.

Bref, si les sujets sont présents dans le roman, palpables mais pas totalement saisissables, si certaines idées ou certains passages parviennent à emporter le lecteur, Danse Noire a quelque chose d’inachevé qui m’a laissé sur ma faim et plus ennuyé qu’autre chose. Une demie-déception.

Danse Noire, de Nancy Huston
Éditions Actes Sud, 2013
ISBN 978-2-330-02265-5
348 p., 21€


Monde sans oiseaux, de Karin Serres

Signé Bookfalo Kill

Il était une fois un monde où les oiseaux avaient disparu depuis si longtemps qu’on pensait que leur existence était une légende. Au cœur de ce monde, il y avait un lac dont les eaux montaient inexorablement, et un village dont les maisons étaient élevées sur roues pour les éloigner des flots. Dans le lac, des cochons roses fluorescents nageaient au-dessus d’une forêt de cercueils.
Il était une fois une jeune femme que son père, le pasteur du village, avait prénommé Petite Boîte d’Os après une illumination au sujet de son crâne et de son cerveau. Petite Boîte d’Os tombait amoureuse de son voisin, le vieux Joseph, qu’on soupçonnait de cannibalisme, mais ce n’était qu’une péripétie de sa drôle de vie dans son drôle de village…

Serres - Monde sans oiseauxIl était une fois une dramaturge qui s’appelait Karin Serres. Elle écrivait un premier roman dont le titre énigmatique était Monde sans oiseaux. C’était un petit livre, une centaine de pages à peine, mais en le lisant, on se demandait comment il pouvait être si riche, si plein d’idées, si juste et si émouvant à la fois.

Monde sans oiseaux était un conte, dont il était difficile de raconter l’histoire, car elle était faite d’une multitude de détails, de jolies inventions, d’un imaginaire foisonnant dont l’existence même surprenait -avant de l’envoûter – le lecteur (trop) habitué au monde étriqué, pragmatique et réaliste dans lequel il vivait.
D’ailleurs, Monde sans oiseaux était aussi une fable qui parlait de cela, de notre monde que la modernité rendait trop froid, trop gris, coupé de la nature, privé peu à peu d’humanité – ce monde dont celui de Petite Boîte d’Os était un négatif, où le quotidien était fait de merveilleux mais aussi d’effroi, où la mort frappait aussi cruellement que la vie était vertigineuse, où l’amour enfin vibrait en peu de mots mais avec quelle force !

Il était une fois une nouvelle romancière qui s’appelait Karin Serres. Elle ouvrait une porte sur les rêves et les cauchemars et nous la faisait franchir sans trembler, et nous voguions avec joie, bercés par la houle rassurante de sa voix littéraire, à la fois inventive et précise, belle et singulière.
Et elle vous invitait tous, et avec elle les Cannibales conquis, à vous évader dans son fabuleux univers. Même si les oiseaux en avaient disparu.

Monde sans oiseaux, de Karin Serres
Éditions Stock, coll. La Forêt, 2013
ISBN 978-2-234-07395-1
106 p., 12,50€

Il était une fois d’autres lecteurs qui avaient également aimé Monde sans oiseaux : La Fabrique à rêves (si bien nommée), Librairie Mollat


La Servante du Seigneur, de Jean-Louis Fournier

Signé Bookfalo Kill

Ah, Jean-Louis Fournier et sa famille, c’est toute une histoire ! Et même plusieurs, puisque l’ancien acolyte de Pierre Desproges semble s’être fait une spécialité, ces dernières années, de consacrer ses romans à ses proches. Après son père alcoolique dans Il a jamais tué personne mon papa, il y eut surtout ses fils handicapés dans Où on va, Papa ? (prix Femina 2008), puis la disparition de Sylvie, sa deuxième compagne, dans Veuf.

Fournier - La servante du SeigneurDans la Servante du Seigneur, c’est au tour de son troisième enfant d’endosser le rôle peu enviable de protagoniste. Tout est dans le titre : Jean-Louis Fournier s’interroge sur la soudaine passion religieuse de Marie, après la rencontre de cette dernière avec celui qu’il moque sous le sobriquet de Monseigneur, « habillé en noir, (…) des bottines qui brillent et des oreilles pointues comme Belzébuth ».
Le romancier raconte sa fille chérie avant – drôle, créative (elle était graphiste), aimant passionnément la vie, très présente auprès de son père après le décès de Sylvie – et après – dure, distante, totalement dévouée à Dieu et à son Monseigneur de compagnon.

Qu’en dire ? On y retrouve le style Fournier : chapitres courts (deux pages maximum), phrases brèves, formules qui claquent (« Pourquoi, depuis que tu es à Dieu, tu es odieuse ? »), entre dérision parfois cruelle, chagrin affleurant à peine, humour ravageur et tendresse pleine de pudeur. C’est à la fois facile et efficace. Souvent on sourit, de temps en temps on s’agace. Les 150 pages du livre s’avalent en moins d’une heure, laissant la même empreinte fugace qu’à chaque fois : une impression de douleur joyeuse qui dessine en creux davantage un portrait de l’auteur que de ses « personnages ».

Car, oui, prenant le prétexte des autres, les livres de Jean-Louis Fournier parlent avant tout de lui, et on ne peut s’empêcher de se demander, avec un peu de malaise, comment Marie va recevoir celui-ci… Même si les dernières pages, très émouvantes, viennent équilibrer la réflexion en faisant ressentir à quel point la fille manque au père, dans un mélange poignant de nostalgie et de peur de la vieillesse.

La Servante du Seigneur est sans surprise dans l’œuvre de Fournier, il plaira donc aux fans de l’auteur – qui pourraient tout de même légitimement grimacer à l’idée de dépenser 14€ pour un si petit livre, mais c’est un autre débat.

La Servante du Seigneur, de Jean-Louis Fournier
Éditions Stock, 2013
ISBN 978-2-234-07536-8
149 p., 14€


Au revoir, là-haut de Pierre Lemaître

ATTENTION, grand moment de la rentrée littéraire !

Pierre Lemaitre frappe fort avec cet ouvrage admirable de plus de 500 pages. Au revoir, là-haut est un très très grand roman. Et je pèse mes mots. 

Lemaitre - Au revoir là-hautL’auteur nous plonge au lendemain de la Première Guerre Mondiale, dans le sillon de deux jeunes soldats pour qui le retour à la maison s’annonce particulièrement difficile voire impossible.
Albert Maillard, jeune homme doux et un peu niais, mène une petite vie auprès de sa mère et de Cécile, sa future. Edouard Péricourt, fils d’une riche famille, est homosexuel et fin dessinateur. Ces deux personnages ne se connaissent pas. Mais à la toute fin de la guerre, l’un va sauver la vie de l’autre. L’un sera gueule cassée, l’autre lui vouera une reconnaissance éternelle. L’un désire ardemment fuir sa famille et son carcan traditionaliste, l’autre l’aidera, au delà du raisonnable. Albert et Edouard vont monter la plus grosse escroquerie de tous les temps…

Pierre Lemaitre nous offre un récit très documenté, avec des personnages attachants et une intrigue haletante. Impossible de me détacher de ce livre que j’ai dévoré en quelques jours. Assurément un des must-read de cette rentrée littéraire ! Merci Pierre Lemaitre.

Au revoir, là-haut, de Pierre Lemaitre
Éditions Albin Michel, 2013
ISBN 978-2-226-24967-8
567 p., 22,50€

Un article de Clarice Darling


La nostalgie heureuse, d’Amélie Nothomb

Signé Bookfalo Kill

C’est la troisième rentrée littéraire des Cannibales, et vous savez désormais que chaque rentrée digne de ce nom commence par la lecture du nouveau roman d’Amélie Nothomb, aussi inévitable qu’une gueule de bois après une soirée au Beaujolais nouveau.
En 2013 néanmoins, trêve de persiflage, je mets le holà à l’hallali : le cru est excellent. Mieux, La Nostalgie heureuse est peut-être l’un des meilleurs romans de Nothomb – en tout cas son meilleur depuis longtemps.

La raison de cette résurrection tient en un mot : Japon. Oui, encore. Encore, et tant mieux, si cela doit autant inspirer notre Belge préférée.
Nothomb - La Nostalgie heureuseL’argument de départ est véridique : Amélie Nothomb est sollicitée par une équipe de télévision qui, dans le cadre d’une série documentaire diffusée par France 5, Empreintes, souhaite partir avec elle sur les traces de son enfance japonaise. Persuadée que le projet ne se fera jamais, la romancière accepte – et c’est ainsi que, fin mars 2012, elle foule à nouveau le sol nippon, seize ans après l’avoir quitté.
Plus récit autobiographique que roman, La Nostalgie heureuse retrace les différentes étapes de son périple, de ses retrouvailles chaleureuses avec son ex-amant Rinri (Ni d’Eve ni d’Adam racontait leur liaison) à celles, bouleversantes, avec sa vieille nourrice Nishio-San ; évoque aussi son retour sur certains lieux de son enfance, comme l’école maternelle où elle était la seule Occidentale au milieu des petits Japonais, ou sa visite troublante à Fukushima, un an après le tsunami.

Je disais que le point de départ était véridique, mais c’est tout le livre qui s’imprègne de cette véracité. Intime et intimiste, le texte est heureusement dépouillé des affèteries habituelles dont Nothomb ornementait lourdement ses précédents romans. Ici, pas de noms ridicules ni d’excès de Champagne ; pas non de festival langagier aussi brillant que vain. Les dialogues, pour lesquels la romancière a une facilité (trop) manifeste, se font rares ; à l’exception de quelques phrases exécutées avec une familiarité regrettable, son véritable talent de plume peut donc enfin s’épanouir, déroulant une élégance simple et fluide, ainsi que de subtiles réflexions sur l’identité, l’écriture ou le passé.
L’humour cher à Amélie trouve aussi sa place, dans des scènes (la traductrice qui engueule l’éditeur japonais devant Nothomb bien embarrassée) d’autant plus amusantes qu’elles sont justes.

La Nostalgie heureuse porte bien son titre paradoxal. A la fois émouvant et apaisé, ce roman-miroir offre une réflexion sobre et touchante d’Amélie Nothomb sur ce qu’elle fut et sur ce qu’elle est devenue, suffisamment éloignée de l’image de phénomène médiatique que la déferlante littéraire nous renvoie chaque année en septembre pour que, enfin, on puisse apprécier sans arrière-pensée la sincérité de sa démarche d’écriture. Une très belle surprise, qui donne le coup d’envoi d’une prometteuse rentrée 2013.

La Nostalgie heureuse, d’Amélie Nothomb
Éditions Albin Michel, 2013
ISBN 978-2-226-24968-5
152 p., 16,50€


La Comédie des menteurs, de David Ellis

Signé Bookfalo Kill

Je veux aujourd’hui vous parler d’une rareté, à tous points de vue. D’abord parce que, si ce roman est toujours disponible, vous aurez du mal à le trouver en librairie, sachant qu’il est sorti en 2007, qu’il n’a connu qu’un succès d’estime (manière polie de dire qu’il n’a pas très bien marché) et qu’il n’est encore jamais paru en poche.
Rareté ensuite et surtout, pour sa construction très particulière, qui lui donne tout son intérêt… Mais je vais y revenir.

Quelques mots de l’histoire, que j’emprunte pour une fois à la présentation de l’éditeur : la Comédie des menteurs est l’histoire d’une femme, Allison Pagone, qui passe en jugement pour meurtre. Prise entre deux feux, un procureur qui veut l’envoyer dans le couloir de la mort et une agente du FBI qui pense pouvoir l’utiliser contre sa famille pour déjouer un complot terroriste, Allison ne pense qu’à une seule chose : protéger sa fille et son ex-mari, qui semble pourtant avoir des choses à se reprocher.

Ellis - La Comédie des menteursOk, là je lis dans vos pensées : avec un résumé pareil, qu’est-ce que ce roman peut bien avoir de remarquable ? La réponse est simple, je l’ai évoquée ci-dessus, c’est sa construction qui fait la différence. En effet, la Comédie des menteurs est intégralement racontée à l’envers. Pour le dire autrement, on commence par le dernier chapitre (à savoir, en plus, la mort de l’héroïne…) et on termine par le premier.
Le procédé n’est certes pas nouveau, notamment au cinéma (cf. par exemple Memento de Christopher Nolan). Il n’en demeure pas moins rare, et demande une virtuosité exceptionnelle de la part de l’auteur, en même temps qu’un effort supplémentaire de la part du lecteur. Mine de rien, il faut quelques chapitres, et donc un peu d’acharnement, pour habituer notre cerveau à cette lecture à rebours.

Néanmoins, une fois que c’est le cas, quel bonheur ! Les gros lecteurs de polars devraient notamment y trouver leur compte, tant cette idée renouvelle le plaisir du suspense. Quoi qu’il arrive, quoi que vous croyiez deviner, vous finirez toujours par être pris de court à un moment ou à un autre.
David Ellis exploite de façon miraculeuse toutes les possibilités qu’offre cette structure, multipliant les fausses pistes, les chausse-trapes et les rebondissements, sans jamais négliger la profondeur et la complexité de ses personnages (notamment les deux femmes au centre de l’histoire, l’écrivain Allison Pagone et l’agent du FBI Jane McCoy), ni l’incroyable densité de l’intrigue.
D’ailleurs, si la forme est primordiale, le fond est moins bateau et superficiel que le résumé ci-dessus semble le suggérer. Pensez plutôt au titre du roman et songez au festival de manipulation qu’il promet. Ellis nous immerge dans l’enquête du FBI, convoque une intrigue sur fond de terrorisme sans tomber dans la caricature, tout en livrant des développements passionnants sur le lobbying, une pratique typiquement américaine dont l’auteur dévoile les rouages complexes avec aisance.

Bref, la Comédie des menteurs est une tuerie totale, d’une maîtrise absolue jusqu’à la conclusion (enfin le début, devrais-je plutôt dire), où tout finit par se remettre en place. Bluffant, Mr Ellis, ce moment de lecture purement jouissif !

La Comédie des menteurs, de David Ellis
Traduit de l’américain par Patrice Carrer
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2007
ISBN 978-2-07-077481-4
441 p., 22,90€

Pour faire plus court, lire par exemple l’avis de Nico, le taulier de l’excellent site Polars Pourpres.
Et si vous hésitez toujours, vous pouvez jeter un œil au début animé sur le forum du même site, où les avis plus contrastés vous éclaireront peut-être : http://rivieres.pourpres.net/forum/viewtopic.php?t=1434


Mickey Monster, de Bretin & Bonzon

Signé Bookfalo Kill

Le nom de Van Helsing doit sûrement vous dire quelque chose. Evoquer un certain comte slave aux canines préominentes… Vous y êtes ? Descendant dAbraham, leader de la traque de Dracula à la fin du XIXème siècle, Hugo Van Helsing dirige de nos jours le Club très sélect qui porte son nom, dont la mission est d’anéantir les monstres qui hantent toujours notre monde. Ses membres sont tous des chasseurs émérites et triés sur le volet.
Cela n’empêche pas Roger McOrman de venir un soir frapper à la porte du sinistre Bedlam Asylum, à Londres, qui abrite les activités du Club. Aveugle, obèse, amoché, cet Américain, inventeur de la Machine à MickeyTM, prétend rejoindre les rangs et, pour ce faire, entame le long récit de son combat contre une créature gluante, envahissante et particulièrement affamée…

Bretin & Bonzon - Mickey MonsterDenis Bretin et Laurent Bonzon sont sans doute les auteurs français de thrillers les plus méconnus d’aujourd’hui. Les polars qu’ils écrivent à quatre mains depuis presque quinze ans figurent pourtant parmi les plus originaux, les plus audacieux et les mieux écrits qu’il m’ait été donné de lire.
Je vous reparlerai un autre jour d’Eden, de Sentinelle ou du Nécrographe, mais pour commencer, j’avais envie de vous dire un mot de ce bref roman particulièrement jouissif, qui s’inscrit donc dans la série du Club Van Helsing, portée par Guillaume Lebeau et Xavier Mauméjean en 2007-2008.

A l’image du Poulpe, hébergé par le même éditeur, Baleine, ce projet ambitieux proposait à des auteurs différents de s’emparer d’une figure mythique de monstre (vampire, loup-garou, Minotaure…), de le plonger dans notre époque et de lui confronter un chasseur pour un duel sans merci. La série a malheureusement tourné court, mais les douze livres qui la composent comptent quelques pépites, dont ce Mickey Monster d’anthologie, où Bretin & Bonzon s’amusent comme des petits fous.
En guise de monstre, ils ont en effet choisi le plus improbable : le Blob. Quant à son adversaire, loin d’être un héros flamboyant, c’est un représentant de commerce américain, quelconque et plutôt lâche comme le pékin moyen, qui sillonne les routes les plus misérables d’Amérique pour y vendre ses machines à MickeyTM, appareils capables de transformer n’importe quel support… en Mickey, oui oui.

Avec tout ça, le duo infernal concocte une histoire flippante comme un bon Stephen King, digne des meilleurs films d’horreur tout en flirtant avec la parodie (avec meurtres de chats, toilettes qui débordent d’une matière répugnante et autres membres tranchés qui apparaissent sous la banquette d’une voiture). En même temps, on retrouve le ton bien particulier des deux auteurs, mélange d’efficacité, de style et d’humour au second degré, qui permet mine de rien de glisser quelques coups de griffe bienvenus contre, par exemple, l’impérialisme économique américain.

Sans être aussi déjantés et jouissifs, certains titres du Club Van Helsing peuvent constituer une alternative intéressante aux fans du Bourbon Kid qui seraient en manque après avoir refermé le quatrième tome de la série, le tout à un prix raisonnable pour des livres joliment esthétiques. Mickey Monster en est un excellent exemple !

Mickey Monster, de Denis Bretin & Laurent Bonzon
Éditions Baleine, coll. Club Van Helsing, 2007
ISBN 978-2-84219-423-9
185 p., 9,90€


Le Testament des siècles, de Henri Loevenbruck

Signé Bookfalo Kill

S’il n’y avait pas eu Da Vinci Code et son succès phénoménal, on aurait sans doute davantage parlé du Testament des siècles et ça n’aurait été que justice. Car, là où Dan Brown, habile raconteur d’histoire mais très médiocre écrivain (s’il était cinéaste à Hollywood, on dirait de lui que c’est un faiseur, avec tout ce que cela comporte de péjoratif), Henri Loevenbruck n’hésite pas à mobiliser l’intelligence de ses lecteurs, tout en les embarquant dans un polar au style aussi maîtrisé qu’efficace, dont le récit s’intéresse entre autres au mystérieux dernier message du Christ, à la non moins étrange Pierre de iorden, et croise la route des Templiers ou de Léonard de Vinci…

Loevenbruck - Le Testament des sièclesLoin des mixtures mystico-ésotériques de l’auteur américain, qui mélange sans complexe théorie du complot de bas étage, hypothèses fumeuses et extravagances historiques sans aucun fondement, Loevenbruck aborde l’Histoire en général – et en particulier l’histoire des religions et l’histoire de l’art –, avec une rigueur qui dénote des recherches sérieuses et approfondies. Avec talent et audace, il tord ses trouvailles pour les mettre au service de son intrigue, prenant le temps de développements longs mais nécessaires, et rendus parfaitement digestes par leur insertion dans des dialogues dynamiques entre les personnages.

La dimension thriller n’est pas pour autant sacrifiée à la complexité de l’intrigue. Aux passages explicatifs succèdent régulièrement des scènes d’action et de suspense trépidantes, ce qui donne de bout en bout au roman ce genre de rythme haletant qui garantit une lecture enlevée et une immersion totale dans les événements. Loevenbruck se montre particulièrement doué dans les scènes de traque et de poursuite, et on se retrouve souvent à bout de souffle, à force de courir dans les pas de Damien Louvel, héros malgré lui de cette étrange enquête.

Après avoir œuvré dans la fantasy (Gallica, La Moïra), Henri Loevenbruck a donc effectué un virage plus que convaincant vers le thriller grâce à ce premier essai totalement transformé – même si, emporté par l’élan d’un final spectaculaire, on pourra trouver la chute un peu courte.
Depuis, avec ses quatre romans suivants et la très addictive série Sérum, Loevenbruck a fait ses preuves et inscrit son nom parmi ceux des grands du thriller français. On attend avec impatience son Mystère Fulcanelli, suite des enquêtes d’Ari Mackenzie après Le Rasoir d’Ockham et Les cathédrales du vide, en octobre prochain.

Le Testament des siècles, de Henri Loevenbruck
Éditions J’ai Lu, 2007
(Édition originale : Flammarion, 2003)
ISBN 978-2-290-00151-6
378 p., 7,30€


Wilt 1, de Tom Sharpe

Signé Bookfalo Kill

Henry Wilt n’a pas grand-chose pour être heureux. Il enseigne la culture générale dans un obscur lycée technique dont tous les élèves sont des psychopathes en puissance, sa femme Eva est un tyran domestique dont il doit promener le chien et subir les exaltations aussi brèves que nombreuses – yoga, composition florale et tutti quanti. Et surtout, il manque totalement de caractère, sorte de paillasson naturel pour tous ses congénères.
Un état passif que la rencontre d’Eva avec un couple américain très libéré (pour ne pas dire totalement dingue), sa décision d’assassiner sa femme et et sa propre aventure avec une poupée gonflable envahissante, vont quelque peu bousculer…

Sharpe - WiltTom Sharpe fait partie de ces auteurs que je voulais lire depuis longtemps, avant tout parce qu’il est britannique (ou plutôt était, il est mort en juin dernier) et que ses écrits sont réputés pour être drôles. Humour anglais : les deux mots magiques, il n’en fallait pas plus pour que je m’y intéresse.
Et effectivement, on retrouve chez Sharpe ce sens de la dérision, de la satire sociale et de l’absurde jusqu’à la folie dont nos amis d’Outre-Manche semblent disposer en quantité illimitée dans leurs gènes d’écrivains. Je n’entrerai pas dans le détail pour ne pas déflorer (le terme est juste, tiens) l’intrigue, mais ce premier des six épisodes des aventures de Wilt offre de larges doses de rebondissements, situations rocambolesques et dialogues hilarants, ainsi que de personnages déglingués.

Sans doute pas aidés par une traduction qui semble parfois approximative ou expéditive, certains passages manquent néanmoins de finesse, et il importe de replacer le roman dans son contexte d’écriture (il est sorti en 1976) pour en comprendre l’esprit de libération sexuelle, avec toutes les salaceries – parfois lourdingues – que cela peut engendrer.
Hormis cette petite réserve, Wilt 1 est une friandise comme on les aime lorsqu’on est amateur de fantaisie anglaise. Shockingly exhilarating !

Wilt 1, ou comment se sortir d’une poupée et de beaucoup d’autres ennuis encore, de Tom Sharpe
Traduit de l’anglais par François Dupuigrenet-Desroussilles
Éditions 10/18, 1998
(Première parution en France : éditions du Sorbier, 1982)
ISBN 978-2-264-04243-9
288 p., 7,50€


Sur la scène intérieure, de Marcel Cohen

Impossible de savoir dans quelle catégorie ranger cet ouvrage. Il ne s’agit ni d’un roman, ni d’une biographie. Je l’ai classé dans la catégorie « histoire », en espérant ne pas froisser l’auteur.

cohenMarcel Cohen a 5 ans et demi en 1943 lorsqu’il voit sa famille se faire emporter dans une rafle. Il doit la vie sauve au simple fait qu’il était au parc avec l’employée de maison. Mais il gardera gravé à jamais dans sa mémoire le départ de ses parents, de sa petite soeur de 3 mois, de ses grand-parents et de son oncle dans la camionnette. D’eux, il ne lui reste plus que des images, quelques objets qui ont survécu soixante-dix ans, et des souvenirs, que ce soient les siens ou d’autres souvenirs, arrachés à la mémoire d’oncles et de tantes, témoins silencieux d’une époque sombre.

Ce livre présente ce que Marcel Cohen a pu apprendre. Peu à peu, ses parents reprennent vie, toute sa famille est là, sous nos yeux. Cette famille dont il a été privée par l’horreur de la nature humaine. Il tente de reconstituer avec une précision d’orfèvre, les odeurs, les parfums, les repas, les rires et les angoisses. Il nous livre tout ce qu’il sait de ses proches. Et c’est dérangeant de se dire qu’on en sait autant que lui. Il n’appelle ses parents que par leurs prénoms, peut-être pour marquer une distance avec des gens qu’il a très peu connus ou pour se distinguer d’eux pour ne pas sombrer dans la tristesse.

Jamais l’auteur ne s’apitoie sur son sort. Il relate ces événements, son histoire, avec une froideur relative. Il est écrivain avant d’être fils ou petit-fils. J’admire son écriture. Cette volonté de ne pas céder à la facilité du pathos. C’est un ouvrage poignant et très important pour les générations futures. Pour garder en mémoire les défunts de la Shoah, pour expliquer l’horreur de l’Holocauste et que, pour rien au monde, cela ne recommence.

Sur la scène intérieure de Marcel Cohen
Editions Gallimard, 2013
9782070139293
149p., 17€90

Un article de Clarice Darling


Un pied au paradis, de Ron Rash

Signé Bookfalo Kill

 L’Amérique de Ron Rash, celle que l’on découvre dans cette première traduction (avant le sublime Serena), ce sont la Caroline du Sud et les Appalaches, un territoire marqué par la violence depuis que les Indiens Cherokee en ont été chassés des décennies auparavant. C’est aussi une terre rude et sauvage, qui donne peu et prend beaucoup à ceux qui s’acharnent à la cultiver pour tâcher d’en vivre. Un coin de pays inhospitalier que ceux qui le peuplent, caractères rugueux et opiniâtres, ne quitteraient pour rien au monde.

Pourtant le spectre du départ s’impose aux héros d’Un pied au Paradis. Du départ, ou plus exactement, de l’exil forcé. Une compagnie d’électricité, la Carolina Power, rogne petit à petit toutes les parcelles du comté d’Oconee, en chassant ses habitants pour installer à la place un barrage et un lac artificiel. La menace est présente tout au long du roman, pas souvent exprimée mais toujours tangible, comme un rappel constant que les différents combats des protagonistes sont voués à l’anéantissement.

Rash - Un pied au paradisNous sommes au début des années 50. La Seconde Guerre Mondiale et la toute récente guerre de Corée ont laissé d’autres marques, sur les corps des rescapés mais aussi et surtout sur leurs âmes. Parmi eux, Holland Winchester, le voyou du coin, toujours prompt à l’ivresse querelleuse. Lorsqu’il disparaît, certains espèrent qu’il est allé semer le trouble ailleurs et qu’il ne réapparaîtra jamais dans les parages. S’ils se trompent sur les motifs de cette soudaine absence, ils ne croient pas si bien dire, évidemment…

Là où le roman devient admirable, c’est lorsque Ron Rash choisit de raconter les conséquences de cette disparition brutale sur ses proches et les autres personnes concernées, en leur donnant successivement la parole. Ils sont cinq à parler à tour de rôle : le shérif Alexander tout d’abord, sollicité par la mère de Holland Winchester pour tenter d’élucider ce qui lui est arrivé ; s’exprime ensuite la voisine de Holland, puis son mari, puis leur fils, et enfin l’adjoint du shérif, bouclant ainsi logiquement la boucle.
Chacun, avec ses mots, sa sensibilité et sa connaissance des événements, révèle ainsi sa version des faits, donnant à ceux-ci une image démultipliée où se racontent d’autres histoires, se livrent d’autres secrets. Tout ne se recoupe pas forcément mais tout est vrai. Le drame convoque ses sentiments usuels : jalousie, vengeance, peur de la perte, violence, mort. Noir, c’est noir – même si, toujours humains, les héros du roman s’acharnent à chercher des raisons d’espérer, même dans des petits riens dont on fait des symboles, telle cette couleuvre morte que l’on abandonne sur une clôture pour convoquer la pluie… L’esprit des Cherokee rôde toujours.

Tout entier tendu vers son inexorable conclusion, Un pied au Paradis évoque les univers de Daniel Woodrell ou Larry Brown, figures fameuses de ces romans noirs de l’Amérique rurale où, mine de rien, beaucoup se dit sur la complexité de l’âme humaine, entre noirceur fondamentale et volonté de croire en quelque chose de meilleur.

Un pied au Paradis, de Ron Rash
Éditions Livre de Poche, 2011
(Édition originale : Le Masque, 2009)
ISBN 978-2-253-13382-7
315 p., 6,60€


Le Livre sans Nom (Anonyme)

Signé Bookfalo Kill

Attention, roman déjanté ! Bourré de références au ciné de série B ou Z, mélange improbable de genres – polar, thriller fantastique, gore, western, horreur, légendes urbaines -, Le Livre sans nom mérite de s’en faire un auprès de tous ceux que les aventures de lectures improbables ne rebutent pas. Secouée de violence pop et de crimes sanglants, habitée par des dizaines de personnages déglingués et plus invraisemblables les uns que les autres (parmi lesquels un tueur à gages sosie d’Elvis, pour n’en citer qu’un), cette histoire impossible à raconter mais totalement jouissive convoque aussi bien les figures de Tarantino et Robert Rodriguez que celles de Seven, de Ring ou de Columbo (!), tout en faisant œuvre originale et proprement singulière, haletante de bout en bout.

Anonyme - Le Livre sans nomSi vous voulez tout de même avoir une idée de ce que ça raconte, sachez que l’intrigue se déroule entièrement à Santa Mondega, une ville située quelque part sur le continent américain mais oubliée du reste du monde, hormis des pires déchets que l’humanité ait jamais vus à la surface de la Terre. Une bonne partie de ces crapules sont à la recherche d’une pierre bleue appelée « L’Oeil de la Lune », que l’on dit dotée de pouvoirs aussi improbables que terrifiants. Et il est aussi question d’un mystérieux « Livre sans nom », dont tous les lecteurs meurent dans d’atroces souffrances ; on croise des moines experts en combat rapproché, un Hell’s Angel se proclamant chasseur de primes pour le Très-Haut, un tueur en série surnommé le Bourbon Kid, une créature plantureuse du nom de Jessica qui a survécu à 50 balles dans le corps, un tueur à gages sosie d’Elvis, et… Je m’arrête là, tout ceci ne représentant qu’un dixième des éléments hallucinants qui composent la trame de ce roman à nul autre pareil.

J’avoue, je ne suis pas amateur de barbaque sur les murs (surtout au cinéma) ni de débauche de violence. Mais là, c’est tellement bien fichu, et surtout totalement dépourvu de réalisme, que ça en devient vite plus hilarant qu’autre chose, au bon sens du terme. Si vous n’avez pas encore rejoint la secte des adorateurs du mystérieux auteur (on ignore toujours son identité) qui a pondu cet improbable délire, foncez ! Et réjouissez-vous : une fois que vous serez conquis, il y aura encore trois autres aventures du Bourbon Kid à dévorer. Deux suites, L’Œil de la Lune et Le Livre de la Mort, et un prequel intercalé, Le Cimetière du Diable ; le tout disponible en poche. L’est pas belle la vie ?

Le Livre sans Nom, auteur anonyme
Editions Livre de Poche, 2011
(Edition originale : Sonatine, 2010)
ISBN  978-2-253-15835-6
509 p., 7,60€


Julius Winsome, de Gerard Donovan

Signé Bookfalo Kill

Julius Winsome, la cinquantaine taciturne, vit en solitaire, réfugié loin de la société des hommes dans un chalet construit en pleine forêt par son grand-père, un rescapé de la boucherie de la Première Guerre Mondiale qui lui a légué son vieux fusil ainsi que le mépris des armes et de la guerre. Ses seuls compagnons sont les plus de trois mille livres dont il a hérité de son père, et son chien Hobbes. Lorsque celui-ci est abattu à bout portant, l’apparente placidité de Julius Winsome vole en éclats ; et lorsqu’il décide de se porter vers ses semblables, c’est armé du Lee-Enfield de son grand-père et d’une volonté furieuse de découvrir qui a tué son chien et pourquoi…

Donovan - Julius WinsomeDifficile d’en dire davantage sans égratigner la pureté froide et brutale de ce roman, à la richesse multiple. La plus belle idée de Gerard Donovan est d’avoir choisi la voix de Julius pour raconter cette histoire. On vit ainsi de l’intérieur – et on accepte autant qu’elle nous dérange – une quête absurde et insoluble, celle d’un homme à la fois hypersensible et amoral, cultivé et décalé. Donovan évite tout jugement, ne cède jamais à la facilité psychologique. Il se contente de raconter et le fait merveilleusement bien, dans un style à la fois dépouillé et animé de belles trouvailles (les emprunts aux inventions langagières de Shakespeare sont tout simplement géniaux.) La nature est là également, omniprésente, comme les auteurs d’Amérique savent si bien la rendre vivante, actrice à part entière du récit.

Bref, en un mot comme en cent, un roman singulièrement puissant, qui tient compagnie longtemps après avoir refermé le livre, du genre rare qu’on voudrait ne pas avoir encore lu pour pouvoir le découvrir à nouveau.

Julius Winsome, de Gerard Donovan
Traduit de l’américain par Georges-Michel Sarotte
Editions Points, coll. Roman Noir, 2010
I
SBN 978-2-7578-1751-3
246 p., 6,60€